samedi 1 juin 2013

Silence factice et silence libre



Dans "Ne pas penser, est-ce être un éveillé ou un salaud ?", je m'interrogeais sur la ressemblance entre certains discours impersonnalistes spirituels et d'autres discours tout aussi impersonnalistes, mais émanant de personnes peu recommandables, telles les nazis ou les serial-killers. Certains méchants ressemblent à certains sages, mystiques ou "éveillés" des philosophies non-dualistes. Ces derniers sont-ils pour autant tous méchants et mauvais ? Non, bien sûr. Comme je disais, ce n'est pas parce qu'Hitler était végétarien que les végétariens sont ce que fût Hitler.
Mais alors, comment les distinguer ? Quelle différence y a-t-il entre une conscience qui dépasse le bien et le mal, et une conscience qui régresse par deçà la dualité bon-mauvais ? Je veux dire, peut-on repérer des différences au niveau de l'expérience même ? La divergence des comportements, des interprétations du silence conscient n'est-elle qu'une différence d'interprétation, ou bien cette divergence est-elle déjà présente au niveau de l'expérience elle-même ? N'y a-t-il pas plusieurs genres de silence ? Plusieurs espèces de paix intérieures, de vides, très semblables par là, mais très différents quant à leurs natures et à leurs vertus ?



Pour ce qui est de la première option, celle de l'interprétation, je crois que, bien entendu, toute expérience peut être interprétée de bien des manières. De même que tous discours peuvent être récupérés et dévoyés. Mais il y a là quelque chose de perturbant : je peux bien admettre que l'expérience de telle musique peut être interprétée par un nazi en termes nazis. Mais l'expérience impersonnelle du silence, de la conscience au présent, est d'un autre ordre : elle est compréhension, vision du réel tel qu'il est, tel qu'il se donne, sans dualité et donc sans possibilité d'erreur. On peut en parler de mille manières - bien qu'aucune ne soit adéquate - mais on ne peut la récupérer à des fins mauvaises.
Ou peut-être que si ? Mais alors, il faudrait admettre que cette expérience n'est pas bonne en elle-même, mais plutôt neutre. Si vous être bon, ce silence vous bonifiera. Si vous êtes méchant, elle fera de vous un super-méchant. C'est le point de vue de certaines traditions de l'Inde, quand elles mettent en garde contre les "réalisations" (siddhi). Mais LA réalisation ultime, elle, échappe à ce danger. Nulle erreur possible dans l’Éveil, ou après lui. Ou alors, ce n'est plus l’Éveil... Quoi que. Il y a bien, ici et là, conscience que le danger n'est jamais totalement écarté. C'est bien pourquoi le bouddhisme mahâyâna "mainstream" souligne l'importance de la culture de la compassion, à côté de la vision de la vacuité. Je pense aussi aux histoires de superméchants "sans ego" des mythologies de l'Inde. Comme Ravaa, selon certains le plus grand amoureux de Shiva. Ou bien je songe à la terrible puissance de l'éveil impersonnel racontée dans l'histoire des démons Dâma, Vyâla et Kata du Yogavasistha (voir Sept récits initiatiques, trad. par M. Hulin, p. 87). Ces trois montres ont été créés par les Titans pour vaincre les Dieux. Pour qu'ils soient invincibles, ils les ont créés dépourvus d'ego. Libérés de tout scrupule, dilemme, hésitation, sens moral ou mémoire personnelle, ils ravagent les mondes divins. On conseil alors aux dieux dépités, pour venir à bout de ces machines impersonnelles, de leur insuffler, le sens de l'ego à travers des provocations répétées et subtiles. 

