mardi 31 mars 2015

Le Monde est-il indépendant de la conscience qui le perçoit ?


Rien n'existe en dehors de la conscience. Tout ce que l'on sent, c'est la conscience se manifestant en elle-même, par jeu gratuit. L'objet est le sujet : non-dualité. 

C'est ce que dit Abhinavagupta dans ses stances augurales au chapitre cinq des Stances pour la reconnaissance du Soi comme étant le Seigneur (Îshvarapratyabhijnâkârikâ), chapitre consacré à montrer que la perception ne contredit pas la non-dualité, car tout se manifeste en nous, dans la conscience toujours présente. Et cela ne se manifeste pas comme un défaut projeté sur la conscience immaculée, mais comme l'expression d'un désir potentiellement infini, désir dont la source et le but est l'absolu :

Nous chantons ce Shiva
qui, avec sa lampe
- la Puissance de connaissance -
illumine sans interruption
la totalité des objets
qui reposent en lui
comme dans une immense caverne. 1

Puissions-nous célébrer ce royaume :
le Seigneur, la plénitude,
beauté d'un torrent de nectar
qui s'écoule perpétuellement,
tel un désir de félicité
se dilatant sans limites,
dont la source est un éveil total
qui enveloppe tout. 1

Chanson sur une princesse qui, dégoûtée du monde, aspire à partir vivre en yogini dans les étendues sauvages. Goût et dégoût sont les deux mouvements de la respiration du Cœur, mouvement inné, naturel comme la respiration :

dimanche 29 mars 2015

Comment échapper au dogmatisme et au scepticisme ?

Homo vitruviano

Comment échapper au pouvoir destructeur du relativisme ? Comment assumer la relativité néanmoins ? Comment montrer les limites du savoir, sans détruire le savoir ? 

C'est le défi de la mondialisation. Il faut changer, s'adapter sans cesse. Mais cela est-il possible sans boussole ? Sans but ? Sans valeurs ? Mais comment poser des valeurs sans retomber dans le dogmatisme prémoderne ?

Comment éviter à la fois le scepticisme qui ravage notre civilisation, et le dogmatisme qui nourrit les fanatiques ?

Tournés vers le passé ou vers l'avenir, nous avons besoin d'un but. Nous devons être capables de transmettre tout en sachant que notre savoir sera dépassé. Nous devons avoir la foi, tout en sachant assumer la relativité.

Je crois que la modernité l'a expliqué. Bien et fort bien. Mais, tombés que nous sommes dans les marécages de la postmodernité et de son poison mental, le relativisme culturel, nous l'avons oublié. La modernité, c'est le juste milieu entre l'ethnocentrisme prémoderne et le relativisme postmoderne qui, chacun à leur manière, nous rapprochent chaque jour un peu plus du gouffre. Il faut une nouvelle modernité, un salut parce cette magnifique media tempestas que fut le siècle des Lumières.

L'un des fondateurs est ici Nicolas de Cues (1401-1464).
Il reprend la définition de Dieu que l'on entend dans la bouche de l'un des vingt-quatre philosophes du Livre des vingt-quatre philosophes, recueil platonicien de vingt-quatre définitions de Dieu, dont la dernière est le silence, et la seconde, celle-ci :

"Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout, et la circonférence, nulle part"

Nicolas l'applique à l'univers. Non sans distinguer Dieu et l'univers, car s'il est vrai que seul un univers infini peut convenir à l'oeuvre d'un Dieu infini, il reste que ce dernier seul est infini en acte, tandis que l'univers l'est en puissance. Mais l'univers est ainsi indéfiniment perfectible, de même que sa connaissance, laquelle a son temple en tous les êtres doués de conscience. Dieu est le maximum en acte. L'univers est le maximum en puissance, toujours minimum, explication jamais achevée de l'infini . L'Homme - ou tout être conscient, car Nicolas entrevoyait la pluralité des mondes et l'égalité de tous les êtres conscients - est le lieu de la réalisation de la coïncidence des opposés, concorde dont le Christ est l'incarnation parfaite. 

Ainsi, il y a toujours plus à savoir. Mais cela ne ruine certes pas l'entreprise de savoir. Car le savoir progresse, même s'il n'égalera jamais le savoir infini en acte de Dieu. Rousseau dira que l'Homme est "indéfiniment perfectible". C'est la clé. La panacée. Ainsi nous pouvons dépasser sans cesse nos limites, progresser, sans nous décourager. Telle est la Voie, le salut.

Et donc, c'est ainsi que tout est relatif, sauf Dieu. Tout maximum est relatif à un minimum et coïncide avec lui. Mais le maximum et le minimum relatifs convergent dans la simplicité du Maximum absolu, Dieu, à qui tout est relatif et qui n'est relatif à rien. Tout est donc relatif, mais relatif à l'Essence, à l'Unité, à la Trinité, à l'Acte, au Bien, au Beau, au Juste, au Vrai.

Ce qui fait que Nicolas pouvait dire tranquillement :
"Et c'est pour cette raison que chacun, qu'il se trouve sur la Terre, sur le Soleil ou sur une autre étoile, aura toujours l'impression de se tenir en un centre quasi immobile pendant que toutes les autres choses lui sembleront en mouvement, si bien qu'à coup sûr les pôles qu'il se fixera seront invariablement autres selon qu'il sera sur le Soleil, sur la Terre, sur la Lune, sur Mars, etc. De là vient que la machine du monde aura, pour ainsi dire, son centre partout et sa circonférence nulle part, puisque son centre et sa circonférence sont Dieu, qui est partout et nulle part" (La Docte Ignorance, II, 12)

Je vous le dit chers amis, telles est l'Idée salvatrice, que l'Inde avait médité depuis longtemps, mais qui étaient aussi présente en germe dans la pensée de certains sages d'Occident. C'est d'ailleurs peut-être la raison pour laquelle la Chine et l'Inde résistent si bien aux défis de la mondialisation, quand nous en sommes encore à nous chercher, quoi que nous n'ayons nul motifs d'avoir honte. Mais la clef est là ! La solution existe. Tout est relatif, mais relatif à un absolu. Ainsi, nous aurons à la fois la souplesse d'esprit pour accueillir l'autre, et la confiance en soi pour ne pas le laisser nous détruire.

