mardi 20 juin 2017

En quel sens la manifestation est conscience

Dans son Introduction à sa traduction de la Doctrine secrète de la Déesse (Tripurârahasya, Fayard, 1979), Michel Hulin saisit clairement l'un des points de divergence entre le shivaïsme du Cachemire et l'Advaïta Védânta :

"à la différence de ce qui vaut pour le Védânta, la conscience n'est pas comprise ici comme influencée de l'extérieur (serait-ce fictivement) par une insaisissable mâyâ, mais comme produisant le monde sensible en vertu d'une nécessité intérieure : elle "spatialise" et "temporalise" à partir de son essence la plus intime. Miroir, certes, mais comme le dit l'invocation initiale [de la Doctrine], "miroir pensant", miroir qui suscite en lui-même ses propres reflets, loin de les recevoir passivement de l'extérieur".



Et voilà donc pourquoi le Védânta n'échappe peut-être jamais au dualisme : il conçoit la conscience comme un espace passif, un Témoin face à la manifestation. Le Védânta peut rétorquer que ce face-à-face est fictif, donc non-duel... Reste que cette manifestation demeure pour lui un mystère tout à fait exclut, en droit, de la Lumière consciente. La conscience, selon le Védânta, n'intègre pas la manifestation, mais la réfute seulement. Et quand le Védânta affirme, finalement, que "tout est conscience", c'est parce que la manifestation est réfutée par son impermanence active, face à la permanence passive de la conscience qui se révèle ainsi, dans la doctrine védântique, très proche d'une sorte d'inconscience. A cet égard, il est d'ailleurs révélateur que Shankara (le formulateur de ce Védânta) parle d'abord de l'absolu comme "être", puis ensuite seulement comme "conscience", et presque jamais comme "félicité"...

La citation ci-dessus vient de la Doctrine, oeuvre du Sud de l'Inde qui reste à ce jour l'introduction la plus claire à la philosophie tantrique de la Reconnaissance.

samedi 17 juin 2017

Rencontre avec David Dubois à la Libraire Almora

Rencontre avec David Dubois
autour du livre
60 expériences de paix intérieure



à la Libraire Almora
43 Avenue Gambetta, 75020 Paris

le jeudi 29 juin
à 19 heures

mercredi 14 juin 2017

Le corps, ami ou ennemi ?

Toutes les traditions, de sagesse (maîtrise de soi)
ou mystiques (abandon de soi) prônent le détachement du corps.
Même le tantra déprécie souvent la chair,
au profit d'un corps divin spécial, fait de Mantras ou d'anges.


En réalité, se détacher du corps, c'est libérer le corps.
Comment ?
En le délivrant du bavardage qui en fait un ennemi.
Pris entre le marteau de l'attachement
et l'enclume de l'aversion, le corps est envahi de peur,
comme une cité livrée au pillage.
Le corps délivré de ce bavardage intérieur
s'apaise peu à peu, guérit progressivement,
jusqu'à ce que la fièvre soit remplacée par une sensation de paix et de joie.
En renonçant à tout, tout est gagné.
Par ces morts répétées, il y a résurrection de la chair.
En embrassant les croix, 
on gagne le royaume de la vraie vie.

L'enseignement du sage Vasishta est très clair à ce sujet :

"Pour qui connait la (réalité),
la grande cité de notre corps
ressemble à un jardin
qui tend à la jouissance et
à la liberté,
non à la souffrance.
.... Pour qui sait (la vérité),
cette belle cité du corps
est douée de toutes les qualités,
source de délectations infinies,
illuminée par le soleil
de la Lumière du Soi.
Elle est embellie
par tout ce qui est favorable,
elle tend seulement au bonheur
et au bien, non pas à la souffrance."

En revanche, pour l'ignorant
qui reste complètement attaché à son corps :

"ce (corps) est un réservoir 
inépuisable de souffrances.
Mais pour le sage,
c'est un trésor de plaisirs
infinis",

car l'ignorant, plongé dans la confusion,
est ballotté entre les moment d'excitation
et les périodes d'abattement,
esclave de ses sens et de son imagination.
En vérité, quand l'ignorance s'évanouit,
le corps et le monde brillent
comme au premier jour.
Qui vit ainsi vit comme un enfant.

