vendredi 27 janvier 2017

Avant toute séparation

Dans la vie intérieure, deux grandes approches : la connaissance et l'amour, ou l'intellect et le cœur, la sagesse ou la mystique. Complémentaires, mais distinctes et souvent perçues comme antagonistes. 

La voie de l'amour est celle du retournement du désir.
D'ordinaire, le désir se perd dans une multitude de choses et de situations désirées.
Mais si le désir se retourne, en quelque sorte, vers sa source, il retourne en cet instant éternel où le désir n'est pas séparé de tous les objets du désir. La plénitude. Voilà pourquoi cette voie est si puissante, du moins pour les amoureux et les audacieux.

En outre, dans ce premier instant du désir à l'état brut, il n'y a pas non plus de séparation entre connaissance et amour, entre conscience et désir, entre la "tête" et le "cœur", entre la raison et le sentiment.




Comme toute vérité, cette vérité a été reconnue en divers temps et lieux. Par exemple, dans le romantisme allemand. Voici un passage clair sur ce point du premier instant du désir, avant toute séparation, d'autant plus précieux qu'il est rare :

Ce premier instant mystérieux qui, dans chaque perception sensible, précède la dissociation de l’intuition et du sentiment, cet instant où ce sens et son objet se sont pour ainsi dire confondus et sont devenus un avant que chacun d’eux retourne à sa place primitive – je sais à quel point il est indescriptible, et avec quelle rapidité il passe, mais je voudrais que vous pussiez le retenir, et le reconnaître aussi dans l’activité supérieure et divine, l’activité religieuse de l’esprit. Oh ! Si seulement il pouvait m’être rendu possible et permis de l’exprimer. Ou tout au moins d’en donner un pressentiment, sans le profaner ! Il est fugitif et transparent comme le premier effluve parfumé que la rosée exhale pour en saluer les fleurs à leur réveil ; il est pudique et délicatement tendre comme un baiser virginal, sacré et fécond comme un embrassement nuptial ; non, il n’est pas comme eux, il est lui-même eux. Avec une rapidité qui tient du prodige, un phénomène, une circonstance grandit jusqu’à devenir une image de l’Univers. Tandis qu’elle prend forme, cette figure aimée et toujours cherchée, mon âme vole au-devant d’elle, je l’étreins dans mes bras non comme une ombre, mais comme l’être saint lui-même. Je repose sur le sein du monde infini. Dans cet instant je suis son âme, car je sens ses forces et sa vie infinie comme miennes ; dans cet instant elle est mon corps, car je pénètre ses muscles et ses membres comme les miens, et ses nerfs les plus intimes se meuvent conformément à mon sens et à mon pressentiment comme les miens propres. Le plus petit ébranlement, et la sainte étreinte se dissout, et alors seulement l’intuition se présente à moi sous la forme d’une figure séparée ; je la mesure, et elle se reflète dans l’âme comme dans l’œil entr’ouvert du jeune homme l’image de l’aimée qui se dégage de son étreinte ; alors seulement le sentiment se fraye un passage du dedans au dehors, et se répand sur sa joue comme le rouge de la pudeur et du plaisir. Ce mouvement est la floraison suprême de la religion. Si je pouvais vous le faire éprouver, je serais un Dieu […]. Cette heure est celle de la naissance de tout ce qu’il y a de vivant dans la religion.

Schleiermacher, Friedrich, Discours sur la Religion : À ceux de ses contempteurs qui sont des esprits cultivés (1799), Paris, Éditions Montaigne, 1944. (je remercie Joy Vriens d'avoir cité ce texte sur son blog, me faisant ainsi découvrir ce texte remarquable)

Le jaillissement du désir, en effet, est le jaillissement du monde, depuis le Désir indifférencié, nommé aussi "pure conscience" du point de vue de la voie de la connaissance, jusqu'au désir qui se fait action, geste, et conséquences.

Avant toute séparation, le désir et son objet ne font qu'un.
C'est tout le secret de la plénitude ressentie.

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