vendredi 30 novembre 2012

Tomber d'un côté pour ne pas tomber de l'autre ?

Je viens de finir de lire pour la seconde fois le texte de Gendun Choephel sur le Madhyamaka.
L'auteur est un aventurier, dzogchenpa, auteur d'un kâmasûtra, adepte de la folle sagesse (?) et excentrique qui mourrut en 1951 après quelques années dans les geôles du Potala et un retour à la liberté un peu trop arrosé...
Il est aussi l'auteur de l'Ornement de la pensée de Nâgârjuna, une œuvre à l'image de son auteur : brillant, provocateur, parfois excessif, et anti-scolastique. Il est, de plus, l'un des auteurs favoris de Namkhai Norbu, lequel a sans doute pu s'identifier à lui : ex-moine promis à un brillant avenir scolastique, dzogchenpa anti-intellectualiste, sympathisant communiste.



Dans la continuité de Mipham et Gorampa, Choephel considère en effet que le Madhyamaka est un culte de l'ineffable qui ne laisse pas intacte notre vision des choses. Cette interprétation est à l'opposé de celle de Tzongkhapa, fondateur de la puissante école guéloug, pour qui la compréhension de la vacuité d'existence propre laisse les apparences intactes - Tzongkhapa aurait en effet reçut l'ordre de Manjushrî de "sauver les apparences". Choephel objecte que cette vacuité-là ne sert à rien, puisqu'elle laisse intacte l'être-au-monde du vulgaire, ignorant (et donc) souffrant. A quoi bon alors toute cette sophistication, ce jargon scolastique ? demande un Choephel narquois. En effet, si la compréhension de la vacuité détruit seulement le concept que "cette table a une existence substantielle" sans détruire la table elle-même - sa substance même - alors le Madhyamaka ne serait qu'une vaste farce ! Ce serait se payer de mots. Pourquoi s'en prendre au "concepts d'existence propre" - concept si éloigné du vulgaire -, si c'est pour laisser la véritable croyance en une existence propre - la table elle-même - intacte ? C'est ainsi que la montagne-guélougpa accouche d'un madhyamaka-souris...
Ces objections ne manquent pas de pertinence. Choephel a fréquenté et a brillé dans les débats des grands monastères guéloug - l'école du "style vertueux" -, pour les quitter avec pertes (son titre de docteur du dharma) et fracas (qui finit par le mener en prison à son retour d'Inde).
Mais pour autant, son interprétation est-elle juste ? A mon sens, il tombe à côté. 
Pourquoi ? Parce que, comme dit l'expression employée quelque part par Gorampa, à force de ne pas vouloir tombé d'un côté du cheval, on finit par tomber de l'autre côté. Dans les deux cas, on tombe. Tzongkhapa tombe du côté d'un réalisme du sens commun qui veut ménager la chèvre (la vérité ultime) et le choux (la vérité de surface). Choephel (et donc Mipham) tombe dans le travers opposé et non moins ruineux : la chèvre mange le choux, et meurt de faim. Enfin, la métaphore est mauvaise, car la chèvre de fait nie le choux (en le supprimant comme être extérieur à elle), mais le conserve comme... elle. Or Choephel ne tolère pas même cette aufhebung. Pour lui, la vérité ultime anéanti la vérité de surface "impure" pour ne laisser qu'une expérience pure, inconcevable : celle d'un Bouddha. Clairement, il pense à des pratiques visionnaires, yogiques, capables de transfigurer les apparences. Au fond, il se situe donc dans la lignée shentong, celle d'une via negativa bouddhiste qui nierait le relatif pour affirmer l'absolu indicible. Le Madhyamaka devient alors un culte de l'ineffable comme un autre, dans une perspective iréniste. Or, comme je l'ai dis, cette interprétation me semble sérieusement appauvrir le Madhyamaka. L'Idée de Nâgârjuna est-elle simplement de pointer vers une réalité cachée par les apparences ? De détruire les concepts pour révéler un absolu ? Si oui, alors pourquoi s'est-il donné toute cette peine ? N'aurait-il pas mieux fait de dire simplement "non", "non", à la manière de l'Upanishad ?
Bien plutôt, Nâgârjuna réfute le réductionnisme matérialiste dans sa forme la plus extrême - "le Soi est le corps" - mais il réfute également la thèse spiritualiste selon laquelle le Soi serait autre chose que le corps. De même, il réfute différentes conceptions de la causalité (dans sa première stance pour la voie du milieu), mais il laisse ensuite la place à une autre causalité, plus difficile à penser certes : la "production complète (des choses) en interdépendance" (comment traduire prati-îtya-sam-ut-pâda ?). Pratîtya peut se rendre par "interdépendant", mais aussi par "confirmé par l'expérience", "empirique". Quoi qu'il en soit, cette causalité-là est bien le versant positif de la vacuité :

Nous affirmons que la vacuité est 
Le fait d'être produit en totale interdépendance.
Cette (simple) imputation faite sur la base (de cette production-là)
Est la seule voie du milieu.