Vasishta ne prône ni le consumérisme naïf,
qui n'est qu'une sorte d'addiction et d'esclavage,
ni la mortification du corps :

"Les ingrats détruisent
le corps, qui est (pourtant) notre premier refuge
et appui...
Ils sont riches... de leurs mauvaises actions !
Pour eux, leur propres facultés
sont invincibles !"

Le message est clair :
qui cherche à détruire le corps s'épuisera en vain.
La solution consiste à comprendre le corps
et le monde, pour les accepter, s'en détacher,
et trouver la guérison.
La clé est la compréhension.
Si je comprend que le corps, l'esprit et le monde
ne sont rien de réels,
alors ils se mettent à resplendir.
Si je renonce à tout attachement,
alors tout devient objet d'amour.

On aime ce que l'on comprend.
On hait ce que l'on ne comprend pas.

La clé est la compréhension.

dimanche 11 juin 2017

Avec ou sans moyen ? Faut-il pratiquer ou non ?

Faut-il une méthode pour vivre
de la vie intérieure,
vivre de la Source,
vivre du divin ?

Oui et non.



Abhinava Goupta dit :

Dieu ne se révèle pas à travers des méthodes.
Ce sont les méthodes qui se révèlent grâce à lui !

(Le Germe des tantras, Tantra-vata-dhânikâ, II)

Dieu est l'être par qui existe tout ce qui est (comme mon corps),
et même ce qui n'est pas (comme le néant) ou ce qui est imaginaire (comme l'avenir).
Il est ce qui se manifeste en manifestant toutes les choses et tous les êtres.

Rien ne peut le révéler, car...
il est déjà révélé !
"Toujours déjà".
Chercher à le manifester,
c'est comme chercher une lampe
pour éclairer la lumière.
Impossible et inutile.
Toutes les méthodes sont donc incapables
de révéler l'essentiel.

La seule "méthode"
est de réaliser que je suis identique à cette Lumière
qui se révèle en révélant tout - corps, monde, situations, pensées, émotions...

Abinava Goupta le dit ensuite :

Je suis lui :
évident,
je me manifeste en manifestant l'univers.

Tel est le seul acte salutaire :
réaliser ce que je suis vraiment,
Lumière qui brille librement 
en noms et formes,
afin de se réaliser, de se reconnaître, justement.

Sur la base de cette compréhension, de cet "éveil",
la vie continue, et les pratiques et les méthodes
se déploient comme réalisation dans le temps
de cela qui est au-delà du temps.
Alors, tout est méditation,
Tout est yoga.
Tout est méthode.

Ainsi, le pivot de la question est la reconnaissance, la compréhension globale
en forme de certitude :
"Je suis la Lumière qui se manifeste en manifestant tout."

Sans cette compréhension,
toute méthode est vaine.
Avec cette compréhension,
tout devient méthode.

Il y a donc deux moments :
d'abord une compréhension globale, claire,
sorte de cadre de la vie intérieure à venir,
sans laquelle les expériences et les pratiques avancent à l'aveuglette ;
et les pratiques éclairées par cette compréhensions,
"pratiques" qui sont la manifestation de la compréhension intérieure,
qui la perpétuent et la prolongent en quelque sorte,
comme une action prolonge une intuition.

La vie intérieure est donc à la fois sans méthodes,
et inclue toutes les méthodes.

jeudi 8 juin 2017

Qu'est-ce qu'un tantra ?

Tantra signifie "texte", en sanskrit. 
Du point de vue de son contenu,
on l'appelle âgama "révélation".


La révélation de quoi ?
De la connaissance.

Qu'est-ce que la connaissance ?
C'est la réalisation de l'être.
Sous la forme du mythe,
l'être est considéré comme Dieu, ou le Dieu ;
la réalisation est la Déesse, 
le pouvoir (shakti) que l'être a, de prendre conscience de lui-même.
Sans ce pouvoir, Dieu serait donc inerte,
et serait comme s'il n'existait pas.
Voilà pourquoi on dit
que l'être est inséparable de la manière 
dont il prend conscience de soi.
Et voilà aussi pourquoi,
en un sens, la tradition du shivaïsme du Cachemire
considère que la Déesse est plus importante 
que le Dieu.

Le tantra est donc la connaissance
qui est réalisation de l'absolu.

Par qui ?
Par vous et moi,
car tout être est l'Être.
Et toute expérience est réalisation de l'Être,
même fragmentaire.
Les tantras sont aussi des fragments 
de cette connaissance totale de soi.
Et donc, même des connaissances partielles,
ordinaires, de la vie de tous les jours, 
sont des facettes du Tantra total, unique.

