samedi 7 juillet 2018

L'absolu se connait-il ?


Selon certains "ignorance is bliss", l'ignorance est le bonheur.

Mais qu'est-ce que la connaissance ?
Parle t-on de l'acte d'un organe (l’œil, le cerveau...) ? Du résultat de cet acte (un savoir) ?
Ou de ce qui rend possible ces actes de connaissance et leur résultats ?

Pour Shankara, on peut dire que l'absolu, c'est-à-dire le Soi, est connaissance. Mais c'est une connaissance qui rend possible à la fois la connaissance (de l'absolu) et l'ignorance. Il dit aussi que l'absolu n'a ni connaissance (n'a pas la connaissance de l'absolu) ni l'ignorance.

Ainsi, dans son recueil des Mille enseignements (XIII), il affirme d'abord :

Je suis sans intellect, je ne suis donc pas un connaissant. Je n'ai donc ni connaissance ni ignorance, n'étant que la Lumière, la conscience (cit). (2)

Puis :

Je suis connaissance ininterrompue, je n'ai donc ni connaissance, ni ignorance (5).

Comment peut-il affirmer ainsi une chose et son contraire ? Comment peut-il déclarer qu'il n'est "pas un connaissant", puis qu'il (c'est-à-dire le Soi) est "connaissance ininterrompue ?

En fait, il prend le mot "connaissance" en des sens différents.

Quand il dit qu'il n'est "pas connaissant", il veut dire qu'il n'y a rien à connaître, car il n'y a aucun objet réel, attendu que tout objet est impermanent, et que la permanence est le critère du réel. Il n'y a un "connaissant" que s'il y a du "connu". Mais il n'y a pas de "connu" ; il n'y a donc pas de "connaissant".

Quand il dit qu'il n'a "ni connaissance, ni ignorance", il désigne ainsi le Védânta et la vision ordinaire des choses, fondées sur la croyance d'être un corps à l'exclusion du reste. Mais le Védânta est aussi fondé sur la dualité, donc sur l'ignorance. L'enseignement de la connaissance non-duelle n'est possible que s'il y a identification à un corps. Or, tout cela n'est qu'apparence sans réalité. Le Soi n'a donc ni connaissance, ni ignorance.

Quand il affirme, en revanche, qu'il est "connaissance ininterrompue", il désigne par là la conscience, cit, cette lumière qui est le Soi et qui est l'absolu et en laquelle semblent se déployer les apparences du monde. Comme je l'ai dit ailleurs, cette "connaissance" est d'un genre bien particulier, car elle n'est pas un acte, sans quoi elle ne pourrait être "ininterrompue". En effet, tout acte est transitoire et ne peut donc produire qu'un effet transitoire. Cette connaissance n'est pas la connaissance "de quelque chose", fut-ce de l'absolu. En fait, selon Shankara, nous faisons l'expérience de cette connaissance qui est la conscience et le Soi et l'absolu dans ce que nous appelons le "sommeil profond", sans rêves, chaque nuit. Or, il faut bien avouer que du point de vue du profane, c'est-à-dire de l'ignorance, c'est expérience est à l'opposé d'une connaissance : c'est une inconnaissance, une inconscience. Car, selon Shankara, il n'y a alors aucun objet différencié, rien de limité, mais seulement être pur, sans altérité aucune, une masse homogène de pure et simple existence. Et c'est seulement du point de vue de l'état de veille, c'est-à-dire de l'ignorance, que nous prenons l'absolu pour une absence de conscience, alors que c'est conscience pure, sans faille, sans objet. 
Donc ce que Shankara nomme "connaissance ininterrompue" ou "pure" est, du point de vue de l'ignorance (qui est le notre), ignorance.
De ce point de vue, l'absolu ne se connait pas. Il ne se connait pas comme on connait une couleur ou une pensée.
Mais il est connaissance pure, si pure et homogène qu'elle passe, à nos yeux confus, pour de l'ignorance.

Nous voyons donc que, finalement, nous pouvons dire que l'absolu ne se connait pas, ou qu'il est pure connaissance, ou qu'il est "sans connaissance ni ignorance" selon le sens que nous donnons à ces termes.



vendredi 6 juillet 2018

La solitude, malédiction ou bénédiction ?


La solitude, comme le vide ou le silence, sont ambivalents :
affairés, nous désirons être seuls ; 
mais une fois seuls, nous aspirons à l'agitation du monde.

