vendredi 23 janvier 2015

La Semence divine


Rasânkushî


Dans le Tantra de l'Océan mercuriel (Rasârnava), la Déesse demande à Dieu de lui dire l'origine du mercure. Comment est-il descendu (avatara) sur terre ?
Dieu répond qu'il est engendré par leur union :

"A jamais,
Tu es la mère de tous les êtres.
Et je suis leur père.
Le mercure est le fluide vital (rasa)
Engendré par nous deux :
Il est né de la grande étreinte !"

Il décrit ensuite les différentes sortes de mercure. Le cinabre (sulfure de mercure en cristaux rouges, abondant autour de certaines sources en Inde) est la semence de Dieu tombée à terre. Parmi les substances terrestres, le mercure est, avec l'or, la plus puissante. Mais il faut aussi comprendre que cette semence est notre âme et son support charnel - le sperme (masculin) et le sang (féminin).
Le mercure est l'objet. La conscience est le sujet. Et la semence sexuelle est le lien entre les deux, entre la conscience manifestée et la conscience manifestante. Car, nous dit Abhinavagupta, la semence a pour cause la félicité (la conscience manifestante) et elle résulte de la félicité (conscience manifestée). 

Mais Abhinavagupta présente une version du Trika sacramentelle, non pas yogique ou alchimique, quoiqu'il emploie leur vocabulaire imagé : dans le Kula sacramentel on fait l'amour et on offre les sécrétions sexuelles au couple divin. C'est le "sacrifice primordial" (âdiyâga) de la semence extérieure

Dans la branche alchimico-yogique du Trika, en revanche, on travaille sur la semence intérieure, principalement en évitant qu'elle s'épanche au dehors. Autrement dit, il s'agit du hathayoga, avec ses techniques de "rétention spermatique". 

Ainsi il y a deux approches du sexe dans le tantra : sacrementelle ou yogique. 

Dans l'approche sacramentelle, on fait l'amour de façon ordinaire, mais avec une attention extraordinaire portée au ressenti. 
Dans l'approche yogique, on emploie des techniques pour engendrer un ressenti extraordinaire. 
Ce qui ne revient pas à dire que l'approche sacramentelle ignore les arts d'Eros... Au reste, il existe plusieurs traditions des arts de l'amour en Inde. A côté de celle de Vâstyâyana, bien connue à travers son Kâmasûtra, il existe une approche plus affinée, tantrique, avec notamment le manuel de Mînanâtha, la Lampe d'Eros (Smaradîpikâ). Mînanâtha n'est autre que Matsyendranâtha, l'introducteur (avatâraka) du Kula sur terre.

Quoiqu'il en soit, le mercure ou fluide vital est un synonyme de la conscience, de la vibration de vie. Dieu donne l'exemple du son du silence :

"Souveraine des dieux !
Pour qui le Seigneur du mercure
Est présent au creux de l'oreille,
Dans l'espace du cœur,
La délivrance des péchés et des renaissances
Est immédiate."

Evidemment, il peut s'agir des préceptes alchimiques, que l'adepte doit toujours garder présent en son cœur. "L'espace du cœur" est une métaphore classique de l'intellect. Mais à chaque fois, l'interprétation spirituelle est légitime, car les termes employés sont les mêmes. A dessein.
Cependant, il y a toujours, dans l'alchimie tantrique comme dans les autres, une ambiguïté. On ne sait jamais s'il est question de transmutation par le mercure chimique ou pas. Par exemple, notre tantra dit :

"La science du vol (magique) est inférieure.
La science des trésors (cachés) est médiocre.
Quant à la science des mantras,
Elle est supérieure.
Mais la science mercurielle
Est suprême !
Celui qui dénigre la science mercurielle
Alors qu'il connaît à fond
Les mantras et les tantras,
Celui-là va en enfer,
Ou il sera découpé
Et entassé !
La science ultime,
La science mercurielle
Est presqu'impossible à obtenir
Dans les trois mondes.
Elle procure jouissance et délivrance.
On ne doit donc la confier
Qu'à celui qui a les qualités
Requises...
Certains disent que "c'est vrai".
D'autres disent que "ce n'est pas vrai".
Je stipule que celui qui croit réalisera en ce monde.
Celui qui n'a pas cette foi, 
Celui qui insiste que "clea n'existe pas",
Celui-là,
Ô Bien-aimée !
Ne réalisera jamais,
Même après des millions d'existences !
Celui qui (prétend) être délivré 
Par la connaissance de l'absolu
(Mais) qui méprise la (science) mercurielle,
Celui-là est un pécheur.
Je ne le sauverai jamais
Du devenir !
Il renaîtra mille fois comme chien !
Des millions de fois comme chat !"

Des milliards de fois comme fourmis, asticots, etc., etc.
Bref, faut pas se moquer des alchimistes. L'auteur a visiblement souffert des sceptiques, comme beaucoup de par le monde. 
Mille fois chien, pourquoi pas ? Tout dépend du temps et du lieu... Mais des millions de vies de chats ? C'est vrai que ça fait peur. Des milliards de boîtes de pâté... Ça fait frémir.
Reste que ce tantra confirme le message central du Kula : une liberté incarnée, concrète. Mais qui ne passe pas pour autant par des techniques et des tribulations alambiquées (sans jeu de mot, bien entendu).


The Hermaphrodite in Ovid.

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