Lire ou écouter un tantra,
ça n'est pas recevoir une information,
d'un être à un autre.
Ecouter un tantra,
c'est laisser l'Être se révéler.
C'est s'écouter soi,
se parler à soi,
mais au-delà du soi limité.

Et ce tantra-texte
se prolonge dans le tantra intérieur,
inné, écrit dans nos coeurs,
énoncé dans un silence toujours déjà présent.
Bien lire, écouter avec fruit,
c'est donc passer de ces mots de révélation 
d'un tantra extérieur,
au Verbe du Tantra intérieur, 
texte et texture de toute expérience,
but de toute existence.

Un tantra est un texte qui nous ramène 
à la texture des choses,
à l'être que nous sommes,
qui est toujours présent,
mais qui s'est librement oublié.
Un tantra est un texte, une parole de rappel.

Or, si ceci est vrai,
l'inverse l'est aussi :
toute réalisation de soi
est un tantra,
une facette du diamant de l'être.

Et quel est le motif de cette révélation,
de ce mouvement,
de cette éclosion,
de ce réveil,
de cette relation ?
La grâce, c'est-à-dire l'amour.

Voilà, en deux mots, 
ce que c'est qu'un tantra. 

vendredi 2 juin 2017

Le désir est éveil de la conscience

La Vie est un oiseau à deux ailes : 
silence et désir ; 
ou connaissance et amour.


Le désir est un élan vers l'absolu.
Et cet élan est l'absolu lui-même.
C'est évident dans le désir le plus intense,
le désir pris en sa source.
Paradoxalement, c'est le moins fatiguant
qui est le plus puissant.
D'ordinaire, l'âme se fatigue
car il porte sur des choses limitées :

"lorsqu'elle désire quelque chose, en cela même elle se fatigue " (Montée XIII, 13).

Le désir ordinaire est cause de souffrance parce
qu'il est limité.
Et il est limité parce qu'il porte sur des objets,
des choses limitées.
Mais si le désir s'ouvre
ou bien s'il se retourne vers sa source
- ce qui revient au même -
alors le désir est cause de joie,
de joie infinie.
Même si, en un sens,
les souffrances continuent, encore et toujours,
parce que c'est notre condition.

Quand je désire
en plongeant dans ce désir,
en me retournant en lui
comme un saumon qui retourne
vers la source,
je goûte une joie unique.
Même si, dans ma vie,
rien ne va, même si je me sens écrasé, ballotté,
perdu dans le brouillard, fragmenté.
Car, au coeur de cette vie incertaine,
il y a la Vie.
Quand je plonge en me laissant guider et bercer ainsi,
je sens qu'une énergie travaille à me guérir,
délier mes entrailles, défaire les noeuds.
Et en même temps, instantanément,
j'éprouve un réconfort du plus profond,
comme si quelqu'un me souriait,
me prenait dans ses bras,
sans conditions.

Tout ça parce que je me jette en silence
dans le désir à l'état pur,
qu'on appelle aussi "le Coeur",
je "Je suis", le "Je"...
"je suis...je", comme une pulsation, une respiration,
des battements d'ailes,
peut-être ceux de l'oiseau de la Vie.

dimanche 28 mai 2017

Trois sortes de méditation selon Madame Guyon

Madame Guyon, morte en 1717,
est l'un des plus profonds maîtres de méditation.
Et l'un des moins reconnus.



Quoi qu'il en soit, 
elle a donné de nombreux enseignements 
sur la voie la plus courte
vers l'union à Dieu, qu'elle appelle "état fixe" ou consommé.

Selon elle, il y a deux sortes de méditation,
qu'elle nomme joliment "simple regard".

D'abord, il y a la méditation comme effort d'abstraction intellectuel.
C'est la méditation métaphysique d'un Descartes, par exemple.
Ou bien c'est la considération des attributs de Dieu, de ses Noms,
la pensée de ses mystères et autres thèmes élevés.
Dans cette sorte de méditation, il y a aussi l'effort pour envisager
"Dieu tel qu'il est", en faisant effort pour écarter tout le reste.
Cela ressemble à ce que l'on appelle, aujourd'hui, méditation :
un état d'attention concentrée, détachée de tout contenu,
atteint au moyen d'une pratique répétée.

