dimanche 29 décembre 2013

Métaphores



Le sujet et l'objet sont comme le bois de santal et son parfum.
Le samsara et le nirvana, comme la glace et l'eau.
Les apparences et la vacuité, comme les nuages et le ciel.
Les pensées et la nature de l'esprit, comme les vagues et l'océan.

Guéshé Chayulwa, trad. M. Ricard, Chemin spirituels, p. 261

Tels les reflets sur un lac limpide,
Les multiples phénomènes se manifestent
Tout en étant vides d'existence propre.
Dès aujourd'hui comprends avec certitude
Que tout n'est que formes vides.

Tel un ciel clair sans nuages, le roi
Qu'est l'esprit a pour nature la dimension absolue.
Dès aujourd'hui comprends avec certitude
Qu'il est depuis toujours non-né,
Immuablement vide et lumineux.

Tels les nuages qui s'évaporent dans l'espace, les multiples pensées
Se libèrent spontanément dans le corps absolu.
Dès aujourd'hui comprends avec certitude
Qu'en vérité tout ce qui surgit se dissout de soi-même,
insaisissablement.

...

Comme les nuées dans le ciel immuable,
Les actes, les émotions négatives,
Et toutes choses bonnes ou mauvaises
Naissent de l'esprit et sur l'esprit reposent,
Mais la nature de l'esprit n'a ni racine ni fondement.

Longchenpa, ibid., p. 262

jeudi 26 décembre 2013

Le miroir





Jamais vous ne pourrez vous voir vous-même dans un miroir. Un miroir peut être utile à votre toilette, voire indispensable, mais ce n'est pas dans un miroir que vous trouverez la révélation de vous-même. Vous ne pouvez pas vous regarder priant dans un miroir, vous ne pouvez pas vous voir comprenant dans un miroir. Votre vie profonde, celle par laquelle vous vous transformez vous-même, c'est une vie qui s'accomplit dans un regard vers l'autre.

    Dès que le regard revient vers soi, tout l'émerveillement reflue et devient impossible. Quand on s'émerveille, c'est qu'on ne se regarde pas. Quand on prie, c'est qu'on est tourné vers un autre ; quand on aime vraiment, c'est qu'on est enraciné dans l'intimité d'un être aimé. Il est donc absolument impossible de se voir dans un miroir autrement que comme une caricature si l'on prétendait y trouver son secret.

    La vie profonde échappe à la réflexion du miroir ; elle ne peut se connaître que dans un autre et pour lui. Quand vous vous oubliez parce que vous êtes devant un paysage qui vous ravit, ou devant une œuvre d'art qui vous coupe le souffle, ou devant une pensée qui vous illumine, ou devant un sourire d'enfant qui vous émeut, vous sentez bien que vous existez, et c'est même à ces moments-là que votre existence prend tout son relief, mais vous le sentez d'autant plus fort que justement l'événement vous détourne de vous-même. C'est parce que vous ne vous regardez pas que vous vous voyez réellement et spirituellement, en regardant l'autre et en vous perdant en lui. C'est cela le miracle de la connaissance authentique. Dans le mouvement de libération où nous sortons de nous-mêmes, où nous sommes suspendus à un autre, nous éprouvons toute la valeur et toute la puissance de notre existence...

    Dans ce regard vers l'autre, nous naissons à nous-mêmes.

Parure de la vacuité

Souvent, on croit qu'il faut réaliser notre vraie nature, puis intégrer toute chose en elle : formes et absence de forme, et ainsi de suite. Mais de fait, il suffit de reconnaître que tout est déjà intégré. C'est la non-dualité :

Tous les phénomènes surgissent de la vacuité par le jeu illusoire des causes et des conditions, 
et c'est précisément leur nature vide qui permet à toutes choses de se manifester.
De même que l'espace permet à la totalité de l'univers de se déployer sans en être altéré ou affecté en quoi que ce soit - comme il rend simplement possible l'apparition de l'arc-en-ciel -, les phénomènes sont la "parure" de la vacuité mais jamais ne l'entachent.

Dilgo Khyentsé, trad. M. Ricard dans Chemins spirituels, p. 261

Inutile (et vain) d'effacer les reflets pour apercevoir le miroir. Les reflets expriment le miroir. Plus : ils sont le miroir. Pas de miroir sans reflets. Certes, dans le jeu de la manifestation, il y a une respiration et des intervalles de vacuité "plus" vide. En réalité, il n'y a rien de plus, rien de moi. Le miroir reste ce qu'il est. Voilà pourquoi il est notre vraie nature : personne ne peut nous la voler, fut-ce Dieu.

La conscience sans forme ne change pas. Les formes changent. Mais il n'y a aucune séparation entre les deux. C'est un fait. Pas un état spécial à trouver.

mercredi 25 décembre 2013

Immortalité


Peu de chose est une goutte d'eau,
Mais versée dans un lac, quand donc séchera-t-elle ?

