dimanche 22 octobre 2017

Nouveau livre - La Liberté de la conscience

Nouvelle traduction à paraître le 2 Novembre 2017 :

La Liberté de la conscience
poèmes et enseignements de Râmeshvar Jhâ

traduit du sanskrit par David Dubois


Râmeshvar Jhâ, de Bénarès en Inde, fut l'un des plus profonds 
adeptes du shivaïsme du Cachemire au XXe siècle.

Toute sa vie, il composa des poèmes en sanskrit,
des versets qui témoignent de l'intensité de sa vie intérieure
et de son émerveillement d'être.

Le shivaïsme dit "du Cachemire" est le tantra non-dualiste :
la conscience et le divin ne font qu'un ;
il suffit de le reconnaître pour vivre une vie accomplie.

Inconnu en Occident et en Inde,
Râmeshvar Jhâ est pourtant un grand mystique,
un yogi et un philosophe authentique.

Avec cette traduction inédite de plusieurs centaines
de versets qu'il composa spontanément au fil des jours,
suivis d'une lettre adressée à un disciple,
j'ai découvert un être ardent, passionné,
un véritable tântrika.


Plus qu'un témoignage :
un livre de vie.

Précomander sur Amazon :

mardi 17 octobre 2017

Le Sanctuaire de l'Homme-lion - II


L'an prochain j'accompagnerai
un voyage en Inde du Sud.
(pour voir le programme, cliquer sur ce lien)
Le fil directeur sera le yoga de l'Homme-lion (Nara-simha).
De quoi s'agit-il ?

Jadis, un démon avait obtenu un don surnaturel de Vishnou :
Il ne pourrait mourir ni de la main d'un homme, ni de celle d'un animal, ni le jour ni la nuit, ni dehors ni dedans, ni sur terre ni au ciel.
Sous son règne, les démons prospéraient, tant et si bien que leur poids menaçait d'engloutir la Terre.
Vishnou s'incarna donc sous la forme de l'homme-lion. il s'empara du roi des démons sur le seuil de son palais, au crépuscule, le souleva entre ciel et terre, et le réduit en pièces.

Que vient faire le yoga dans cette fable ?

Le démon est l'ego. Disons, la somme de nos désirs de perfection, le fantasme de vouloir enfermer l'infini dans le fini, de vouloir mettre l'espace en boîte, incarné dans les couples de contraires, dans l'attraction et la peur, l'inpir et l'expir, goûts et dégoûts...

L'homme-lion est ce qui se révèle dans l'intervalle entre l'expir et l'inspir, entre deux pensée, deux histoires, deux tranches de rêve, deux alternatives...

Il incarne le yoga, l'unité naturelle qui réconcilie ces grands ennemis : unité et dualité, Dieu et le Diable, et ainsi de suite...

Sur cette statue de l'Homme-lion, 
notez la ceinture de yoga
instrument traditionnel de l'exploration de l'espace.

vendredi 13 octobre 2017

Vide et plénitude

On oppose souvent vide et plénitude.
Mais le vide est plénitude.
Vide de vaines paroles,
plein de Verbe.
Vide de peurs,
plein de foi.
Vide de soi,
plein du Soi.
Vide d'illusions,
plein de réalité.


Plus concrètement, le vide désigne le silence intérieur, une sorte de sensation 
de transparence, de pure, d'extrême sensibilité, d'écoute
de ce qui se dit dans ce silence.
La plénitude, c'est justement "ce qui se dit" dans ce silence,
le désir, l'élan, l'énergie, comme un courant... 
on pourrait multiplier les métaphores à l'infini.
Entre les deux, une relation dynamique. Ils se complètent, d'appellent
et s'approfondissent mutuellement.
En contexte shaïva, on parlera de la relation entre
Shiva et Shakti, ainsi qu'avec l'individu (anu en sanskrit).
Le vide est ressenti comme énergie,
l'énergie s'affine,
de plus en plus diaphane. 
Aussi, le silence prépare à la plénitude.
Ou plutôt, il la révèle,
comme une image apparaît
sur une plaque photographique,
ou comme un silence révèle un bruit.