Ensuite, il y a la seconde sorte de méditation "de simple regard",
qui consiste à se laisser aller à aimer Dieu, à s'enfonçer en lui
"non par effort ni par contention d'esprit, 
mais par amour".

La première méditation est bonne mais, selon cette mystique expérimentée,
ça n'est pas la meilleure. Tant que l'on médite sans amour, en effet, on est actif
et on espère contrôler ses pensées. Alors que par l'amour, on arrive au "dénuement...
mille fois plus excellent que l'abstraction : il est permanent et durable".
L'amour "met l'âme dans un silence goûté", savoureux. "Par cette voie, l'âme trouve en peu de temps son centre, ce qui n'arrive pas par la simple abstraction de l'esprit car, quoique l'âme y ait une certaine paix qui vient de l'abstraction des objets multipliés [, et donc un certain calme mental], cette paix n'est ni savoureuse ni si profonde que par la voie de la volonté". 
Par "volonté", ici, il ne faut pas comprendre la faculté de faire effort mais,
au contraire, le pouvoir de s'ouvrir, de se rendre disponible
à l'amour divin. La volonté est ici la faculté d'aimer, faculté qui est en chacun de nous.

Il y a donc deux voies de méditation :
- une voie de l'abstraction par effort, qui est laborieuse,
aride et qui ne donne que des résultats provisoires.
- une voie de l'amour.
Cette dernière a aussi ses difficultés :
la principale est qu'il faut y être passif, disponible,
à l'écoute d'un chant qui ne peut s'entendre
que dans le silence intérieur sans retour sur soi.
Ne pas faire d'effort demande un effort surhumain.
Plus encore : ne rien faire, c'est-à-dire se laisser faire
par ce qui est plus vaste que nous est, paradoxalement,
la pratique la plus difficile ; mais assurément,
elle est excellente et magique.

On se met donc en silence,
à l'écoute de la sensation intérieure, subtile,
de félicité. Et on se laisse bercer par elle.
On goûte ainsi le silence intérieur,
l'âme est peu à peu transformée.
Nos réactions au quotidien nous indiquent
nos résistances. Mais grâce à cette amour, à cette félicité intérieure,
ces obstacles fondent.
Evidemment, les douleurs et même les souffrances 
les plus profondes ne disparaissent jamais complètement,
de même que
les qualités divines ne sont jamais parfaitement incarnées...
mais on sent qu'il y a là un trésor inépuisable,
une manne véritable qui vaut tout le reste, et plus.

C'est la vie intérieure.

(les extraits viennent des Discours intérieurs, I, 43)

samedi 27 mai 2017

Hiérarchie des sens

Dans toutes les cultures prémodernes,
les cinq sens sont hiérarchisés
selon leur proximité avec l'intellect
et les plus hautes parties de l'âme.

Le Pédagogue montre la fleur et sourit


En général, 
la vue est considérée comme la faculté la plus noble.
En Occident, on a suivi Aristote sur ce point.
En Inde, dans la culture brahmanique indo-européenne,
l'opinion est la même.

Dans la philosophie tantrique de la Reconnaissance,
Abhinava Goupta considère, au contraire, que le toucher
est plus proche de la conscience.
Pourquoi ?
Sans doute parce que, dans sa doctrine,
la conscience comme Lumière (prakâsha en sanskrit)
n'est pas le cœur de l'être.
Ce cœur, c'est l'acte de ressentir, de réaliser, de prendre conscience,
désigné par le terme vimarsha, "pensée, jugement, appréciation",
glosé notamment par camatkâra, "délectation émerveillée"
et personnifié par la Déesse, Shakti.

Dans la tradition mystique chrétienne,
le toucher est important.
Ainsi le Docteur Mystique, Jean de la Croix,
parle de "touches substantielles" 
qui peuvent d'un seul coup arracher l'âme à ses imperfections.
De plus, ces touches "sont si sensibles qu'elles font parfois
frémir non seulement l'âme
mais aussi le corps." (Montée, II, 26)
Cependant, Jean est d'avis que le toucher
est inférieur à l'ouïe, par exemple :

"Le sens de l'ouïe est plus spirituel,
ou pour mieux dire,
a plus d'affinité avec le spirituel
que le toucher,
et ainsi la délectation qu'il cause
est plus spirituelle 
que celle que cause le toucher.
(Cantique, 13, 13)

Evidemment, la mystique tantrique valorise aussi
le son.
Mais il est amusant de voir comme les hiérarchies
varient d'une tradition à l'autre,
voire chez un même auteur dans une même tradition.

vendredi 26 mai 2017

L'Être est-il l'absolu ?