Gampopa, trad. M. Ricard dans Chemins spirituels, p 195

dimanche 22 décembre 2013

Quand la dissonance consonne

Vâmâ, beauté de la laideur

Illustration musicale du pouvoir de la laideur : le râga Marwa joué par Zia Mohiuddin Dagar à la bîn, dans la tradition du dhrupad, sobre et sensuel à la fois. 
Le râga Marwa est basé sur un accord dit "triton" nommé "accord du Diable" dans la tradition chrétienne. Il crée une atmosphère particulière, à la fois dissonante et obsédante :



Pour moi, il évoque le rouge rouille, les teintes de la terre de l'Inde. 
Autre interprétation du même râga, toujours à la bîn et dans le genre dhrupad, mais dans un style et avec un son plus rude, par Asad Ali Khan :

samedi 21 décembre 2013

L'absurde peut-il mener au-delà du mental ?

File:Kazimir Malevich - 'Suprematist Composition- White on White', oil on canvas, 1918, Museum of Modern Art.jpg
 Carré blanc sur fond blanc, Malévitch

Dans un billet précédent, je me demandais si l'intention de l'art contemporain n'était pas de révéler l'ineffable par l'absurde.
Par exemple, la musique atonale, sans harmonie ni rythme, est un non sens aux oreilles des hommes. De même que bon nombre d’œuvres plastiques contemporaines. Mais ce non sens n'est-il pas un doigt qui pointe vers l'au-delà du sens ?

Il y a des précédents traditionnels.
La "folle sagesse", dans le tantra, le soufisme, le zen, entre autres exemples. Le sage passe pour un fou.
De même, pour partager la vision de notre vraie nature, pour éveiller son prochain, l'éveillé a souvent recourt a des absurdités. Ainsi Longchenpa, un maître célèbre de la tradition tibétaine du dzogchen, conseille-t-il d'attirer l'attention du disciple, puis de prononcer une phrase qui ne veut rien dire, pour mettre à nu la pure présence. Un peu comme percuter un poteau tranche le flot mental et révèle la pure conscience, dépouillée de toute projection.

Dans la tradition chrétienne, Denys le théologien (celui qui donne son nom au 93) voit dans l'absurde un accès radical vers le sacré :

"La révélation du sacré se fait selon deux modes. Le premier mode procède naturellement par de saintes images adéquates à leur objet. Le second mode pousse au contraire l'inadéquation des figures qu'il modèle jusqu'à l'extrême invraisemblance, jusqu'à l'absurdité.
A mon sens, cette seconde manière de le célébrer lui convient mieux, car, suivant la tradition secrète et sacrée, nous avons raison de dire qu'elle n'est rien de ce que sont les êtres et nous ignorons cette indéfinissable Suressence qui ne se peut penser ni dire."

Denys de l'Aréopage, La Hiérarchie céleste, 3, 140 trad. I. de Andia, in Denys l'Aréopagyte, p. 115

Voilà pourquoi l'ordinaire, le banal, autant, voire davantage, que le fastueux et l’harmonieux, peuvent faire remonter amont.

vendredi 20 décembre 2013

Seul Dieu connait Dieu




Il n'y a que Dieu qui s'explique à l'âme d'une manière ineffable, qui ne tient ni de la parole, ni de la pensée humaine, qui, sans se faire comprendre, nous fait au moins sentir qu'il est incompréhensible, et nous le fait sentir plus vivement et plus certainement que toutes les expressions de la rhétorique humaine. C'est une lumière qui provient de la foi. Ou, pour mieux dire, c'est la foi même qui devient plus lumineuse et plus éclairée, en suite de la contemplation que je vous enseigne.

François Malaval, La Belle ténèbre, II, 1670

jeudi 19 décembre 2013

La musique atonale a-t-elle un sens ?



La musique atonale c'est, en très gros, la musique contemporaine. Ni rythmes, ni mélodies, ni... rien. Des sons à l'état brut, sans logique, sans rime ni raison. Ce brut n'est-il que du bruit ? Frédéric gros n'est pas loin de le dire dans cette conférence, cocasse et cruelle à la fois :


Pourtant, force est de constater que la plupart de ces compositeurs de non-musique furent des chercheurs spirituels. Les titres de leurs œuvres le signifient clairement :






Dès lors, comment expliquer l'absurdité de leur musique, au point que personne ne l'entend comme de la musique ? 

Voici mon hypothèse : Dans la tradition du Vedânta non-dualiste, la méthode pour conduire l'auditeur à l'éveil est de construire un schéma, puis de le déconstruire. Un mensonge, une pieuse fable, que l'on démonte ensuite. Pourquoi, pour laisser à nu la conscience. On ne peut la pointer directement, car elle est partout. On pointe donc quelque part - par exemple ici, au-dessus des épaules -, puis dans un second temps, on dit que ce "ici" est partout et nulle part, qu'il explose telle une sphère de présence sans limites. Autre cas : on dit que le Soi, notre vraie nature, est le sujet qui ne peut jamais devenir objet. Puis, dans un second temps, on dit que le Soi n'est ni sujet, ni objet. En fait, on peut employer mille autres schémas, selon la culture et la mentalité de l'auditeur. Ou des rituels, lesquels ne sont rien d'autre que des schémas en images et symboles. Puis on dit que les rituels sont vains. Ou bien, on peut voir cette pédagogie comme une intrigue et son dénouement. On pose une dualité suprême, épurée, simplifiée (cause-effet, matière-forme, sujet-objet, simple-composé...), puis on l'efface, révélation de la non-dualité. On suscite une tension pour faire vivre un soulagement. Ou bien, c'est comme dire que la lune est "posée" sur la branche de l'arbre. C'est faux, mais ça marche. Le Soi n'est pas le sujet. C'est faux, mais ça marche.