Un moine le dit très bien :

Plénitude et pureté, tels sont les deux aspects de la grâce, et ils se retrouvent tout au long de sa croissance dans l'âme qu'elle anime d'une vie nouvelle, la comblant d'une paix, d'une joie toujours plus profonde, plus assurée, mais plus pure aussi, plus secrète, et qui suppose un dépouillement intérieur de plus en plus total. Tantôt, sans doute, l'action purifiante de la grâce semblera dominer, tantôt au contraire l'âme aura davantage conscience des richesses qu'elle reçoit, mais les deux ne se peuvent séparer : la grâce ne saurait se faire plus profonde sans devenir en même temps plus pure, plus parfaitement simple.

Dom George Lefèbvre, Prière pure et pureté du cœur

Vous pouvez lire l'ensemble de ce très beau texte
Avec, en plus, les annotations de Lilian Silburn,
qui a, semble-t-il, été profondément marquée
par ce passage, auquel elle fait sans doute écho
dans les premiers mots de son célèbre essai
sur la vie intérieure "Le vide, le rien, l'abîme" :

L'expérience spirituelle est bien plus une expérience de plénitude qu'une expérience de vide ; pourtant l'une n'est pas possible sans l'autre, la vie mystique étant constituée par une alternance ininterrompue de vides et de pleins s'approfondissant de concert.

jeudi 12 octobre 2017

Par le pouvoir d'un simple regard

Regarder de plus près le problème,
c'est parfois voir qu'il n'y a pas vraiment de problème :

yathā rajjvāṃ bhujaṅgābhā vinaśyatyeva vīkṣaṇāt | 
saṃvinmātravivartena naśyatyeva hi saṃsṛtiḥ || 20 ||


Quand on regarde de près la corde,
l'illusion du serpent disparaît.
De même,
quand la conscience se retourne sur elle-même
en sa simplicité,
la ronde des souffrances disparaît.


Le Yoga selon Vasishta, Livre de la création, 60, 20

NB : je traduis "vivarta" par "retournement", 
suivant le commentaire qui dit 
"le retournement de la pure conscience veut dire 'par une inversion (parâvrittyâ), avec le regard tourné vers soi-même (pratyangmukhatayâ, "vers notre propre visage"), voir notre être (svatattvadarshanam)'".

mardi 10 octobre 2017

Le Sanctuaire de l'Homme-lion - I

Voici l'un des temples de Melkote.
Situé à soixante kilomètres au Nord de Mysore,
dans le Sud de l'Inde,
cette petite cité est perchée sur un vaste rocher.

On peut y vivre deux choses
simultanément :
l'immersion dans des dizaines de reliques de temples et bassins sacrés,
et la proximité avec nature,
la campagne tropicale du Sud.
Rare privilège...

Melkote est le sanctuaire de la tradition Srî Vaïshnava,
la tradition des fondateurs de l'Ashtanga Yoga.
C'est un de mes endroits préférés en Inde du Sud.
J'y a médité plusieurs semaines, 
dans la fraîcheur et dans l'ambiance
d'un lieu préservé qui invite à l'immensité intérieure.

J'y accompagnerais un petit groupe en mars 2018
pour un voyage organisé par Routes du Monde
dans le Sud de l'Inde.

J'y reviendrai dans les semaines 
à venir.

Le programme :



dimanche 8 octobre 2017

L'éveil ?

Qu'est-ce que l'éveil ?
Une carotte spirituelle ?
Un idéal humiliant ?
Une évidence ?

Je ne sais pas.

J'ai seulement découvert deux trésors :

Le silence
La vibration 

Bon, ce ne sont que des mots.
Et j'ai bien du mal à partager ainsi.
Ou autrement, d'ailleurs.

Finalement, que sais-je ?
Rien.

Cette fin est un commencement,
une naissance de chaque instant.

Rien de mystérieux.
Juste un silence.
Et une sorte de coulée d'amour,
au centre, toujours disponible et...
Et voilà tout.



samedi 7 octobre 2017

Le Jeu de la conscience - XIV, XV et XVI

Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa), attribué à Kshéma Râdja :




cid-ānanda-samullāsa-ullasita-ātmā virājate /
cidvat-sva-śakti-saṅkocāt saṃsāre malināyate // 14 //

apūrṇo 'smīti vividhair malaiḥ sa malinī-kṛtaḥ /
māyīya-āṇava-kārma-ākhyair vyāpako 'pi jagad-vibhuḥ // 15 //

vyāpī yadvan mahā-devaḥ kroti pañca-kṛtyatām /
tadvad eva ayam ātmā api kurute śakti-mohitaḥ // 16 //


