jeudi 11 février 2016

Le mythe de l'éveil



C'est quoi l'éveil ?

Chacun y va de son avis, mais au fond, l'éveil est d'abord une métaphore.
De même que nous croyons vivre une terrible ou une merveilleuse expérience, avant de nous réveiller et de réaliser que tout ceci n'était qu'un rêve, il nous arrive de réaliser que ce que nous prenions pour la réalité n'était qu'un songe ou un tissu de croyances sans fondement. On a l'impression de se réveiller. Cette expérience du réveil se retrouve dans bien des traditions, depuis le Bouddha (l’Éveillé) jusqu'à la Caverne de Platon. 
Nous rêvons et nous nous réveillons. 
L'éveil est alors l'image d'une compréhension profonde et assez soudaine. Nous avions cru, mais maintenant nous savons, nous avons compris. Et ça change tout.

Mais dans la culture contemporaine, l'éveil est devenu autre chose. 
Ça n'est plus seulement la métaphore d'une compréhension, mais un terme qui désigne une transformation radicale de l'être, sans retour en arrière. Un "éveillé" est un être qui n'est plus tout à fait humain. Il vit en permanence dans une sorte de pure conscience bienheureuse. Il a des pouvoirs et n'est plus victime d'aucune illusion. Il est une sorte de Dieu sur terre et, quelles que soient les apparences, tout ce qu'il fait est bon, ou alors il est carrément au-delà de toute morale. Souvent, il est oriental, féminin, sans éducation, drôle, charmeur, etc. 

J'en retiens deux traits : 
- l'éveil est subit
- l'éveil est irréversible

Or, à mon avis, ce sont là des mythes, et des mythes mauvais, mauvais au sens où ils bloquent la vie intérieure. Je voudrais donc comparer deux sortes de discours : ceux sur l'éveil ; et ceux sur la vie intérieure.

L'éveil est subit : souvent les éveillés racontent leur éveil, comme s'il s'agissait d'un événement bien précis. Mais dans la vie intérieure, il y a plutôt des éveils. L'éveil au silence. L'éveil du cœur. L'éveil à l'unité. L'éveil à la valeur de la dualité. L'éveil à la liberté. L'éveil de la conscience pure. L'éveil de la conscience morale. L'éveil à la complexité. L'éveil à l'infini. L'éveil qui n'en finit pas. L'éveil du corps. Et ainsi de suite. Certains éveils sont la clef des autres, mais il n'en reste pas moins qu'il existe une infinité d'éveils. De plus, les choses sont bien moins nettes dans la vie intérieure que dans le mythe de l'éveil. Souvent, on comprend, mais on met du temps avant de comprendre... qu'on a compris ! C'est ainsi. Ou alors, on met du temps à tirer les leçons. A intégrer. A exprimer. A incarner. A transposer. Ou alors, on a pas confiance. Un doute ou des doutes viennent faner cet éveil. Bref, il existe autant d'éveils potentiels que de situations de vie.

L'éveil est irréversible : rien de plus faux. La vie est respiration. Rien n'est gagné à jamais. La conscience est. L'être est. La belle affaire ! Oui, c'est vrai. Comme avant on disait "Dieu est éternel". Bah oui, sinon il ne serait pas Dieu. Mais moi - quoi que cela veuille dire - je suis dans le temps. Ou aussi dans le temps. Je ne suis pas que une pure conscience éternelle. Et donc, je peux perdre l'éveil. 
Tâchons d'être clairs : je ne peux pas perdre mon essence. Mais je peux perdre la reconnaissance de mon essence, et ma foi en elle, de même qu'un croyant peut perdre la foi. L'éveil n'est pas mon essence, mais la reconnaissance de mon essence. Cette prise de conscience peut s'obscurcir, être ternie par des émotions négatives, des cauchemars, des trauma, etc., de même que le soleil, quoique toujours présent, peut être caché par les nuages. 
Donc l'éveil n'est pas irréversible.

