samedi 21 avril 2012

Quand la porte s'ouvre en grand




Sur le retour à l’essentiel en un instant, sans effort :

« Quand l’homme est parfaitement et complètement dégagé [parce qu'il est tombé amoureux spontanément, sans le faire exprès !], extérieurement [argent, réputation, etc.] et intérieurement [réussite spirituelle, travaux intellectuels, etc.] , de toute attache, quand il a appris à s’appuyer sur son néant [= quand tout a échoué](...), alors s’ouvre toute grande l’entrée et la conversion vers le Bien très pur et très simple qui est Dieu, infiniment bon et infiniment grand.
Or, cette conversion va se faire d’une manière, en quelque sorte, essentielle [= au niveau du "je", centre de l'âme, Dieu ou point de contact avec Dieu]. Ici, en effet, l’esprit se porte en Dieu, non par quelque côté de lui-même [amour et connaissance, amour qui est connaissance, impossible de discerner], mais tout entier, mais en bloc. Voilà pourquoi cette conversion non seulement est, en réalité, essentielle, complète, indivise, parfaite [on tombe amoureux, quoi qu'il arrive par la suite]. Car, pour ce qui regarde l’esprit, il ne se partage jamais ; on peut donc dire que sa donation est essentielle, et Dieu lui-même, à son tour, se donne essentiellement, toujours [= il se donne lui-même, rien de moins]. Et de fait, ici, l’homme ne reçoit pas Dieu par des images, par des méditations, ou par des conceptions intellectuelles sur l’essence divine [= le concept de Dieu] ; il ne le reçoit même pas comme savoureux ou lumineux : il le reçoit en Lui-même, essentiellement, d’une manière qui dépasse toute saveur et toute lumière et tout ce qu’une créature peut recevoir de splendeur, d’une manière transcendante à toute raison, à tout mode, à toute intelligence. Oui, Dieu illumine essentiellement ces ténèbres que nous sommes. Là, Dieu excède ineffablement tout nom qu’on pourrait lui donner ; Il subsiste purement et simplement dans sa propre substance [= "je"].
(..) ce transport est momentané et muet. Une âme parfaite pourra le renouveler des milliers de fois dans l’espace d’un jours ou d’une nuit, et à cette conversion totale répondra, chaque fois, l’essence divine et la béatitude essentielle [= peu importe la "durée", c'est hors du temps, parfait à chaque fois].
Oh ! Comme elle est admirable cette conversion ! Comme on devrait, spontanément, se dégager de tout, afin que, libre et exempt de toute captivité, chacun pût s’appliquer  à ce retour sur lui-même pour recevoir cette aimable irradiation, si courte soit-elle, de l’éblouissante Lumière ! Les âmes parfaites, ainsi dégagées de tout, ne s’écartent jamais de ce recueillement intérieur, si ce n’est pas suite de la fragilité humaine, et parce que certaines circonstances de temps et de lieu le demandent ; et voilà pourquoi cette illumination momentanée est interrompue de courts instants. Mais dès qu’elles s’en aperçoivent, elles disent adieu à tout et, sans retard, elles retrouvent ce vrai fond essentiel ; orientées de tout leur être vers le désir [= pas d'effort, juste se laisser prendre] de ne jamais se trouver sans offrir une entrée toute grande aux effluves amoureux de la divinité. Elles ne désirent pas autre chose, elles n’attendent pas autre chose, elles n’ont qu’un but [mais est-ce vraiment un but ?] : préparer et ouvrir les voies à Dieu au-dedans d’elles-mêmes, afin que Dieu puisse accomplir en elles son œuvre de prédilection, afin que ce père céleste puisse parler et produire, sans intermédiaire, au fond de ces âmes son verbe, ce verbe engendré par lui de toute éternité, afin, en un mot, qu’il puisse se rendre maître par l’action de sa volonté sainte, de la partie la plus noble, la plus pure, la plus intime de ces âmes, en tout lieu, en tout temps, en toute manière [= pas de contrôle du corps et de l'esprit. Juste l'abandon].
(…)
Ah, oui ! Qu’il se plonge sciemment dans son fond et dans son éternelle origine, Dieu, infiniment bon et infiniment grand, en qui, de toute éternité, il était [= nous avons toujours été ainsi] ; qu’il s’oublie lui-même, qu’il oublie tous les hommes et tout ce qui n’est pas Dieu ; qu’il se laisse dégager et débarrasser [par Dieu, en Dieu, pour Dieu, sans aucun effort propre] de toutes les formes, de toutes les images, de toutes choses enfin (…) jusqu’à ce que Dieu, à son tour, l’attire, l’entraîne, le ravisse et s’unisse à lui, de telle sorte que tous les autres objets s’effacent et disparaissent [= rien à éliminer], quels que soient ces objets, auraient-ils traits à l’essence, à la connaissance, ou à la jouissance. A partir de ce moment, il ne doit rien savoir par sa raison, rien expérimenter, si ce n’est l’Un."

Institutions taulériennes, chapitre 26

Cette "conversion" est le retournement du regard vers ce qui regarde, ici appelé (dans la tradition platonico-chrétienne) : fond nu, essence simple, substance, un de l'âme, fine pointe de l'âme, sommet, troisième ciel, esprit, ombre de l'esprit angélique, intelligence simple, ciel suprême de l'âme, lumière de l'intelligence, lumière divine, étincelle de l'âme, pointe de la raison, syndérèse, nous, mens, intelligence possible, unité de l'esprit, partie virginale de l'âme, aiguillon naturel pour le bien, habitus pratique des principes, force amative supérieure, amour extatique, affectus suprême, suprême puissance cognitive, bref le "je". 

La traduction des Institutions est du Père Noel (!).

4 commentaires:

Duc Gontran a dit…

étonnant les similitudes avec la VST!
Sais tu si les minimes existent toujours ?
C'est un ordre encore actif ?

David Dubois a dit…

Oui, mais cela n'a rien à voir avec les Minimes (issus des Franciscains). Selon une étude récente, l'auteur principal serait un disciple d'Eckhart :

http://www.amazon.fr/Eckhart-France-Institutions-spirituelles-attribu%C3%A9es/dp/2841372731/ref=sr_1_8?ie=UTF8&qid=1335100186&sr=8-8

Duc Gontran a dit…

Ah oui ok.
Ca me donne l'occasion de te faire une grosse critique (tu aimes les critiques ? :-) )

Parfois tu devrais mieux introduire tes textes ou références car on croirait que pour te lire il faut avoir les mêmes connaissances que toi.

Là l'exemple est typique. Un petit texte introductif et pédagogique serait bienvenu.

Un petite synthèse. Car en Thauler, Eckart, les Minimes et le Père Noel... eh eh eh

Au fait concernant la conférence sur la mémoire je suis très impatient.

Avec toute mon amitié David.

Qui aime bien chatie bien.

fx a dit…

Texte magnifique ! Merci David !
Quand tout a échoué, et quand on perd même jusqu'à sa réputation (ah ce souci du regard des autres !), alors
oui!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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