vendredi 2 novembre 2012

Mystique et occultisme, est-ce la même chose ?





Peut-on croire sans être crédule ?

La spiritualité n'est pas l'occultisme.
Pourtant, s'intéresser à la vie intérieure, c'est aujourd'hui s'intéresser à l'occultisme, de sorte que l'on confond occultisme et mystique (via l'anglicisme mysticisme). Comme si l'un ne pouvait aller sans l'autre.

Comme je l'ai dit, je ne crois pas à l'occulte, au "paranormal" (quelle drôle d'expression !). L'expérience mystique confère une plénitude, non une certitude. Dans l'expérience mystique, je fais l'expérience d'un silence qui m’envahit, me parle et me transforme. Mais cela ne m'oblige pas à croire à l'aura, aux chakras, aux cristaux, aux vies antérieures ou à l'énergie (ce mot fourre-tout).
Ni même à Dieu. En effet, cette expérience de plénitude, comme une source qui jailli du cœur, me révèle l'origine de l'idée de Dieu. "Dieu" n'est pas seulement un produit de la psyché ou du groupe, mais aussi l'expression d'une expérience, l'expérience mystique, celle-là même que, pour le dire comme Bergson, l'on ne peut ni dire adéquatement à autrui, ni garder pour soi. Mais justement, cette intimité avec la source des religions théistes autorise une prise de distance, voire une divergence. Cette plénitude, je peux l'interpréter comme le Dieu d'Isaac et d'Abraham, mais ce n'est pas une nécessité. Car je peux aussi bien - voire mieux - la penser comme conscience, comme corps ou bien même suspendre mon jugement. Idem pour les manifestations "paranormales" avec lesquelles on confond l'expérience mystique.
Je puis donc être à la fois mystique et sceptique. Ou rationaliste - confiant en le sens commun. Pour ma part, je suis d'accord pour dire que "l'occultisme est la métaphysique des imbéciles", même si l'on peut se demander ensuite si la métaphysique ne serait pas une forme d'occultisme savant...

Soit. Mais, me répondra-t-on peut-être, renoncer à croire, n'est-ce pas se priver des plaisirs de la vie, de l'imagination, de l'enfance innocente, de l'empathie ? N'est-ce pas s'engager dans une existence sèche, aride, toute faite d'abstractions froides et mortifères, isolées de la (vraie) vie avec ses mystères ? De fait, nous connaissons tous des gens qui croient sans croire, qui croient pour jouir des bénéfices de croire - ne dit-on pas que la foi fait vivre plus longtemps ? D'autres croient comme l'on paie un prix d'entrée dans un club convoité, ceci est tout spécialement vrai en notre époque de solitudes, tant il est vrai que la religion relie les hommes entre eux en les reliant à un être qui les dépasse - et peu importe si cet être n'est qu'une fiction. "Peu importe la croyance, pourvu qu'on ait l'ivresse"... Un peu de foi contre un peu de chaleur humaine, en somme.

Sans doute, répondrais-je.
Mais pour autant, il est parfaitement erroné de penser que savoir raison garder est incompatible avec ces joies de la foi.
En effet, je puis jouir de la chaleur d'un groupe sans partager ses croyances. En quoi l'empathie serait-elle diminuée par une certaine distance ? Depuis notre plus jeune âge, n'avons-nous pas joué à être le gendarme puis le voleur ?
De fait, je peux tout à fait jouer à croire. Sans hypocrisie. Je peux jouer sans réserve, comme le font les enfants. Quoi de plus banal ?
Considérez l'exemple des histoires fictives, des mises en scènes dont on jouit en connaissance de cause. Au cinéma, au théâtre ou dans les romans. Quand je lis, je sais que rien n'existe là-dedans. Quand je lis Le Seigneur des anneaux, je sais bien que la Terre du Milieu n'existe pas objectivement. Je n'ai nul besoin d'un discours scientifique pour cela. Et, pourtant, est-ce cela m'empêche de savourer l'histoire ? Est-ce que cette conscience gâche mon plaisir ? Absolument pas ! Je dirais même : au contraire. Débarrassé de la croyance naïve et donc doué d'un certain recul, je jouis des émotions qui surviennent d'une manière nouvelle et différente de celle de la vie quotidienne. Ce qui, si cela m'arrivait réellement, me traumatiserait - une bataille, des monstres ou une histoire d'amour tragique - me délecte quand je sais que ce n'est qu'une fiction. C'est le propre de l'expérience esthétique. Du reste, n'y a-t-il pas convergence entre le recul conféré par une conscience critique et la distance entre la conscience et ses objets qui s'instaure dans l'expérience mystique ?
Donc, croyance et scepticisme, vie intérieure et lucidité critique, ne sont pas incompatibles. La conscience que cela n'existe pas n'efface pas le rêve, le rêve ne paralyse pas la conscience critique. De même que, dans le dharma du Bouddha, la vacuité n'efface pas les phénomènes, et les phénomènes ne cachent pas la vacuité.
Mais le sens ? Que devient-il ?
Eh bien, a fortiori, il ressort avec d'autant plus de force qu'il est délivré de l'attachement à la lettre, à une une croyance naïve. "La lettre tue, l'esprit vivifie". Ai-je besoin de croire que les corbeaux et les renards parlent pour apprécier la fable du corbeau et du renard, pour en entendre la leçon ? Non, bien au contraire ! Pour comprendre le sens, je n'ai pas besoin de croire à l'existence.

