dimanche 29 mars 2015

Comment vulgariser sans être vulgaire ?

"Une place pour chacun, chacun à sa place" : telle est la maxime de tout ordre social traditionnel. En Inde, on l'appelle "dharma". Le dharma des hommes est le ciment qui les tient ensemble de façon harmonieuse, comme l'âme d'un corps. Mais cette sécurité a un prix : les libertés individuelles, très limitées dans ce contexte.

En Inde, on a toujours été tolérant. Pour que l'ordre se maintienne, il faut accepter un certain degré de désordre. Mais il faut aussi protéger l'ordre pour que l'ordre nous protège. Et cet ordre est tolérant : il y a un ordre universel, mais cet ordre commun enveloppe des sous-ordres particuliers, jusqu'à envelopper la morale de tel et tel individu. On peut ainsi être né dans une famille vishnouïte et adorer Ganesh ou Shiva à titre individuel. De plus, il y a en Inde cette idée, fort ancienne, que "la vérité est une, mais que ceux qui la contemplent la décrivent de différentes manières". D'où une immense ouverture d'esprit chez les hindous, une ouverture que l'on retrouve uniquement chez les anciens grecs et autres religions dites "païennes", Egypte, Perse et autres civilisations ravagées par l'intolérance abrahamique. 

Mais une religion tolérante peut-elle tout tolérer ? Ne risque t-elle pas ainsi de se faire détruire par ceux qui veulent la détruire ? N'est ce pas qui est arrivé à la Grèce, à Rome, à l'Egypte, et à l'Inde dans une mesure moindre ?

Ce problème a resurgi récemment en Inde suite à une polémique : le Premier Ministre, Narendra Modi, est allé rendre un culte à Shirdi Sai Baba. Il est l'idole d'une secte très populaire en Inde, avec de nombreux temples, sans parler des millions de gens qui ont un autocollant de Saï dans leur voiture ou ailleurs. Saï Baba de Shirdi est un personnage singulièrement populaire.

Mais il est sans doute musulman de naissance. De plus, il était un homme, pas un dieu. L'inflation exponentielle des avatars en Inde depuis un demi-siècle en fait jaser certains, d'autant plus que la religion traditionnelle est en plein déclin.  Comment se réjouir du succès des cultes populaires et populistes quand on assiste à l'extinction des trésors millénaires de l'Inde sanskrite ? On comprend alors que le Shankarâchârya Svarûpânanda (successeur du guru de Daniélou) de Bénarès ai protesté. D'accord Saï Baba, mais il y a quand même des limites ! N'est-ce pas accorder trop d'honneur à un personnage, populaire sans doute, mais qui cristallise autour le lui bien des tendances grégaires et vulgaires qui augurent mal de l'avenir de la civilisation indienne ? Shankara n'est-il pas plus digne que Saï Baba ? Jusqu'où faut-il tolérer l'égalitarisme prôné par les masse incultes ?

Le Shankarâchârya du VIIIe siècle

Shirdi Saï Baba (1838-1918)



La controverse en Hindi, organisée par un populiste :



Depuis, il y a des débats, des manifestations. Les adeptes de Saï brûlent des effigies de Shankarâchârya (celui du VIIIe siècle) et demandent pourquoi les Shankarâchâryas (sortes de papes de la non-dualité, il y en a quatre principaux et de nombreux autres, secondaires) sont toujours des brahmanes, la caste supérieure.

Pour ma part, je pense que les deux partis ont de bons arguments.

D'un côté, les brahmanes, gardiens de la Tradition, ont souvent tendance à se replier sur leur prestige et à montrer un certain mépris pour les autres castes et les autres religions. Mais pas toujours, loin de là. L'hindouisme n'existerait pas sans les brahmanes. Le bouddhisme non plus. De plus, les brahmanes sont loin d'être toujours riches, et sont parfois victimes de la haines des autres castes.


Ils sont souvent pauvres, ou du moins vivent dans une grande simplicité, dans une vie vouée à la connaissance, sans recherche de profit. 


