lundi 28 janvier 2013

"Mais comment tout cela tient-il ?"



J'ai lu avec intérêt le dernier livre de Frédéric Nef, la Force du vide, même si je l'ai jugé assez sèchement, sans doute par précipitation.
Or je tombe sur un article de François Loth qui cite un passage que j'avais noté, puis oublié :

" Si on pense le vide comme le rien, il n’y a pas de vide dans notre monde, mais si on pense le vide comme l’absence de fondement, d’essence, d’intrinsécalité, j’estime qu’il y a des arguments solides pour soutenir qu’il y en a dans notre univers, sous notre nez. En fait, nous ne voyons pas le vide, nous voyons à travers le vide, à partir d’une vacuité centrale en nous (sinon on serait si encombrés qu’on ne verrait pas) " (p. 83).

Le vide comme absence de fondement est la vacuité d'existence propre du bouddhisme, que Nef glose aussi par la belle expression "dépendance sans point d'arrêt" (p.6).
La vacuité centrale est l'absence de formes et de couleurs, ici, au-dessus des épaules, cet espace vide à partir duquel le monde est vu, cette immensité qui accueille le monde.



Mais l'auteur de l'article soulève ensuite une série d'objections qui pourraient bien être celles d'un philosophe de la Reconnaissance adressées à un Bouddhiste : "Mais comment tout cela tient-il ? Comment rendre compte de l'unité du particulier ? Qu'est-ce qui fait tenir ensemble ce blanc, ce carré et cette valeur de lumière dans le tableau ?"
En effet.
Comment répondre sans invoquer la conscience comme acte, comme synthèse ?

2 commentaires:

Hridaya artha a dit…

La réponse du "bouddhisme" serait sans doute multiple, en fonction du bouddhiste répondant à cette question. Il pourrait commencer par refuser les termes de la question. "Comment tout cela tient-il ?" Mais tout cela tient-il vraiment ? "Comment rendre compte de l'unité du particulier ?", Y a-t-il bien une unité, ou celle-ci est elle seulement apparente ? "Qu'est-ce qui fait tenir ensemble...? " Le Bouddha aurait sans doute repliqué que la question n'est pas correcte (Phagguna Sutta http://hridayartha.blogspot.fr/2012/09/les-aliments.html), la question correcte serait Quelle est la condition qui fait tenir ensemble...? etc.

La conscience comme acte, l'acte de conscience (citta), ou comme synthèse (saṃskāra) je crois qu'il ne pose pas de problème au bouddhisme. Mais que recouvre exactement ce mot "conscience" ? Parle-t-on d'une essence permanente, inchangeable, qui peut exister indépendamment du corps physique, qui peut transmigrer d'une existence à une autre, ou d'un corps à un autre ? Si c'est une conscience de ce type, le Bouddha et des bouddhistes comme Nagarjuna et d'autres ont déjà répondu. Et sinon, les neurosciences ont pris la relève. En principe, un bouddhiste n'a pas de a priori et suivra la science dans ce qu'elle a à dire sur les choses et leur fonctionnement, tels que nous pouvons les percevoir et connaître.

Les "mondes" qui se construisent avec le langage et des idées générales se tiennent par un acte collectif continuellement renouvellé. Les fonctions des cerveaux ou des unités neurologiques ont été entrainées et éduquées dans ce sens, y ont accès et y contribuent. C'est d'ailleurs cet accès qui les a formées et éduquées, et qui fait qu'elles peuvent les voir. Ces mondes n'ont pas d'essence et peuvent changer. Les mondes que nous voyons "ne tiennent pas", ils sont construits au moment même où on les voit. Leur unité c'est le fait qu'ils sont des constructions sans essence. Si tu dis, oui mais cette construction c'est justement l'acte de conscience/synthèse, nous sommes d'accord. Mais une branche du bouddhisme (la plus caractéristique de la singularité du bouddhisme) dirait qu'il est impossibe d'isoler "une conscience" de cet acte de conscience, de la représenter symboliquement, de faire son culte, de l'accrocher au mur etc.

Une fois tout cela dit, on peut utiliser le concept d'une conscience unique, la vacuité etc. pour harmoniser et équilibrer notre expérience ordinaire d'un être séparé, dans le but de nous débarasser de l'inquiétude. Il est alors moins urgent et nécessaire de répondre aux questions comme "Qu'est-ce qui fait tenir ensemble...? " ou même "Quelle est la condition qui fait tenir ensemble...?"

Pardon, si j'ai dit des choses triviales (the bloody obvious), c'est juste pour le fil du raisonnement. C'est ce que je pense maintenant, mais demain je pourrai penser autre chose :-)

Dubois David a dit…

Oui, quelle est la condition ?

Même si tout n'est qu'illusion et faux-semblant, quelle est la condition ?

Or je pense que, même si la vie n'est qu'un songe bien lié, cette liaison ne peut s'expliquer sans une conscience libre. Pas d'essence inchangeable et, donc, stérile. Une conscience plastique, toute de fluidité.
C'est précisément les thèses du dzogchen et de la mahâmudrâ.
Alors pourquoi la Reconnaissance ?
Pour ce qu'elle apporte, pour sa créativité conceptuelle.
Je propose une relecture bouddhiste de la Reconnaissance et du dzogchen.

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