L'être (mystérieux) qui est conscience 
s'illumine en se manifestant,
débordement de la félicité de la conscience.
Quand il se contracte
à cause de ses propres énergies,
il se voile à lui-même et erre dans le samsara. 14

Il est pollué par des poisons variés,
comme croire que "il me manque quelque chose".
Bien qu'il soit omniprésent,
le Seigneur du monde
est (comme) empoisonné par
l'illusion de la dualité, par l'impression d'être limité,
et par la croyance aux conséquences des actes. 15

Omniprésent (comme l'espace),
ce Dieu au vrai sens du terme
accompli cinq oeuvres.
Même quand il est égaré 
par ses propres énergies,
il accompli ces cinq actes. 16

C'est clair.

mardi 3 octobre 2017

Le Jeu de la conscience - versets XII et XIII



Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa), attribué à Kshéma Râdja (Cachemire, XIe siècle) :


tadbhūmikā darśanādyās sarvā eva na saṃśayaḥ /
bhūmikāḥ kṛtrimā yadvan naṭo gṛhṇāti svecchayā // 12 //

tadvad eva cidānandasvecchocchalitabṛṃhitaḥ /
ātmā gṛhṇāti vipulā darśanādyā vibhūtayaḥ // 13 //


Les philosophies et les points de vues
sont tous, sans exception et sans aucun doute,
des personnages (joués) par la (conscience).
Ce sont des rôles factices
endossés librement (par la conscience),
comme par un comédien.

(Car) c'est exactement de cette manière
que le Soi,
épanouit par l'abondance
de son libre désir 
qui est la félicité de la conscience,
assume ces immenses déploiement de gloires
que sont les philosophies, etc. 

Tout est conscience.
Mais, comme la conscience est libre, absolument souveraine,
elle joue à s'incarner, à prendre des formes définies.
Après avoir exposé les étapes de cette cristallisation de la sève
consciente, Kshéma Râdja développe l'une de ses conséquences :
tous les points de vue, exprimés, dans les doctrines, les religions
et les philosophies, sont aussi le jeu de la conscience,
ses danses et les personnages qu'elle endosse
afin de se dévoiler graduellement,
comme poussée par son élan inné.

Ainsi, toute vision du monde est un moment
dans le dévoilement de la conscience à elle-même.
Aucune philosophie n'est complètement fausse,
aucune n'est complètement vraie.
Mais toutes ne se valent pas.
Kshéma Râdja propose une hiérarchie,
c'est-à-dire un ordre qui s'enracine dans un principe,
en l’occurrence la conscience.

Au bas de l'échelle, la masse des hommes 
sans autre philosophie que la recherche du pouvoir.
Puis les bouddhistes qui prennent la conscience pour les pensées, 
le Védânta qui l'identifie au vide
et les Jaïns, les partisans des Védas
et des Tantras, le shivaïsme et le vishnouïsme.
Ces doctrines correspondent au
 trente-six niveaux de conscience
décrit dans les versets précédents.
Puis, au sommet, il y a la tradition "du Ceur/Corps" (koula)
qui affirme que tout est conscience,
puis ceux qui affirment que la conscience transcende tout.
Se dégage ainsi un mouvement de l'immanence à la transcendance.
Toutes ces philosophies, en effet,
tombent à divers degrés
dans les extrêmes de l'immanence (Shakti)
ou de la transcendance (Shiva).
Seule la révélation de la Triade (Trika),
dévoile finalement le réel
dans sa liberté souveraine et intégrale,
sans privilégier le vide ou la forme, pourrait-on dire.

Le shivaïsme du Cachemire évite donc à la fois
le dogmatisme stupide qui consiste à prétendre détenir
l'exclusivité de la vérité ;
et le relativisme paresseux
qui met tout dans le même panier.
La vérité est honorée en chaque point de vue,
sans que soit oublier que chaque point de vue
est une étape ou un aspect
de la grande éclosion de l'absolu.