Reste que la solitude nous mets face à l'alternative radicale :
réaliser que nous sommes seuls, que la compagnie et les relations ont toujours quelque chose de factice ; ou réaliser que nous sommes seuls, c'est-à-dire réaliser qu'il n'y a pas réellement d'autre être que l'Être.

Un verset, sans doute composé par Abhinava Goupta, exprime cette ambivalence de la solitude, malédiction ou bénédiction :

"Je suis seul" : ainsi se lamente l'homme,
englouti par les violentes et terrifiantes 
eaux du samsara.
"Je suis seul" se dit un autre,
"il n'y a rien d'autre que moi ;
je suis donc serein,
sans soucis !"

(Paramârthasâravivriti ad 58)

lundi 2 juillet 2018

Quelques arguments fallacieux populaires dans les milieux spirituels

Excellente vidéo sur certains arguments fallacieux souvent employés. Accessible et utile :

Peut-on réconcilier voie directe et voie graduelle ?



Apparemment, il y a deux voies :

Ou bien, on peut suivre un chemin de développement spirituel, travailler à réunir les causes et les conditions de ce développement, comme pour faire germer une graine jusqu'à ce qu'elle donne son fruit, jusqu'à ce qu'elle se transforme en fruit, en sa forme achevée. C'est la voie de la très grande majorité des spiritualités. Mais on peut s'interroger : Comment un produit, une chose créée, pourrait-elle être durable ? Comment un ensemble de conditions pourrait-il engendrer quelque chose d'inconditionné ? Et comment ce qui a un début pourrait-il ne pas avoir de fin ?



Ou bien, on peut suivre la "voie" directe, laquelle consiste, pour l'être atemporel que nous sommes, à se reconnaître directement, sans attendre que des conditions préalables soient réunies. Pourquoi ? Parce que notre essence, ou notre "moi" véritable, est inconditionnée, immuable : elle est déjà tout ce qu'elle doit être, parfaite, comme l'espace. Or, si je suis l'espace, à quoi bon chercher l'espace ? Où pourrai-je bien le trouver ? Tout n'est-il pas déjà dans l'espace ? Dès lors, cette "voie" consiste à réaliser qu'il n'y a nulle part où aller, car nous sommes déjà la destination. Le Soi (notre essence) est déjà parfait, achevé, complet. Il n'y a rien à développer, à travailler, à purifier, à transformer : c'est voir cela qui est le véritable développement, le travail, la purification, la transformation, la voie. 



Longchenpa, un maître tibétain du XIVe siècle, pointe une contradiction interne au bouddhisme : d'un côté, on dit que l'essence est comme l'espace, pure et déjà parfaite ; de l'autre, on affirme que tout est le produit de causes et de conditions :



"D'un côté, certains proclament que 'tout développement dépend de la loi de cause à effet, comme une pousse se développe à partir d'une graine". Mais ils affirment par ailleurs que 'l'essence du mental est comme l'espace'." (Loungyi Terdzeu, IX, 3)



Longchenpa voit là une terrible contradiction, un double discours qui empêche l'épanouissement spirituel. Car si l'essence du mental (le Soi) est "comme l'espace", alors cela veut dire qu'elle n'est pas produite pas des causes et des conditions. Elle n'est pas un effet. Elle est sans cause, déjà pleinement achevée. Elle n'est pas un effet, un produit, une création, le résultat d'une cause, d'un développement, d'un travail, d'une purification, d'une transformation. Chercher à la produire est donc une tragique méprise, une confusion ruineuse.



En outre, il ajoute que les phénomènes de développement sont les phénomènes conditionnés, l'essence même du samsâra et de la souffrance. Comment pourrait-on atteindre l'inconditionné à partir du conditionné ? Et, comme dit le Tantra du Roi créateur de toutes choses, cité ici par le maître tibétain, n'y a-t-il pas une erreur fondamentale à employer des métaphores tirées de phénomènes conditionnés pour illustrer l'inconditionné ? La seule comparaison valable est celle qui compare notre Soi à l'espace, car l'espace est le seul phénomène inconditionné. Il est la seule "chose" qui ne soit pas le produit de causes et de conditions. En même temps, il n'est pas vraiment une chose, mais ce qui donne lieu aux choses. En tous les cas, il est l'illustration de notre Soi : déjà présent, omniprésent, parfait, immuable, qui ne peut être créé, qui ne peut être détruit, en dehors de tout développement, de toute production. 

