samedi 5 janvier 2013

L'emboîtement infini - sujet ou objet ?

J'ai essayé de mettre en lumière la difficulté qu'il y a à trancher entre deux points de vue apparemment incompatibles : l'idéalisme ("tout dépend de la conscience") et le réalisme ("la conscience dépend de tout").

Plusieurs lecteurs ont essayé de réagir en non-dualistes, selon deux stratégies : 
Soit, montrer que le problème est une construction mentale. Or les constructions mentales sont sans rapport avec le réel. Donc le problème est un faux problème. 
Soit, rester droit dans ses bottes et affirmer que l'idée même d'une réalité extérieure à la conscience est... une idée pour, par et dans la conscience. En effet, quelque soient les arguments avancés, ce sont des actes conscients. Leurs tentatives pour prouver qu'il existe autre chose que la conscience est donc vaine. Bien au contraire, ils ne font que renforcer la conviction que "tout dépend de la conscience". 

Effectivement, cette dernière réponse est particulièrement séduisante, n'est-ce pas ? 
C'est d'ailleurs celle de la Reconnaissance, reprise en cœur par tous les auteurs du "shivaïsme du Cachemire". Elle est simple, puissante, et présente l'attrait de ne pas exclure les phénomènes, les êtres et les choses, mais de les embrasser au contraire dans la "sphère unique" d'une conscience libre mais non pas prisonnière d'une unité stérile du genre "si jamais je crée une dualité, je perdrais mon unité" - ce qui serait encore une forme de dualisme fondé sur la peur de l'autre, de l'altération.

Donc, si l'on me parle du cerveau, de son activité dont émerge la conscience, etc., je peux répondre, avec l'innocence d'un enfant, que tout cela apparaît ici et maintenant, c'est-à-dire dans la conscience. 
Admettons un "extérieur" : il apparaît ici et maintenant. 
Imaginons le monde sans conscience : il apparaît ici et maintenant. 
Concédons un "Autre" que la conscience : il apparaît ici et maintenant. 
Quoique je dise, imagine, conjecture, suppose, extrapole, tout cela dépend de la conscience comme manifestation. Comme dit Abhinavagupta, même le "rien" n'est rien que grâce à un acte conscient du type "Oh, il n'y a rien !" Donc la victoire de l'externaliste-réaliste-matérialiste est une défaite, et une vraie victoire pour la théorie idéaliste du "tout dépend de la conscience". Mieux même, si l'on pousse ce raisonnement à sont terme, ce "tout" n'est que la conscience se manifestant à elle-même comme autre qu'elle-même, par jeu, gratuitement. La posture mondaine qui consiste à croire qu'il existe des choses et tout un monde indépendamment de la conscience est donc la plus vertigineuse affirmation de la conscience. Quoi de plus grand, en effet, que de pouvoir manifester son absence de manifestation ? Que de pouvoir disparaître dans l'acte même d'apparaître ?

Cela étant... il y a, tout de même, quelques détails qui clochent. Le diable se cache dans les détails, dit-on. Un détail : si tout dépend de la conscience, si je suis conscience, et si tout à sa racine dans cet Acte que je suis, alors pourquoi la plupart des choses résistent-elles à ma volonté ? 
Tant que je m'identifie à un individu, limité à tous égard, il est certes normal que ma volonté soit limitée. Mais, en tant que pure conscience reconnue comme source de tout et absolument libre, comment se fait-il que je sois incapable de déplacer un brin d'herbe ? Vous avez déjà déplacé un brin d'herbe, vous ?