Cette inclusivisme hiérarchique
n'est pas un hasard.
Il est la conséquence du non-dualisme "intégral" (parama)
professé par la philosophie de la Reconnaissance.
Ici, en effet, l'Un n'est pas "un" par exclusion ou rejet
de la dualité, mais par réconciliation avec elle,
reconnue comme Shakti inséparable de Shiva.
Chaque formulation est, dès lors, comme une promesse
qu'il s'agit d'accompagner, de nourrir,
un peu comme un enfant,
et non pas de simplement réfuter en bloc.
D'où une philosophie généreuse, 
mais aussi, complexe, car cette intégration
passe évidemment par une apparence de complexité.
Mais l'amour 'nest-il pas à ce prix ?


dimanche 1 octobre 2017

Que retenir du "tantra" ?

Je viens de lire deux biographies de maîtres tibétains.


D'un côté, un gros volume sur Khyentsé Lodreu, maître notamment de Sogyal,
et figure du bouddhisme tibétain en exile. 
Un personnage fascinant,
initié à toutes les traditions. Ses biographies (il y en a plusieurs deans ce volume)
énumèrent ses exploits tantriques, ses visions, sa puissance, 
ses dons, ses pouvoirs magiques, ses aventures politiques,
les rivalités avec les autres écoles, sa célébrité,
ses oeuvres, son autorité,
ses ambitions, ses réussites.
Sa "biographie intérieure" n'est qu'une suite de visions
spectaculaires. Sa "biographie secrète" concerne 
sa vie sexuelle.
Mais rien sur la vie intérieure.

De l'autre, un petit volume d'anecdotes sur Patrul, rassemblées patiemment  par Mathieu Ricard. 
Un portrait à travers des témoignages,
 où transparaît
un personnage humble, attentif aux autres,
exigeant avec lui-même, effacé, tourné vers l'intérieur.

Je vois, dans ce contraste, le rappel d'un fait :
malgré toutes mes sympathies et attirances pour le "tantrisme" (ou le "tantra",
comme on voudra),
le fait est que les personnages charismatiques, puissants,
les saints remplis de visions et de prodiges,
les missionnaires surhumains, les avatars et autres 
dispensateurs de la grâce dans ses formes les plus spectaculaires,
ne me touchent guère.
Et j'ai le sentiment de ne pas être le seul.
Si je reviens sur les figures qui m'ont marqué,
force est de constater qu'elles ont un point en commun :
une sorte d'humilité, une certaine méfiance
vis-à-vis des institutions, des groupes,
de tout ce qui est brillant et spectaculaire.
Je pense à Patrul, Shabkar, Ramana, Harding,
Nyoshul Khenpo.
Sans doute est-on frappé par les qualités qui nous manquent,
et sans doute je manque d'humilité...
En tous les cas, c'est un fait qui me fait réfléchir.

Même dans le shivaïsme du Cachemire,
je ressens ce même contraste
entre l'humilité d'une part, 
et la brillance charismatique, de l'autre.
Ainsi le contraste entre un Outpaladéva
qui s'efface, qui doute, qui confesse ses limites,
et un Abhinava Goupta qui, tout brillant qu'il soit,
invective souvent son interlocuteur,
le ridiculise parfois, n'hésite pas à se vanter
et ressemble parfois à un écrivain qui se regarde écrire.

D'où la figure de Jésus, aussi, et d'autres dans le même esprit.
Pauvreté, nudité, humilité.
Notez bien que je ne dis pas cela dans un sens anti-intellectuel. Du tout.
Outpaladéva est un philosophe génial et original.
Mais il est entier.
Or, dans le tantrisme, on est rarement entier.
J'observe le même trait dans le néotantra.
"On s'aime", en croyant semer...
Mais souvent, on se regarde juste le nombril.

Donc voilà, je me demande qu'est-ce qui est vraiment indispensable dans tout ça.
Que faut-il retenir du tantra ?

lundi 25 septembre 2017

Voyage en Inde du Sud - Mars 2018 - Vidéo

J'accompagnerai en mars 2018
un voyage en Inde
organisé par 
Routes du monde.