On pourrait croire que l'espace résulte d'une purification, comme on range une chambre pour y "faire de la place", de l'espace donc. Mais c'est une erreur, car l'espace est toujours présent, identique à lui-même, sans quoi cette chambre n'aurait pu être remplie de choses. 
Les choses ne prennent pas la place de l'espace. Elles prennent place dans l'espace.


C'est réaliser cela qui est libérateur. Tout est espace :



transformation apparente de l'espace

création illusoire de l'espace
jeu de l'espace
danse de l'espace


Il n'y a rien, et c'est ainsi que tout semble évoluer, apparaître, naître, se développer, se transformer, se conditionner, interagir, se travailler...



Dans cette "voie" directe, il y a évolution. Mais apparente seulement. L'espace n'évolue pas. Seuls les contenus évoluent. Et ils évoluent en mieux à partir du moment où l'espace voit que l'espace n'évolue pas. En revanche, vouloir faire évoluer ces contenus vers un mieux en ne voyant que ces contenus est vain. Voir l'espace inconditionné (voir qu'il n'y a rien à faire) est la condition pour parfaire les phénomènes conditionnés : ce perfectionnement n'est pas le "faire" d'un individu, mais l'art de l'espace, qui se réalise en réalisant qu'il est parfait et en perfectionnant ainsi tout ce qu'il embrasse.

Cette évolution spirituelle, intérieure (invisible) a lieu du fait de voir que rien n'a lieu. Voir qu'il n'y a rien à voir est la plus belle des visions. Elle engendre la vision de la beauté. Car, bien que notre Soi ne puisse être créé, voir que notre Soi ne peut être créé créé de nouvelles apparences, renouvelle les phénomènes, le monde.


Voir l'espace, réaliser qu'il est parfait, à la fois au-delà de tout et séparé de rien, possède le pouvoir de créer un autre monde. C'est l'expérience du silence intérieur.



Pour cela, il est nécessaire de ne pas mélanger les voies. Bien sûr, (presque) tout est possible, extérieurement. On peut faire du yoga, des rituels, etc. Mais intérieurement, tout cela doit se faire dans une claire compréhension qu'il n'y a rien à créer, que le Soi est toujours déjà parfait, achevé, complet, comme l'espace transparent, infini. 



Il est donc clair que certaines pratiques, qui présupposent des croyances en l'opinion selon laquelle le Soi doit être créé, transformé, ou purifié, ne sont pas compatibles avec la métaphore de l'espace et la réalisation qu'elle exprime.



La "voie" directe est compatible avec les pratiques qui peuvent se faire dans un esprit de gratuité. Donc principalement les activités comme l'adoration (l'amour pur, désintéressé) et la recherche de la vérité (la philosophie pure, désintéressée), ou encore l'art (la création pure, désintéressée). 



En revanche, les activités égocentrées (centrées sur l'identification à un "moi" limité), mercantiles et dépendantes d'une recherche exclusive de performance (sans esprit de jeu), ne sont pas compatibles avec la réalisation de l'espace.

samedi 30 juin 2018

La rétention à vide, clé du yoga


Avant le yoga postural, lequel s'impose vraiment à partir du XVIIe siècle, le yoga est centré sur le prânâyama, l'art de la maîtrise du souffle.

Or, ces pratiques sont centrées sur la rétention.
De nos jours, on pratique plutôt la rétention à plein.
Mais la Hatha Yoga Pradîpikâ en dix chapitres, qui est une version peu connue de ce texte autrement célèbre, présente la rétention à vide comme la voie royale vers l'état de pure présence :

On délivrera le mental de tout point d'appui
grâce à une rétention après l'expir.
Au moyen de cet exercice,
on atteindra l'état de râdja yoga.

(Hatha Yoga Pradîpikâ en dix chapitres, IV, 67)

"Délivrer le mental" ou affranchir l'attention des supports qui la captive est une expression typiquement bouddhiste. Comme je l'ai écrit ailleurs, le bouddhisme a joué un rôle important à l'origine du Hatha Yoga.
Le résultat de cet exercice est le "yoga royal" (râja yoga), un état où toutes les facultés sont pleinement actives, dont le corps et les cinq sens, sauf le bavardage intérieur, qui cesse. C'est un état où le corps est actif mais où le mental se tait. C'est le but du Hatha Yoga, et c'est aussi la pratique contemplative appelée le geste de Shiva (shiva-mudrâ), le secret du Tantra, dont le Hatha Yoga est un aspect, une méthode.  

La rétention après l'expir peut être naturelle : l'attention se pose sur l'expir comme un surfeur chevauche une vague, jusqu'au silence, jusqu'à l'attention ouverte, la présence pure.

