mardi 21 février 2012

L'intuition de l'espace est-elle libératrice ?


L'espace est la métaphore de la vraie nature des choses et de l'esprit, tant dans le bouddhisme que dans le Vedânta. L'espace, en effet, est insaisissable, inconcevable, infini. Ne rien trouver quand on cherche un "Soi", une essence, c'est trouver l'essence des choses, pareille à l'espace. On reconnaît ainsi l'espace infini, sans formes. La seule différence entre l'espace et la nature de l'esprit tiendrait à l'absence de conscience. La conscience pure, ou nature de l'esprit, serait donc un espace infini, mais conscient. Et la reconnaissance de cet espace serait la clef de la liberté intérieure, spirituelle.

Mais en va-t-il toujours ainsi ? 

De fait, l'espace a été découvert par d'autres, mais ils n'en n'ont pas toujours tiré les mêmes conséquences que le Vedânta et le bouddhisme.

Ainsi, l'Illimité est pour Platon le Mal, la cause de tout désordre, de toute injustice, de toute maladie. Alors que le Bien est la Limite qui agence harmonieusement. Vive la Forme ! A bas l'informe ! D'où l'image rassurante d'un monde clôt, proportionné à l'homme, hiérarchisé, modèle de l'action humaine, individuelle ou collective.

Plus tard, Pascal sera de même effrayé par l'infini, par le silence des espaces infinis, par l'infiniment grand, l'infiniment petit, l'infini de l'espace, l'infini du temps. C'est la contingence et la relativité. Face à l'infini, aucun repère ne tient. Cette perte lui fait peur. Le passage, via la Révolution copernicienne, d'un monde clôt à un univers infini, n'est pas vécut comme une libération, mais comme une angoisse. Peut-être la liberté est-elle source d'angoisse ?

Pourtant, tout partait d'une idée simple, énoncée par Giordano Bruno : "La nature est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence, nulle part". Elle est la transposition de l'une des définitions de Dieu donnée dans le Livre des XXIV philosophes, lui-même situé dans la tradition néoplatonicienne. 

Plus tard encore, certains vont développer une image plus positive de l'espace infini. Ainsi Newton est célèbre pour avoir affirmé que l'espace était "l'organe tactile", la "main" de Dieu. Ou son corps. Il y a là la possibilité d'une expérience spirituelle mais, à ma connaissance, Newton ne l'a pas explorée (?).

Autrement dit, pour Newton, l'espace n'est pas une construction mentale, une entité imaginaire produire à partir des relations observées entres les corps. Contrairement à ce que soutien Leibniz, l'espace est un absolu : même si l'on vidait l'espace de tous les corps, il resterait là, infini, immédiatement donné à notre intuition.
Kant a très bien vu cela, comme en témoigne l'extrait suivant :

"L'espace n'est pas un concept discursif (...) En effet, d'abord on ne peut se représenter qu'un seul espace, et quand on parle de plusieurs espaces, on n'entend par là que les parties d'un seul et même espace. Ces parties ne sauraient non plus être antérieures à cet espace unique qui comprend tout, comme si elles en étaient les éléments (et qu'elles puissent le constituer par leur assemblage"[1].

La première affirmation est remarquable : l'espace, infini, indépendant des corps, n'est pas le résultat d'une élaboration conceptuelle. Autrement dit, il est donné, immédiatement, intuitivement. Kant pourrait ajouter que, logiquement, l'espace est plus immédiatement donné que mon corps, puisqu'il reconnaît que l'espace est antérieur aux corps. Et que donc, la finitude n'est pas le fait primitif. Mais non, il ne voit pas cette conséquence. Pour des motifs que j'ignore, il préfère partir du fait que "je suis un corps, une sensibilité, limitée dans et par l'espace et le temps". C'est étrange, car dans cet extrait il est véritablement très près de l'intuition du Soi comme espace illimité de conscience contenant tous les objets. C'est presque du Gauḍapāda !

Même chez les disciples de Kant, la chose n'a pas été souvent vue. Franklin Merrell-Wolff est une exception.
Ainsi Kant a eu l'intuition de l'espace infini de la conscience, mais sa vie n'en n'a pas été bouleversée.

