vendredi 25 octobre 2013

D'un vertige salutaire



 Vide...ou vide ?

Sous les centaines de kilomètres de glaces d'une planète gelée, quelque part dans l'avenir, une créature faite de filets d'huile évolue dans un labyrinthe de fissures, à la tête d'une escouade de soldats d'élite. Il réfléchit sur la réalité du monde :

"Lui - c'est-à-dire - ce qu'il était maintenant - n'avait pas évolué ici. Il était maintenant une simulation de créature, d'un organisme conçu pour se sentir chez lui dans la glace compressée d'un monde aquatique. Mais il n'était qu'une simulation. Il n'était pas vraiment ce qu'il semblait être.
Il commençait à se demander s'il l'avait jamais été. La glace à l'intérieur de la planète aquatique n'existait pas vraiment, ni la planète elle-même, ni l'étoile autour de laquelle elle tournait, ni la galaxie au-delà ni rien de ce qui pouvait paraître réel aussi loin que le regard portait, ou semblait le faire. Ni même aussi près, d'ailleurs. Si on examinait quelque chose de très près, on trouvait la même finesse de détails que dans le réel. Les plus petites unités de mesure étaient les mêmes dans les deux univers, qu'elles concernent le temps, l'espace ou la masse.
Pour certains, bien sûr, cela signifiait que le Réel lui-même n'était pas vraiment réel, pas au sens d'être vraiment le dernier fondement non simulé de la réalité physique. Dans cette école de pensée, tout le monde se trouvait déjà dans une simulation préexistante, mais sans s'en rendre compte, et les univers virtuels fidèles et précis qu'ils étaient si fiers de créer n'étaient que des simulations à l'intérieur de simulations.
On pouvait considérer cette approche comme menant tout droit à la folie, ou à une sorte de lassitude résignée qu'on pouvait exploiter. Pour éliminer l'esprit de combativité chez les gens, il était difficile de trouver mieux que de les convaincre que la vie n'était qu'une vaste plaisanterie, une construction entièrement contrôlée par quelqu'un d'autre, et que rien de ce que l'on pouvait penser ou faire n'avait réellement d'importance.
L'astuce, songea-t-il, c'était de ne jamais perdre de vue la possibilité théorique tout en se gardant bien de prendre l'idée au sérieux."
Iain M. Banks, Les Enfers virtuels, pp. 349-350

Croire que tout est un rêve, une sorte d'illusion magique, serait ainsi un genre d'anesthésiant, un poison paralysant, redoutable instrument politique. On entend souvent dire que la passivité des Indiens s'expliquerait par leur croyance à l'"illusion cosmique". Si rien n'existe, pourquoi agir ? Cet acosmisme (rien n'existe) serait ainsi apparenté au fatalisme, fléau des Orientaux.
Or, les Indiens sont loin de croire que tout n'est qu'illusion. La doctrine, bouddhiste et reprise par d'autres courants, de l'illusion (māyā), est minoritaire. Mais elle a frappé les esprits, et elle reste collée au cliché de l'Oriental paresseux, indolent, baignant dans les vapeurs tropicales.
Plus profondément, la doctrine de l'illusion est-elle un poison ? L'enseignement du rêve est-il un venin ? Non. Il est bien plutôt un remède. Mais, comme tous les médicaments, il peut devenir un poison. D'où les mises en gardes régulières. Cet enseignement doit faire partie d'une thérapie d'ensemble, guidé par une pédagogie et une connaissance fine des ressorts de l'âme.
Quoi qu'il en soit, tout n'est qu'un rêve. Un rêve, sans nul état réel qui pourrait servir de référence, de point de repère. Tout n'est que reflet, sans original. Chaque chose dépend d'autre chose, sans fondement ultime. L'esprit, comme l'espace, n'a pas de fondement. L’abîme, l'impermanence et la vacuité sont le fond de toute chose. Et comme toute chose paraît réelle quand on la voit sans réfléchir, on peut bien dire qu'elle est une illusion, un rêve. Pourquoi cela devrait-il rendre fou ?
Car cette intuition débouche sur le silence intérieur, profond, sur la paix qui ne passe pas. Cette absence n'est certes pas quelque chose, mais elle n'est pas rien non plus. Ou alors, elle est un rien qui plane en lui-même, une absence qui, mystérieusement rempli chaque recoin de la vie de celui qui l'éprouve. Cette absence est émerveillement, choc, étonnement. Le vide est joie.
Les mondes contiennent des mondes. Je suis conscience qui s'imagine être Untel. Et Untel, dans ses rêveries, imagine d'autres personnages, qui à leur tour imaginent d'autres personnages... sans fin. 

Le silence de l'infini ne m'effraie pas. Plongeons !


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