Comment vulgariser sans être vulgaire ?

"Une place pour chacun, chacun à sa place" : telle est la maxime de tout ordre social traditionnel. En Inde, on l'appelle "dharma". Le dharma des hommes est le ciment qui les tient ensemble de façon harmonieuse, comme l'âme d'un corps. Mais cette sécurité a un prix : les libertés individuelles, très limitées dans ce contexte.

En Inde, on a toujours été tolérant. Pour que l'ordre se maintienne, il faut accepter un certain degré de désordre. Mais il faut aussi protéger l'ordre pour que l'ordre nous protège. Et cet ordre est tolérant : il y a un ordre universel, mais cet ordre commun enveloppe des sous-ordres particuliers, jusqu'à envelopper la morale de tel et tel individu. On peut ainsi être né dans une famille vishnouïte et adorer Ganesh ou Shiva à titre individuel. De plus, il y a en Inde cette idée, fort ancienne, que "la vérité est une, mais que ceux qui la contemplent la décrivent de différentes manières". D'où une immense ouverture d'esprit chez les hindous, une ouverture que l'on retrouve uniquement chez les anciens grecs et autres religions dites "païennes", Egypte, Perse et autres civilisations ravagées par l'intolérance abrahamique. 

Mais une religion tolérante peut-elle tout tolérer ? Ne risque t-elle pas ainsi de se faire détruire par ceux qui veulent la détruire ? N'est ce pas qui est arrivé à la Grèce, à Rome, à l'Egypte, et à l'Inde dans une mesure moindre ?

Ce problème a resurgi récemment en Inde suite à une polémique : le Premier Ministre, Narendra Modi, est allé rendre un culte à Shirdi Sai Baba. Il est l'idole d'une secte très populaire en Inde, avec de nombreux temples, sans parler des millions de gens qui ont un autocollant de Saï dans leur voiture ou ailleurs. Saï Baba de Shirdi est un personnage singulièrement populaire.

Mais il est sans doute musulman de naissance. De plus, il était un homme, pas un dieu. L'inflation exponentielle des avatars en Inde depuis un demi-siècle en fait jaser certains, d'autant plus que la religion traditionnelle est en plein déclin.  Comment se réjouir du succès des cultes populaires et populistes quand on assiste à l'extinction des trésors millénaires de l'Inde sanskrite ? On comprend alors que le Shankarâchârya Svarûpânanda (successeur du guru de Daniélou) de Bénarès ai protesté. D'accord Saï Baba, mais il y a quand même des limites ! N'est-ce pas accorder trop d'honneur à un personnage, populaire sans doute, mais qui cristallise autour le lui bien des tendances grégaires et vulgaires qui augurent mal de l'avenir de la civilisation indienne ? Shankara n'est-il pas plus digne que Saï Baba ? Jusqu'où faut-il tolérer l'égalitarisme prôné par les masse incultes ?

Le Shankarâchârya du VIIIe siècle

Shirdi Saï Baba (1838-1918)



La controverse en Hindi, organisée par un populiste :



Depuis, il y a des débats, des manifestations. Les adeptes de Saï brûlent des effigies de Shankarâchârya (celui du VIIIe siècle) et demandent pourquoi les Shankarâchâryas (sortes de papes de la non-dualité, il y en a quatre principaux et de nombreux autres, secondaires) sont toujours des brahmanes, la caste supérieure.

Pour ma part, je pense que les deux partis ont de bons arguments.

D'un côté, les brahmanes, gardiens de la Tradition, ont souvent tendance à se replier sur leur prestige et à montrer un certain mépris pour les autres castes et les autres religions. Mais pas toujours, loin de là. L'hindouisme n'existerait pas sans les brahmanes. Le bouddhisme non plus. De plus, les brahmanes sont loin d'être toujours riches, et sont parfois victimes de la haines des autres castes.


Ils sont souvent pauvres, ou du moins vivent dans une grande simplicité, dans une vie vouée à la connaissance, sans recherche de profit. 


J'ai pu le vérifier bien des fois. Les savoirs traditionnels que j'ai pratiqué en Inde étaient gratuits quand ils venaient de brahmanes, et payant ailleurs. Par exemple, si vous voulez apprendre le sanskrit en Inde de manière traditionnelle, ou le Védânta, c'est gratuit ou presque. Certes, les conditions sont spartiates, mais c'est abordable. Et les brahmanes authentiques sont toujours désireux de partager leur savoir. Il faut aussi rappeler que les brahmanes sont très peu nombreux. Il n'y a pas de chiffres exactes, mais la plupart des "brahmanes" appartiennent en réalité à des castes de brahmanes très inférieurs, ceux qui officient comme prêtres dans des temples et ceux qui font les funérailles. Un vrai brahmane est quelqu'un qui vit d'aumônes et se consacre entièrement à la connaissance. Il ne met jamais les pieds dans un temple.


Mais il est vrai aussi que les brahmanes et les partisans du Védânta sont parfois méprisants. J'en avais déjà parlé.

Les partisans de Saï s’inscrivent dans un mouvement populaire plus vaste, celui des Sants, ou "saints". Ce mouvement est né après les grandes invasions musulmanes et il prône l'égalité de tous devant Dieu. Mais il est également fortement misogyne, ascétique et exclut le culte des images divines, ce qui va à l'encontre du tempérament traditionnel. Les adeptes des Sants sont souvent de basse extraction, nombreux, et parfois sympathiques. J'ai écrit plusieurs billet pour faire découvrir l'une de leur figure, Kabir. Ils ont de beaux poèmes et il souffle parfois sur eux un vent de liberté rafraîchissent quand on a passé du temps dans le système brahmanique. Mais d'un autre côté, ils sont souvent populistes, remplis de haine pour l'hindouisme, ils détestent les brahmanes et crachent sur les livres. Leur anti-intellectualisme n'est pas sans rappeler celui de certains gauchistes prêts à tous les autodafés. Brefs, ils sont populistes et détestent les brahmanes. De plus, ils ont leurs propres hiérarchies et sont souvent plus durs que les brahmanes avec les intouchables. 