Vous me direz que c'est l'individu qui veut bouger le brin d'herbe ; pas la Conscience cosmique toute-puissante. En tant qu'elle, vous, nous, je, faisons bouger tout ce qui bouge. Mais si je suis conscience de part en part, je devrais savoir pourquoi je refuse de bouger ce brin d'herbe. Une conscience qui n'est pas consciente des mobiles de ses actes est-elle encore une conscience ?
Ou alors, situation plus banale, imaginons que je veuille rentrer chez moi et que j'ai oublié la clef. Pourquoi ne puis-je pas ouvrir la serrure ? Ou bien même éradiquer cette satanée serrure ? Ou créer la clef ? Pouf !
Vous me direz : " -C'est l'individu, c'est l'ego, etc."
Mais je sais que je suis conscience, conscience de conscience, identifiée à nul objet, source souveraine de toutes choses. Je ne suis pas cet individu qui veut ouvrir cette porte. Mais ce désir n'en disparaît pas moins ! A moins d'imaginer que la conscience est pure passivité, sans aucun désir (comme dans le Sâmkhya puis le Vedânta), mais cela ne tient pas (pour prendre connaissance des détails, je vous invite à vous joindre aux conférences du CIPh du printemps à venir). 
Pourquoi, alors, le monde ne se plie-t-il pas à ce désir ? 
"- Parce que moi, conscience, je ne le veux pas vraiment" répondra-t-on. 
Mais comment la conscience peut-elle vouloir quelque chose sans en avoir conscience ? 
Ou alors, il faut admettre que la conscience n'est plus "pure" conscience mais simplement un esprit immense, doué d'un inconscient immense et victime d'une psychose immense... Elle veut une chose et son contraire. Il semble de fait difficile de rendre l'individu seul responsable de tous les maux. Si ce monde est imparfait et s'il est la conscience prenant conscience d'elle-même, alors il faut admettre que la conscience est imparfaite. Elle n'est pas que conscience, mais aussi d'autres choses. Elle a, comme n'importe quelle personne, son Ombre et ses petit traumas... qui, à l'échelle cosmique, prennent des dimensions tragiques. Si je ne peut entre "chez moi" et que je doive appeler un serrurier pour me faire plumer, c'est désagréable, mais l'on peut en rire. Si je suis enfermée dans un camps de la mort, si je suis femme enfermée et torturée dans une masure au Pakistan, si je suis un enfant atteint d'un cancer, etc. c'est moins drôle. 
Ou alors, si la conscience cosmique s’engage consciemment dans ce jeu, il faut conclure qu'elle est sadique et masochiste, ce qui nous ramène à la thèse d'un esprit cosmique un peu psychotique sur les bords. Le monde est fou parce que Dieu est fou. 
Ou alors, on peu choisir de dire que tout cela n'existe pas vraiment. Mais cela revient à rejeter l'expérience. Si on la rejette, sur quoi pourra-t-on s'appuyer ensuite pour affirmer que "tout est conscience"? Sur notre expérience ? 
Ou alors, on peut opter pour la thèse de l'idéalisme bouddhique (yogâcâra) et prendre son parti que l'esprit est malade - même immense, même "cosmique" - et qu'il n'est même qu'une maladie. Une névrose dans ses bons jours, Docteur Jekyll et Mister Hyde quand ça dérape. Et ça dérape plutôt souvent. 

Ou bien... tout ne dépend pas de la conscience. Il y a autre chose. Du point de vue de la connaissance, oui, tout est dans la conscience, même "l'extérieur", même cet "autre chose". Mais du point de vue de la volonté, c'est nettement moins évident. Nous sommes face à une alternative : 
Soit, l'on admet qu'il y a bien une conscience unique, mais alors cette conscience est gravement malade - ce qui nous ramène à un point de vue compatible avec une forme de bouddhisme. 
Soit, il y a autre chose que la conscience, en dehors d'elle. Difficile de dire ce que c'est (car tout est filtré par l'activité consciente), mais "ça résiste". Voilà le détail : ça coince, ça résiste, "ça ne veut pas". Nous nous heurtons sans cesse à la force des choses, à leur pesanteur. La volonté nous révèle, peut-être, ce que la perception et la pensée ne peuvent mettre en lumière : l'existence d'un autre. 

Je dis "peut-être", car la chose est sans doute plus complexe, plus nuancée aussi. Tout dépend de la conscience : cela reste vrai pratiquement parlant. Je suis une absence transparente, consciente, qui englobe et infuse tout. Dès lors, en travaillant sur le corps et l'esprit, je puis avoir de l'effet sur le monde, car subjectivement ce monde n'est qu'une extension de ma conscience, de mon corps. Mais la conscience, à son tour, est fragile et dépend de tout ou presque. C'est encore plus vrai sur le plan du corps et de l'esprit. Le sujet et l'objet sont donc interdépendants.



La conscience et le monde, le sujet et l'objet, Shiva et Shakti sont ainsi emboités l'un en l'autre, à l'infini. Abhinavagupta ne dit pas autre chose dans son Commentaire sur le tantra de la Triple Souveraine (Parâtrîshikâ-vivaranam). Bien entendu, il ne serait sans doute pas d'accord avec tout ce que j'ai dit ici. Mais l'eau a coulé entre temps, et quelque croyances avec. J'aime, j'admire et j'estime Abhinavagupta. Mais j'aime encore plus la vérité. Pas vous ?

7 commentaires:

Isabelle Ferrand a dit…

Et la vérité tient en un seul mot:
ETRE
ou pure conscience d'être

Non, la conscience ne dépend de rien,
ne dépend pas du monde.Elle n'a aucune fragilité,elle est Paix éternelle.La fragilité vient du fait des pensées provenant de la conscience,celle-ci étant au-delà des pensées.

lorkan739 a dit…

Oui, on ne peut d'un coté reconnaître la pure Conscience et d'un autre l'a dénigrer parce que l'on se lamente de ne pas en être le Maître...
Celui qui s'absorbe en la pure Conscience ne se lamente plus ne pouvoir ouvrir une porte puisque de toute façon de l'autre côté c'est la pure Conscience est toujours là. Vivante !
Si maladie il y a, elle est dans l'attachement qui persiste devant devant les objets à l'égard de la libération.