Or, croire à ces mythes à des conséquences désastreuses pour la vie intérieure. Si je crois en un éveil ultime et définitif, alors je serais constamment aux aguets, et non à l'instant présent. Si je ne suis pas éveillé, j'attendrais l'éveil. Et si je suis éveillé, je veillerais à ce qu'il ne disparaisse pas. Combien de d'éveillés sont-il déçus par la disparition de leur éveil ? Combien sombrent dans le découragement, voire le cynisme ? De plus, l'angoisse de l'éveil, du "grand jour", du "basculement" qui doit être permanent, tout cela empêche de savourer l'éveil, de vivre la vie intérieure. Et je vis alors selon des schémas artificiels au lieu de me fondre dans l'expérience comme un enfant qui se laisse guider par la main. 
Bref, les conséquences de ces mythes sont terribles. 
Mais ça n'est pas le pire. 
Le pire, c'est que les "éveillés" nous confortent dans ces mythes, tout en affirmant qu'il ne faut pas chercher l'éveil, que "personne ne s'éveille", etc. Cela peut sembler magique pendant un temps, si l'éveillé est charismatique. Mais la magie passe et on se retrouve dans une impasse. La spiritualité des "éveillés" est pleine de paradoxes qui rendent dingue. Au lieu de vivre, on cogite en rond.

Il est donc préférable de laisser tomber ces mythes de l'éveil, de garder l'éveil juste comme une métaphore parmi d'autres, et de replonger dans la vie intérieure.

Est-ce à dire qu'il ne faut pas du tout, jamais, chercher à comprendre ?
A mon sens, il n'y a qu'une seule compréhension irréversible dans la vie intérieure : comprendre que je suis conscience, et tout est conscience, dans la conscience et par la conscience. Cet éveil, fondé sur l'intelligence et l'expérience la plus immédiate, est irréversible, car la conscience qui prend conscience d'elle-même est d'un genre tout à fait unique. Ceci étant, il me semble que cette compréhension est bien rare dans les milieux de l'éveil, y compris dans sa variété "non-duelle".
De plus, même cet éveil-là, irréversible, n'est pas pour autant la fin de la vie intérieure. Bien plutôt, cet éveil en est le début. Car comprendre que je suis conscience en laquelle tout passe et qui ne passe pas, qui crée tout mais qui ne se laisse enfermé dans rien, cela rend possible un abandon profond et sur le long terme, une conversion de tout l'être qui, en se répétant, sera le moteur de l’évolution intérieure. Mais cette compréhension, en elle-même, n'est pas le tout de la plénitude. Elle n'en est que le principe. Quand je dis que "il y a du soleil dans la pièce", alors qu'il n'y a qu'un rayon, je joue sur les mots. Ne laissons pas les mots se jouer de nous.

Résumons : l'éveil, on s'en fout. 
Vivons pleinement ce qui s'offre à nous dans l'instant, sans nous soucier de savoir si c'est le "vrai" éveil ultime et définitif, ou bien si ça n'est qu'un avant-goût. Jetons cette fable à la poubelle, et vivons sans attente ni angoisse, sans espoir ni crainte. Et alors, nous ferons l'expérience que chaque moment de la vie intérieure est un cadeau parfait, en même temps que nous serons ouverts à une évolution sans fin.


2 commentaires:

Philippe a dit…

L'Éveil n'est-il pas comme le Tao ? Celui qui en parle ne sait pas, celui qui sait ne parle pas.

Si l'on veut vraiment en parler, mieux vaut alors dire ce qu'il n'est pas, car sinon c'est comme expliquer le goût du miel à quelqu'un qui n'y a jamais goûté (oui, avec un accent circonflexe).

Guido Albertelli a dit…

Sur un tout autre (mais vraiment?) plan: il me semble qu'on peut tracer la même distinction que celle qui est exposée ici, de façon claire et éclairante, entre "faire la révolution" et "être révolutionnaire"...

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