Un bon documentaire, d'une excellente série :


La controverses oppose donc élitisme et populisme. 

Je comprend les revendications de la plèbe, revendications qui ont nourri les religions de masse, le bouddhisme, le christianisme et l'islam. mais je comprend aussi les préoccupations de l'élite. La populace est violente, ignorante, aveugle, manipulable, grégaire. Pour élaborer une culture digne de ce nom, il faut se protéger de la foule. Je crois que c'est le sens des règles stipulées par les brahmanes : créer un environnement privilégié, une "bulle" à l'abri du grand nombre et de sa bêtise. Une sorte de réserve naturelle pour préserver la diversité intellectuelle. En ce sens, je comprends les brahmanes. Ils doivent enseigner sans se faire détruire par leurs élèves (la plèbe). Un exemple tragique est le sort des brahmanes du Cachemire, massacrés dans la plus grande indifférence. On les accuse même d'avoir méprisé les musulmans, un peu comme en France certains accusent la France dès qu'il y a un attentat...

On peut alors reformuler la question initiale ainsi : Jusqu'à quel point le maître doit-il s'abaisser pour communiquer avec ses élèves ? 

Un problème que tout pédagogue a rencontré.

Faut-il jouer la symétrie au risque de banaliser la connaissance ? Ou bien faut-il souligner la distance, au risque de bloquer la transmission ? Pour enseigner, il faut être tolérant avec une certaine stupidité. Mais jusqu'où ? 

On voit par là que cette controverse indienne, qui peut sembler exotique et fort éloignée de nos préoccupations, soulève en réalité un problème qui est aussi le notre.

Une démocratie n'est pas une démagogie... à condition que les citoyens soient capables de penser par eux-mêmes, ce qui suppose une certaine culture. Mais pour transmettre le jugement et la culture, il faut s'ouvrir à l'ignorance, vulgariser, accepter des compromis. 

Or, où situer la limite de ce qui est acceptable ?

Comment vulgariser sans sombrer dans le vulgaire ?



samedi 28 mars 2015

Peut-on connaître par l'inconnaissance ?

Quand un cercle s'élargi à l'infini, sa circonférence courbe tend à coïncider avec la droite infinie. 
Ainsi, au maximum, la droit, le triangle, le cercle et la sphère ne font qu'un et sont les symboles géométriques respectifs de l'essence, de la trinité, de l'unité et de l'existence en acte. 

A l'infini, tout coïncide.

Le maximum de la droiture est le minimum de la courbure. De même, le maximum de la connaissance coïncide avec le minimum de l'inconnaissance. La connaissance maximum est, en effet, vierge de toute connaissance finie. De sorte que l'intellect ne peut la saisir. Il est alors inconnaissant.

Tout ceci, et bien plus encore, est développé par Nicolas de Cues dans La Docte ignorance et ses autres œuvres, à la suite d'une illumination qu'il connut sur un navire en pleine mer.

Si le Réel est figuré par l'image du cercle, unité parfaite ou coïncident le centre, le diamètre et la circonférence, alors la connaissance humaine est figurée par un carré inscrit en lui. Plus on multiplie les points de vue, les conjecture, plus les côtés s'ajoutent aux côté - sans jamais atteindre à l'identité avec la circonférence. La connaissance humaine tend ainsi vers la Vérité sans jamais l’atteindre, mais en s'en approchant toujours davantage.

la connaissance augmente, sans jamais atteindre le Réel lui-même, le "maximum", qui est aussi le minimum.
De plus, il est aisé de voir que toutes les figures particulières sont en puissance dans le maximum qui est l'existence en acte. Tout ce qui est fini est dans l'infini, comme les formes dans une matière sans limites.

"L'intellect peut assurément grandement progresser par l'analogie de la ligne infinie, au-delà de toute intellection, dans une sainte ignorance, vers le maximum dans sa simplicité. Car ici, nous voyons maintenant clairement comment trouver Dieu en supprimant la participation des étants. En effet, tous les étants participent à l'entité. Une fois supprimée la participation de tous les étants à l'entité, reste l'entité elle-même parfaitement simple, qui est l'essence de toutes les choses. Et nous ne pouvons la contempler, puisque, une fois ôte de mon esprit tout ce qui participe de l'entité, il semble ne rien rester. Et c'est pourquoi Denys le Grand affirme que l'intellection de Dieu conduit "au rien plutôt qu'à quelque chose". mais la sainte ignorance m'a appris que ce qui semble à l'intellect néant est en réalité le maximum inconnaissable". Source

Le maximum de l'inconnaissance est ainsi le maximum de la connaissance.

Un petit film clair en anglais sur le cercle et le carré : 

jeudi 26 mars 2015

La mémoire, pierre philosophale ?



Dans la spiritualité contemporaine, la mémoire est souvent décriée. On nous enjoint de quitter le passer, de vivre l'instant présent, sans plus de précision sur ce qu'est cet instant. En général, on se contente de nous dire qu'il faut revenir aux sensations. La mémoire est accusée de tous les maux, et l'amnésie passe pour le summum du détachement. On valorise ainsi le percept contre le concept. Tout ceci n'est pas sans une part de vérité.

Pourtant, dans les traditions spirituelles, il n'en va pas de même. La mémoire est partout valorisée comme ce qu'il faut éveiller, cultiver, étendre. Mémorisation des textes sacrés, confessions, récapitulations du jour, examens de conscience, voire souvenirs des vies passées : la mémoire est la mesure du sage. 
Pourquoi ? Sans doute parce que cette mémoire porte d'abord sur un savoir sacré, dont la valeur absolue n'est jamais relativisée. Mais aussi parce que la mémoire est dévalorisée dans un univers - le notre - où la mémoire est fixée sur des supports externes. Et surtout, nous vivons dans une société de consommation, de spectacle. Le culte de l'instant présent rejoint celui de la consommation sans mémoire, sans lendemain non plus, sans recul ni vision d'ensemble. 
Pourtant, suffit-il de vivre sans Histoire pour être sans histoires ? Je ne le crois pas. Comme je l'avait expliqué dans un précédent billet, je crois, comme Bergson, que la conscience est mémoire. Et je crois qu'il y a, à ce sujet, une grave confusion entre conscience atemporelle et conscience au présent, laquelle n'est, le plus souvent, qu'un état de conscience appauvri, endormi, rétréci à la sensation du moment. La conscience du moment présent et la conscience intemporelle se ressemblent. C'est vrai. Mais elles, entre elles, il y a l'éternité.

