vendredi 10 février 2017

Le shivaïsme du Cachemire est-il relativiste ?

Si la liberté est avant tout, faut-il admettre que tout est relatif ?
Même si l'Absolu n'est pas relatif, le reste - tout - est relatif.
De plus, comme l'Absolu transcende les concepts, nous ne pouvons construire de concept de vérité, par exemple. Nous inclinons alors vers le relativisme.

Ce problème se pose à chaque fois que l'on envisage un absolu qui dépasse les concepts.



Descartes, par exemple, loin d'être un pur rationaliste, a l'intuition d'un Dieu qui est au-dessus de la Raison. Par conséquent, Dieu crée les vérités qui sont, pour nous, "éternelles". Ce qui, pour nous, est nécessaire, est pour lui contingent. Cela aurait pu être autrement, ou ne pas être du tout. Dieu aurait pu, s'il l'avait voulu, faire que 2 et 2 fassent 5, ou que la somme des angles d'un triangle (sur un plan) soit supérieure à 180°.

Or, dans le shivaïsme du Cachemire, dans la philosophie de la Reconnaissance, nous sommes face à une position analogue. La Volonté ou Désir (icchâ en sanskrit) est antérieure à la connaissance.
Comme Descartes, Outpaladéva, le principal philosophe de cette école de la Reconnaissance, donne certes une place importante à la raison (tarka, vicâra) et aux idées (dhî), parce que, "au plan de la dualité", de la matière, la logique est un outil efficace pour atteindre nos buts. Reste que Dieu, ici nommé Shiva, identifié à la conscience souveraine (shakti), précède l'intellect. L'intellect est dérivé de la volonté, et non l'inverse.

Essayons d'être clairs : il existe deux grandes familles de philosophies à cet égard.

D'un côté, les philosophies qui pensent que la volonté est subordonnée à l'intellect. Ce dernier voit, et la volonté tend à s'unit aux objets de la vision intellectuelle, comme le Vrai, le Beau, le Juste, etc. Platon illustre cette approche intellectualiste. 
Il s'ensuit que, pour ces philosophes, la volonté, le désir, l'énergie, le corps, etc. doivent s'aligner sur l'intellect. L'amour est guidé par la connaissance, qui est première, et qui nous relie à l'absolu. Le cognitif est appelé à régner sur l'affectif. C'est cela, la sagesse - "maîtriser ses passions". Le salut vient de la connaissance, car tout s'ordonne à la connaissance, à la vision que l'on a, aux représentations que l'on nourrit. En accédant à une connaissance de plus en plus pure, l'énergie s'affine et s'harmonise. C'est  une philosophie optimiste. 
Dans le courant néoadvaïta, Jean Klein assurait que, quand l'intellect a formé la vision juste, l'énergie se réorchestre et tout s'harmonise. "Tôt ou tard", selon son expression. Il existe donc un Absolu qui est vérité, et qui sert de Norme originelle dont dérivent toutes les normes humaines, qui déforment plus ou moins cette Vérité primordiale, atemporelle, et qui dépasse les concepts mais qui se reflètent plus ou moins en eux, dans nos actes et dans les formes matérielles. La Beauté a alors sa place, la Justice aussi, et ainsi de suite. Même si nul intellect humain ne pourra jamais posséder la Vérité, ils peuvent s'ouvrir à sa Lumière et la refléter dans le monde par des discours véridiques. 

De l'autre côté, il y a les philosophies qui placent la volonté à la source de la connaissance, en amont des représentations de l'intellect. Cette "volonté", ou énergie, peut aussi être conçue comme Inconscient, comme Volonté aveugle, force de la Nature, instinct, ou encore comme pure énergie divine. Dans la spiritualité, les franciscains sont de ce côté : pour eux, l'amour précède la connaissance, la volonté mène au salut, volonté comprise comme organe de l'amour, comme cœur. L'intellect est dérivé, second , voire superficiel. 
Même chose pour ceux qui pensent que le corps, les émotions, ou autre équivalent, existent "avant" les représentations conscientes et conditionnent ces dernières, comme quand on croit parler librement alors que l'on parle sous l'effet de la colère, par exemple. L'absolu - corps, matière, inconscient, énergie sauvage, pure liberté ou volonté souveraine - est la source de tout. 
Donc il n'y a pas de Vérité première, pas de Norme originelle dans laquelle l'entendement humain puisse s'ancrer. Tout est contingent : "il est vrai que..." mais il aurait très bien pu en aller autrement, ou il peut en être différemment dans un univers parallèle. Dans ce cas, toute vérité est relative. Il y a une cohérence, certes, mais les axiomes de départ sont arbitraires. Ils sont créés par l'absolu, mais ne font pas corps avec son être.

Or, si telle est la pensée de la Reconnaissance sur ce point, alors toute vérité est relative, relativement à l'absolu absolument libre.
Et certes, la Shakti de volonté, "impulsion pré-cognitive" selon l'expression d'Alexis Sanderson, précède la connaissance, la lumière de la claire représentation, de la pensée articulée.

En même temps, il y a bien un absolu.
Mais l'absolu, cette Vie sauvage, indomptable, transcende tous les concepts dont elle est la Créatrice. Pulsation consciente, elle crée davantage comme un enfant capricieux que comme un architecte raisonnable.

D'où le sentiment ambigu que l'on peut retirer de la philosophie - tantrique ! - de la Reconnaissance. Il y a de la pensée, de la rationalité, mais finalement, tout tient à la grâce, autre nom de la souveraine liberté consciente (mais consciente en un sens bien particulier), tout est suspendu à cet élan créateur, à cette extase à jamais vierge de toute structure ou définition. La Raison est seconde, fruit d'une énergie supra-rationnelle. La conscience est une Déesse "inaccessible" (durgâ), "vierge" (kumarî), "sans essence propre" (nihsvarûpa, expression typiquement bouddhiste, reprise par le shivaïsme du Cachemire), dont tout l'être consiste précisément à n'être enfermé dans aucun être, fut-il infini comme l'espace.

Du reste, Outpaladéva commence son poème de la Reconnaissance (Îshvara-pratyabhijnâ) par un hommage clair et net à la grâce, à la liberté de la conscience. Au seuil de cette oeuvre immense, ardue, technique, ratiocinante parfois, son auteur confesse ainsi que la Raison ne l'a point conduit à sa réalisation du Souverain Bien. Bien plutôt, il évoque un "je-ne-sais-comment" (katham-cit) indéterminé qui renvoie au mystère de cette liberté antérieure à toute Loi. La place de la philosophie subsiste, mais seulement parce que Dieu peut librement vouloir que tel individu soit délivré ainsi, par l'exercice de la pensée, justement parce Dieu peut tout. Mais non pas parce que Dieu serait soumis à une quelconque forme de rationalité. Il joue à s'y soumettre, librement, de même que tout est jeu pour Dieu. "Les points de vue philosophiques sont des personnages qu'il joue", dit Kshémarâdja.
Dès lors, il est juste qu'Outpaladéva ai chanté, dans des Hymnes flamboyants, la puissance incomparable de l'Amour, sa supériorité sur la connaissance, le yoga et les rites.
Les lecteurs intéressés pourrons lire une traduction de ces poèmes, à paraître aux éditions Arfuyen à l'automne 2017.

Le shivaisme du Cachemire, en ancrant toutes les vérités dans un absolu qui leur est antérieur et qui n'est donc pas déterminé le moins du monde par elles, présente des prédispositions au relativisme. 

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