mercredi 30 octobre 2013

De la Source des enseignements

 Bouddha qui pousse (Tso Péma)

Les Éveillés - que d'aucun appellent "bouddhas" - apparaissent rarement en ce monde de misère. Les êtres pieux s'attachent alors à recueillir leurs enseignements et leurs reliques.

Mais d'autres semblent témoigner d'une vision un peu plus large. Selon Le Samâdhi de la rencontre directe avec les Bouddhas, des enseignements cachés et adaptés aux mentalités des diverses poques sont redécouverts à point nommé par des héros de l'éveil. Il y a plus radical encore. Selon Le Chant de l'enseignement :

Pour celui dont le cœur est parfait,
et même s'il n'y a pas de Bouddhas présents,
le son de l'enseignement (dharma) résonne
depuis les tréfonds du ciel et bourgeonne dans les arbres.
Pour le héros de l'éveil dont le cœur est pur,
tous les enseignements et les instructions découlent
purement et simplement de son bavardage mental !

L'Esprit souffle où il veut.

Malgré l'optimisme magnanime affiché plus haut, les êtres pieux préfererons sans doute s'en remettre à des sources sûres et modernes à la fois.
Bon courage !

dimanche 27 octobre 2013

Qu'est-ce que le samadhi ?



"Samādhi" est l'un de ces mots que l'on répète, le sourcil relevé, dans les salles de yoga. Tout le monde, ou presque, identifie le mot à sa définition dans les Yoga-sūtra(s) soi-disant "classiques" de Patañjali.
La difficulté consisterait à le traduire. Certains ont proposé de le rendre par "enstase". C'est juste un exemple.
Dans la langue sanskrite commune (celle du Mahābhārata), samādhi désigne une solution à un problème. Par exemple, un accord à l'amiable dans une dispute. En hindī, samādhāna désigne aussi une solution ou une réponse à un problème, à une énigme. Comme il s'agit d'un nom d'action, samādhi désignerait une position (dhā) correcte (sam=samyak) sur (ā) une question donnée. Le terme s'emploie couramment en mathématiques et en droit. 
En un sens dérivé, samādhi désigne le fait de se recueillir sur, de méditer un sujet en lui donnant toute son attention, en y déposant, en quelque sorte, tout son esprit. Dans le contexte du yoga, samādhi désigne une forme de concentration achevée et, finalement, un état d'unité du sujet et de l'objet. En ce sens, le samādhi est la connaissance parfaite du réel, l'objectivité réalisée : le sujet devient totalement transparent, il épouse parfaitement la forme de l'objet sans jamais en dévier, à l'image d'un miroir. Dans le bouddhisme, enfin, samādhi désigne une forme de méditation, de contemplation, qui peut être intellectuelle, non-discursive, et surtout être un instant d'intuition, de compréhension du réel. Un samādhi est alors une sorte d'eurêka. Ces aperçus peuvent se succéder rapidement et ils sont potentiellement infinis.
On voit ainsi deux grands sens de samādhi se dégager :
1-Le samādhi comme concentration, achevée ou non (le samâdhi peut être furtif; la vie mentale est une succession de brèves concentrations).
2-Le samādhi comme compréhension, stabilisée ou évanescente, discursive ou intuitive.


Le Yoga selon Vasiṣṭha (Cachemire, vers 950) évoque ces deux acceptions dans une perspective critique. En effet, il critique d'abord le yoga comme concentration ou unification du sujet et de l'objet :

Si l'on atteint simplement l'état de samādhi sans pensées, que l'on comprenne ce domaine immaculé comme étant (une sorte de) sommeil profond impérissable. (III, 1, 36)

Il s'agit donc d'un état qui, en lui-même, n'est pas la liberté que recherche cet enseignement (son titre originel est, en effet, L'Enseignement qui est le moyen de se libérer). En effet, à elle seule, cette concentration, qui peut être très longue, ne procure que du repos pour le corps et l'esprit. L'ignorance, c'est-à-dire l'identification au corps, aux sensations et aux pensées, y reste présente à l'état latent. Dès que les objets des sens réapparaissent, les traces résiduelles de l'imagination passée se réveillent et le yogî est emporté à nouveau dans le cycle des renaissances. On y accède bien, en un sens, à l'absolu. Mais on ne le reconnaît pas. La concentration n'offre qu'un répit temporaire, comme une grand-mère qui fait du tricot : elle oublie un moment ses soucis.