Au programme :
méditation dans des temples 
et des lieux sacrés.
Regardez :


J'ai hâte de partager cela avec vous !

dimanche 24 septembre 2017

Le jeu de la conscience - IX, X, XI

Suite du poème Le Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa),
attribué à Kshéma Râdja, disciple et peut-être cousin
d'Abhinava Goupta, le maître le plus célèbre du shivaïsme du Cachemire :

(Bien que) toujours un, (la conscience qui devient) l'âme
se déploie à travers les niveaux d'être,
les (différentes sortes de) créatures et (leurs) qualités.
Elle se manifeste comme les sept plans de conscience
et les trente-six niveaux du réel. 9

Le Maître des maîtres est un,
présent en tout et en tous,
pur : il est conscience.
Quand il connait intégralement
(sa propre) subjectivité,
la délivrance est alors (évidente,
comme) dans la paume de la main. 10

Réalisé comme étant
les sept plans de conscience
et les trente-six niveaux du réel,
ce Maître des maîtres

dévoile la (vraie) richesse : la délivrance. 11



Dieu, ou comme on voudra l'appeler,
est conscience.
Mais cette conscience est libre.
Elle n'est pas seulement libre en un sens négatif,
transcendant ("conscience au-delà des concepts", etc.),
mais aussi dans un sens positif :
elle agit.
En fait, elle est action.
Et elle est mouvement, désir, imagination, pensée.
Mais l'essence de tous ces pouvoirs est celui de liberté,
reconnu dans la conscience 
comme pouvoir de prendre conscience de soi
comme ceci ou cela.
En d'autres termes, ce que l'on appelle ailleurs
mâyâ ou "mental" ou "ignorance",
est ici reconnu comme l'essence même du réel,
l'essence de l'essence, le Cœur (hridaya, hrit ou shradh, apparenté
à cardia, "cardiaque").
Cette conscience, bien qu'étant toujours "conscience de",
est aussi toujours conscience d'elle-même.
Le jeu de la conscience (qui est la conscience elle-même
et non une qualité passagère),
n'est donc ni unité pure (puisque la conscience de soi
n'est pas une pure unité statique) ;
mais elle 'nest pas non plus dualité.
Parce qu'en réalité, tout ce dont elle prend conscience,
c'est elle-même.
Pourquoi ?
Parce que rien n'existe - réel ou irréel - en dehors d'elle-même.

Et ainsi, en vertu même de son absolue liberté,
elle se réalise elle-même à travers des noms et des formes
qui sont comme des cristallisations d'elle-même.
Et, en ce mouvement de ralentissement et de contraction,
elle devient l'âme (citta, jîva), c'est-à-dire l'individu,
qui peut être animal, humain ou divin.
Elle "joue" à être tel ou tel personnage.

Bien qu'elle reste toujours une,
car rien ne peut apparaître
en dehors de l'espace-conscience,
elle "se déploie" (prathate, apparenté étymologiquement
à "plat") à travers une multiplicité
de niveau de conscience et d'être.

"Les sept plans de conscience" sont comme une cascade
de conscience, de félicité, de volonté, de pensée
et d'activité.
D'abord Dieu comme plan de conscience.
Il se décrit ainsi : "Je suis je" (aham aham).
Notez que c'est, là encore, l'expression précisément 
employée par Ramana Maharshi pour décrire
l'expérience du Soi. Cette expression est souvent traduite par "je je",
ce qui ne veut pas dire grand'chose. En fait, en sanskrit comme en beaucoup
de langues, le verbe "être" est souvent omis et sous-entendu.
C'est comme la réponse à une question :
"Qui suis-je ?" (ko-ham ?) - "Je suis je" (aham aham).
Ce qui est quand même plus clair.
Et cela signifie que la conscience (Shiva)
prend conscience (Shakti) seulement d'elle-même
comme étant elle-même, et rien d'autre.
C'est un saisissement de soi par soi,
une reprise directe, un mode de dualité minimale.
Ensuite, la conscience se manifeste comme
ceci ou cela - une infinie diversité -
mais toujours en réalisant que cette richesse est
sienne. Elle se dit : "Je suis tout cela".
Selon l'intensité de cette réalisation,
son degré de continuité et la plus ou moins grande clarté
de la dualité, on distingue trois niveaux ou degrés de ce mode,
qui est l'idéal à atteindre selon cette tradition :
idéal, car la dualité s'y manifeste,
mais dans la conscience de l'unité.
C'est l'éveil dans le quotidien,
quand les pensées, les mots et les sensations
ne sont plus pris pour des obstacles
contraires à la pleine conscience,
mais sont au contraire reconnus comme étant
des manifestation de la conscience.
Ces trois degrés sont appelés :
"Grands Seigneurs des Mantras"
"Seigneurs des Mantras"
et "Mantras".
Les Mantras sont, en gros, des Anges,
qui s'incarnent dans les mantras,
afin de "sauver" tel ou tel individu,
c'est-à-dire de provoquer en lui ou en elle
le réveil de la conscience.
Notons au passage qu'en sanskrit, "conscience" et "éveil",
c'est le même mot : bodha, de la racine budh-, 
dont sont dérivés également buddha "l'Eveillé" et buddhi "l'intellect".
Mais l'éveil, ici, c'est plus particulièrement
se reconnaître comme libre conscience,
source de tout, jouant en tout.