Le tantra non-duel ou philosophie de la reconnaissance (pratyabhijnâ) voit, elle aussi, dans la mémoire un outil spirituel. Se souvenir c'est, en effet, sortir du temps. C'est replonger dans la conscience en sa liberté, son pouvoir de se manifester en différents points du temps, et de faire la synthèse de ces moments. De plus, ce pouvoir de mémoire est le fondement de toute existence. Sans mémoire, impossible de dire que "la mémoire n'est qu'une illusion". Au fond, la mémoire est un autre nom de la conscience, de Dieu, de la Déesse. Ce que dit, à sa manière, Abhinavagupta, dans les stances augurales au quatrième chapitre des Stances pour la reconnaissance du Soi comme étant Dieu (Isvarapratyabhijnakarika) :

Nous célébrons ce Shiva
qui ordonne infailliblement
les choses - joyaux qui reposent
dans le trésor de son Cœur -
et qui les dispose sur le fil intérieur
de la mémoire. 1

Petite méditation

Louange perpétuelle au Seigneur,
pluie de nectar qui guérit
toutes les souffrances,
ambroisie jaillie du sommet de sa tête,
paix en expansion
du repos en sa volonté
qui va, se dilatant sans cesse,

sans entraves ! 1

Grande méditation

"Ambroisie jaillie du sommet de sa tête" : allusion au croissant de lune que porte Shiva dans sa chevelure, dont s'écoule également la voie lactée, le Gange purificateur, la pure présence entre deux pensées.

mercredi 25 mars 2015

Quelle est l'essence de tout et de tous ?

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Rien en dehors de l'espace


L'essence d'une chose est ce sans quoi cette chose ne serait pas ce qu'elle est, ou même ne serait pas du tout. Par exemple, un triangle dont la somme des angles ne serait pas égale à 180° ne serait pas un triangle. Ou encore, un corps sans extension ne serait pas un corps.

Quelle est l'essence d'absolument tout, c'est-à-dire ce sans quoi rien, absolument rien, ne serait possible ?
C'est la conscience. Non pas la pensée, la raison, l'être, ou l'un, ou la matière. Mais la lumière dans laquelle ces choses vont et viennent, comme des corps s'étendent dans l'espace, et jamais en dehors de lui. La conscience englobe tout. Même l'irréel. Même l'inconscience. Elle est donc l'essence ultime, finale, l'englobement absolu, cela qui comprend tout et n'est compris par rien. Elle n'a pas de contraire. Elle est le Je véritable. Le Cœur.

Donc la conscience est ce sans quoi aucune expérience ne serait possible. Et comme les religions sont unanimes à affirmer que Dieu est ce sans quoi aucune expérience ne serait possible, la conscience est Dieu.

Tout est en Dieu, par Dieu. Ou en la Déesse, par la Déesse.
C'est ce que dit Abhinavagupta dans la stance augurale du troisième chapitre de La Petite Méditation :

Nous célébrons ce Shiva,
sans qui nulle expérience n'est possible,
car son essence est une pleine conscience
qui jamais ne se couche. 1

Dans sa stance pour La Grande Méditation, il ajoute la métaphore de l'océan et des vagues, ainsi que l'image du débordement :


Nous saluons la félicité transcendante
de Bhairava qui, fort des vagues
des ses propres Puissances,
est habile à engendrer
des mondes innombrables,
lui, Lumière immortelle,

débordant de (sa) Puissance de volonté ! 1


N.B. : Bhairava, c'est Dieu. Shiva, c'est aussi Dieu.
Ainsi, nier la conscience n'est possible que grâce à la conscience. Nier la conscience, c'est encore l'affirmer, l'oublier, c'est encore s'en souvenir, elle qui se manifeste jusque dans son absence, et qui s'absente jusque dans son évidence.

mardi 24 mars 2015

Qu'est-ce que la contemplation ?

DGU8

"De l'avis autorisé des saints et des auteurs autorisés, des mystiques comme des scolastiques, la contemplation divine que Dieu a enseignée à ceux qui l'aiment pour qu'ils avancent vers la perfection grâce eaux influx surnaturels que l'on y reçoit, s'exerce en l'acte parfait de l'entendement que Saint Denys a appelé mouvement circulaire. Il l'appelle ainsi à cause de sa perfection indiquée par la figure du cercle, et aussi parce qu'il s'agit d'un acte absolument universel dans lequel Dieu se reflète sans commencement ni fin en tant qu'immense, incompréhensible, infini, comme nous le présente la lumière de la foi..."

José de Jésu Maria Quiroga, L'Apologie mystique, 4, 1, trad. P. M. H. de Longchamps

Denys distingue trois mouvements de l'âme : rectiligne, pour l'âme débutante qui médite avec sa raison et son imagination. Oblique ou courbe pour l'âme en progrès, qui parcoure la voie négative ; et circulaire, pour l'âme unie comme un cristal limpide qui ne fait aucun obstacle à la lumière.
La vie intérieure est un retour. 
Un repli sur soi ? Un recueillement sur le Soi, "plus moi que moi". 
Sans progrès ? Si, mais "hélicoïdal", selon l'image suggérée par le P. Max, comme du reste par L. Silburn.

lundi 23 mars 2015

Comment surmonter la dualité ?



La principale difficulté que rencontre une doctrine non-dualiste, c'est la dualité. Quoi que l'on affirme l'unité de toute chose et de tous les êtres, en effet, la dualité frappe nos sens avant toute ces affirmations : dualité ou séparation entre le sujet et l'objet, entre les sujets, entre les objets, entre la Source et les sujets, entre la Source et les objets. Cinq sortes de dualité, dont au moins trois sont évidentes pour chacun.