Celui qui a pris la posture du lotus et qui a salué Brahmā, mais qui ne s'est pas libéré en sa vraie nature, comment peut-on dire qu'il est en samādhi ? (V, 62, 7)
Le mot "samādhi" désigne la compréhension du réel, éveil qui consume tous les espoirs telles des brindilles. Le samādhi, ce n'est pas rester sans parler. (V, 62, 8)
Le mot "samādhi" désigne le discernement (prajñā) suprême, posé en équilibre (samāhitā, adjectif verbal de samādhi), toujours comblé, et qui voit le réel tel qu'il est. (V, 62, 9)

Le samādhi est la compréhension du réel. Il est l'éveil de l'Eveillé (buddha), la vision des choses comme elles sont, vision qui conduit à l'apaisement (viśrānti), à l'extinction (nirvāṇa) du mal-être, à la fraîcheur intérieure (antaḥśītalatā), à la liberté (mukti). On le voit, ce texte, source majeure du non-dualisme contemporain (c'était par exemple le livre de chevet de Papaji, alias Poonja), est d'inspiration bouddhiste. Samādhi y désigne la contemplation du réel tel qu'il est, la connaissance. Je propose donc de traduire samādhi par "contemplation" et, occasionnellement, par "compréhension". Du reste, certains passages (qui ne me reviennent pas en mémoire pour l'heure), rapprochent (par une étymologie traditionnelle, nirukti) samādhi de dhī "intelligence", "vision", et de dhyāna "méditation", "visualisation", "contemplation".


Donc "être en samādhi", c'est simplement voir les choses telles qu'elles sont, sans imagination. La tradition contemplative chrétienne ne dit pas autre chose. Ainsi Louis Lavelle, héritier de Madame Guyon et de la mystique chrétienne à travers Fénelon, dit-il de la sagesse :
"Il y a une certaine indifférence qui est la condition de l'unité, de l'activité, du contact avec le réel et qui exige que je sois toujours sans souvenir, sans désir, sans rêverie et sans projet" (Chemins de sagesse, p. 132).


Vasiṣṭha n'aurait pas dit autre chose. D'ailleurs, comme le Bouddha, il n'a jamais rien dit.

samedi 26 octobre 2013

Conduire la Californie

Le philosophe Douglas E. Harding et son épouse Catherine proposent quelques expériences simples pour voir ce qui est. Cela se passe en Californie, avec des bouddhistes. Voir les choses telles qu'elles sont, c'est l'éveil du Bouddha, c'est le chemin qui mène à la fin du mal-être.


A la fin, il dit "pour moi, la meilleure façon de garder cette expérience vivante, c'est de la partager. Sans exagérer. Mais, dès que l'occasion se présente, partager l'ouverture unique" dans laquelle ces mots apparaissent. 

Qu'est-ce qui lit ces mots ? Que voyez-vous en ce moment dans la direction pointée par ce doigt ? Une tête ? Ou bien un rien conscient ? 


vendredi 25 octobre 2013

D'un vertige salutaire



 Vide...ou vide ?

Sous les centaines de kilomètres de glaces d'une planète gelée, quelque part dans l'avenir, une créature faite de filets d'huile évolue dans un labyrinthe de fissures, à la tête d'une escouade de soldats d'élite. Il réfléchit sur la réalité du monde :

"Lui - c'est-à-dire - ce qu'il était maintenant - n'avait pas évolué ici. Il était maintenant une simulation de créature, d'un organisme conçu pour se sentir chez lui dans la glace compressée d'un monde aquatique. Mais il n'était qu'une simulation. Il n'était pas vraiment ce qu'il semblait être.
Il commençait à se demander s'il l'avait jamais été. La glace à l'intérieur de la planète aquatique n'existait pas vraiment, ni la planète elle-même, ni l'étoile autour de laquelle elle tournait, ni la galaxie au-delà ni rien de ce qui pouvait paraître réel aussi loin que le regard portait, ou semblait le faire. Ni même aussi près, d'ailleurs. Si on examinait quelque chose de très près, on trouvait la même finesse de détails que dans le réel. Les plus petites unités de mesure étaient les mêmes dans les deux univers, qu'elles concernent le temps, l'espace ou la masse.
Pour certains, bien sûr, cela signifiait que le Réel lui-même n'était pas vraiment réel, pas au sens d'être vraiment le dernier fondement non simulé de la réalité physique. Dans cette école de pensée, tout le monde se trouvait déjà dans une simulation préexistante, mais sans s'en rendre compte, et les univers virtuels fidèles et précis qu'ils étaient si fiers de créer n'étaient que des simulations à l'intérieur de simulations.
On pouvait considérer cette approche comme menant tout droit à la folie, ou à une sorte de lassitude résignée qu'on pouvait exploiter. Pour éliminer l'esprit de combativité chez les gens, il était difficile de trouver mieux que de les convaincre que la vie n'était qu'une vaste plaisanterie, une construction entièrement contrôlée par quelqu'un d'autre, et que rien de ce que l'on pouvait penser ou faire n'avait réellement d'importance.
L'astuce, songea-t-il, c'était de ne jamais perdre de vue la possibilité théorique tout en se gardant bien de prendre l'idée au sérieux."
Iain M. Banks, Les Enfers virtuels, pp. 349-350

