mardi 12 février 2013

Distinguer le sacré et le profane

Après quelques heures de cours, j'étais en train de siroter un thé en bonne companie : j'écoutais les Quatre cavaliers de l'apocalypse, quatre penseurs athées qui n'ont pas leur langue dans leur poche. Passionnant, plus intelligents et surtout plus humbles que bien des spiritualistes.



Au bout de dix minutes, l'un des Quatre, Sam Harris, se demande si la raison pour laquelle la critique de la religion reste un tabou ne tient pas au fait que la religion est le seul contexte où peuvent s'exprimer des expériences spirituelles. Pourquoi cela ? Parce que, le plus souvent, les scientistes rejettent toute spiritualité, ils en font un tabou. Indirectement, ils contribuent ainsi à la défense de la religion.

Hitchens enchaîne en disant une chose qui me paraît cruciale : "S'il ne fallait changer qu'une seule chose, ce serait la confusion entre le numineux [=le spirituel] et le surnaturel". J'en avais déjà touché un mot quand j'avais essayé de distinguer mystique et occultisme. Hitchens donne ensuite l'exemple d'un célèbre biologiste qui raconte sa conversion. Celui-ci est tombé sur un paysage grandiose (une cascade de glace) et est tombé à genoux "Merci Jésus-Christ de te montrer à moi ! " Parfaite illustration de la confusion entre le spirituel (le paysage grandiose) et le surnaturel (J.-C. - pour moi bien évidement !). Pourquoi diable l'un devrait-il mener à l'autre ? 
 
Dennet ajoute : "C'est une triste chose que les gens, d'une certaine façon, ne fassent pas confiance à la valeur qu'ils accordent à leurs expériences du numineux". Tant qu'ils ne peuvent y ajouter une étiquette du genre "Dieu", ils croient que cela ne vaut rien. Alors que c'est tout le contraire ! Le discours religieux, surnaturel ou occultiste vient cacher l'expérience, la recouvrir et la confisquer au profit des gardiens du temple - les prêtres, les gourous, les éveillés, les thaumaturges. La religion est un sacrilège. La croyance au surnaturel est un blasphème. L'occultisme est une insulte à l'émerveillement muet qui naît naturellement des expériences les plus banales.

Finissons avec un extrait de Joseph Conrad, avant-propos à La Ligne d'ombre :

"Mon être moral et intellectuel tout entier est pénétré de la conviction que tout ce qui tombe sous nos sens doit être dans la nature et, si exceptionnel soit-il, ne peut différer en essence de tous les autres effets du monde visible et tangible dont nous sommes une partie consciente. L'univers du vivant contient suffisamment de merveilles et de mystères tel qu'il est - merveilles et mystères agissant sur nos émotions et notre intelligence de façon si inexplicable que cela justifierait presque la conception de la vie comme état d'enchantement. Non, je suis trop ferme dans ma conscience du merveilleux pour être jamais fasciné par le simple surnaturel qui (prenez-le comme vous voudrez) n'est qu'un article manufacturé, la fabrication d'esprits insensibles aux intimes subtilités de notre relation aux morts et aux vivants dans leurs multitudes innombrables ; une profanation de nos souvenirs les plus tendres ; un outrage à notre dignité."

4 commentaires:

Hridaya artha a dit…

Merci d'avoir déniché ça et d'en avoir relevé l'essentiel. Le mystère et le merveilleux restent entier. On ne perd rien, et je dirais même qu'on y gagne.

fx a dit…

Ah ! Ces sages et ces savants !....cela ne vaut pas un coeur d'enfant !

François

Carlos Echarri a dit…

cher monsieur Dubois, je crois que c´est vrai ce que vous disez sur la cesure fondamental entre les metaphysiques occidentals et les philosophies de l´inde.La ratio, logos est ce que etablie la rasion central de la metaphisique. Et c´est la vernunft, la res cogitans qui etablie la subjectivite du idealisme allemand. Mais j´ai una question, qué
est que vous pensez de la ontologie de Heideger commo oposition a la metaphisique traditionel. La relation entre le sein et le dasein, ne serati il como la relation du shiva et shakti. De un pour etre, conscience, agir, et conaitre, a un particular etre object, agir object, et se ralationer ici, hic et nunc. Et surtout je aimerais de savoir votre oponion sur un activisme politique contemporain, apellé comunitaurisme qui s´oppose tantot au subjetivisme solipsiste de la societé liberal como au etatisme politique des totalitarismes.
Merci et pardonez moi mon francais, je vous ecrive de la Espagne.

Dubois David a dit…

Quand on lit Heidegger, on ressent d'une manière immédiate et insaisissable l'être comme espace impensable qui infuse toute chose. L'être est la conscience-qui-ne-peut-être-objectivée dont parlent Abhinavagupta et d'autres. C'est vrai.

Et pourtant, Heidegger, de par le culte dont il a été l'OBJET, de par son discours qui s'écoute parler, finit par devenir obstacle à l'intuition de l'être. Mais cela est vrai de tout discours, à divers degrés, et des penseurs postmodernes en particulier. Pour ma part, j'apprécie Heidegger, mais je me garderais bien d'en faire une idole ou même une référence. Disons que je pense que l'intuition de l'être n'est pas incompatible avec l'exercice du jugement rationnel, ni avec une pratique scientifique réaliste. Au contraire même. Dans mon expérience, le silence stimule la raison ; et les neurosciences apportent quelque chose de neuf.

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