samedi 21 février 2015

"Pourquoi le monde n'existe pas"

Tel est le titre accrocheur du livre d'un philosophe parut récemment. Agréable à lire, amusant, l'auteur, Markus Gabriel, est présenté comme "un prodige allemand", "le porte-voix du Nouveau Réalisme" qui "veut enterrer le postmodernisme, mouvement jugé antiréaliste tant il prit de libertés avec la réalité objective, avec les Lumières et le règne de la raison. Contre l'idée postmoderne selon laquelle tout ne serait qu'interprétation ou illusion, lecture ou déconstruction, le nouveau réalisme "part plutôt de l'idée que nous connaissons le monde tel qu'il est" "(Télérama : une référence !). 


Pourquoi le monde n'existe pas

Aguiché par ces éloges, un peu confuses certes (un monde qui n'existe pas, comment cela peut-il être du réalisme ?), je lis ce livre.

Et là, patatras ! 
Le message de l'auteur est antiréaliste au possible. Et selon lui, le monde existe au fond. En fait, disons qu'il joue sur l'ambiguïté de certains mots pour appâter son monde (!). Selon lui, l'objet "monde" est l'ensemble de tous les ensembles, l'ensemble ultime, qui n'est pris dans aucun ensemble plus vaste. Or, un tel ensemble devrait s'englober lui-même (sinon il ne serait pas l'ensemble de tous les ensembles), et ainsi de suite, à l'infini. Donc l'ensemble de tous les ensembles n'existe pas. Donc le monde n'existe pas. De plus, nul n'a jamais "vu" le "monde", mais seulement des parties de ce supposé "monde". Donc le monde n'existe pas CQFD. 

Corollaire : il n'y a que des ensembles. Ou, si vous préférez, il y a des parties, mais pas de tout. Ou encore : tout existe, mais il n'y a pas de tout... de ce "tout". Seulement des bidules et des ensembles de bidules, des "champs de sens" comme il dit. Il y a donc des champs, mais ils flottent nulle part. Dans le vide. De plus, ces objets qui existent peuvent être des atomes, mais aussi des objets mentaux, des licornes, etc. Donc en clair : LE monde n'existe pas, mais il n'existe qu'une pluralité de "mondes", entendez : de points de vue. 

Ici, il est difficile pour le philosophe que je suis de ne pas faire le rapprochement avec l'école bouddhiste sautrântika, un courant du réalisme critique, pour qui existent les atomes et les qualia, ces atomes d'expérience (la sensation du miel, etc.). Mais notre "prodige allemand" est, à la différence des sautrântikas, un réaliste des idées : selon lui, les idées peuvent exister comme les choses matérielles : son "nouveau réalisme" est donc un retour au réalisme des universaux, selon lequel les grandes idées comme la vérité n'existent pas que dans l'esprit qui se les représentent, mais ont bien leur propre réalité.

Jusqu'ici, on a le sentiment d'avoir affaire à quelque chose de pas très nouveau, fondé sur un jeu de mots qui roule sur un paradoxe bien connu, mais assez réaliste.

Seulement, le bât blesse quand notre philosophe s'attaque à la science : selon lui, la science ne peut étudier le monde, puisqu’il n'existe pas, mais seulement des ensemble de bidules comme "l'univers". Ce qui, chacun en conviendra, est déjà assez vaste. Mais ce n'est pas le monde, ce n'est pas "tout". De plus, les constructions imaginaires existent autant que les objets mathématiques ou physiques. Et donc la science se trouve ravalée au rang d'une interprétation parmi les autres, à égalité avec les autres, sans plus de valeur de vérité que les délires des complotistes ou des fanatiques. Une licorne, ça existe ! Le monde, ça n'existe pas ! 