Face à cette contradiction de la foi non-dualiste par les faits, il existe plusieurs réactions possibles. On peut renoncer à l'unité. C'est ce que firent les dualistes : pour eux, la dualité est réelle, voire éternelle. La matière existe, elle est ce dont se sert la Source pour façonner les mondes.

D'autres ont choisi de nier la réalité de la dualité. C'est le cas de la plupart des doctrines non-dualistes. Shankara dit que rien n'existe, car rien n'est permanent. Mandana Mishra semble plus subtil : il essaie de montrer que nous ne voyons pas la dualité, mais seulement l'unité de l'être. C'est le mental qui, dans un second temps, vient fragmenter le réel en l’étiquetant avec des mots. Mais il est d'accord avec Shankara pour dire que la dualité relève d'une sorte d'illusion. Selon Sureshvara, la dualité est une erreur, et même s'interroger sur sa nature est une erreur. Selon les tenants du Vedânta plus tardifs, la dualité est un mystère : l'effet d'une puissance (shakti) indéfinissable mais bien réelle. Ce qui revient à une sorte de dualisme.

Une dernière possibilité enfin, consiste à dire que la dualité existe, mais pas indépendamment de l'unité, qui est la Source, la conscience. C'est la position du tantra non-duel, de Ramana Maharshi, et de la majorité des sages. En fait. Il s'agit alors de montrer que tout existe, mais en Dieu. Et que, si l'on reconnait cela, si on le vit "dans son cœur et dans sa tête" (je n'aime pas trop le dualisme implicite de cette expression, mais bon...), alors la dualité est glorieuse, elle est Amour, perfection de l'unité, ornement de la Source.

Mais, pour cela, il faut d'abord comprendre - au sens littéral - la dualité. 
C'est la démarche du tantra non-duel, de la philosophie de la Reconnaissance. C'est pourquoi le second chapitre des Stances pour le Reconnaissance du Soi comme étant le Seigneur (Îshvarapratyabhijnâkârikâ) est consacré à l'examen du dualisme bouddhiste : selon les bouddhistes, il n'existe aucune unité réelle, mais que des fragments, des particules. Pas de Tout, seulement des parties. Donc plein de petits "Soi(s)" instantanés. Pas de Soi. Pas de Dieu. Pas de Monde. Or l'exposé de cette doctrine fausse est indispensable à l'établissement de la vérité, selon une démarche typiquement tantrique, comme le dit Abhinavagupta dans les deux stances augurales de ses deux commentaires (le court et le long) à ce second chapitre des Stances :

Nous célébrons ce Shiva
qui manifeste d'abord l'univers
dans la séparation
- la "thèse" de prime abord -
avant de la reconduire
à une autre "thèse",
celle de la non-dualité.

La "thèse de prime abord" est la thèse adverse, en l’occurrence celle des bouddhistes, présentée dans ce second chapitre. Elle illustre la vision naïve du monde : il n'existe que ce que l'on voit. Seul le quotidien est réel. Le reste n'est que machins abstraits pour intellos ou mystiques. Notez que Shiva n'élimine pas la dualité, le quotidien : il le "reconduit", le réintègre dans l'unité, le révèle comme manifestation sur fond de conscience une et vivante.

Nous chantons Shiva
doué d'une fécondité
absolument immuable
et qui embrasse tout,
dont la possibilité sera démontrée,
vérité transcendante,
plénitude de nectar immortel
et de félicité
dans le royaume transcendant 
de l'égalité.

"Dont la possibilité sera démontrée" (ghatita), qui est possible, quoique presque impossible à concevoir pour nous (atidurghata). Les pouvoirs de la conscience sont de l'ordre du miracle (camatkâra), de la merveille (citram). Mais eux seuls peuvent expliquer rationnellement la dualité. De plus, la conscience est immédiatement connaissable, elle est évidente, mais négligée.


samedi 21 mars 2015

Gourous, gourous !


Tant qu'il y aura des hommes, il y aura des gourous. Notez bien que je ne condamne pas l'institution en sa forme idéale : nous avons besoins de maîtres. Mais seulement ses caricatures. 
Et il n'en manque pas...

D'abord Shankarananda, gourou de l'Ecole de Shiva. Il séduit, certes, bon. Mais il abuse aussi. Donc, exit.

Puis la gouroute folle qui, après avoir tenté d'occire son compagnon de yoga "à deux", l'a laissé crevé de faim dans une grotte. Un monstre au sourire d'ange, qui avait d'abord défrayé la chronique en vivant avec un moine bouddhiste texan qui avait fait fortune dans le diamant.

Et n'oublions pas la tulkoutte : serait-elle la réincarnation du Parrain ? A en juger d'après la manière dont elle terrorise son monde, je le croirais presque...

Quant à l'Impératrice du Bisou, je m'abstiendrai de tout commentaire. Je me suis fait assez d'ennemis ce jour, inutile d'en rajouter.

Et, puis, cette brave dame n'est rien à côté de notre champion des gourous fous, Ram Rahim Singh. C'est lui, dans le film, là :



Si, si. Il fait rire, mais il a quand même réussi à persuader près de 400 bougres de se castrer. The "Couic" Path To God.

Enfin, n'oublions pas les gourous à retardement. Ainsi ce Haré Krishna, condamné à Aix pour viol.

And The Road Goes On And On...

Comment manier la relativité sans tomber dans le relativisme ?


Le relativisme est un courant de pensée selon lequel "tout est relatif". Il n'y a pas de Vrai, ni de Beau, ni de Juste, ni de Bien. Seulement des croyances qui se valent toutes.

Le relativisme est basé sur la relativité ("les choses dépendent d'autres choses", pas de "grand" sans "petit", etc.), mais l'absolutise ("toute chose dépend d'autre chose"). Le bouddhisme est une sorte de relativisme, car la vacuité est la relativité. Nâgârjuna, le penseur bouddhiste qui a poussé le plus loin ce relativisme, a aussi mis en garde contre la relativité. Mal comprise, dit-il, elle est le pire des poisons. Car si tout est relatif, il n'y a plus de jugement possible, plus de discrimination possible. Donc plus de révolte, plus de revendications, plus d'indignation, plus de morale. Bref, c'est la fin de l'humanité.

