dimanche 8 mai 2011

Sans amour, rien


[Les yogas du temps et de l'espace]

Les deux lieux extérieurs

(Sur lesquels l'adepte peut projeter les hiérarchies divines)

Sont (d'abord[1]) le temps,

Divisé en syllabes, mots et mantras[2],

Puis l'espace, divisé en aires, principes et mondes[3]. 30


Le yogin (dévoué à) Śiva doit contempler intensément

Toute la hiérarchie des espaces

En son propre corps.

(Ou bien), il doit contempler intensément

Le temps dans son souffle.

Il pénètre alors peu à peu dans l'état de Śiva. 31


[Conclusion sur les méthodes]

Ce système de yogas d'une grande facilité

Est la voie certaine vers la délivrance.

Śiva l'a enseigné dans les tantras de Śiva[4].

Pour le comprendre, on doit l'entendre

Comme il convient

De la bouche d'un maître. 32


L'essence de ce (système), avec ses arcanes,

A ainsi été exposée

De manière concise (mais) claire.

Grâce à cela,

Puisse le seigneur, Śiva,

Être satisfait de moi. 33


[Importance de l'amour divin]

Du reste, (Il a) enseigné que l'amour divin[5]

Est la seule et unique origine de la réalisation

Et cela quelle que soit la méthode (adoptée)[6].

Sans amour, nulle créature ne peut rien réaliser

Par quelque méthode que ce soit,

Nulle part, jamais. 34


Dès que les Puissances libératrices (de Śiva)[7]

Inclinent un être vivant vers ces méthodes,

Aussitôt, les (Puissances) aliénantes de Śiva[8]

Le font retomber dans les plaisirs[9]. 35


Le śivaïsme prescrit l'amour divin

Pour pacifier ces obstacles.

L'amour divin procure

Jouissance, liberté,

Et même l'état de Śiva

En sa plénitude. 36[10]


De fait, l'amour divin est à jamais

Le jeu ultime du Seigneur,

Le jeu de la grâce.

Grâce à l'amour, on comprend l'enseignement

Et l'on obtient sans tarder un maître véritable. 37


Et même, grâce à l'amour,

On peut obtenir l'initiation à un mantra

(En l'absence d'un maître).

Grâce à l'amour, les mantras devient vivants[11].

Grâce à l'amour on devient un maître.

Que ne peut l'amour en ce monde ? 38


Balajinnātha Paṇḍita, Le Miroir de la liberté (Svātantrya-darpaṇaḥ), Munshiram Manoharlal, Delhi, 1993


[1] Car ensuite, le yogin ou karmin (ritualiste) peut projeter ces mêmes hiérarchies sur d'autres supports comme le liṅga ou le trident.

[2] Ce sont trois sortes de hiérarchies traditionnelles du śivaïsme, trois manières de classer toute chose. Toutefois, cette référence est un peu artificielle. En réalité, Abhinavagupta expose plusieurs schémas hérités de différentes sources. Voir notre traduction des chapitres VI et VII du Tantrāloka.

[3] Ces hiérarchies vont de la plus grossière (les 118 mondes, depuis les enfers jusqu'à la conscience infinie) jusqu'à la plus subtile, c'est-à-dire la plus simple, laquelle ne comporte que cinq "aires" métaphysiques. Notons également qu'Abhinavagupta commence par le temps, considéré par lui comme plus subtil que l'espace. La métaphore de l'espace de la conscience" est moins courante dans le śivaïsme du cachemire que dans le Vedānta ou le bouddhisme.

[4] śaiva-āgama.

[5] bhakti : "participation", "dévotion". La notion la plus importante du śivaïsme en général.

[6] Litt. "la racine des filets de méthodes".

[7] Litt. "les Puissances non terribles".

[8] Litt. "Particulièrement terribles".

[9] Bhogeṣu : les expériences ordinaires, l'attrait pour les jouissances mondaines.

[10] Autrement dit, seul l'amour permet de résoudre le dilemme entre action et contemplation, entre jouissance (bhukti) et délivrance (mukti), entre le meilleur et "le plus agréable".

[11] Litt. "pleins de virilité", de vertu.




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