Croire que tout est un rêve, une sorte d'illusion magique, serait ainsi un genre d'anesthésiant, un poison paralysant, redoutable instrument politique. On entend souvent dire que la passivité des Indiens s'expliquerait par leur croyance à l'"illusion cosmique". Si rien n'existe, pourquoi agir ? Cet acosmisme (rien n'existe) serait ainsi apparenté au fatalisme, fléau des Orientaux.
Or, les Indiens sont loin de croire que tout n'est qu'illusion. La doctrine, bouddhiste et reprise par d'autres courants, de l'illusion (māyā), est minoritaire. Mais elle a frappé les esprits, et elle reste collée au cliché de l'Oriental paresseux, indolent, baignant dans les vapeurs tropicales.
Plus profondément, la doctrine de l'illusion est-elle un poison ? L'enseignement du rêve est-il un venin ? Non. Il est bien plutôt un remède. Mais, comme tous les médicaments, il peut devenir un poison. D'où les mises en gardes régulières. Cet enseignement doit faire partie d'une thérapie d'ensemble, guidé par une pédagogie et une connaissance fine des ressorts de l'âme.
Quoi qu'il en soit, tout n'est qu'un rêve. Un rêve, sans nul état réel qui pourrait servir de référence, de point de repère. Tout n'est que reflet, sans original. Chaque chose dépend d'autre chose, sans fondement ultime. L'esprit, comme l'espace, n'a pas de fondement. L’abîme, l'impermanence et la vacuité sont le fond de toute chose. Et comme toute chose paraît réelle quand on la voit sans réfléchir, on peut bien dire qu'elle est une illusion, un rêve. Pourquoi cela devrait-il rendre fou ?
Car cette intuition débouche sur le silence intérieur, profond, sur la paix qui ne passe pas. Cette absence n'est certes pas quelque chose, mais elle n'est pas rien non plus. Ou alors, elle est un rien qui plane en lui-même, une absence qui, mystérieusement rempli chaque recoin de la vie de celui qui l'éprouve. Cette absence est émerveillement, choc, étonnement. Le vide est joie.
Les mondes contiennent des mondes. Je suis conscience qui s'imagine être Untel. Et Untel, dans ses rêveries, imagine d'autres personnages, qui à leur tour imaginent d'autres personnages... sans fin. 

Le silence de l'infini ne m'effraie pas. Plongeons !


mercredi 23 octobre 2013

Philosophie de la reconnaissance - CIPh - 7 et 10 octobre 2013

Qui suis-je ? 
-La conscience, absolument souveraine, répond la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ, Cachemire, An Mille).

Voici les séances du 7 et 10 octobre 2013 sur les Stances pour la reconnaissance (I, 5).
Précédement, nous avons vu que la Reconnaissance avait établi, contre les Bouddhistes, que la mémoire est inexplicable sans un sujet permanent. Les souvenirs n'existent donc que "dans" la conscience, en dépendance d'elle. C'est elle qui, librement, se souvient, parce qu'elle est permanente sans être statique.
Mais la perception, source de toute connaissance, ne prouve-t-elle pas qu'il existe bien une réalité à l'extérieur de la conscience, et que donc la conscience n'est pas souveraine ?





