mercredi 3 septembre 2014

Exclusivisme ou inclusivisme ?


"Non-dualité". Ce terme désigne le fait de ne pas être deux. Du coup, et comme je l'ai dit ailleurs, la non-dualité peut désigner bien des choses différentes. Pour s'en tenir à la philosophie, la non-dualité peut désigner l'identité du sujet et de l'objet (dans le bouddhisme surtout), l'identité de l'individu et de Dieu, l'identité du pur et de l'impur, l'identité du macro- et du microcosme, l'identité de la théorie et de la pratique...

Mais la plupart des philosophies non-dualistes combinent ces points ainsi que les autres - Le monde est-il réel ? Peut-on séparer concept et percept ? L'intellect est-il une voie vers l'absolu ? Faut-il pratiquer concrètement ou non ? Admet-on des mondes subtils ou pas ? etc.

Grosso modo, on peut distinguer deux sortes de non-dualismes : 
- un non-dualisme par exclusion de la dualité. Exemples : Shankara, Sureshvara.
- un non-dualisme par inclusion de la dualité. Exemples : Abhinavagupta, Longchenpa.

L'exclusivisme tend à exclure les rituels, les cérémonies, les symboles et, par voie de conséquence, les mondes subtils, intermédiaires entre l'expérience sensible ordinaire et le monde intelligible, celui de l'intuition de l'absolu. Il tend aussi à exclure le corps, la femme, les autres, le quotidien et, de manière générale, à être intolérant, que ce soit sur le plan doctrinal ou sur celui de la manière de vivre. L'islam typifie cet exclusivisme, même lorsqu'il est non-dualiste. Un cas typique et reconnu est Balyânî et son Épître sur l'unicité absolue. Mais l'on retrouve ces éléments, à divers degrés, dans l'exclusivisme de Shankara et de son disciple Sureshvara. A quelqu'un qui lui propose de combiner théorie non-duelle et pratique duelle, ce dernier répond :

"Cette thèse ne tient pas la route ! En effet, l'idée de dualité portant sur un objet ne peut surgir sans contredire et "effacer" l'idée de la non-dualité exprimée par un "Il n'y a pas de séparation"...
Par conséquent, dire que la connaissance (de la non-dualité)
Peut se combiner à la pratique (qui présuppose la dualité),
Cela revient à dire
Que l'obscurité peut se combiner au soleil
Ou que le froid peut se combiner au feu
Ou encore que la chaleur peut se combiner à l'eau !"
(La Réalisation qui ne dépend pas d'une pratique, I, 77-78)

Mais leur vision radicale présente aussi des points forts : la clarté et le côté "démocratique". En niant les médiations que sont les mondes subtils, les exclusivistes tendent en effet à démocratiser l'accès à l'absolu. Les mondes subtils sont de fait les réalités qui servent à légitimer l'ordre social ou ecclésial, les inégalités donc. Sans parler des questions de pouvoirs surnaturels ou de pouvoir tout court, qui sont presque inévitables chez les inclusivistes, et qui sont plus rares, semble-t-il, chez les exclusivistes.

L'inclusivisme tend à inclure l'action, la vie et ses manifestations, les femmes, les enfants, l'imagination, les mondes subtils, les symboles, tout ce qui permet de communiquer, d'exprimer, de partager, d'incarner. Un exemple en contexte platonisant et abrahâmique est Ibn Arabi. Ici, plus que l'Un pur, l'unité du multiple est valorisée. Plus que la transcendance de l'absolu, ce sont ces pouvoirs, ses vertus, ses effets, ses attributs, qui sont mis en avant. D’où un certain individualisme qui est évident dans le bouddhisme et ses innombrables hagiographies, depuis le Bouddha jusqu'aux maître tantriques, alors qu'on n'a presque rien sur les maîtres exclusivistes, partisans d'une approche plus impersonnelle.
Les points forts de l'inclusivisme apparaîtront à chacun. il permet d'inclure les symboles, les signes, les intermédiaires, et donc l'art, l'amour, l'écriture, les expériences en général, l'individu, l'existence, l'histoire, l'évolution... Il favorise également la tolérance, illustrée par l'image de la montagne. 
Mais sur son versant faible, il favorise les délires mégalomaniaques, les égarements dans les mondes subtils et la fascination pour l'occulte. Pour le pouvoir, au fond. 

Pour finir, disons que l'exclusivisme met l'accent sur la simplicité de l'absolu. Au risque de confondre l'absolu avec la mort ou le néant. Question que l'on peut se poser, par exemple, quand on lit certains propos de Nisargadatta Maharaj vers la fin de sa vie.
L'inclusivisme met l'accent sur la richesse de l'absolu. Au risque de recréer une société inégalitariste, quoi que subtile, des dépendances et tous les travers liés à l'argent et au pouvoir. La richesse nourrit et éloigne la mort, mais elle peut rendre fou.

L'idéal est donc la synthèse de la simplicité et de la richesse, de Shiva et Shakti. 

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