mercredi 18 mai 2016

Jeux d'esprit

La spiritualité contemporaine est fondée sur le rejet du mental (manas), de l'intellect (buddhi), de la parole (vâc), de la raison (tarka), de la logique (nyâya). Le néoadvaita, en particulier, mais aussi toutes les thérapies New Age dérivées d'Osho (indien, certes, mais nietzschéen notoire, sans éducation traditionnelle) et d'autres.
Or, l'intellect, la mémoire, l’habileté mentale (medhâ), l'érudition, la parole, la logique, sont les piliers de la culture traditionnelle de l'Inde, patrie des divers non-dualismes.

C'est l'Inde qui a inventé le jeu d’Échec (chaturanga), les chiffres, dont le zéro (shûnya). Voir ici pour plus de détails.

Sarasvatî, la conscience-parole


Les brahmanes sont des spécialistes de la parole, de la logique et de la mémorisation. La grammaire sanskrite de Pânini comporte près de 4000 règles. Les brahmanes apprennent par cœur une partie des Védas, et souvent des milliers de versets sur divers sujets.
Les différentes formes de logique indienne font l'admiration des logiciens du monde entier.
Les milieux non-dualistes dans la tradition de Shankara pratiquent l'art de conduire sa pensée (nyâya) au moyen de la raison (tarka). Voici un exemple, un examen récent. Le candidat répond au successeur de Shankara, qui lui demande "Que signifie 'être membre d'un syllogisme' ?". Et cela continue avec des questions de plus en plus complexes, le tout en sanskrit... : 


Nous sommes assez loin de l'ambiance d'indolence mentale qui caractérise nombre de "satsangs" du néoadvaita. De plus, Shankara n'a que faire des expériences mystiques ou des "ressentis". Le samâdhi ne joue aucun rôle dans la voie qu'il propose, sauf pour préparer l'intellect (buddhi), justement. Il réfute l'idée d'une méditation nécessaire après la compréhension intellectuelle. Pour lui, l'intellect est l'organe de l'éveil. Il n'y a ni "cœur", ni "ressenti", ni "vibration". Je ne dis pas que je suis d'accord avec ceci, mais c'est un fait, et la différence entre cette doctrine et l'anti-intellectualisme contemporain est tout de même frappante...

La culture indienne est une culture intellectualiste, comme la culture grecque.

Voici un autre exemple, d'une pratique peu connue hors des milieux traditionnels : l'avadhânam, littéralement "l'acte de faire attention". C'est une sorte d'épreuve et de jeu ou le candidat est interrogé par plusieurs personnes - jusqu'à une centaine ! - sur des sujets divers, en même temps, et il doit répondre en sanskrit, en vers, en respectant certaines contraintes imposées par les questionneurs, qui doivent de plus le distraire de toutes sortes de manières. C'est un exercice d'attention "multi-tâches", d'érudition et d'agilité mentale, tout le contraire d'un retour à l'instant présent ou au ressenti...
Voici un avadhâni célèbre. Dans cet extrait, on voit le début et la fin, le tout en sanskrit :


Je ne dis pas que c'est incompatible avec la "sensualité" du tantra, de la tradition d'Abhinavagoupta. Bien au contraire !  Abhinava était un homme d'une vaste puissance intellectuelle, érudit, fin, logicien, poète et grammairien. Mais admettez que nous sommes loin, très loin de l'atmosphère rageusement anti-intellectuelle qui sévit dans les milieux néoadvaita ou néotantra.

Et je pourrais donner mille exemples de la manière dont la tradition du tantra non-duel célèbre l'intellect, personnifié par la Déesse, Sarasvatî, apparentée à la Déesse Parâ elle-même, c'est-à-dire à la Conscience.

3 commentaires:

patrick a dit…

Bonjour,
(Tout d'abord, désolé pour ce hors-sujet que vous parviendrez peut-être à réinscrire dans la logique de votre article).
Suite à la lecture des quelques articles que vous avez pu écrire suggérant ou abordant la figure, l'histoire et l'enseignement de Sri Ramana, une question se pose. Quelle est votre définition du "corpus", de première main, de l'enseignement (Écrits originaux, Guru Vachaka Kovai, Padamalai) ?
Dans l'attente de vous lire.

Dubois David a dit…

Bonjour,
Le corpus de Ramana, je crois que ce sont les œuvres tamoules de Ramana, de ses proches, à commencer à Muruganar (donc Guruvacakakovai, Padamalai, etc.). Et l'oeuvre sanskrite de Lakshmana Sharma. Mais bon, il faut examiner chaque cas en particulier. A mon sens, il faut en particulier se méfier de ce qui est rapporté oralement, en l'absence d'enregistrement, et vu que Ramana répondait rarement en anglais. Sachant, de plus, que Ramana et Muruganar par exemple, composaient pour ainsi dire à quatre mains, la question reste ouverte. Mais passionnante.

jacques grollemund a dit…

Eh oui, l'intellect est trés décrié aujourd'hui, il faut dire que les "intellectuels" l'ont beaucoup affadi en disant un peu tout et n'importe quoi, qui plus est ce qui compte aujourd'hui est l'émotion!!
Dommage, nous avons à notre disposition de magnifique outils que sont l'intelligence, la sensibilité (différent de la sensiblerie)etc...
A nous de nous en servir, mais ne perdons pas de vue que ce ne sont que des outils, et non des vérités absolus qu'ils émettent;nos constructions mentales intelligentes, ne sont que des constructions, peut être éclairante, mais ne remplaçant pas l'intelligence intuitive.

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