mercredi 4 juillet 2012

Est-ce que les autres existent ?


Tout est dans la conscience et tout est manifestation de la conscience. 

Mais alors que deviennent les autres ?
En effet, l'autre m'apparaît d'abord comme un objet, au même titre que la table ou la pomme. La conscience, la seule, est ici. "Là-bas", il n'y a que des apparences privées de conscience. Or la conscience n'est jamais objet de conscience. La "conscience d'autrui" est donc condamnée à rester inconnue. Par conséquent, je suis la seule conscience et les autres ne sont que des apparences, des choses, des sortes de zombies. Voilà une thèse bien connue dans la tradition philosophique occidentale : le solipsisme. 

C'est un vrai problème pour toute doctrine qui tient que les choses n'existent que pour l'esprit ou la conscience. La plupart des gens pensent que la communication entres les uns et les autres est possible parce qu'il existe un monde commun indépendant des consciences qui le perçoivent. Mais si un tel monde n'existe pas, quel est donc le terrain commun sur la base duquel nous pouvons accorder nos subjectivités ?

Le bouddhisme "idéaliste" (vijnâna-vâda) affirme par exemple que les choses n'existent que dans notre conscience, qu'il n'y a pas de monde extérieur à la conscience, comme dans un rêve. Mais il n'y a pas non plus de conscience commune à tous les sujets, pas de "conscience universelle". Pas d'objectivité commune (l"le monde"), pas de subjectivité ("la conscience universelle") non plus. Par conséquent, l'idéalisme bouddhique échoue à rendre compte de la communication entre les sujets ("l'intersubjectivité"). Chacun rêve en lui-même, en autiste. 
 Car en effet, comment dans ces conditions expliquer la relative efficacité de nos échanges ? En ce moment, pas exemple, vous lisez les mots que j'ai écrit, peu ou prou les mêmes. Comment expliquer les correspondances entre nos séries psychiques s'il n'y a ni monde commun objectif, ni conscience commune ? Cela fait tout de même beaucoup de coïncidences ! Quand Pierrot embrasse Colombine, c'est comme si Pierrot embrassait Colombine au même moment où Colombine rêvait qu'elle embrasse Pierrot... Est-ce crédible ? Et même cette idée de simultanéité ("au même moment") a t-elle un sens si chacun rêve en lui-même, sans un "super-rêve" commun ?

Pour les non-dualistes du Vedânta et de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), cette intersubjectivité est possible parce qu'il n'y a qu'une seule conscience. Nous sommes un seul être qui joue à être plusieurs personnes.

Et la reconnaissance d'autrui, que devient-elle ? Comment accédons-nous à la conscience d'autrui ? Nous savons que la conscience ne peut être objectivée : donc nous ne percevons pas la conscience d'autrui. Mais alors sommes-nous condamnés à ne jamais connaître la conscience des autres ?

La réponse de la Reconnaissance est que nos connaissons la conscience d'autrui exactement comme nous connaissons la notre. Car en réalité il n'y a qu'une seule et même conscience. Reconnaître autrui, ce n'est donc pas reconnaître une autre conscience que la notre, mais c'est bien plutôt reconnaître la conscience - celle dont nous avons la conscience la plus intime qui soit - chez autrui aussi. Reconnaître la conscience en l'autre, c'est reconnaître la même conscience en lui qu'en moi, et non pas "ma" conscience ici et "sa" conscience là-bas. Par conséquent, à chaque fois que nous entrons en contact avec autrui, nous reconnaissons, confusément, que nous sommes tous une seule et même conscience. Sauf, évidemment, dans le cas où autrui est traité seulement comme un objet (esclavage, etc.).
Cependant, cette reconnaissance quotidienne de la conscience en autrui est inaboutie, car notre identification aux corps, aux sensations, aux pensées et à l'inconscience est bien trop forte. Néanmoins, il reste que la reconnaissance d'autrui la plus banale est une reconnaissance partielle du Soi, un pressentiment confus de la conscience au-delà des limites de l'individu.

Donc les autres existent. Et la reconnaissance de cette altérité confirme que tout existe seulement dans la conscience, comme manifestation de la conscience. La dualité confirme la non-dualité au lieu de la contredire : c'est la "non-dualité ultime" (paramâdvaita).

PS : Je m'étonne que personne n'ai rien à redire à ce billet... En effet, il omet le moyen le plus évident - le plus banal - pour connaître autrui : l'inférence. De même, par exemple, que j'infère la présence du feu sur la colline à partir du feu que je vois, de même je puis inférer qu'autrui est doué de conscience à partir de ses mouvements, et singulièrement de ses paroles. Toutefois, selon la Reconnaissance, une telle inférence n'est pas strictement valide dans le cas de la conscience car, contrairement au feu, nous n'avons jamais vu la conscience comme nous avons vu le feu, c'est-à-dire à la manière d'un objet ("cela", "ce feu"). Cependant, nous avons de la conscience la perception la plus immédiate qui soit, une intuition pure, plus pure même que celle de n'importe quel objet. Il y a donc bien là une sorte d'inférence, mais d'un genre unique. Les philosophes de la Reconnaissance choisissent alors de dire que, grâce à ses actes et à ses paroles, l'on peut deviner la présence de la conscience en autrui aussi.

3 commentaires:

Philippe a dit…

Je trouve que vous sautez bien rapidement du "bouddhisme idéaliste" au bouddhisme tout court.

Après tout, tout n'a-t-il pas la "nature de Bouddha" ? Tout n'est-il pas déjà éveillé ?

Les bouddhistes n'ont jamais reconnu de conscience personnelle.

David Dubois a dit…

Je ne comprend pas très bien ce que vous voulez dire.

Jean-philippe a dit…

"La dualité confirme la non-dualité au lieu de la contredire : c'est la "non-dualité ultime" (paramâdvaita)."


la dualité est semblable a la friction de deux bouts de bois , donnant une flamme , confirmant l'unité des deux , tout en les detruisant , puis l'unité disparaissant egalement a son tour ..

que reste t'il alors si ce n'est l'ultime ?

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