samedi 7 janvier 2017

Le paradoxe de l'impersonnel

L'un des plus puissants discours non-dualistes est le Yoga selon Vasishta, un "outil de libération en forme de livre" (moksha-oupâya-shâstra). Depuis un quart de siècle que je le fréquente, je le trouve fascinant.



Il est aussi le plus proche du néoadvaïta "impersonnaliste", tout comme le bouddhisme et une partie de la science contemporaine. L'un de leur point commun est de démystifier le Moi, le Je, le Soi empiriques. La personnalité. Celle-ci peut être déconstruite, relativisé, analysée et réalisée comme un simple songe, une imagination, une habitude, un jeu de forces aléatoires, une création permanente du hasard. A première vue, ce projet n'est pas très excitant. Comme dit Shankara à propos du bouddhisme "Qui donc aspire à propre extinction (nirvâna) ?"

Pourtant - et c'est là un paradoxe que j'ai souvent pointé - personne, dans ces enseignements, ne cesse d'être une personne. 
Ainsi, dans le néoadvaïta, l'individualisme règne. On ne parle même pas de satsang avec la Vérité, mais plutôt de rencontre avec Untel. Bizarrement. 
Dans le bouddhisme, il y a plein de Bouddhas. Des gens qui proclament l'irréalité de la Personne, mais qui se portent fort bien de leur personne. Ils se multiplient, même. A l'infini. Et chacun est unique. Et possède le don de s'adresser à chaque personne selon sa langue propre, son idiome, sa structure mentale, si illusoire soit-elle. Jusqu'au sacrifice de sa chair, jusqu'à l'offrande du Bouddha que l'on est en puissance, pour agir en faveur de ces personnes illusoires. Étrange ! 
Dans le Yoga selon Vasishta, enfin, il est frappant de constater que les personnes pullulent. Tout le texte est tissé de dialogues interpersonnels, de drames, de deuils, de retrouvailles, d'émotions, de choix, d'actes héroïques (et l'Eveil lui-même est considéré ainsi), de batailles et de projets. Pour ne citer qu'un exemple, le roi et sa reine Tchoudâlâ se demandent que faire de l'éternité "après" l'Eveil. Ils décident, d'un commun accord, de créer un monde, un royaume, pour pouvoir y régner durant des millénaires. Étonnant ! 
Ces gens ne sont plus des gens. Ces personnes ne sont plus des personnes. Des corps sans Moi. Des paroles sans Soi. Des désirs sans Je. Et pourtant, on a le sentiment que cet Eveil à l'absence de Moi accroît à l'infini les puissances du Moi ! On pourrait s'attendre à ce que l’Éveillé à l'Impersonnel meure, ou bien vive une vie de zombie, "comme une machine" (yantra-vat), selon l'image traditionnel de certains courants radicaux anciens. Mais non. Ils agissent. Ils parlent, ils pensent, ils font des projets. A cet égard, la scène ou Tchoudâlâ, transformée en jeune homme pour enseigner à son roi, lui propose de faire l'amour chaque nuit, parce qu'elle aurait été la victime d'une malédiction la transformant en femme chaque nuit, aura marqué bien des lecteurs je crois ! L’Éveillé ment pour jouir. Pas toujours, évidemment. Mais parfois, "si l'occasion se présente", comme dit Vasishta. Et, comme si cela ne suffisait pas, elle fait ensuite l'amour à un autre homme devant son roi alors qu'ils sortent tout juste de leur lune de miel ! Spontanément. C'est-à-dire par choix.

Comment expliquer ces paradoxes ? Ou du moins, que nous enseignent-ils ?

Je crois qu'il faut revenir à l'expérience pour les comprendre.
Quand je ressens que tout est un même flux de Lumière consciente ineffable, un silence se fait en moi. Le Moi qui bavarde se tait. Et, dans se silence, le Moi s'épanouit, le monde se révèle. C'est infiniment mystérieux et sacré. Mais c'est vrai. Un peu comme un miroir qui, une fois nettoyé, n'en serait que plus coloré et éclatant en ses reflets. Cet effet, je l'appelle "l'effet pastille Vicks" (excusez les références, je me fais vieux). Comme Kapâla-bhâti. Comme un grand bol d'air frais du grand large. Et dans ce silence saisissant, une intensité se dévoile. La Force (non non, rien à voir avec les Jedis, encore que ?). L'existence. Le cours des choses. Et la pensée ne disparaît pas. Elle s'intensifie elle aussi. Et le désir ne disparaît pas. Il s'affine, s'unifie. Enfin, tout ça est terriblement difficile à décrire... 

Comme si se réveiller dans le rêve avait le pouvoir d'accomplir le rêve, au lieu de littéralement le dissoudre. Chaque chose, et a fortiori chaque être, brille d'un éclat unique. Autrement dit, les affirmations sur la disparition du Moi et du monde ne sont pas à prendre au pied de la lettre. C'est la croyance à la réalité de la personne et du monde qui disparaissent. Et dans cette extinction, la personne et le monde retrouvent leur splendeur (ça fait un peu vulgaire, mais bon) originelle.

Les interprétations... 
Restent deux faits, inévitables, incontournables :
Le silence.
Et la sensation d'être relié à... de sentir le centre de soi comme étant le centre de tout et de tous. Le cœur de chaque instant et de chaque trait de chaque personne passée, présente ou à venir. Mais singulièrement des personnes que nous avons connues et aimées.

Je crois que l'intention des démystifications "impersonnalistes" du Moi est d'épanouir et de révéler le vrai Moi, de même que les enseignements qui proclament l'irréalité du monde aspirent à révéler le monde véritable, dans la nudité brute.

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