dimanche 20 octobre 2013

Distinguer le sujet et l'objet



Voici la traduction du verset 30 d'un petit texte enseignant la non-dualité, intitulé Distinguer le sujet et l'objet (Drigdrishyaviveka) ou Le Nectar de la doctrine (Vâkyasudhâ). Il comporte de nombreuses citations d'autres textes, notamment du Yogavāsiṣṭha. Il est presque entièrement cité (ou bien cite lui-même) la Sarasvatī Upaniad. L'édition de 1910 des œuvres de Śakara l'attribue... à Śakara.
Le couplet trente, souvent cité au XXe siècle, reprend un couplet célèbre de la spiritualité de l'Inde d'avant le XIIe siècle. Il est par exemple cité par le Vijñāna Bhairava et par un disciple du bouddhiste Advayavajra, ou encore dans ce texte contemporain, semble-t-il. On le trouve même dans l'Uttaragîtâ (III, 9) du Mahâbhârata. Voici le vers qui revient dans toutes les variantes :
Partout où va l'esprit... yatra yatra mano yāti...
J'avais consacré plusieursbillets à ses évolutions.

Quand l'identification au corps a disparue,
Quand le Soi ultime est reconnu,
Alors il y a contemplation,
Où que l'esprit aille. 30

mercredi 16 octobre 2013

God's Own Truffle, in God's Own World

Un bon chien :



Pendant ce temps...

D'autres partagent leurs idées dans la joie et la bonne humeur...

Bien sûr, cela n'a rien à voir avec une certaine idéologie religieuse. Bien sûr.

Les croyances sont comme les parasites. Certains sont avantageux à leurs hôtes. D'autres sont nuisibles.


lundi 14 octobre 2013

Qui est le maître ?



Voies qui mènent là-bas
 La discorde des voies
 
La voie directe

On rapporte que Jésus demandait à ses disciples "Qui suis-je ? Qui suis-je pour toi ? Qui suis-je pour vous ?"
Oui, qui est le maître ? 

Jésus a répondu : "Je suis est le chemin, la vérité et la vie". Autrement dit, le maître n'est pas une personne, mais la conscience. Et la personne ne devient une icône, digne de contemplation, que pour autant que le disciple a compris où est le maître original, et où est le reflet. Le reflet n'est qu'un miroir renvoyant au véritable miroir, celui de la conscience. Et Jésus ne craint pas d'affirmer la même position à l'égard de la tradition, fut-elle millénaire : "Avant qu'Abraham," le premier maître, "fut, je suis". Le disciple qui voit cela peut dire, comme Paul, "Ce n'est plus moi (Paul) qui vit, mais le Christ (je suis) qui vit en moi". 

Le maître extérieur n'est là, dans le meilleur des cas, que pour renvoyer le "disciple" à sa vraie nature, la conscience. Si maître de non-dualité, maître d'éveil, il y a, ce n'est que là. Les autres maîtres sont des maîtres du monde, des maîtres de l'illusion, des maîtres de rêve, qui éveillent d'un rêve à un autre rêve. S'ils prétendent éveiller du rêve, ce sont de faux maîtres.

Qu'est-ce que l'éveil ? C'est quand la conscience se reconnait, directement, par-delà tout objet, tout état.
Qu'est-ce que la conscience ? C'est ce par quoi tout est connu. 

Comment la conscience est-elle connue ? Par elle-même. 

A-t-elle besoin d'un maître ? Un maître est ce qui amène à connaître. Mais seule la conscience peut connaître la conscience, de même qu'une lampe n'a pas besoin d'une autre lampe pour être éclairée. 

La conscience est évidente.

Mais elle ne se reconnait pas. Le maître peut alors être une personne. Ou une chose. Ou un signe quelconque, qui pointe la conscience. Le maître n'est rien d'autre. Le maître est ce qui pointe la conscience. Point d'autre éveil que cette reconnaissance.

En un sens, le monde est plein de maîtres. Le maître, c'est ce dont je dépends. Mon corps, mon âme, dépendent de tout. Tout est mon maître. Mais en vérité, je suis conscience. Comme conscience, je ne dépends de rien. Tout dépend de moi. Je suis le maître. Le maître, l'homme ou la femme que l'on dit tels, n'est qu'une forme qui apparaît et disparaît dans la conscience. Comme les autres formes. Si cette forme pointe vers l'absence de forme, ici, au-dessus des épaules, alors peut-être mérite-t-elle le nom de "maître". Quelle importance ? Cela peut-être un ami, un amant, un inconnu, un ennemi ou un chien. Vraiment, quelle importance ?
En Inde, chacun est maître et disciple. Le maître est simplement ce qui est important (guru, apparenté à "grave", donc sérieux, important). Mais ce n'est là qu'un trait culturel. Une construction imaginaire parmi d'autres. Si un homme charismatique, humain, intègre, me ramène à la conscience, c'est sublime. Si un vaurien m'y ramène, est-ce moins sublime ? Si c'est un texte, ou un simple dessin, est-ce moins digne de respect ?

