dimanche 4 novembre 2012

Aller dans le sens du poil, ou bien contre : faut-il choisir ?

Après son éveil, le Bouddha, prenant conscience de la stupidité infinie des êtres, est censé s'être dit que son enseignement allait "à contre-courant". Fort juste ! A contre-courant, à rebrousse-poil. Quel courant ? Le courant de l'habitude, de 'l'intuition" - laquelle n'est le plus souvent qu'un raisonnement devenu réflexe, un acte conscient passé dans le subconscient à force de répétitions - du spontané, de l'inné, du naturel, de l'ordre naturel des choses, bref du dharma au sens hindou. Ainsi le dharma du Bouddha, l'enseignement et la philosophie du Bouddha, va à l'encontre de la plupart des intuitions.
L'hindouisme est naturel : il invite à suivre le courant, à se soumettre à l'ordre prétendument naturel des choses, à respecter l'ordre, le Destin. Le bouddhisme, au contraire, est anti-naturel.  Il ne propose pas seulement un apaisement (shamatha), mais surtout une vision contre-intuitive (vipashyana= viparîtam yah pashyati), une lucidité critique (prajnâ).
Or, il en va de même de la science versus notre besoin de croire. Comme l'a si bien dit Gaston Bachelard, la science va contre l'opinion, contre les croyances naturelles, contre les intuitions, contre les évidences - à contre-courant, donc. Elle est, de plus, douloureuse dans la mesure ou aller à contre-courant se traduit par ce que les psychologues sociaux appellent une dissonance cognitive : quand on ne croit pas, ou différemment du groupe, notre gendarme intérieur nous punit en nous faisant nous sentir mal. Ce gendarme, c'est Mara, la Mort et le persécuteur du Bouddha (même après son éveil !). L'illusion est puissante, car elle est dans notre cerveau, issue de la sélection naturelle. D'où le découragement du Bouddha... Le bouddhisme se trouve être ainsi la seule religion qui prédit sa propre disparition à moyen terme.

Ci-dessous un discours de vingt minutes (sous-titré en français !) sur les causes de notre attachement à des croyances absurdes. Son idée est que les croyances sont des sous-produits de l'évolution. Dans la savane, il vaut mieux croire que tout bruit de feuilles est causé par un tigre, car on a ainsi plus de chances de survivre. D'où notre tendance à croire, involontaire. A un extrême, celui qui ne schématise rien  meure, ou bien, dans notre société, il est incapable de créer. En revanche, celui voit des schémas partout devient fou (voir le Pendule de Foucault). Il faut un juste milieu : croyance et lucidité ; faire des corrélations, mais pas trop. Sinon, on est schizophrène. Percutant et drôle :



Ce qui m'amène à poser la question suivante : le cœur de toute expérience mystique - la Présence vivante, Dieu, le Soi, le "je suis" vibrant, ressenti, est-il une illusion ?
Sans rentrer ici dans les détails, je ne le crois pas.
De même que "l'état naturel" du dzogchen ou de la mahâmudrâ bouddhiste ne sont pas des régressions vers des illusion naturelles, de même le sentiment du "je suis" qui constitue l'expérience mystique n'est pas, en lui-même, une illusion.
Bien plutôt, les deux courants : celui, d'abord, du "suivre le naturel" (exemplifié ici par l'hindouisme) et celui, ensuite, du mouvement "à contre-courant" (exemplifié par le bouddhisme, mais aussi par le scepticisme et la science) ont fini par se rejoindre au cours de leur évolution historique, et ceci dans l'expérience mystique, laquelle enveloppe à la fois une dimension naturelle - l'expérience du "je suis" - et une dimension anti-naturelle - celle de la vacuité, selon laquelle rien n'existe tel que nous le ressentons spontanément.
Ces deux-là ne sont pas incompatibles. 
Toutefois, il est certain que l'expérience "naturelle" - au sens où elle invite à se laisser aller en soi-même, à suivre une pente naturel vers notre "centre" - dérive le plus souvent vers les illusions dénoncées tant par la science que par le bouddhisme : illusion d'un super ego nommé Dieu, illusion d'un univers planifié, créé "pour moi", etc.

Il y a donc une ambivalence au cœur de toute expérience mystique : d'une part, une dimension qui peut déboucher sur une critique de toute croyance ; et une autre dimension, qui, au contraire, peut stimuler notre besoin de croire. Un mystique peut être sceptique ou dogmatique - ou encore les deux simultanément, car ces deux dimensions sont inséparables, même si l'une peut prédominer.


P.S. : dans mon précédent billet sur la compatibilité de la croyance et d'une lucidité critique de type scientifique, j'oubliais de mentionner l'exemple du bouddhisme. Le plus significatif, pourtant. En effet, le Grand Véhicule (mahâyâna) est entièrement fondé sur cette idée qu'un esprit lucide (celui d'un bodhisattva) peut employer les croyances comme autant de moyens pour libérer les êtres de leurs croyances. D'où la profusion de divinités et de rituels dans le bouddhisme de Chine, du Japon et du Tibet. Le bodhisattva, ce "héros de l'éveil", ce champion de la lucidité est, précisément pour cette raison, capable de "jouer à croire" sans être crédule. Comme le médecin qui sait prescrire des placébos, il rêve d'un rêve lucide pour éveiller les autres - bien qu'au final, eux aussi ne soient que des histoires qui se racontent, des systèmes de croyances, des "boucles étranges"...

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