Sur ceci, je fais deux remarques :

1 - Il faut quand même avoir un sacré toupet pour qualifier cette pensée de "réalisme" ! Car le "nouveau réalisme" de ce philosophe est tout sauf réaliste, puisque, selon lui, tous les points de vue se valent. C'est exactement la doctrine postmoderne : ce bon vieux perspectivisme, employé à tord et à travers depuis les sophistes, au moins. C'est le fléau des dissertations, le "ça dépend" de l'ado qui tire-au-flanc. Bref, un pluralisme ontologique qui débouche, comme d'habitude, sur un relativisme de la connaissance. "Nouveau" ? Non. "Réaliste" ? Sûrement pas ! Quoi alors ? Une énième version du relativisme. Tout simplement. Voyez : il n'y a que des points de vue. Egalité ! Pas d'ordre. Pas de hiérarchie. Et peu importe si ce point de vue (eh oui) se réfute lui-même en s'affirmant comme un point de vue plus vrai que ceux qui affirment que les choses sont reliées entre elles, ordonnées. Et comment peut-on parler de réalisme en l'absence de réalité ? Car, vous l'aurez compris, le "monde" de Gabriel est notre bonne vielle réalité, qui se trouve par lui déconstruite, fragmentée, éclatée, conformément à ce que font tous les postmodernes. Voilà donc quelqu'un qui se présente comme un réaliste et détruit toute notion de réalité. Au temps pour le "retour à l'objectivité"...

2 - Il me semble que Markus Gabriel soit a) en dit trop, soit b) n'en dit pas assez. Il en dit trop, car il ne passe complètement à côté de ce qui fait l'unité des choses ; et il n'en dit pas assez, il ne va pas au bout de son raisonnement car, si le "monde" n'existe pas au motif qu'un ensemble de tous les ensembles ne peut exister, alors rien n'existe. Car toute chose est, elle-même, un tout composé de partie : et chaque partie est elle-même composée de parties. Et ainsi de suite, sans fin, sans terme ni point d'arrêt. Si bien que rien n'existe. C'est du reste le reproche qu'adressa la philosophie bouddhiste prâsangika au réalisme critique sautrântika : vous avez déconstruit les ensembles, mais vous n'avez pas été assez loin ! Il faut en effet continuer, et conclure que l'on ne peut conclure à l'existence de rien du tout ! De sorte que tout apparaît, mais que rien n'existe. Ce qui est joli si l'on aime les paradoxes. Ou disons plutôt : les contradictions. 

Voilà.
Au total, ce livre me paraît exprimer avec une grande habileté le relativisme postmoderne. Ni plus, ni moins. Et ce relativisme radical est un poison pour la philosophie, pour la science, pour la civilisation en général : si tout est relatif, alors pourquoi se battre contre l'obscurantisme ?

Mais, me diront peut-être les lecteurs (très) assidus de ce blog, la philosophie que vous proposez n'est-elle pas, elle aussi, relativiste, puisque selon vous tout est construit par une unique conscience absolument souveraine ?

Eh bien laissez-moi vous dire qu'il n'en est rien. Et c'est la clef de bien des problèmes apparents : éthique, politique, esthétique. De fait, ces domaines dépendent le l'ontologie (qu'est-ce qui existe ?) et de l'épistémologie (qu'est-ce qui est vrai ?).

En bref, la conscience est, selon moi, créatrice de valeurs. Elle est une valeur absolue. Un repère. Un pôle. Et une source de valeurs ordonnées. Elle est absolument libre, c'est vrai. Mais, au plan de la nature, sa liberté est devenu nécessité. Ses élans prennent la forme des lois. Et les identités qu'elle assume originairement par jeu deviennent les choses. Et tous est relié, agencé par elle, fondé en elle : c'est une hiérarchie, un "ordre fondé dans le sacré". Il y a, dès lors, différents degrés de connaissance, du vrai absolu jusqu'au faux impensable. Et ainsi de suite pour le bien, le juste, le beau. Il y a une unité qui transcende toute dualité, mais cette unité fonde la dualité, la justifie et l'assemble en un tout cohérent. Même s'il existe une infinité de points de vue, ils sont tous embrassés et dépassés à la fois dans le Regard qu'est l'Acte de conscience, dans "une unité sans confusion". Donc le monde existe. Si l'on peut affirmer qu'il n'existe pas, c'est seulement en un raccourcit pour dire que le monde n'existe pas séparément de la conscience, point de vue qui embrasse tous les points de vue, ensemble de tous les ensembles, espace ultime. 

Pour plus de détails, je vous renvoie à la seconde partie des Stances pour la reconnaissance. A mon sens, là est le "nouveau réalisme". 

Voir aussi les billets de François Loth

Enfin, Markus Gabriel semble s'être fortement inspiré d'un autre philosophe contemporain, sans le dire ni le reconnaître. Comme un bon lycéen : copié, collé ! Mais sans doute que "ça dépend"...

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