mardi 20 décembre 2011

Deux en Un


Pointe de l'arc, Melkotte, Sud de l'Inde


L’expérience mystique est-elle une union avec Dieu, ou bien la reconnaissance d’une identité avec Dieu ? Le mystique est-il comme fondu en cet océan, ou ne fait-il qu’un avec lui ?

Madame Guyon offre cette réponse :
« Quoiqu’on parle de ‘perte totale’ en Dieu et de stabilité dans cette perte, je ne prétends pas que ce soit une cessation d’être, ni qu’il soit absolument impossible de sortir de là. Il y a une espèce d’impuissance morale, et non physique. Cette impuissance vient de la forte habitude que l’âme a contractée.
Un vase tombé dans la mer est entièrement perdus à notre égard, quoiqu’il ne le soit pas en effet, puisqu’il subsiste dans la même mer, et puisqu’on peut le retrouver par accident imprévu, soit en pêchant, soit par quelque voie indirecte : ainsi quoique le vase soit effectivement perdu, il ne l’est pas absolument : cependant on ne laisse pas de le regarder comme tel, parce qu’il est moralement impossible de le ravoir.
Je n’admets pas non plus un état permanent de lumière passive ; car cela ne peut être : quoiqu’il y ait une certaine permanence de mort d’esprit pour n’user plus de ses propres lumières, et [que] l’habitude de la nudité et du vide rend l’âme continuellement disposée à recevoir la lumière sans mélange parce que tous les fantômes[1] sont évacués et dissipés.
Où je mets la stabilité, c’est dans la volonté, qui a force de se conformer à son divin Objet et de s’y unir, passe en lui et s’écoule tellement dans la volonté de Dieu, que l’âme n’aperçoit plus cette volonté et la compte comme perdue. Elle l’est, non seulement comme le vase tombé dans la mer, mais [encore] comme un fleuve qui après s’y être écoulé, se mélange avec elle : car cette eau est encore plus perdue que le vase ; néanmoins, quoiqu’elle soit véritablement perdue, mélangée et transformée en mer, elle n’est pas absolument perdue, puisqu’un Ange pourrait séparer ces deux eaux. Cependant la difficulté de la chose la fait regarder comme moralement impossible ».

« Moralement », c’est-à-dire pratiquement.
En mentionnant l’Ange, on se demande si la Guyon ne fait pas preuve d’une certaine malice envers ses juges, car le recueil dont est extrait ce texte est une justification de la Théologie Mystique, ou « contemplation sans pensée ». C’est un procès qu’elle perdra, avant de passer sept années à la Bastille.
Quel en est l’intérêt pour nous ?
Elle décrit « l’état d’éveil », ce que les Indiens nomment la liberté-dans-la-vie. Or, l’esprit peut-il vraiment disparaître ? La permanence de l’éveil consiste-t-elle à ne plus avoir de pensées ? Cela est contredit par l’expérience. Mais alors, quelle est cette « stabilité » ?
M. Guyon la met dans la volonté. Qu’est-ce que cette volonté ? C’est l’amour, ou plutôt le sentiment intime d’être, au plus profond de soi, tourné vers notre centre et le centre de toute chose. Ce contact est ressenti comme amour, douceur et félicité sans pareille. Comme elle dit ailleurs, « l’entendement se lasse de ne plus penser ; mais la volonté ne se lasse jamais d’aimer ». La contemplation ne consiste donc pas à supprimer les pensées par un effort délibéré, mais à se tourner vers ce centre dont émane spontanément, gracieusement, ce bien-être. Comme ce contact est suave, il laisse une marque indélébile. Parce qu’il est source de plénitude, on s’y laisse aller sans effort. Les pensées tombent. Ou plutôt, elles ne comptent plus. Fasciné par cette fontaine de vie, on s’y abreuve sans plus se soucier de savoir qui l’on est, à quoi l’on pense. D’où sa permanence, comme un feu qui couve, comme une source intarissable, comme un fond sonore.
Se fondre en cet océan est le but de la vie mystique.


[1] Les phantasmes, les souvenirs et rémanences des impressions des sens.

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