jeudi 30 avril 2015

Pratiques extérieures ou guide intérieur ?

Quand on écoute les enseignements traditionnels du tantra, on est frappé par la rareté des références à un éveil intérieur, à une expérience, un ressenti. Seuls sont décrits les gestes et les mots, les images et les symboles. Ou presque. On ne vous demande pas d'être concentré, attentif à votre intérieur, mais de faire

D'ailleurs, il suffit d'observer un adepte pratiquer : le tantra est un mode de vie rituel. L'initié ne s'embarrasse pas de savoir s'il ressent ce qu'il fait. Juste, il le fait. Sans interruption. La continuité est essentielle dans le tantra traditionnel. Toute la vie, jour et nuit, doit devenir un grand rituel, l'énoncé d'un seul et même mantra. On retrouve l'idéal catholique d'adoration perpétuelle. 
Il ne s'agit pas de faire telle ou telle cérémonie, mais de se relier religieusement à la Source qui nous relie tous, en se reliant à des rites. 
"Rite" vient de artus, arta en sanskrit : l'art divin, l'ordre cosmique, le souffle des saisons, les cycles d'une vie harmonieuse.


A cette vision ritualiste s'oppose la vision mystique : le rituel n'est alors qu'un moyen pour atteindre une compréhension, un éveil, un ressenti. Ou l'entretenir. Ou le réveiller. Mais si le rituel est fait sans cela, il est stérile. On trouve, dans le tantra, des courants qui défendent cette idée d'une voie purement intérieure.

Traditionnellement, il y a trois voies : celle du ritualiste (karmî), celle du yogî et celle du gnostique (jnânî).
Le ritualiste pratique le culte intérieur et extérieur. Idéalement, il ressent, mais il fait, d'abord et avant tout, comme son nom l'indique. Le critère principal, c'est le nombre, et non la qualité intérieure. Certes il faut un minimum de concentration pour exécuter correctement les gestes et énoncer les mantras, mais la quantité est importante. Et la continuité. Du lever au coucher, un seul rituel.
Le yogî pratique ce même culte, mais à l'intérieur de son corps, dans les chakras, palais des divinités. Il est donc aussi un ritualiste, mais intérieur seulement. Là aussi, la quantité compte plus que la qualité : durée de la pratique, nombre de mantras. Il s'agit de faire, et on obtient le résultat (phala) promis.
Le gnostique pratique aussi un culte, mais non-mental : point de gestes ni de visualisations. Mais en continuité avec les rites : par exemple, dans la tradition de Tripurâ, l'adeptes exécute le grand rituel extérieur dans sa forme la plus complexe, puis de plus en plus simple, puis intérieure seulement, puis il se contente de réciter le mantra, de moins en moins, puis seulement le germe de ce mantra, puis il résorbe ce germe dans la Lumière consciente. Tous ses actes deviennent alors des gestes sacrés, de même pour ses paroles et ses pensées.
Donc, dans l'ensemble, il y a continuité. Mais seul le gnostique aspire à une compréhension. C'est d'ailleurs le critère traditionnel qui l'autorise à "résorber" les cultes extérieurs et intérieurs. Si cet abandon apparent de la pratique n'est pas nourri - compensé - par un éveil intérieur qui est, lui aussi, le culte, et le culte véritable, alors il commet une faute.

D'où cette question : Mais pourquoi cet accent sur les pratiques extérieures ? Ne sont elles pas mécaniques ? N'est-ce pas une forme de matérialisme spirituel ? La vie intérieure n'est-elle pas plus importante ? 
Mais alors, pourquoi donc les traditions en général - et pas seulement les traditions tantriques - mettent-elles tant l'accent sur ces pratiques ? Pourquoi s'appuient-elles si peu sur l'expérience intérieure ? Le but de la pratique extérieure n'est-elle pas de nous éveiller à notre guide intérieur ?