Ensuite, la dualité l'emporte.
La conscience s'oublie dans ses propres manifestation.
Elle continue de prendre conscience d'elle-même
(car il n'y a rien en dehors d'elle),
mais sans le reconnaître, 
comme un lion effrayé par son reflet.
Il y a trois plans de conscience
dans ce mode d'oubli.
Le premier, le plus haut,
est celui de "la pure conscience" inactive (vijnâna-a-kala).
La conscience se reconnaît comme conscience,
mais prend ses propres manifestations
pour des choses sans valeurs,
des fantômes venus d'on ne sait où.
C'est, selon cette tradition, le niveau de conscience
de l'Advaïta Védânta : on est libre uniquement en un sens négatif,
comme "témoin" impassible des apparences. 
On est libre, à condition d'être sans actes ni désirs.
Dès que l'on se remet à penser et à agir dans le quotidien (vyavahâra), on a l'impression de "perdre" la paix de la pure conscience.
Pour le shivaïsme du Cachemire,
c'est une illusion.
L'illusion de l'unité qui exclut la dualité.
C'est l'illusion (et l'impasse) de la conscience vide,
statique, inerte, parfumée de la crainte de la dualité.
A strictement parler, c'est un plan supérieur
à la conscience duelle ordinaire.
Mais ça n'est pas ce à quoi nous aspirons,
car c'est un état factice, imbu de peur.
Tant que nous rejetons la pensée, l'imagination, le désir,
nous sommes, selon le shivaïsme du Cachemire,
une conscience malheureuse, 
misérable (daridra, c'est le terme
employé par Kshéma Râdja dans le Cœur de la Reconnaissance,
version plus développée du Jeu de la conscience).
C'est donc un éveil, mais incomplet.
D'où vient l'éveil complet ?
Dans ce cas, il ne peut venir que de la conscience elle-même,
c'est-à-dire à travers ce que la tradition nomme
"la grâce" (shakti-pâta, expression qui indique bien
la sorte de "coup" que la conscience se donne à elle-même
pour se sortir de sa léthargie).
Pourquoi ?
Parce que la conscience est, à ce niveau,
comme enfermée dans cette" pureté" factice
qui n'est qu'un aspect d'elle-même.
C'est une non-dualité (a-dvaita) qui n'est en réalité
qu'une solitude (kevala) abstraite, exclusive,
à l'opposé de la toute-capacité de la conscience libre.

Juste "en-dessous"
se trouve la conscience qui se ressaisit comme inconscience,
privée de tout pouvoir de désirer, de connaître et d'agir.
C'est l'état de la conscience dans le sommeil sans rêves,
le coma, la mort et la dissolution cosmique.
C'est aussi un mode de la dualité perçue dans l'oubli de l'unité,
car la conscience s'identifie à l'absence de tous les objets.
Elle se prend pour l'absence de manifestation,
alors qu'elle est toujours présente,
sans quoi nul n'aurait jamais conscience
de ces moments d'"inconscience".

Enfin, il y a l'état de conscience ordinaire de l'état de veille
ou de rêve, chez l'animal, l'homme ou les dieux.
C'est un état où nous avons des pouvoirs (désirer, penser, parler...),
mais où ces pouvoirs nous perdent
et nous enferment dans des constructions imaginaires
qui font souffrir, à travers ses dilemmes (vikalpa) interminables
et insolubles.

L'éveil, la délivrance, consiste alors à réaliser
que tous ces modes sont réalisation de soi.
Rien de réellement nouveau,
juste une reconnaissance
qui, paradoxalement, passe par des concepts,
pour s'affranchir de l'emprise des concepts.
Car la liberté n'exclut rien.
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