Il est vrai que la personne aspire à la personne. L'homme fascine l'homme. D'où la quête de l'homme parfait, de l'Adam qui saura voir à ma place. Mais cela est un désir impossible. L'éveillé peut seulement dire "Hé, regarde !". Mais il appartient à chacun de regarder. Ou non. Un homme ne peut que renvoyer l'autre à sa vraie nature, au fait qu'il n'est pas un homme. En espérant que cette découverte déteindra sur l'homme en lui...
Comme j'ai rapporté cela, on me fait plusieurs objections.

La première est que cette découverte, cet éveil, est une platitude. Un non-évènement, qui débouche sur l'inaction, l'ennui. En un sens, c'est vrai. L'éveil n'est pas un évènement surnaturel. C'est, au contraire, le retour au naturel, à ce qui est. Mais, paradoxalement, voir que je ne suis pas un homme, que je ne suis pas né, est le début d'une aventure extraordinaire. L'éveil donne la sécurité absolue. Mais c'est aussi le début de la voie. Bien sûr, la conscience ne grandit pas. Ni avant, ni après. Comment l'espace pourrait-il devenir plus vaste ? En revanche, mon appréciation grandit sans cesse. Il n'y a pas de terme à l'évolution du corps et de l'âme dans l'océan sans rivages de l'esprit. Enfin, cet éveil rejaillit sur tous les aspects de la vie : à sa lumière, comment vivre ensemble ? Comment traiter les autres ? Comment considérer les animaux ? etc., etc. L'ennui est impossible. En fait, cet éveil est la véritable naissance.

Mais le corps et l'âme, la personne, l'homme extérieur, ne peuvent jamais devenir parfaits. A cet égard, il n'y a pas d'expérience définitive, pas d'état ultime, pas de perfection humaine. Si le maître est cette perfection, alors le maître n'existe pas. Et le "maître incarné" n'est qu'un mensonge. L'infini ne finit pas. On ne met pas le vin nouveau dans les vieilles outres. On peut seulement espérer, en toute lucidité, que quelques gouttes de l'infini déteindrons sur la finitude, sur le tissu de contradiction, sur l'abime d'égoïsme qu'est le moi, le moi humain. Mais, quand bien même ceci arriverait, cela ne serait jamais parfait. 

On me dit aussi que "c'est ainsi depuis des millénaires". La tradition transmet. Quand elle transmet l'éveil, elle pointe juste la conscience. Est-elle ancienne ? Aussi ancienne que nos rêves. Un rêve a-t-il un commencement ? Admettons qu'elle soit ancienne. Mais cela ne lui confère aucune valeur quant à l'éveil. L'éveil est plus que rapide. Il est dans l'instant. Mais la vie qui en découle n'en finit jamais. La tradition est ancienne. Et alors ? Les meurtres, la méchanceté, l'ignorance aussi sont anciens. A-t-on jamais vu un meurtrier réclamer la clémence "parce que les hommes se tuent depuis des millénaires ?" Imaginez un juge qui rendrait sa sentence ainsi : "Cet homme est bien un escroc. Mais, considérant qu'il y a des escrocs depuis les commencements de la civilisation, je déclare que cet homme a le droit d'escroquer"... De plus, il y a des traditions. Certaines affirment que seul le Soi peut connaître le Soi. Le maître n'est qu'un des intermédiaires provisoires possibles. Ces traditions sont non-dualistes. Le chercheur est le cherché. En ce sens, la voie y est assez brève...

