samedi 14 février 2015

Le ver était dans le fruit

"Ptêt que je suis gentil... ou ptêt pas".


Il est de bon ton, dans certains milieux, de se lamenter de la décadence de l'Occident. Dès lors, les occidentaux en quête de spiritualité seraient eux-mêmes décadents et remplis de vices, alors que les Orientaux seraient des êtres purs et innocents qui ne se posent pas de questions. On dit aussi que les scandales liés aux gourous seraient une conséquence de cette décadence occidentale. "On a les gourous qu'on mérite" : si vous vous faites manipuler, c'est que vous l'avez mérité, que vous l'avez cherché, avec votre-mental-tout-fou-de-vilain-occidental. Avec moult sourires entendus et regard avides de connivence...

Pourtant, en lisant les textes sanskrits anciens, qui décrivent les quêtes spirituelles des Indiens, on a un tout autre tableau. Les gourous y étaient déjà parfois de purs escrocs, des manipulateurs sans scrupules, avides de pouvoirs et de reconnaissance. 

Voici un exemple. Non pas un racontar du web ou une rumeur de routard, mais la parole d'un "maître" indien du VIIIe siècle : on ne pourra pas le soupçonner d'avoir été "corrompu" par l'Occident. Il est bouddhiste, et il décrit comment le chercheur spirituel pourra se procurer une belle jeune femme pour pratiquer le yoga sexuel en vue de devenir un Bouddha lui-même :

"Le pratiquant spirituel devra aller voyager dans des contrées autres (que la sienne), où nul ne le connait (et pourrait le reconnaître). Résolu, il doit aller à la rencontre d'intouchables dévoués à Shiva et à lui seul, inspirés par (la religion shivaïte du) Siddhânta, qui se baignent et adorent Dieu selon les règles, dévoués à ses doctrines et à ses Écritures parce qu'ils sont un minimum lettrés. Après s'être intégré chez eux en se faisant passer pour un dévot intouchable, il doit, tout en restant lucide quant à la sagesse suprême (enseignée par le Bouddha), leur enseigner la religion (shivaïte du) Siddhânta selon ses Écritures comme le Kâlottara Tantra ou le Nishvâsa Tantra. Et il doit les prendre comme disciples afin de gagner leur confiance. Il doit les accepter, selon les règles du tantra, après les avoir initié dans le mandala de Shiva. 
Ensuite, il doit leur rendre toute les offrandes et l'argent qu'il a reçu d'eux en tant que gourou et leur demander (à la place) l'une de leurs jeunes filles dotées d'un visage et d'un regard magnifiques. Après l'avoir entraînée dans les points-clef des mantras (bouddhistes) et lui avoir fait promettre de respecter les règles de l'initiation (dont celle du secret absolu), il doit pratiquer avec elle le yoga sexuel en vue de devenir Bouddha."

Source : Guhyasiddhi, VIII, 8-15

Oui, vous avez bien lu : ce texte tantrique enjoint à l'adepte de se faire passer pour un gourou shivaïte chez des intouchables - la population la plus fragile, la plus facile à manipuler - afin de se procurer une belle jeune femme (de seize ou vingt ans maximum). Ce texte s'inscrit dans la tradition du Guhyasamâja Tantra, l'un des plus anciens tantras bouddhistes à prescrire un yoga sexuel. Ci-contre j'ai traduit Pour la pureté de l'âme (Cittavishuddhi), un traité de morale tantrique apparenté à cette tradition. Dans La Pureté de l'âme, l'auteur affirme que celui qui voit les choses telles qu'elles sont peut vivre par-delà Bien et mal. Ce n'est pas faux. Mais cela peut aussi justifier des comportements discutables, comme celui enjoint dans l'extrait ci-dessus.

Morale : les scandales gourouïques ne sont pas le fait des prétendus vices de la mentalité occidentale. Ils ont existé dès l'origine. Comme toujours, ce sont les croyances fondamentales d'une religion ou d'une philosophie qui, bien souvent, expliquent les actes étranges ou discutables de leurs adeptes, et non certes pas la "décadence occidentale", son supposé impérialisme et autres stéréotypes anti-occidentaux.

Le silence vivant est bien au-delà des conventions. 
Oui. 
Mais il est de nature morale. Je veux dire par là qu'il n'est pas moralement neutre, indifférent. Il est amour, enseigne l'amour, le tact, les scrupules, la lucidité, et son école est des plus dure ! Il est un Bien par-delà bien et mal, nul ne peut l'exprimer en lois universelles. Il enseigne en silence, sans mot. Mais il ne se tait jamais.

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