Selon le Védânta, l'Être (sat) est l'absolu,
plus encore que la conscience (cit) ou la félicité (ânanda).



Mais selon la philosophie de la Reconnaissance,
l'Être, seul, n'est pas l'absolu.
Ou plutôt, l'enseignement tantrique  de la tradition du Coeur-Corps (kaula)
affirme que l'absolu (brahman), compris comme être inactif (shânta),
n'est pas l'absolu, le brahman bien compris.
Quand la Reconnaissance décrit l'absolu,
elle ne dit pas "être, conscience, félicité", mais "conscience et félicité".
Pourquoi ? Parce que l'Être évoque quelque chose de trop statique,
alors que l'absolu est, selon la Reconnaissance,
un acte, un mouvement, un devenir.
Pour les philosophes du Tantra,
brahman signifie "expansion" perpétuelle,
et non transcendance abstraite.

L'Être est. C'est certain.
Il est "ce qui reste au moment du repos ultime", de la résorption de tous les niveaux de conscience
dans la Mâyâ, c'est-à-dire, ici, une sorte d'état d'inertie, dont l'état de sommeil profond
est l'exemple le plus familier. 
Mais il n'est pas l'absolu libérateur, le Coeur (hridaya).
L'Être statique, "serein" (shânta), est la Matrice que Dieu va exciter et féconder.
La Reconnaissance considère que l'Être pur, indifférencié, n'est qu'une phase
dans la Vie de l'absolu vraiment absolu, nommé ici Bhairava.
Selon le philosophe de la Reconnaissance qui est l'auteur de la Courte méditation sur le Tantra de la Maîtresses des trois Shaktis (Parâtrîshikâlaghuvrirtti), cet absolu "statique" n'est qu'un aspect ou une phase du véritable absolu en devenir de réalisation :

"La réalisation de l'absolu selon les partisans du Brahman (=les adeptes du Védânta)
n'est rien d'autre que ce nectar immortel, le Soi, qui est la fusion de toute chose en une seule masse
au moment où tout, jusqu'au plan de Mâyâ, atteint son point de repos extrême."

Mais ce repos n'est pas l'absolu. C'est seulement la disparition de la dualité
dans l'Être indifférencié. Or cet Être, poursuit notre philosophe,
"est à son tour excité par Bhairava qui (ainsi) 'éjacule' l'univers".

L'Être, c'est la Matrice, le yoni (ou "la", si vous préférez),
auquel Bhairava va venir se frotter, et qu'il va féconder.
Notre auteur anonyme convoque alors ce célèbre verset de la Bhagavad Gîtâ,
qui prend soudain une consonance tantrique :

"Le grand Brahman (=l'Être) est pour moi la matrice (yoni).
En elle, je dépose l'embryon (de l'univers).
De là, ô fils de Bharata, proviennent
tous les êtres !"

En termes de niveaux de conscience, l'Être n'est pas la pleine réalisation,
car en lui, la dualité, Mâyâ, a disparue (provisoirement), mais n'a pas
été réalisée comme manifestation de la conscience.
Cet état d'être indifférencié (eka-ghanam) est certes un "nectar",
car on y goûte un certain repos,
mais ça n'est pas l'éveil de la conscience en sa liberté,
car la conscience s'y trouve bien plutôt comme abrutie,
assoupie, endormie, enfermée en soi 
(parinishthitâ, âtma-nishthâ),
ce qui est précisément le contraire de la conscience,
laquelle est liberté, pouvoir de sortir de soi (tout en restant en soi, évidement) !

Car au-delà de ce plan d'expérience,
il y a le "Chemin pur", celui où la dualité
est reconnue comme libre manifestation de soi,
prise de conscience de soi, réalisation de soi
dans la félicité, dans l'extase créatrice.
Plus vaste que l'Être est le Trident des énergies
de désir, de pensée et d'activité :
"je veux", "je fais", "je connais".
Parmi ces trois Shaktis, la plus sublime
est celle du désir,
car elle contient les autres en elle,
comme quand on a soudain une intuition,
une vision globale, comme une ville vue 
depuis le sommet d'une montagne.