Nâgârjuna, Stances pour la voie du milieu, 24, 18

3 commentaires:

Hridaya artha a dit…

Tel que je vois le bouddhisme, il ne s'agit pas de défendre de dogmes. Le bouddhisme peut cependant adopter des positions provisoires et conditionnelles (vyavasthāpita). Le Milieu bouddhiste est un exercice d'équilibre, ce n'est pas un Milieu fixe. En ce qui me concerne, ses doctrines sont toutes provisoires. Que pourrait-on faire d'une doctrine nītārtha ?
Comment apprend on à faire du vélo ? Je ne sais plus, j'ai oublié. J'ai dû tomber pas mal de fois, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Que se passe-t-il quand on tombe d'un côté ? Pardi, on remonte sur le vélo !
Quand on apprend le vélo, un cycliste expérimenté peut nous crier des instructions "penche plus vers la droite", "non, plus vers la gauche maintenant", "tiens toi droit", "regarde juste devant toi", "regarde le bout de la route". Est-ce qu'on entend vraiment ces instructions, est-ce qu'on les écoute, est-ce qu'on les applique conformément ? Ou est-ce qu'on continue simplement jusqu'à ce qu'on trouve l'équilibre un peu par intuition ? Si on a trouvé l'équilibre, est-ce qu'on a besoin que quelqu'un nous dise "ca y'est !" ou est-ce qu'on sait et sent tout simplement qu'on est en équilibre ?
Si un moine est attiré par les femmes, le bouddhisme *lui* dit que la femme est un sac d'immondices pour compenser l'excès du désir. Est-ce que cela veut dire que la position du bouddhisme c'est que les femmes sont des sacs d'immondices ? La vacuité n'est pas un néant. La vacuité ce sont les apparences. Les apparences sont le corps de la vacuité. La vacuité est l'équilibre entre nihilisme et éternalisme. Si on penche vers l'un côté, le bouddhisme compensera par une dose d'absence d'existence substantielle. Si on penche vers le nihilisme, il administrera un peu de continuité immuable.
Que l'on tombe d'un côté ou de l'autre le réel continue. On peut donc toujours remonter en selle.
Puis, il y a ce que l'on croit croire (conditionnement, croyance, loyauté, identité) et ce que l'on croit vraiment. L'homme, même spirituel, est quand même un culbuto qui a tendance à toujours tomber du même côté. Regarde tous les "scandales". Ce n'est que le réel qui reclame son du. Combien de cas connaissons-nous de personnes qui sont définitivement tombés du côté du "nihilisme" ou du "néant" ? Moi, je n'en connais aucun. Comme tu dis, la "table" reste intacte, le réel reste intact.
Le bouddhisme répète sans cesse qu'il faut tout voir comme un rêve, une illusion. Est-ce que cela veut dire que c'est la position du bouddhisme ? Non, nous avons tous tendance à accorder trop de réalité au réel, plus que ce qu'il n'en a, à nous appuyer trop dessus. C'est pour compenser ce "trop" de réalité, que le bouddhisme enseigne les exemples du rêve et de l'illusion. Pour créer un peu de recul, de détachement, pour dépassioner les choses. Car, selon lui, ce trop crée de la souffrance.
Dans la plupart des textes et traités, le bouddhiste est en dialogue. Le Bouddha était toujours en dialogue (sutra), Nagarjuna était en dialogue avec les abhidharmistes, les sarvastivadins. Si on enlève cet aspect de dialogue, si on enlève l'interlocuteur de Nagarjuna, il est en déséquilibre, et il tombe, car sa position (provisoire et ad hoc) est alors intenable. Il est alors un dogmatique ridicule.
Le Dharma doit être Dharmacentré. Pas centré sur les paroles d'un homme dans un cas particulier. Sur le Milieu, l'équilibre. Avec un monocycle, un bicycle ou un tricycle ;-).

Dubois David a dit…

Oui, je suis d'accord avec cette posture pragmatique. Pas de vérité absolue ; seulement des stratagèmes, des trucs, des astuces, des "coups de main", des ficelles, des mises en scène, des dispositif. Méthode empirique, par essais et erreurs.
En revanche, selon ce que tu dis le dharma, en ses 84 000 000 000 000 000 d'expressions, serait une forme de médiété (à ne pas confondre avec la médiocrité, bien sûr). Aristote s'en réjouirait peut-être, mais les Bouddhas ? Est-ce bien une question d'équilibre ? La tactique de l'antidote n'est pas la seule. Est-ce que rang grol est un antidote ? Je feuilletais tout à l'heure un livre (assez médiocre) sur "bouddhisme et alchimie", et je me souviens d'une stance de Gotsangpa qui disais en substance "je n'applique pas d'antidote, je regarde l'émotion en face". Je dis cela juste pour bavarder, car je sais bien que tu est au courant.

Et puis, s'il n'y a plus d'Idée (abhiprâya) mais seulement des coups de main, des tactiques et plus de stratégie, alors tout est bouddhisme ! En exagérant (à peine), on pourrait imaginer que les magasins Leclerc pourraient ses présenter comme centres du dharma.
Donc, je suis d'accord : pas de dogmatisme, plutôt un scepticisme à la Sextus Empiricus (thérapeute empirique, justement). Pas de nîtârtha (notion de tricycliste, ça), oui, mais pas nirartha non plus. Un neyârtha, oui, voir un anekânta-artha (théorie jain des points de vue - j'aime pas trop l'ascétisme jain, mais j'aime bien leur épistémologie). Bref un "tout est dans tout" :)

Hridaya artha a dit…

J'aime beaucoup les jains, je les admire, j'aime les avoir comme référence (ahimsa), mais je ne les suivrai pas. Je redécouvre Épicure (Rodis-Lewis). Ton documentaire sur Kabir est superbe! Bon voyage!

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