Aujourd'hui, le relativisme domine les esprits. Cette pieuvre a plusieurs branches : relativisme épistémologique, relativisme moral, relativisme esthétique et surtout le relativisme culturel. Selon cette vision, toutes les cultures se valent, car tous les points de vue se valent. Donc le nazisme n'est ni bon ni mauvais en lui-même. Il n'est pas pire qu'une autre vision. il est vrai dans un certain contexte. Et de même, le point de vue d'un fou n'est pas moins vrai que celui d'une personne saine. Pareil pour les coutumes : l'excision n'est pas condamnable, pas plus que le cannibalisme. Il n'y a rien d’univers, nul critère impartial, transcendant, qui permettrait de départager les opinions. Il n'y a que des opinions.

Dès lors, ce relativisme paralyse les esprits, les prive de leur discernement, les conduit à capituler devant les pires horreurs et à se résigner à tolérer les intolérants, à laisser vivre ceux qui veulent anéantir leur vie, à accepter les croyances les plus obscurantistes, car "tout est croyance".

Le multiculturalisme, dans sa forme la plus courante, est un dérivé de ce relativisme. Et ce multiculturalisme sert la cause du communautarisme, du fanatisme, du consumérisme (très important !) et de tout ce qu'il y a de pire au monde, pour le dire clairement.

Voici deux conférences d'Ayaan Hirsi Ali, une femme courageuse, menacée de mort par des fanatiques, sur la manière dont le relativisme est en train de menacer l'avenir de nos enfants :



Il y a là un renversement dramatique : à l'origine, la relativité est un outil puissant pour ouvrir les esprits, pour favoriser une certaine tolérance, en montrant que toute idée a son contexte. Ainsi, la même eau paraîtra chaude ou froide, selon le contexte. Telle est la valeur du scepticisme ancien et du bouddhisme : nous amener à adopter une attitude critique envers les idées, les opinions, et aussi les points de vue des autres. Indispensable pour vivre ensemble.
Mais une fois poussée à l'extrême, cette idée détruit toute possibilité de jugement : ce sont alors les fanatiques, les ultra-traditionalistes, les affabulateurs de tout poils, qui sont favorisés, car eux ne sont certes pas paralysés par le doute ! Et c'est ainsi qu'aujourd'hui, tout Occidental s'accuse lui-même (ou ses ancêtres), dès qu'un crime est commis par un musulman au nom de l'islam ! Un racisme inversé, comme dit Ayaan Hirsi Ali.

Mais alors que faire ? Comment manier la relativité pour ouvrir les esprits sans les détruire et faire le jeu de ceux qui aiment la mort plus que nous aimons la vie ?

A mon sens, voici, en (très) bref : tout est relatif, mais relatif à quelque chose qui est absolu. Comme dans la relativité générale : toute vitesse est relative, sauf la lumière, qui est constante. De même, il y a un bien relatif au mal. Mais aussi un Bien absolu. Bien et mal sont relatifs au Bien, lequel n'est relatif à rien. 

Qu'est-ce que la non-dualité intégrale ?

en chaque goutte, l'océan


Dans la culture de langue sanskrite, il est d'usage de commencer chaque oeuvre, et même chaque chapitre, par un verset qui écarte les obstacles et qui résume le sens de ce qui va être dit. J'ai déjà traduit bon nombre de ces "stances de bon augure" (mangala-shloka) sur ce blog. 
En voici une série par Abhinavagupta, stances prises au début de chacun des chapitres de ses commentaires aux Stances pour la reconnaissance du Soi comme étant le Seigneur (Îshvara-pratyabhijnâ-kârikâ).

Première stance de la Méditation :

D'abord, à cause de sa plénitude 
qui n'est pas une apparence mensongère,
il (se) manifeste comme "je".
Puis il désire scinder 
en deux branches (distinctes) 
sa capacité propre.
Il se délecte (alors) spontanément de l'éveil, 
qui est écoulement (de soi en soi),
et aussi de l'endormissement, 
qui est subsistance (en soi).
Je salue cette non-dualité intégrale,
(Couple) suprême de Śiva et de sa Puissance ! 1

Première stance de la Grande Méditation :

Le Cœur, inséparable de la triade
des pouvoirs (de perception, de mémoire et d'exclusion),
porte (en lui) la manifestation de l'univers,
manifestation qui, en réalité, ne fait qu'une avec lui,
car il est une palpitation (entre dualité et unité)
qui apparaît à cause
du débordement de sa vraie nature.
Il est le royaume de Bhairava
qui se manifeste comme Soi
à l'intérieur de ses amoureux,
et qui se manifeste à l'extérieur
comme hymnes et autres (manifestations de dévotion). 1


vendredi 20 mars 2015

Derechef, sur deux sortes de non-dualismes


Vous avez peut-être lu L’Épître sur l'unicité absolue, de Balyani. Ce qui est intéressant, c'est que cet enseignement panthéiste radical fut autrefois attribué à Ibn Arabi, penseur d'une doctrine voisine en apparence, mais au fond assez éloignée, celle de l'Unité de l'existence. Cela m'a rappelé la façon dont on a longtemps confondu, et dont on confond encore, Shankara et Abhinavagupta. Alors qu'ils expriment des tempéraments très différents.

Balyani est plus sec, plus concis, plus direct, plus "percutant" dirons certains. Comme pour Shankara, on en sait moins sur lui que sur Ibn Arabi. Il prône également une doctrine de la non-dualité par effacement des apparences. L'attrait de son message réside dans sa simplicité. C'est assez court, répétitif et donc aisé à comprendre.

