mercredi 8 juin 2016

Le bouddhisme impersonnel ?

Le bouddhisme est connu pour sa doctrine du "non-Soi".
Pour autant, il ne nie pas l'existence de la personne.
L'idée - assez répandue - selon laquelle le bouddhisme enseignerait que la personne n'existe pas est réfutée d'emblée par le nom même de cette religion singulière : sans Bouddha, point de bouddhisme !

T'as entendu, il parait qu'on est impersonnel ?
- Ah, les misérables !


Le bouddhisme ancien, il est vrai, laisse planer une certaine ambiguïté sur le Bouddha après la mort. Existe t-il ou non ? Silence...
Mais, dans le bouddhisme du Grand Véhicule (mahâyâna), les choses s'éclaircissent : il existe un nombre infini de Bouddhas, chacun avec sa personnalité et ses pouvoirs, qui dépendent en partie de l'évolution individuelle jusqu'à l'Eveil. Un Bouddha est une personne, pas un robot ni un fantôme.

Par ailleurs, le non-Soi n'équivaut pas à l'absence de Soi. Quand on lit les textes, il devient vite clair que l'idée (âshaya) du Bouddha n'est pas de proclamer purement et simplement l'inexistence de la personne, mais de proposer une autre vision de la personne, et des choses - d'où la soi-disant "absence de Soi dans les personnes et les choses". Absence de Soi, ici, veut simplement dire que la personne n'est pas une essence fixe - un destin ou un tempérament - qui prédéterminerait pour toujours ce qu'Untel peut, ou ne peut pas, faire. Le Message du Bouddha est que chacun d'entre nous a un potentiel illimité. Chacun est un Bouddha en puissance. La critique du Soi vise alors à dégager les conditions de possibilité de cette évolution, de ce chemin de développement personnel. 
Evidemment, les expressions bouddhiques aiment jouer avec les paradoxes et ainsi provoquer la réflexion. Mais pour autant, jamais l'inexistence de la personne n'est proclamée, au contraire de ce qui se passe dans les philosophies indiennes plus anciennes (archaïques ?) telles que le Sâmkhya, le Vedânta et le bouddhisme ancien, dans une moindre mesure.

Que le but du dharma du Bouddha soit bien le développement personnel, et non pas son extinction, est clair dans des passages aussi célèbres que ceux du Kâshyapaparivarta, intégré au Ratnakûta. Quelles sont les quatre vertus d'un vrai bodhisattva, c'est-à-dire d'un vrai bouddhiste ?

1) "Il est convaincu de la vacuité (= de l'absence de Soi dans les personnes et les choses), mais il a foi dans la loi des causes et des effets (=dans la morale).
2)Il 'endure' l'idée de l'absence de Soi, mais il est doué d'une immense compassion pour tous les êtres.
3) Son cœur est toujours déjà dans la paix du nirvâna, et pourtant il est perpétuellement engagé dans le samsâra.
4) Il donne aux êtres, et pourtant il n'attend rien en retour".

Chapitre V, 16

"Croire au Soi est un extrême. Croire au non-Soi en est un autre" (57)
"La vacuité ne mène pas à l'annihilation de la personne ; car les personnes sont vides et la vacuité elle-même est vide..." (64)

Ce qui signifie que 
la vacuité n'est pas vide de personne, 
mais que c'est la personne qui est vide
Vide de quoi, me demanderez-vous ? Vide d'une essence fixe qui l'empêcherait d'évoluer, et surtout de progresser moralement. Il faut éviter deux extrêmes, également ruineux pour l'idée d'évolution morale, laquelle est au cœur du message du Bouddha : si le Soi est fixe, pas d'évolution, mais un fatalisme stérile ; si le Soi n'existe pas, pas de soucis des conséquences de nos actes. Le Bouddha affirme donc que la personne existe donc bel et bien, mais sans "Soi" entendu comme une essence fixe qui délimiterait son champ des possibilités morales. Tout est possible, le meilleur comme le pire.
En d'autres termes, l'idée de la doctrine de l'absence de Soi est la liberté.
De même que pour Pic de la Mirandole, pour Rousseau et pour Kant, l'homme est un être moral parce qu'il est indéfiniment perfectible, parce qu'il est libre, parce qu'il ne se réduit pas à une nature prédéterminée. De même la doctrine du non-Soi ou de la "vacuité" sont simplement d'autres manières de dire que l'homme est libre et perfectible. En quoi le bouddhisme est une religion profondément moderne. Et nullement impersonnelle.

Mais, m'objectera t-on peut-être, qu'en est-il de ces passages où l'on regarde l'esprit, le moi, et où l'on ne voit "rien", nulle couleur, nulle forme, et où cette vision qui ne débouche sur rien est célébrée comme la vision ultime, salutaire et salvatrice ?
La réponse est simple, là encore : voir que le Soi, le moi ou l'esprit (citta) sont "sans forme ni couleur", sans localisation, sans fondement ici ou là, ça n'est pas voir qu'il n'y a pas d'esprit, pas de moi, pas de Soi ! Comme le répètent à l'envie des textes de la Mahâmudrâ, par exemple, très clairs sur ce point, l'esprit n'est certes pas une chose qui existe, c'est-à-dire qu'il n'est pas matériel. Mais il n'est pas non plus un néant, car il est conscience, pouvoir de manifester et de penser. En d'autres termes, l'esprit n'est pas un objet. Dans la tradition occidentale, on dira que l'esprit n'est pas matériel, qu'il n'est pas dans le sensible, qu'il transcende l'espace et le temps. Tout simplement. Donc, pointer vers soi et voir qu'il n'y a pas de noyau matériel, objectif, que l'on pourrait toucher du doigt, cela ne revient pas à voir l'inexistence de la personne ! Bien plutôt, cela revient à découvrir que la personne - l'âme - n'est pas une entité matérielle. Point sur lequel tout le monde s'accorde, en dehors de quelques matérialistes et des incultes.

Nous sommes doués de libre-arbitre, c'est-à-dire du pouvoir d'accepter ou de refuser, de poursuivre ou d'interrompre, ce qui se présente à nous.
Et c'est ce pouvoir qui nous individualise. C'est cette possibilité d'acquiescer ou de refuser qui me distingue "moi" de "toi", même si nous sommes la même conscience. Et c'est ce qui fait toute la beauté de l'histoire.


1 commentaire:

Renaud a dit…

Votre article donne l'impression que le soi individuel serait le sommet indépassable de l'humanité.
Or, il y a une ambiguïté avec le soi individuel qui est vers le bas relié au corps individuel et vers le haut relié au Soi unique.
En tant que lié au corps le soi est conditionné.
Délier le soi du corps sans qu'il y ait connexion avec le Soi unique c'est plonger dans le néant.
La désidentification au corps peut être l'occasion de connaitre le Soi mais pas forcément.
La désidentification au corps peut être une expérience d'acceptation profonde de la mort qui mène directement au Nirvana mais cela peut n'être qu'un petit jeu pervers qui flirte avec l'abyme ou être aussi une étape sur la voie spirituelle, celle de l'effroi.

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