J'ai pu le vérifier bien des fois. Les savoirs traditionnels que j'ai pratiqué en Inde étaient gratuits quand ils venaient de brahmanes, et payant ailleurs. Par exemple, si vous voulez apprendre le sanskrit en Inde de manière traditionnelle, ou le Védânta, c'est gratuit ou presque. Certes, les conditions sont spartiates, mais c'est abordable. Et les brahmanes authentiques sont toujours désireux de partager leur savoir. Il faut aussi rappeler que les brahmanes sont très peu nombreux. Il n'y a pas de chiffres exactes, mais la plupart des "brahmanes" appartiennent en réalité à des castes de brahmanes très inférieurs, ceux qui officient comme prêtres dans des temples et ceux qui font les funérailles. Un vrai brahmane est quelqu'un qui vit d'aumônes et se consacre entièrement à la connaissance. Il ne met jamais les pieds dans un temple.


Mais il est vrai aussi que les brahmanes et les partisans du Védânta sont parfois méprisants. J'en avais déjà parlé.

Les partisans de Saï s’inscrivent dans un mouvement populaire plus vaste, celui des Sants, ou "saints". Ce mouvement est né après les grandes invasions musulmanes et il prône l'égalité de tous devant Dieu. Mais il est également fortement misogyne, ascétique et exclut le culte des images divines, ce qui va à l'encontre du tempérament traditionnel. Les adeptes des Sants sont souvent de basse extraction, nombreux, et parfois sympathiques. J'ai écrit plusieurs billet pour faire découvrir l'une de leur figure, Kabir. Ils ont de beaux poèmes et il souffle parfois sur eux un vent de liberté rafraîchissent quand on a passé du temps dans le système brahmanique. Mais d'un autre côté, ils sont souvent populistes, remplis de haine pour l'hindouisme, ils détestent les brahmanes et crachent sur les livres. Leur anti-intellectualisme n'est pas sans rappeler celui de certains gauchistes prêts à tous les autodafés. Brefs, ils sont populistes et détestent les brahmanes. De plus, ils ont leurs propres hiérarchies et sont souvent plus durs que les brahmanes avec les intouchables. 

Un bon documentaire, d'une excellente série :


La controverses oppose donc élitisme et populisme. 

Je comprend les revendications de la plèbe, revendications qui ont nourri les religions de masse, le bouddhisme, le christianisme et l'islam. mais je comprend aussi les préoccupations de l'élite. La populace est violente, ignorante, aveugle, manipulable, grégaire. Pour élaborer une culture digne de ce nom, il faut se protéger de la foule. Je crois que c'est le sens des règles stipulées par les brahmanes : créer un environnement privilégié, une "bulle" à l'abri du grand nombre et de sa bêtise. Une sorte de réserve naturelle pour préserver la diversité intellectuelle. En ce sens, je comprends les brahmanes. Ils doivent enseigner sans se faire détruire par leurs élèves (la plèbe). Un exemple tragique est le sort des brahmanes du Cachemire, massacrés dans la plus grande indifférence. On les accuse même d'avoir méprisé les musulmans, un peu comme en France certains accusent la France dès qu'il y a un attentat...

On peut alors reformuler la question initiale ainsi : Jusqu'à quel point le maître doit-il s'abaisser pour communiquer avec ses élèves ? 

Un problème que tout pédagogue a rencontré.

Faut-il jouer la symétrie au risque de banaliser la connaissance ? Ou bien faut-il souligner la distance, au risque de bloquer la transmission ? Pour enseigner, il faut être tolérant avec une certaine stupidité. Mais jusqu'où ? 

On voit par là que cette controverse indienne, qui peut sembler exotique et fort éloignée de nos préoccupations, soulève en réalité un problème qui est aussi le notre.

Une démocratie n'est pas une démagogie... à condition que les citoyens soient capables de penser par eux-mêmes, ce qui suppose une certaine culture. Mais pour transmettre le jugement et la culture, il faut s'ouvrir à l'ignorance, vulgariser, accepter des compromis. 

Or, où situer la limite de ce qui est acceptable ?

Comment vulgariser sans sombrer dans le vulgaire ?



1 commentaire:

Unknown a dit…

Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus

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