Et puis, suivre un maître pour se purifier, se préparer à l'éveil, c'est l'illusion fondamentale que dénoncent la plupart des traditions sous le terme de "matérialisme". Prenez Platon et sa caverne, par exemple. Reflétée dans l'Apologie de Socrate. Socrate semble seul face à la foule. Mais ce sont eux qui sont seuls. Lui, il a le monde et l'infini pour amis. Il semble être victime, maltraité, indigent, au bout du rouleau, vieux, prêt de mourir, etc. Mais c'est l'inverse qui est vrai. Le mental ne peut comprendre le Soi. La Reconnaissance (pratyabhijñā) dit que l'illusion est comme deux miroirs se faisant face : tout est inversé. On croit que la matière engendre la conscience, que nous sommes dans le corps, dans le monde... De même, on croit que le mental est en quelque sorte la cause de la connaissance du Soi, de l'éveil. Vu de l'extérieur, oui. Mais l'expérience révèle un ordre inverse : l'éveil est la cause du mental, de la vie et de toute chose. Car la conscience est la cause de tout. Pourquoi alors "pratiquer" après l'éveil ? Pour rien ! Pour la joie, gratuitement, par grâce, par jeu. La pratique est un art. Pas une technique. Elle est individuelle, intime, toujours sur le fil du rasoir, improvisée. Pas industrielle, jamais laborieuse, même quand il y a, apparemment, ascèse, privation, sacrifice. Vu de l'extérieur, je passe des heures à traduire des textes d'une langue incompréhensible. Je suis dévoué, je renonce, je suis discipliné. Mais moi, je n'ai pas cette expérience. Je fais l'expérience d'être libre, j’éprouve un sentiment de plénitude. Abhinavagupta ou Nisargadatta pratiquaient leurs rituels chaque jour. Ils n'en n'avaient pas besoin. Pour l'exemple, alors ? Je ne crois pas. Pourquoi ? Eh bien, n'avez-vous jamais joué juste pour le plaisir de jouer, pour la beauté du geste ? Telle est la vie dans l'éveil, la voie sans fin de la vague dans l'océan. 

On me dit aussi que le maître servirait à distinguer entre des expériences provisoires et l'éveil définitif. Oui, bien sûr. Mais encore une fois, qu'est-ce que l'éveil ? C'est la reconnaissance de la conscience. Imaginons que la caissière de Franprix pointe son doigt vers moi : "Que voyez-vous dans la direction de ce doigt, sans penser ni imaginer ?" Fin de l'histoire. Ensuite, on peut discuter. Je vais peut-être revenir la voir. Elle deviendra une amie. Nous partagerons la seule (non)chose qui soit vraiment partageable. Mais vais-je me prosterner devant elle ? Vais lui construire un ashram ? Vais-je fabriquer un règlement autour d'elle ? Vais-je aller me vanter comme un gamin à chaque fois qu'elle m'adresse la parole, qu'elle me chambre ou me regarde ? Et maintenant, imaginez qu'elle me dise : "Bon, écoute, c'est pas tout. Faut que tu viennes chez moi. Tu va t'allonger, et tu va causer. Je jouerais le rôle d'une sorte de marabout. Et comme ça, tu seras purifié de ton mental, et, si tu es parient et persévérant, tu atteindras enfin le vrai éveil ! Et, en plus, chez moi, il y a une grande famille. On se purifie ensemble, on s'entraide pour atteindre enfin l'éveil. Dans le respect du règlement et de la Tradition, évidemment". Que répondrais-je ? "Très drôle. Ah, quelle bonne blague !" Je ne sais pas. Mais il est clair qu'elle ne serait plus là dans son rôle d'éveilleuse.
On me dit aussi que le maître et les compagnons de route peuvent vous guider, car la voie est longue et pleine d'embûches. Mais cette voie fait un maître (sic) : elle va très exactement de l'apparence que je semble être là-bas dans le miroir, à la conscience que je suis, ici, à zéro centimètres. Plus simple. Non moins profond.

Et puis, le maître, la communauté peuvent aider, mais aussi égarer. Dois-je citer des exemples ? Et quand bien même on rencontrerait une personne charismatique et une ambiance chaleureuse, cela ne prouverait rien. Au mieux, ce serait sympathique.

Et je crois que les gens qui prônent ce genre de voie spirituelle sont cela : au mieux, ils sont sympathiques. Leur humanité, leurs qualités morales, l'intégrité de leur caractère, l'harmonie de leur comportement forcent le respect. Mais ce n'est pas la voie de la non-dualité. Cette voie est celle de la conscience de la conscience. Non-duelle, donc. Ce que proposent, avec grand talent, génie pédagogique et dévouement certes, les hommes comme Prajnanpad, Desjardins ou Farcet, c'est une sorte de thérapie mondaine. Devenir meilleur. Une forme de protestantisme, de stoïcisme, de travail moral adapté à nos mœurs. Et ce n'est pas rien ! Encore une fois, leur exemple est précieux. Mais pour l'éveil au Soi, non. Inutile. Sauf indirectement. Mais tout est utile indirectement, n'est-ce pas ?
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...