Il en va de même pour la spiritualité, la science et l'occultisme. Une démarche critique, rationnelle, me semble infiniment plus riche et passionnante que les billevesées sur les "vortex akashiques" et autres expressions d'une imagination misérable. Mais cela ne m'empêche pas de vibrer en lisant une hagiographie, un mythe ou une légende, pas plus que mon intérêt pour la science ne m'empêche d'apprécier la science-fiction.

N.B. : Ne confondons plus mystique et occultisme. La mystique est l'expérience immédiate du silence vivant. L'occultisme est une construction imaginaire, qui peut certes être basée sur quelque expérience, mais qui fait le choix de céder aux sirènes d'une imagination servile, sans recul, plutôt que de rester sobrement à l'écoute du silence.
Pourquoi, alors, cette confusion ? Jusqu'au XVIIe, en effet, mystique désigne exclusivement l'expérience intérieure de l'union avec Dieu. Tous les textes mystiques (il y en a des centaines) mettent en garde contre les phénomènes "paranormaux", soit que ce sont des fantaisies de l'imagination, soit que ce sont des pièges du Démon. Puis, un changement survient au XVIIIe : après une vague de persécution sans précédent, il ne reste plus que le surnaturel au sens de "paranormal" : lévitation, inédie, bilocation, apparitions, etc. Faites une recherche "mystique, XVIIIe siècle" sur Google Books : vous trouverez alors seulement "mystique" au sens d'occultisme. La fusion sera parfaite au XIXe. Depuis, plus personne, ou presque, ne fait la distinction, pourtant vitale dans la tradition mystique authentique.

6 commentaires:

Hridaya artha a dit…

Excellent, c'est une clarification bien utile !

Alexandra Hathor a dit…

Vous écrivez, David :

"De fait, je peux tout à fait jouer à croire. Sans hypocrisie. Je peux jouer sans réserve, comme le font les enfants. Quoi de plus banal ?"

C'est une tres belle pensée en effet, mais ne nous leurrons pas, et comprenons avec lucidité que ceux qui croient, croient pour de vrai, comme les enfants durant le temps du jeu, leurs épées en carton n’étant pas dangereuses. Mais devenus adultes, cela fait des ravages dans le coeur des humains, si nous regardons le passé, des croisades à l'inquisition. Il est même probable qu'il persiste encore de nos jours dans les milieux dits spirituels un reliquat du genre, subtil mais quelque peu actif.

L'homme libéré a perdu le goût des croyances... a donc perdu d’autant plus le goût de jouer à croire à quelque Mystique, puisqu’elle se vit au quotidien, libre de toute croyance...

Ling Lang a dit…

Bonsoir David,

Vous écrivez :
"Cette plénitude, je peux l'interpréter comme le Dieu d'Isaac et d'Abraham, mais ce n'est pas une nécessité. Car je peux aussi bien - voire mieux - la penser comme conscience, comme corps ou bien même suspendre mon jugement.

Est-ce à dire que vous convenez que l'interprétation donnée par la VST de cette expérience est superflue ? Pour moi, dire qu'il y a absence de tête, affirmer que la conscience est à l'origine de tout, que c'est moi qui crée le monde, qu'il n'y a pas de mur derrière moi, etc constituent un fatras gênant qui masque cette plénitude à ceux qui la souhaitent.

Pour ma part, cette plénitude se donne, sans qu'il y ait besoin d'appui (i.e. croyance, savoir, techniques méditatives, retournement de l'attention, conditions particulières, guide spirituel), sans qu'il y ait besoin de saisir ou de lâcher quoi que ce soit. Nul besoin de certitude, d'expériences, de technique méditative ou de doigt pointé vers les yeux.

Maintenant, si vous me dites que tout cela n'était qu'une métaphore employée par Harding (ou bien un rapport esthétique à cette expérience), alors je peux l'accepter. Mais, je n'ai pas l'impression que c'était le cas... Je peux me tromper... Dites-moi ce que vous en pensez.

Cordialement,

Ling

Dubois David a dit…

Excellentes questions, cher(e ?) Ling !

Qu'est-ce qui se donne quand je regarde ici ?

Eh bien d'abord, à mon sens, pas une plénitude.
Pas le ressenti du "je suis". Plutôt un espace limpide, clair et sans limites claires.
Le ressenti du "je suis" est certes possible, mais, de fait, cela arrive peu souvent via la VST. La plupart des expérimentateurs voient "rien" ou bien voient un espace conscient, transparent, vierge de tout objet, contenant tous les objets. Donc pas ce que j’entends précisément par "je suis". Mais je vais écrire un billet pour décrire ces expériences fondamentales plus en détail, expériences que je ne distingue pas clairement dans le présent billet.