Alors que l'oeuvre d'Ibn Arabi est prolixe (il n'existe pas d'édition complète), pleine de nuances, de hiérarchies, de symboles, d'analogies, de correspondances, de couleurs, de lyrisme, de schémas ésotériques. Lire ses textes est à la fois passionnant et ardu. Ils sont généralement long, et pleins de détours, d'allusions et de renvois. La non-dualité dont il parle est d'un autre ordre : il évoque une unité de tout ce qui est par une sorte d'enveloppement en Dieu, au sein d'une structure en poupée russe, avec mises en abîmes multiples. Ce qui donne vite le vertige, tant les listes de termes, de personnages, d'états et de mondes sont nombreuses. C'est le même genre d'expérience qu'avec Abhinavagupta : passionnant, riche, enveloppant, mais d'autant plus complexe et déroutant, sans doute plus délicat à résumer en quelques mots. Les détracteurs diront : "plus mental".

On retrouve ce même couple d'approche simple VS. riche dans d'autre traditions ou courants. 

Ainsi, on peut opposer, au sein du bouddhisme, le madhyamaka de Nâgârjuna, "profond" mais sec, machine dialectique qui démolit tout sans se soucier des détails ; et le yogâcâra d'Asanga, "vaste", mais fécond, complexe, architecture sophistiquée aux milles facettes.

De même, dans le christianisme, on peut distinguer les approches mystiques épurées, apophatiques, à commencer par celle de St Denys, de celles, plus théosophiques, de gens comme Jacob Boehme. 

Dans le dzogchen bouddhiste, on retrouve, du côté de la simplicité plutôt exclusive et directe, le dzogchen ancien, radical et, du côté de l'unité inclusive, riche mais débordante, le dzogchen tantrique des pratiques visionnaires.

Il y a ainsi deux approches de la vie intérieure et de la non-dualité, deux approches qui reflètent deux tempéraments ou, même, deux humeurs présentes dans la vie de tout individu : 
d'un côté la simplicité, le dégoût, la lucidité, la transcendance, la négation, le masculin, la distance, le rejet, le renoncement ; 
de l'autre la richesse, le goût, la magie, l'immanence, l'affirmation, l'intégration, l'engagement. 

Et on pourrait allonger les listes, prolonger la comparaison.

A mon sens, on retrouve là Shiva et Shakti, deux sensibilités, deux pôles - inséparables mais distincts - de la vie.  C'est le moteur de tout, l'âme de tout devenir.


mercredi 18 mars 2015

Le soufisme est-il compatible avec la démocratie ?

Abd el Kader : soufi... mais jihadiste au service de la charia


Le soufisme est souvent présenté comme le remède aux travers de l'islam : "soufisme contre terrorisme", entend t-on ici et là. On ne compte plus les livres qui prèchent une sortie du fascislamisme "par l'intérieur", et cet intérieur serait le soufisme. Et puis il y a les poèmes de Hafez, les danses des Derviches, les Qawwalis de Nusrat Fateh Ali Khan, sans oublier l'ésotérisme qui peut se réclamer de l'autorité de Guénon et de ses disciples, très influents dans l'islam français. Et puis l'art, la musique, les miniatures, les récits visionnaires... Le soufisme serait l'islam véritable, une religion du Cœur cachée au cœur d'une inhumaine religion de la Loi.

Je ne nie pas qu'il y a plein de belles choses dans les traditions soufies. Mais le soufisme est-il vraiment cette spiritualité du cœur, forcément tolérante, que l'on nous rabat partout ?

Là encore, précisons que je ne nie pas la profondeur de la poésie mystique de langue persane. Ou ourdoue. Ou arabe. Mais le fait est que les soufis n'ont pas pour autant condamné la charia, ni l'inégalité homme-femme, ni l'inégalité entre musulmans et non-musulmans, ni l'esclavage, ni la nécessité du jihad ni, finalement, le projet musulman de conquérir le monde, par la force ou par la persuasion.

Prenons le cas de l'Inde. Et son mythe d'une "conversion des cœurs" à travers les missionnaires soufis. Ce mythe a été propagé par quelques historiens européens qui s'appuyaient sur une vision incomplète des faits et de nombreux récits de propagande islamique. 

Par exemple, on entend que Pir Ma'bari a converti de nombreux jaïns en inde à partir de 1305. Mais, si l'on creuse un peu, on s'aperçoit qu'il était toujours accompagné d'une armée... Selon un autre historien musulman, en effet, ce Pir Ma'bari
"est venu en Inde pour faire le jihad contre les rois et les mécréants (de Bijapur au Râjasthan). Et avec sa poigne de fer, il brisa l'échine de bien des rois et leur fit toucher la poussière de la défaite. Bien des idolâtres... se repentirent... et vinrent à l'islam". 

Je ne vois pas ce qu'il y a de pacifique là-dedans. Et il existe de nombreux autres témoignages musulmans qui ne laissent place à aucun doute : les conversions, là comme ailleurs eurent bien lieu par la force ou par la menace d'user de la force. C'est la technique de la terreur et du chantage, déjà employée par Mahomet et ses fanatiques pour faire plier rapidement les grandes cités du Moyen-orient.

Et quand on examine chacun des grands soufis missionnaires en Inde, on arrive aux même conclusions. Le mythe du brave soufi pacifique n'est qu'un... mythe.

On dit aussi que les soufis, n'étant pas orthodoxe et parfois même persécutés par les musulmans, ne sont pas des musulmans comme les autres. 

C'est parfois vrai, pour des sectes véritablement hétérodoxes, non-musulmanes à l'origine, et qui se sont revêtu d'un vernis islamique dans l'espoir de survivre. C'est le cas des Ismaéliens, des Bektashis et autres Alévis, des Ahl-e-Haqq (O. Elahi en France), et bien d'autres, dont beaucoup en Inde. Dans leur cas, on peut en effet douter de leur orthodoxie. Ainsi Alévisme et Yârsanisme sont parfois regroupés avec le Yézidisme sous le nom de Yazdanisme. Ce sont des survivances de cultes pré-islamiques. Mais leur éventuelle tolérance et ouverture d'esprit, en Inde notamment, n'a donc rien à voir avec l'islam. 

