mardi 13 mai 2014

Personnel ou impersonnel ?

Il y a deux approches de l'expérience intérieure.




L'approche non-duelle. La conscience est évidente. Tout apparaît et disparaît en elle. Tout passe en cette présence transparente qui ne passe pas. Elle est vécue comme silence. Simple. Claire. Elle est ma vraie nature, votre vraie nature. Elle est l'essence de toute expérience, l'arrière-plan, le fond de toute pensée comme de toute sensation. Elle est souvent vécue comme silence et ressentie comme paix profonde et douce joie. Voir cela est immédiat. Mais l'impact de cette reconnaissance se déploie dans le temps et ne cesse d'évoluer, car c'est la vie ! 

L'approche mystique. Il y a, en nous, un lieu qui touche le divin, ou qui est relié à tout et à chacun. Un cœur d'amour et de félicité. Quand on l'embrasse, on sent un torrent de nectar se déverser en nous. Quand on se laisse posséder par cette touche de béatitude, souvent ressentie dans la poitrine, on se sent réconforté, ravi. A la fois relié à tout, en harmonie avec tout, et intensément personnel, vivant. Le ressenti est souvent centré sur la poitrine, le plexus solaire, le ventre, la colonne vertébrale, la nuque. Il s'agit clairement d'une émotion. Ce ressenti va et vient. Il n'est pas toujours paisible, car cette extase peut-être intense au point d'être douloureuse - mais c'est une blessure délicieuse. De plus, elle enveloppe d'autres émotions, de compassion, d'empathie, de peine, de regret, parfois presque un sentiment tragique. 
Bref, on pourrait en parler des siècles.



Pendant longtemps, je me suis interrogé sur la valeur et le sens de ces deux approches. Car il est clair que l'une peut exister sans l'autre, et qu'elles sont parfois vécues comme antagonistes.

L'approche non-duelle exhale un parfum de liberté. Mais parfois, elle laisse le cœur à sec. On dit alors que c'est "seulement intellectuel". Tout ceci est imaginaire, bien sûr. Mais il est vrai que certain héros de cette approche ont tendance à présenter les choses comme si l'espace lucide que nous sommes excluait toute émotion.
L'approche mystique embaume l'extase, l'amour. Qui n'aime pas l'amour ? Immédiatement, on se sent en relation avec un absolu de sens, de valeur, de bonté, de beauté. Une plénitude qui irrigue tout l'être, sensuellement, affectivement, corporellement, personnellement. Mais, d'un autre côté, cette expérience va et vient. Elle n'est pas la réalité ultime, si la réalité se définit par sa permanence.

Comment concilier ces deux approches ?

Voici mon avis sur le sujet. Provisoire et incertain, car autant la non-dualité est claire, autant la mystique est mystérieuse, clairement obscure.

De façon imagée, voici comment je vois les choses :

Je suis, réellement, espace de conscience qui enveloppe tout. Pensées, sensations, ressentis, expériences. Voir cela est merveilleux. Je contiens tout. Je ne suis pas seulement ce corps ou ces pensées. Je suis tout et au-delà de tout. Et ce que je suis ne dépend pas d'une pensée, ni même d'un ressenti ou d'une extase. Même l'"éveil" n'est qu'une vague dans cet océan sans rivage. Voir qui je suis n'est pas un événement mental, c'est juste revenir à soi, au réel, comme un réveil, parce que c'est ainsi, parce que la réalité est ainsi, sans "moi" séparé. C'est l'éveil naturel, la conscience ordinaire, qui se reconnait soudainement. Cela ne dépend de rien. C'est clair et net. Et telle est la beauté de cette approche.
Mais au centre de ce ciel limpide brille comme un soleil. Ce soleil est le cœur, le ressenti "je suis je", pure pulsation d'être, émotion absolue jaillissant du centre du corps, irradiant en lui, à travers lui, puis dans le monde, comme monde. Comme amour, félicité. Quand cette pure énergie n'est pas reconnue, elle devient peur, colère, haine, jalousie, avidité, orgueil...

La conscience silencieuse et le cœur ne sont pas deux états, où l'un serait supérieur à l'autre. La conscience pure est ce que je suis vraiment. Le cœur est ma liberté, mon désir, mon activité, ma libre créativité, la manière dont je me ressens, me connais, me désire, me savoure. Le cœur est l'absolu prenant conscience de lui-même. C'est le "cœur" car cette émotion "je suis je" est le cœur vivant de toute expérience. Tout est imbibé de félicité, sans quoi les êtres n'agiraient pas. Ce ressenti est le sang de toute expérience. Et le "je suis je" est son cœur battant.

Toutefois, dira-t-on, cette prise de conscience n'est pas permanente. Peut-être. Mais c'est sans importance. Du moins, si elle est vécue dans la claire reconnaissance de l'espace de conscience pure. Car si l'on vit seulement ce cœur dans l'aveuglement et l'ignorance de la réalité, cette expérience risque en effet d'engendrer une idolâtrie, un culte de l'émotion, de l'énergie, comme on en voit souvent dans les relations maître-disciple. Mais autrement, ce cœur est le corps, l'absolu jouant avec lui-même. De plus - point capital - ce ressenti est personnel. C'est-à-dire vivant. Singulier. Et il met en relation avec l'Autre, l'essence du monde, l'essence des autres personnes. Et le fait que cette émotion ne soit pas permanente ne change rien à sa valeur. Au contraire, elle célèbre la fragilité de chaque être unique, de chaque vague au sein de la conscience. Et donc sa valeur absolue, irremplaçable. 

Tout apparaît et disparaît dans la conscience. Le soleil du cœur-corps brille en son centre. Clairement impersonnel. Absolument personnel.

1 commentaire:

françois Dureux a dit…

En résumant, comme on voit Dieu, on voit les autres, ou soi-même. Ce n'est plus moi qui vit, c'est Lui qui vit en moi ! Doucement, lentement j'accepte ! Dans cette patience qui est la sienne, je patiente et je deviens patient avec les autres ! Conscience et cœur, je vois bien mes obscurcissements, mais Lui s'en charge bien mieux que moi !

Amicalement

François

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