Quant aux techniques : aucune n'est indispensable. Il y a mille autres chemins. Cependant, le doigt pointé est simple, pratique. Et singulièrement efficace. Mais pas indispensable, oui.

Quant aux croyances :
L'absence de tête, ici, au-dessus des épaules en cet instant, n'est pas une croyance. C'est un fait. Je n'y crois pas. Je le constate. Même si je n'y crois pas, je le vois !

L'idée que la conscience est à l'origine du monde est plutôt une idée, en effet. Mais elle repose sur un fondement solide : tout apparaît, subsiste et disparaît dans la conscience. C'est un fait d'expérience.

Maintenant, est-ce ces interprétations, si interprétations il y a, "masquent" la plénitude ?
Non, car rien ne peut masquer la conscience, même le ressenti "je suis". De plus, les expérimentations de Douglas Harding, qui sont des plus simples, soulignent qu'il faut soigneusement distinguer les faits et leurs interprétations.

En revanche, pour voir, j'ai besoin au minimum de comprendre les questions du genre "Qu'est-ce que vous voyez dans la direction que pointe ce doigt ?" Mais cela ne m'oblige à croire en rien. Il vaut mieux suspendre son jugement ou, du moins, clairement distinguer le fait et ses interprétations.
Les expérimentations de VST sont parfois des métaphores (Voir par exemple "Ouvrir son Troisième Œil"). Mais un peu d'humour ne fait pas de mal, n'est-ce pas ?

Thyl a dit…

Je suis tombé sur ce texte par hasard mais je me rends compte d'une chose frappante. On a l'impression que le sujet occultisme/mysticisme reflète plutôt une problématique sous-jacente qui a l'air de vous ennuyer un peu. Et c'est le fait que vous n'ayez pas de "dons" spirituels comme la sensation d'avoir des chakras ou de voir les auras. D'ailleurs l'ouverture du troisième oeil est pour vous apparemment... "une parabole" grotesque. Mais je vous comprends bien car j'ai longtemps cru la même chose. Cependant, il me semble qu’un mystique engagé dans la découverte de son « centre » rencontrera un jour où l’autre ses chakras, sa kundalini etc. La question n'est donc pas de se "rassurer" par la "raison" sur le fait que mon expérience de la VST qui, finalement peu devenir un simple jeu de dupe si elle n'évolue pas, mais bien d'être humble avec soi et de se demander si cette "technique" est le début d'un processus débouchant sur la découverte du potentiel énorme de notre corps physique avec ses nombreuses autres possibilités d'aimer la vie, ou bien une petite pratique qui m'isole temporairement du monde qui est en fait une extension de soi voire même de me couper de MES relations problématiques avec lui et qui se jouent en moi inconsciemment. Vous parliez du Seigneur des Anneaux,.. très bien, bon exemple. Mais un mystique lisant ce livre ne peut absolument pas le voir comme une fantaisie, un passe-temps, il le voit comme son histoire intérieure reprenant l'ensemble des archétypes de l'humain : par exemple la Moria est perçue comme le cerveau limbique (seul l'esprit "simple" d'un hobbit en ouvre les portes), Gandalf le gris devenant Gandalf le blanc après avoir affronté le "monstre des anciens temps" signifiant la mort de l'ego etc... Pour l'esprit du mystique, il n'y a plus d'extérieur ni d'intérieur. Il y a les deux qui forment un tout cohérent. Et ce n'est pas le fait d'avoir des dons dits "spirituels" le problème, mais bien de s'y attacher mentalement. En effet, ses "dons" sont des facultés naturelles du corps et une autre question intéressante est de comprendre "pourquoi" chez moi ça coince alors que des gens y arrivent. Donc premièrement reconnaître que la jalousie est là ou peut-être un complexe d'infériorité et se servir de ces ressentis négatifs et de toute l'énergie qu'ils génèrent pour les orienter vers le "pourquoi" ça bloque. Stephen Jourdain disait qu'il avait eu des "couilles spirituelles" et qu'il s'était jeté avec passion à la découverte de... vous savez la suite. Que diable aujourd'hui, on lit un petit livre qui nous conforte dans notre ego et on n'ose plus aller vers l'inconnu, prendre des risques au point oui, de tomber !!! Et alors ??? Par exemple la télépathie... Elle est devenue un mythe parce que les circuits éthériques sont tellement encrassés de générations en générations que cette faculté "intérieure" s'est perdue pour la plupart des gens. A l'heure actuelle on lui préfère le GSM. Triste. Et si j'ai envie de décrasser la mécanique interieure, c'est pas mieux que rester devant un pc ? La découverte de soi est-elle devenue si insipide ?? Enfin, il fallait que je témoigne sur ce site, parce que si même la jeune génération qui se dit "mystique" tombe dans le piège de la mode non-duelle de salon, où va-t-on ??? La 8e sphère dont parlait Steiner ???

Dubois David a dit…

Très intéressant !

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