Mais, encore plus vaste,
il y a l'extase créatrice elle-même,
l'orgasme (eh oui !) divin,
représentée par les deux points
qui symbolisent, au sens fort du mot 
(deux tessons de poterie brisés puis réunis)
le Dieu et la Déesse, l'Être et la Conscience,
ou disons plutôt, l'absolu comme "ce qui est"
et comme "réalisation de soi en tant que 'ce qui est'".
Or, c'est ce dernier aspect qui est essentiel,
et qui distingue cette philosophie tantrique 
qui est bien une philosophie du désir et de l'acte,
plutôt que de l'être statique et immuable.

L'Être est la matrice,
excitée par les trois Shaktis,
excitation qui culmine
dans l'extase créatrice (visarga) qui, seule,
est le Corps de l'absolu.
L'absolu est donc Relation,
deux points, toujours Deux,
deux-en-un,
et non pas seulement Un.

Dans une perspective plus ésotérique,
il y a "sa", l'Être pur,
qui est l'être homogène, indifférencié,
la présence simple, présente
dans le Rituel Primordial
sous la forme du soupir des amants.
Puis ce soupir devient excitation,
l'embryon de l'extase,
qui grandit et grandit, "au"
jusqu'à l'extase, "h".

Dans un autre sens encore,
c'est l'Être "a" qui éclate en désir "h",
qui engendre l'individu "m".

Mais comme dit Abhinava Goupta,
"il ne faut pas tout dire en même temps" !

(l'exposé du Mantra par notre philosophe inconnu se trouve pages 16 et 17 
de l'édition du Cachemire)

mercredi 24 mai 2017

La conscience est-elle immobile ?

On entend souvent dire que la conscience est immobile et immuable.
Face à un monde qui est changement, elle est comme un roc, comme une enclume,
selon l'expression du Védânta.


Mais si la conscience était simplement "quelque chose qui ne change pas"
et qui est "ce qui est", à la manière d'une pierre, alors elle ne serait pas conscience !
Être conscience, en effet, ça n'est pas simplement ne pas changer, 
comme un cristal transparent qui reflète toutes les couleurs,
car ce cristal n'est pas conscient de ces couleurs.
De plus, une chose privée de conscience, comme par exemple un cristal,
ne peut changer sans devenir autre chose.

Alors qu'être conscient, c'est justement cela :
pouvoir changer (sinon la conscience serait inconscience, insensibilité, inertie),
tout en restant soi-même.
Autrement dit, la conscience n'est pas simplement immobile,
comme l'espace.
Elle n'est pas limitée à être ceci ou cela, sujet ou objet :
elle est libre, en ce sens qu'elle se réalise sous toutes ces formes,
tout en restant elle-même.

C'est cela, le "Soi" au sens tantrique.
Changer tout en restant soi-même.
Évoluer. Devenir, synthèse de l'être et du non-être.

Un philosophe anonyme de la Reconnaissance (probablement du Sud de l'Inde) dit ainsi :

Il est clair et prouvé de que la conscience est manifestation (de soi comme) choses. En outre, (toute) "chose" est à la fois sujet et objet. 

"Sujet et objet", puisque nulle chose, réelle ou non, n'existe indépendamment de la Lumière consciente qui se manifeste ainsi. Le philosophe poursuit :

Or, être un "sujet", c'est s'ouvrir et se fermer 

tour à tour, et non simplement "être", immobile comme un cristal. 
Être conscience est une respiration, un mouvement :

c'est, être connaissance et activité (à la fois), or la connaissance et l'activité,
c'est l'expansion et la contraction (de la Lumière conscience qui se manifeste) !

Et notre philosophe de conclure :

L'âme (de la conscience) est donc de palpiter en elle-même,
et non d'être enfermée (en elle-même) !

Et plus loin il ajoute, si besoin était :

Elle n'est que frémissement, elle n'est pas inerte et immobile,
elle n'est pas enfermée (en elle-même) !

Et il donne, comme exemple de cette respiration - outre la respiration elle-même ! -
le jour et la nuit, l'été et l'hivers, le soleil et la lune...

Être conscience, c'est respirer,
et non stagner.

(Courte méditation sur le Tantra de la Maîtresse des trois Shaktis, extraits traduits des pp. 6-7 de l'édition du Cachemire) 

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