D'où ma question : l'infini donné comme espace est-il un facteur de libération spirituelle ? Et à quelles conditions ? L'espace est un fait, un donné. Mais un fait peut-il, en lui-même et à lui seul, bouleverser notre existence ? La variété des réactions à l'intuition de l'espace infini suggère une réponse négative, malgré la place éminente de la métaphore de l'espace dans les traditions non-dualistes. L'intuition de l'espace n'est pas suffisante. Aucun fait n'est suffisant. Tout apparaît dans l'infini. Soit. Mais c'est un fait qui, en tant que tel, peut fort bien me laisser indifférent. Car je n'aspire pas à un simple fait, fût-il infini. J'aspire à une valeur. Le fait est froid, stérile, impersonnel. La valeur est chaleureuse, féconde, vivante.

A moins d'approcher l'espace sous un angle tactile. Comme le propose Abhinavagupta. Dans cette forme de non-dualisme très particulière, la métaphore de l'espace (comme celle du miroir) a, en effet, un rôle beaucoup plus restreint que dans le bouddhisme et le Vedânta. Le temps tient ainsi une place plus importante. Et le souffle, donc. Car le souffle est le temps. Et la sensation tactile. Dans ce ressenti, je ressens l'espace inséparable de la conscience, je me ressaisi comme un gant retourné, par-delà le dogme sacrosaint du Vedânta : "Le Sujet ne peut jamais se connaître comme un objet" ou encore cet autre : "L'esprit ne peut se connaître lui-même, de même qu'une épée ne peut se trancher elle-même" . Car dans ce bain tactile, en effet, le sentant et le senti se mêlent comme l'eau dans l'eau - une eau vive, traversée de courants, de dépressions, de tourbillons, de frémissements et de chocs. C'est un espace, une vacuité, dynamique. L'espace n'est pas vécu comme un "être" statique, comme un fait donné-là, tel une enclume, mais comme une enveloppe liquide, animée d'ondes, parcourue de caresses de lumière, de vagues de félicité. Ce n'est pas un "ceci", un objet sans forme, infini et distant, mais un visage ouvert à tous les orients, un dialogue, un échange, une main touchée-touchante, ni objet, ni sujet.

Cet espace-là est libérateur.


[1] Voir la Critique de la raison pure, "Esthétique transcendantale", I, 4.

3 commentaires:

Janus a dit…

L'intuition de la vacuité, de la coproduction conditionnée, de l'impermanence sont des facteurs de libération spirituelle à même titre que celle de l'espace. Une prise de conscience de ces facteurs, peut changer notre expérience de la réalité. Le relâchement de l'emprise est une libération. Ces facteurs peuvent donc libérer d'une trop grande adhérence au manifesté, dans toutes ses expressions. Le détachement n'est rien d'autre qu'une injection d'espace, d'impermanence etc. (le verre déjà cassé d'Ajahn Chah). L'espace pur doit lasser assez rapidement, à moins d'être soi-même espace pur et alors on dit que c'est la fête jusqu'à la fin des temps.

David Dubois a dit…

Voilà, tu l'as dit : "une PRISE DE CONSCIENCE". Tout est là. C'est cette prise de conscience qui transforme, pas le fait en lui-même.
Il faut distinguer deux sortes de causation : objective et subjective, externe et interne. "La réalité est ainsi": soit, et alors ? C'est de comprendre le sens, la valeur, les implications de cette affirmation pour moi, qui va faire une différence.
Utpaladeva prends l'exemple de l'amoureuse. Séparée de son amant, elle est malheureuse. pourtant, son amoureux est là, devant elle (c'est le fait, la causation objective). Mais cela ne lui apporte aucune satisfaction. Par contre, quand elle le RECONNAÎT, quand elle FAIT LE LIEN entre le fait et son désir, alors elle est comblée (c'est la causation interne). Voilà ce que je voulais souligner.

Janus a dit…

Oui, on est d'accord. Ne jamais demander un aller-simple pour l'absolu, toujours un aller-retour. Voir aussi Bergson avec ses quatre temps mystiques.
J'ai toujours trouvé le thangka de samatha-vipassana significatif à cet égard. Arrivé au bout, le moine fait marche arrière.
http://hridayartha.blogspot.com/2010/09/cours-le-repos-mental-et-le.html

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