22b-25a. En conséquence, on le voit, ces niais critiquent la jouissance de la souveraineté universelle et ce, non par satiété puisqu’ils s’adonnent à leurs propres jouissances [déterminées], tandis que d’autres dénigrent l’absorption en Bhairava, pure Conscience, tombés qu’ils sont au pouvoir de très effroyables énergies. Ainsi celui qui connaît la grandeur des [enseignements] Sivaïtes, et se fie néanmoins à d’autres enseignements, ne peut être tiré du profond océan du différencié (bheda).
-Abhinavagupta-

Je préfère la vérité. Mais merci quand même pour vos idées ! ;)

Jean-philippe a dit…

Bonjour David

dans votre texte vous dites justement a mon sens : " Je suis une absence transparente, consciente, qui englobe et infuse tout. "

puis vous dites : " Dès lors, en travaillant sur le corps et l'esprit, je puis avoir de l'effet sur le monde, car subjectivement ce monde n'est qu'une extension de ma conscience, de mon corps. Mais la conscience, à son tour, est fragile et dépend de tout ou presque. "

la j'ai l'impression que vous "conscience" confondez votre nature avec les etats qui apparaissent en vous , qui sont effectivement fragile , comme des nuages dans le ciel .. de par leurs nature impermanente ..
d'ailleur c'est simple .. quand nous " conscience" somme identifié au etats apparaissant/disparaissant en nous nous avons des lors l'impression que notre nature est aussi quelque chose d'impermanent , fragile qui depent de tout ... mais ce n'est la que l'effet d'un simple oubli .. temporaire .. de ce qui au final ne fais pas partis du champ de la mémoire .. enfin c'est comme cela que je le ressent ..

quoi qu'il en soi je ne vois pas vraiment de point de vue irréconciliable .. dans ce billet .. je dirais simplement pour moi que le "tout depend de la conscience" est le fais de la conscience elle meme .. et que "la conscience depend de tout" est l'effet de l'ignorance qu'a la conscience d'elle meme...

Dubois David a dit…

@lorkan
Je ne comprends pas ce que vous dites.
@Jean-Philippe
Oui, "tout dépend de la conscience". Comme vous dites, c'est simple.
Mais que faites-vous des arguments avancés dans ce billet en faveur de la thèse selon laquelle tout ne dépend pas de la conscience ?

Isabelle Ferrand a dit…

Oui!Lorkan dit:la pure conscience est toujours vivante!
Elle est le simple et pur fait d'Etre
Vivant, d'Etre Conscient.Et ce fait est éternel,indestructible!
Les apparences sont des pensées.Le corps est "construit" par des pensées.La pensée n'est pas le propre d'un corps qu'on appelle homme mais le propre de ce Vivant,de cet Esprit!
Nous ne sommes pas un corps,un individu,un homme mais cet Etre Vivant Spirituel et éternel!

Je vous remercie pour vos sites,articles,ouvrages mais un moment donné, il faut aller droit à l'essentiel! Qui suis-je? Et être déterminé à donner réponse à cette question, par soi-même.

Julie Meessen a dit…

Et si la conscience confrontée à des obstacles, à des limites n'est rien d'autre qu'une conscience qui se désire limitée pour pouvoir se connaitre et se reconnaître totalement libre d'être ce qu'elle désire être ?
Car si la conscience ne pouvait être limitée, elle ne serait pas pleinement conscience, totalement conscience. Je pense donc que si il y a des éléments qui semblent limiter la conscience, ils dépendent - comme toute chose - de la conscience et lui permettent d'être elle-même, une conscience libérée de toute détermination, y compris celle d'être illimitée.
La liberté n'est-elle pas de pouvoir "danser dans les chaînes" comme le faisait remarquer F. Nietzsche ?

Dubois David a dit…

Oui, très juste. Ce sont d'ailleurs les thèses de la Reconnaissance : la conscience aime jouer au jeu du samsâra.
Soit.

Mais cela exige un "saut de la foi" vertigineux - ou scandaleux (?). Je me demande si c'est bien nécessaire. Parce que cela implique de "croire" que la conscience est en quelque sorte folle, masochiste (il y a des chaînes plus sympathiques que la souffrance des enfants et la volonté de puissance). Dès lors, je préfère, pour des raisons éthiques, la formulation bouddhiste qui parle d'une conscience malade de ses propres illusions. Non ?

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