 
Ravana

Cela étant, il y a, à mon sens, une différence au niveau de l'expérience même. Lilian Silburn, dans Hymnes aux Kâlîs, a tenté d'analyser cette différence entre vide passif et vide dynamique en s'appuyant sur les textes de la tradition Kâlîkrama.
Mais il y a, dans l'autre grande tradition tantrique non-dualiste - le dzogchen ou "grande complétude" - des analyses fort pénétrantes sur la discrimination vitale entre l'esprit ordinaire et la conscience au présent, la conscience libre.
Tant que l'on chemine dans l'esprit ordinaire, la corruption le mal sont possibles. L'esprit ordinaire peut parfaitement connaître un état de vide lucide, sans pensées, clair, bienheureux. Mais ces états sont factices, en ce sens qu'ils sont forgés par la mécanique de l'esprit ordinaire - une logique fondée sur l'attachement à certains objets ou états et le rejet de leurs contraires. Par exemple, on aime le nirvâna et on fuit le samsâra. On aime le silence et on fuit la pensée. On aime le cœur et on fuit la tête. On aime la non-dualité et on fuit la dualité. Ce qui est encore une sorte de dualité.
La conscience libre, au contraire, est indépendante des objets comme des états. Elle ne rejette pas la pensée. Elle ne s'y attache point, mais elle n'y est pas indifférente non plus. Car la pensée, les différences, la dualité, sont reconnues, ressenties, comme manifestations de la conscience sans forme, absolument souveraine. Non seulement la pensée, le mouvement, ne vous dérangent pas, mais ils ravivent la présence, comme des cailloux jetés dans un lac permettent d'en apprécier l'ampleur, ou comme le vent attise le feu, une fois que celui-ci a pris. Dès lors, c'est toute la machinerie de l'esprit ordinaire qui s'effondre, avec ses vertus qui excluent le vice, avec sa non-dualité qui exclue la dualité, avec son silence qui exclue la pensée, etc. La triade amour-haine-indifférence se transmute en compassion, clarté et silence. Plus de progrès ni de régression possibles. On avance sans fin, toujours déjà arrivés.
Bien sûr, il n'y a qu'une seule conscience, libre ou aliénée selon qu'elle se reconnaît ou s'aliène (librement) dans ses manifestations infinies.
Une thèse est consacrée à cette distinction qui paradoxalement, débouche sur la véritable non-dualité, illustrée par de nombreux textes des plus grands adeptes du dzogchen. Si vous ne lisez pas l'anglais, voici quelques mots à ce sujet de Jamyang Dorjé, un adepte qui m'a beaucoup apporté sur ce point :

L'esprit ordinaire et la conscience libre se ressemblent quand il n'y a pas de pensées.
Mais la conscience libre, ineffable, ne rencontre aucun obstacle (quand une pensée surgit),
Tandis que l'esprit ordinaire erre et tourbillonne.

La conscience libre, clarté sans fond, est comme la lune nouvelle (immuable)[1],
Alors que l'esprit ordinaire, dépendant des objets, est comme la pleine lune (qui croît et décroît)[2].

Les qualités de la conscience libre sont la transparence et l'absence de point d'appui.
Alors que le trait propre à l'esprit ordinaire est qu'il dépend totalement des objets[3].

De même, la conscience libre est une parfaite connaissance invariable par définition,
Elle est une méditation qui ne dépend pas d'une méthode, tout en étant libre de la torpeur et de l'agitation.
En revanche, l'attention unipointée de l'esprit ordinaire sur un objet de concentration
Est une méditation qui dépend d'un support.

Bien que la conscience libre soit consciente des objets, elle n'est pas débordée par le jeu des apparences, à l'image du mercure qui se répand et se fragmente (sans se mélanger à autre chose).
L'esprit ordinaire est fondé sur la dualité sujet-objet :
Il conceptualise donc sans fin[4].


Nyoshul Khenpo Jamyang Dorjé, traduit de la traduction anglaise de Richard Barron dans A Marvelous Garland of Rare Gems, p. 572.