Eh bien pour la musique atonale, le même stratagème est à l'œuvre. Après des siècles de construction, on déconstruit. Pourquoi ? Pour laisser place nette au silence sous-jacent. Ah, j'entends s'élever des voix de protestation ! Mais le fait demeure. Et il y a des précédents traditionnels, comme l'art zen : la peinture vide, la calligraphie "herbes folles", la cérémonie du thé, l'art du tire à l'arc, voire des passages de soûtras bouddhistes qui font exprès d'être absurdes, des charabias exprès pour nous délivrer de nos charabias ordinaires. C'est fade, âpre, insipide. Exactement comme le silence. Pour beaucoup, le vide est insupportable, ennuyeux car, au fond, anxiogène. La musique atonale est une forme de folle sagesse, un koân musical, une musique qui pointe vers la musique du réel : "Hé ! Écoutez ! Il y a aussi cette musique qui se joue maintenant, à chaque instant, sans arrière-monde !"

mardi 17 décembre 2013

La Belle ténèbre



Ciel bleu, nulle part

A Marseille, il n'y a pas que le foot et les quartiers Nord.


Il y a ou, du moins, il y a eu de grands spirituels, aujourd'hui oubliés. En dehors de Cassien, je pense à François Malaval, fin XVIIe. Aveugle de naissance, Docteur en Sorbonne (!), il est l'auteur de La Belle ténèbre et de magnifiques poèmes. 


On y sent l'homme du Sud. Sa langue est limpide, tendre et elle va droit au but. Il faisait partie du courant du Pur Amour, illustré aussi par Madame Guyon. Mais Malaval irradie la chaleur et les parfums de la Provence. Quelques extraits, voici le premier :



"Tout cet univers est plein de Dieu, il est partout. Non seulement par sa grâce et par sa vertu, mais encore par sa propre nature. il n'y a pas un atome sur terre, une goutte dans tous les abîmes des eaux, une particule en l'air, un point dans les globes de tous les cieux, où Dieu, Père, Fils et saint Esprit ne soit tout entier.

Il est de même tout entier dans les animaux, dans les plantes, dans les minéraux et dans toutes leurs parties, quand il y en aurait une infinité en chacun de ces êtres.


C'est donc un article de foi que Dieu est en toutes choses ou, à parler plus proprement et selon la rigueur de la théologie, que toutes choses sont en Dieu. Car nous ne disons pas que la mer soit dans l'éponge, mais nous disons au contraire que l'éponge est dans la mer, dont elle est pleine, au dedans et au dehors, aux côtés et en toute sa substance.


Par conséquent, Dieu est dans vous-mêmes, sans le chercher hors de vous. Il est dans votre corps et dans votre âme. Et si vous pouviez voir comment Dieu est dans vous ou, pour mieux dire, comment vous êtes en Dieu, vous vous trouveriez si petite, abîmée dans cette immensité, qu'en vérité vous auriez peur de vous et vous reconnaîtriez que vous n'êtes rien. Qu'est-ce qu'une goutte d'eau dans l'océan ? ...


Que sommes-nous donc, vous et moi, considérés dans l'océan infini de la Divinité, sinon des néants revêtus de quelque peu de vie, qui ne saurions subsister et agir hors de la divinité, non plus que les poissons hors de l'eau ? Quel bonheur d'être toujours dans Dieu, et que ce bonheur est peu connu !


C'est un soleil qui brille jour et nuit sur nous et en nous. Et l'on ne daigne pas ouvrir les yeux pour le regarder. Nous demeurons en ténèbres au sein même de la lumière. Et nous sommes tièdes au milieu du feu qui nous environne.


Ouvrez les yeux, par une vive foi que Dieu est en vous, et vous voilà aussitôt en sa présence. De sorte que la contemplation n'est autre qu'une vue fixe et amoureuse de Dieu présent.


C'est pourquoi, après que vous serez recueilli, demeurez ferme dans cette vue, sans vous figurer Dieu, ni comme juge sur un tribunal, ni comme roi sur un trône, car vous formeriez des images... Mais seulement comme Dieu incompréhensible en lui-même, au-dessus de toute figure, de toute imagination, de tout entendement, et qui seul peut nous faire connaître ce qu'il est."


La Belle ténèbre, 1670, I, "Entrer en contemplation"


Évidemment, il a été mis à l'index. Confirmation, si besoin était, de sa profondeur...
Et puis, nous sommes tous mis à l'index, n'est pas ? Quelle joie !
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