La plupart des soufis, en revanche, sont orthodoxes, c'est-à-dire qu'ils ont prôné et qu'ils prônent encore l'application de la charia : inégalité hommes/femmes, esclavage, lapidation, décapitation, inégalité musulmans/non-musulmans, jihad, etc. 
Pourquoi ? Tout simplement parce qu'ils suivent le Coran et la sunna ("les lois d'Allah"), et que tout cela est présent dans ces textes, exemplifiés par "le bel exemple" de Mahomet, sabre à la main. 


On me dira que les soufis ont, en plus, proposé des interprétations ésotériques du Coran. Oui, mais ces interprétations s'ajoutent à la lettre du Coran. Elles ne l'annulent pas.

Il n'est donc guère étonnant que tant de soufis, parmi les plus célèbres, aient prôné purement et simplement l'application de la charia.

Voyez : Ghazali (XIIe siècle), Sultan Firoz Shah Tughlaq (XIVe siècle), Nizamuddin, Amir Khosrau, Moinuddin Chishti... pour ne prendre que des exemples indiens bien documentés.

Nizamuddin, dont la tombe est si célèbre à New Delhi, pleine de chanteurs soufis, introduisit des pratiques de danse et de musique (sama). Mais quand on l’interrogea, il défendit la charia. Par la suite, lui et ses successeurs supprimèrent tout ce qui n'était pas conforme à la charia. 

Sans parler de la confrérie Naqshbandi, dont presque tous les membres furent des professeurs de droit musulman dans des madrasas. Plusieurs, jusqu'à nos jours, sont connus en Inde pour leurs livres sur la charia et la pureté de leur orthodoxie.

Ghazzali dit : "Il faut partir au jihad au moins une fois par an. On a le droit d'employer des catapultes contre leurs forteresses, même s'il y a des femmes et des enfants. On a le droit de les brûler ou de les noyer. Il est légitime de brûler leurs arbres [cf le cas des Bishnoïs], et de détruire leurs livres sacrés. Les jihadistes ont le droit de prendre ce qui leur plait comme butin." Sur la jizya, la taxe visant à humilier les dhimmis, en particulier les Chrétiens, Ghazzali dit : "Les Juifs et les Chrétiens... doivent payer la jiziah. Au moment de payer, le dhimmi doit baisser la tête tandis que le collecteur (musulman) doit lui tenir la barbe et lui donner une tape derrière la nuque". Et ainsi de suite...

Nizamuddin dit : "Le jour de la Résurrection, tous les mécréants...iront en enfer. Allah a créé le Paradis pour les croyants et l'enfer pour les infidèles". Nizamuddin, non seulement prônait le jihad, mais participa à plusieurs campagnes. Il soutint l'armée d'un certain Qibacha et, quand celle-ci était sur le point de partir en déroute, il vint à son secours en disant à son chef : "Tirez vos flèches sur l'armée infidèle !" Après la victoire, Nizamuddin encouragea l'armée musulmane à poursuivre ses attaques et à pourchasser les armées hindoues qui battaient en retraite. Quand il reçut une part du butin de ce jihad, il l'exposa fièrement dans ses quartiers.

Moinuddin Chishti, fondateur de l'une des principales traditions soufies en Inde, ne manqua pas de montrer son intolérance et sa haine de l'hindouisme tout au long de sa vie : "Afin de prouver la grandeur de l'islam, il fit assécher les lac sacrés (pour les Hindous) d'Anasagar et de Pansela".

Amir Khosrau, le grand poète soufi, disciple de Nizamuddin, fut un grand poète. Mais aussi un chaud partisan des massacres au nom d'Allah : "Gloire à Dieu ! C'est lui qui a ordonné le massacre (de 30 000 prisonniers Hindous en 1303 à Chittor) ! Au nom du khalifat d'Allah, les mécréants n'ont aucun droit !" Il a écrit plusieurs poèmes pour célébrer la destructions de temples hindous au cours de razzias dans le Sud par Malik Kafur.  Il écrit : "les têtes des brahmanes et des idolâtres dansaient sur leurs épaules et tombaient au sol, et le sang coulait à flots". Et ainsi de suite....

Et il existe de semblables exemples dans toute l'Inde. Les soufis, quand ils ne participèrent pas aux massacres à grande échelles, les célébrèrent, les justifièrent et les encouragèrent. Ce furent des destructions sans précédent, sur des siècles et des siècles, jusqu'à l'arrivée des Anglais.

Sans parler du Cachemire... jusqu'à nos jours, ce ne sont que décapitations, égorgements, autodafés et exiles pour les survivants privés de tout. Par exemple, le soufi Shams ud-Din ("soleil de la religion") faisait venir entre 1500 et 2000 infidèles chaque jours pour leur faire abjurer leur foi, sous peine de mort immédiate. c'est de la conversion "par force et compulsion" (qahran wa jabran).

Et ce ne sont là que les histoires des soufis présentés comme les plus tolérants ! C'est que leur spiritualité n'est pas incompatible avec le fanatisme ni avec l'obscurantisme. Leur spiritualité s'ajoute à la charia, au jihad, aux horreurs de l'islam : elle ne les supprime pas ni ne les corrige.

Si l'on ajoute à cela la structure féodale des confréries soufies, je ne vois pas comment le soufisme pourrait être compatible avec la démocratie, n'en déplaise aux Abd al Malick et compagnie. 

Non, il n'y a rien dans l'islam qui aille dans le sens de la liberté de conscience. On n'y trouve pas non plus  les bases d'une société civile. Ni dans l'islam, ni dans le soufisme.

Pourquoi ? Tout simplement parce que toute cette idéologie totalitaire forme un tout cohérent. En témoignent les tentatives de réforme avortées au sein de l'islam et les exactions des soufis. L'ayatollah Khomeyni n'est-il pas l'auteur de magnifiques poèmes en langue persane, dans le plus pur style soufi ?

Sources :

En français (pas scientifique, mais un bon début, car le reste est en anglais)





Et il y en bien d'autres, des sources sur ce sujet, à commencer par le Coran, les hadiths et les "vies du prophète" (sira) qui sont, ne l'oublions pas, des textes soufis aux yeux des soufis.

Pour mes réponses aux controverses au sujet de l'islam, voir ce billet. Merci de le lire avant de commenter le présent billet.


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