On retrouve le même conseil dans la tradition mystique chrétienne, sous la plume limpide de Madame Guyon. Au lieu des termes "esprit ordinaire" et "conscience libre", elle parle de l'esprit et de la volonté :


Le meilleur de tous les états est de recueillir au-dedans l'esprit par le moyen de la volonté amoureuse de son Dieu, qui rassemble autour d'elle les puissances [=les facultés mentales et corporelles] et semble se les réunir. C'est une contemplation amoureuse qui n'envisage rien de distinct en Dieu, mais qui l'aime d'autant plus que l'esprit s'abîme dans une foi implicite, non par effort ni par contention d'esprit, mais par amour.
On ne fait nul effort d'esprit pour s'abstraire, mais l'âme s'enfonçant de plus en plus dans l'amour, accoutume l'esprit à laisser tomber toutes les pensées, non par effort ou raisonnement, mais cessant de les retenir, elles tombent d'elles-mêmes.
(...)
Par cette voie, l'âme trouve en peu de temps son centre, ce qui n'arrive pas par la simple abstraction d'esprit : car quoique l'âme y ait une certaine paix qui vient de l'abstraction des objets multipliés, cette paix n'est ni savoureuse ni si profonde que par la voie de la volonté.

Madame Guyon, Oeuvres mystiques, éd. par D. Tronc, Honoré Champion, p. 618 


[1] La "lune nouvelle" ne change pas quand la lune apparente se remplit de nectar et se vide.
[2] La "pleine lune" n'est qu'une apparence liée à des circonstances changeantes.
[3] Pour lui, toute conscience est "conscience de" quelque chose.
[4] "Est-ce ainsi ? Ou autrement ? Duel, ou non-duel ?".

1 commentaire:

Isabelle Ferrand a dit…

Bonjour, je viens de lire votre article...
Vous parlez de conscience qui serait libre ou aliénée...
Il est dit dans les mots de Jamyang
Dorjé: "Bien que la conscience libre soit consciente des objets..."
Je vous propose là si cela ne vous ennuie pas trop de laisser les textes de côté pendant un moment.
Il faut vérifier ce qui est par soi-même, n'est-ce pas? Les textes ne sont pas une preuve.
Prenons des exemples simples.
Si je pense à regarder ma main droite, je n'ai pas conscience de ma main gauche, je dois y penser pour qu'elle aie une existence.
Si je n'y pense pas, elle n'existe pas.
Je laisse parfois brûler la casserole sur le feu car je n'ai plus pensé à cette casserole, pensant à autre chose. Je ne peux pas avoir conscience de la casserole qui brûle si je n'y pense pas.
Le poisson d'Avril:
Quand un enfant place un "poisson" dans votre dos à votre insu,c'est à dire sans que vous y pensiez, vous n'êtes pas conscient du poisson dans votre dos.Pour vous, il n'existe pas.
Lorsque vous arrivez dans une classe, les élèves rigolent et vous vous demandez bien pourquoi ils rient!
Tant que vous ne pensez pas au poisson dans le dos, vous n'en avez pas conscience.Et les élèves se bidonnent encore.Jusqu'au moment où l'un d'eux prend le poisson pour vous le montrer.Et oui! "poisson d'Avril!" dit-il.Et à ce moment seulement vous y pensez et vous en souriez.
Si vous pensez écrire un livre, ce livre existera, sinon il n'y aura pas de livre.
La conscience des choses n'existe pas,en fait.
Je n'ai pas conscience du corps et vous non plus.Mais nous pensons le corps car on ne peut en avoir conscience.Donc, ce corps ne pense pas de lui-même, il ne peut pas penser je car il n'existe pas si je n'y pense pas.
C'est le JE(SOI) conscient d'être qui pense je.
Si la "vacuité" semble exister, c'est que j'y pense, sinon pas de vacuité, ni de clarté, ni de transparence...
Nous sommes en fait conscience d'être et de penser. Et c'est tout!Quand "nous" pensons être un corps, nous sommes obligés de ne plus pensé être ce corps pour penser au Soi. Nous ne pouvons pas en avoir conscience si on n'y pense pas, bien que nous soyons toujours présent,conscient d'être, éveillé, car nous pensons être autre chose!
Par contre, le Soi est hors pensées, il se "révèle" de lui-même.Il n'a pas besoin des pensées pour être. Quand nous cessons toute pensée, nous sommes toujours conscience d'être.
Il n'y a pas d'esprit séparé de la conscience.Et la conscience ne peut pas s'aliéner, jamais car elle est au-delà des pensées.
La conscience est le Soi,le JE non pensé.

Amitiés

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