De fait, pour devenir un "maître" il suffit, selon le tantra traditionnel, de pratiquer tels rites pendent telle durée. Les seuls signes sont éventuellement quelques rêves de bon augure. Mais personne ne vous demandera si vous avez ressenti quelque chose. Et dans la plupart des lignées, c'est le seul critère de transmission. Il y a bien des "gnostiques", mais généralement ils ne sont pas considérés comme des "maîtres" aptes à transmettre la lignée. La plupart des gourous et des lamas se fichent de vos expériences intérieures. Ils vous demandent "qu'est-ce que vous avez pratiqué ? des chiffres ! des chiffres ! où ? quand ? combien ?"

Pourquoi ?

A première vue, cela peut sembler injuste. Superficiel. Une forme de décadence. Voire, de corruption. Tout cela paraît si contraire à l'intuition !


Mais réfléchissons un instant. Le but d'un maître, c'est de voir un disciple lui succéder. Le but de la tradition, c'est la transmission. Une lignée n'est, formellement, rien d'autre qu'une famille. Sa raison d'être, c'est de se perpétuer, de se réincarner dans une sorte de samsara idéal. La perspective demeure donc darwinienne : se reproduire ou mourir. Il y a ainsi des lamas qui ont transmis leur lignée à des gens qui n'avaient aucune compréhension. Voire, à de parfaits étrangers. Des nouveaux venus sans la moindre expérience. Il y a des cas. 

Mais ces critères "objectifs" de transmission, basés sur "qui fait quoi" et non sur une profonde intuition, ne sont-ils pas plus efficaces qu'une transmission basée sur un éveil ou une compréhension ?

A contrario, observons ce qui se passe dans les quelques rares lignées qui ont tenté de mettre l'accent sur l'expérience intérieure comme critère principal de transmission : elles éclatent dès la mort du maître, voire avant ! Ou bien même, le plus souvent, il n'y a pas de lignée du tout. Rien. 
Regardez les Radhaswamis, les Siddhayogiens et autres adeptes de la transmission purement intérieure : c'est scission sur scission, schisme sur schisme. Il y a presque autant de lignées qui apparaissent à la mort du maître, que celui-ci à eu de disciples ! Et dans les "traditions" ou seule compte l'expérience intérieure, il n'y a même pas vraiment de tradition. Regardez les exemples de Ramana Maharshi ou Nisargadatta. Ce qui subsiste d'eux et qui ressemble à une tradition n'a rien à voir avec leur enseignement : un ashram, une montagne sympa, des bhajans, un temple. Nisargadatta appartenait à une lignée shivaïte vîrashaiva (rien à voir avec les nâths du hathayoga, soit dit en passant). Mais cette lignée n'a rien de commun avec son enseignement ni avec une quelconque expérience intérieure. Sa lignée, ce sont des gestes de dévotion, des rituels, qui n'expriment pas forcément une expérience. Et l'on peut d'ailleurs pratiquer ces mêmes gestes et avoir d'autres expériences, une autre vision que celle de Nisargadatta. 

Pourquoi ? Parce que l'expérience intérieure est chose bien difficile à vérifier. Une lignée qui ne se baserait que sur l'expérience intérieure ne survivrait pas.

A l'inverse, les lignées subsistent dans la mesure où elles s'appuient sur des critères vérifiables, objectifs, quantifiables. Même le zen ! La vie d'un moine ou même d'un adepte laïque est entièrement rituelle. La transmission est toute rituelle, bien éloignée de l'intimité idéale décrite dans les anecdotes célèbres. C'est mécanique. Assez froid. Administratif. Mais ça marche. Ces traditions se transmettent et perdurent.


D'où la question du jour : 

Pensez-vous qu'une tradition spirituelle puisse subsister simplement en s'appuyant sur l'expérience intérieure, sans pratiques extérieures ?

Même les partisans les plus ardents de l'éveil "sans personne pour s'éveiller" s'inscrivent dans des lignées, ou du moins des filiations. 

Pour ma part, je constate qu'Internet favorise une diffusion plus informelle. 
Mais une culture spirituelle est-elle viable dans ce contexte ? L'avenir le dira.

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