jeudi 26 mars 2015

La mémoire, pierre philosophale ?



Dans la spiritualité contemporaine, la mémoire est souvent décriée. On nous enjoint de quitter le passer, de vivre l'instant présent, sans plus de précision sur ce qu'est cet instant. En général, on se contente de nous dire qu'il faut revenir aux sensations. La mémoire est accusée de tous les maux, et l'amnésie passe pour le summum du détachement. On valorise ainsi le percept contre le concept. Tout ceci n'est pas sans une part de vérité.

Pourtant, dans les traditions spirituelles, il n'en va pas de même. La mémoire est partout valorisée comme ce qu'il faut éveiller, cultiver, étendre. Mémorisation des textes sacrés, confessions, récapitulations du jour, examens de conscience, voire souvenirs des vies passées : la mémoire est la mesure du sage. 
Pourquoi ? Sans doute parce que cette mémoire porte d'abord sur un savoir sacré, dont la valeur absolue n'est jamais relativisée. Mais aussi parce que la mémoire est dévalorisée dans un univers - le notre - où la mémoire est fixée sur des supports externes. Et surtout, nous vivons dans une société de consommation, de spectacle. Le culte de l'instant présent rejoint celui de la consommation sans mémoire, sans lendemain non plus, sans recul ni vision d'ensemble. 
Pourtant, suffit-il de vivre sans Histoire pour être sans histoires ? Je ne le crois pas. Comme je l'avait expliqué dans un précédent billet, je crois, comme Bergson, que la conscience est mémoire. Et je crois qu'il y a, à ce sujet, une grave confusion entre conscience atemporelle et conscience au présent, laquelle n'est, le plus souvent, qu'un état de conscience appauvri, endormi, rétréci à la sensation du moment. La conscience du moment présent et la conscience intemporelle se ressemblent. C'est vrai. Mais elles, entre elles, il y a l'éternité.

Le tantra non-duel ou philosophie de la reconnaissance (pratyabhijnâ) voit, elle aussi, dans la mémoire un outil spirituel. Se souvenir c'est, en effet, sortir du temps. C'est replonger dans la conscience en sa liberté, son pouvoir de se manifester en différents points du temps, et de faire la synthèse de ces moments. De plus, ce pouvoir de mémoire est le fondement de toute existence. Sans mémoire, impossible de dire que "la mémoire n'est qu'une illusion". Au fond, la mémoire est un autre nom de la conscience, de Dieu, de la Déesse. Ce que dit, à sa manière, Abhinavagupta, dans les stances augurales au quatrième chapitre des Stances pour la reconnaissance du Soi comme étant Dieu (Isvarapratyabhijnakarika) :

Nous célébrons ce Shiva
qui ordonne infailliblement
les choses - joyaux qui reposent
dans le trésor de son Cœur -
et qui les dispose sur le fil intérieur
de la mémoire. 1

Petite méditation

Louange perpétuelle au Seigneur,
pluie de nectar qui guérit
toutes les souffrances,
ambroisie jaillie du sommet de sa tête,
paix en expansion
du repos en sa volonté
qui va, se dilatant sans cesse,

sans entraves ! 1

Grande méditation

"Ambroisie jaillie du sommet de sa tête" : allusion au croissant de lune que porte Shiva dans sa chevelure, dont s'écoule également la voie lactée, le Gange purificateur, la pure présence entre deux pensées.

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