Cette rétention peut aussi se faire volontairement, par un blocage de la gorge. 

Pourquoi privilégier la fin de l'expir ? Le Tantra voit dans l'expir la résorption cosmique, le soleil qui consume le monde. L'expir invite au lâcher-prise.

Mais il y a une raison supplémentaire. Comme indiqué dans cet article scientifique, un gaz particulier s'accumule dans les cavités nasales durant la rétention. Ce gaz, le monoxyde d'azote ordinairement toxique a, dans ce contexte, de nombreuses vertus
Certes, il se forme aussi lors d'une rétention à plein. Mais lors de l'expir qui la suit, le gaz est éjecté et perdu pour l'organisme. Tandis qu'après une rétention à vide, l'inspir permet de l'ingérer et de bénéficier de ses propriétés. Il est aussi, semble-t-il, l'une des raisons pour lesquelles la respiration nasale est privilégiée en yoga, de façon générale.

Dans tous les cas - écoute du souffle naturel ou pratique contrôlée - l'expir et la rétention qui le suit sont des clés du Hatha Yoga, lequel est la méthode permettant d'atteindre l'état de Râja Yoga, ou état de profond silence intérieur,
quelque soient l'état du corps et de l'esprit.

Pourquoi il ne faut pas confondre causation et corrélation

Deux phénomènes peuvent avoir une cause commune, sans que l'un soit la cause de l'autre, comme deux branches, par exemple. Ou comme le fait de s'endormir avec ses chaussures aux pieds et celui de se réveiller avec une gueule de bois...


On confond souvent corrélation (un phénomène semble lié à un autre) et causation (il y a une relation de cause à effet entre deux phénomènes), ce qui donne un sophisme du type post hoc, ergo propter hoc : "après cela, donc à cause de cela". 
Exemple courant dans les milieux New Age : "Je suis persécuté. Or, les génies ont souvent été persécutés. Donc je suis un génie". Ou : "Des théories révolutionnaires ont été rejetées par l'Establishment parce qu'elle les dérangeaient. Or, ma (pseudo)théorie est rejetée par le (méchant) Establishment. Donc ma théorie est révolutionnaire !"
Etc, etc.
Voici un site en anglais, rigolo, qui recense toutes sortes de corrélations plus ou moins pittoresques.
Et une excellent video d'Epenser sur ce sujet :


Notons, au passage et pour les philosophes, qu'Outpala Déva accuse les philosophes bouddhistes de confondre corrélation et causation quand ces derniers définissent la relation de cause à effet comme : "Ceci étant, cela advient" :



"(Une succession) régulière, dotée d’un « avant » et d’un « après » (que les Bouddhistes formulent ainsi) : « Ceci étant, cela advient », existe aussi pour des (choses) qui n’ont aucune relation de cause à effet, comme, par exemple, l’apparition (successive) des (constellations) des Pléiades et du Taureau."

(Îshvarapratyabhijnâvritti ad II, IV, 14)

Comment établir une relation de cause à effet ?
Principalement, en croisant les données.

Dans ce passage, le philosophe de la Reconnaissance suggère que seule une activité, donc une conscience, peut construire des relations de cause à effet. Au fond, tout est relation. Or, la relation est synthèse, c'est-à-dire acte de conscience, d'un être conscient à la fois permanent (contre les Bouddhistes) et dynamique (contre le Védânta). C'est en ce sens que "tout est conscience".

jeudi 28 juin 2018

La contradiction est le cœur de la vie, le cœur du Tantra



La contradiction est une sorte de guerre.
Celles que l'on porte en soi, ce sont donc des guerres internes. Elles peuvent être épuisantes, il est donc naturel que l'on cherche une issue. La maladie est une guerre organique. La guérison est une issue à cette guerre.

Or, il y a deux manières de traiter les contradictions :

1 - La manière "ou bien... ou bien...".
L'une des deux visions l'emporte sur l'autre. L'une est vraie, l'autre fausse. Ou alors, si l'on transpose dans le domaine affectif, l'une est bonne, désirable ; l'autre est mauvaise, à exclure. C'est une méthode simple et claire, en forme d'arbre. A chaque contradiction, on bifurque.

2 - La manière "à la fois...et...".
L'une des deux visions est à la fois intégrée et dépassée par l'autre, ou bien par une troisième vision. Ça n'est pas la recherche d'un milieu médiocre, mais l'aspiration à une médiation meilleure, au sens noble du terme, aristocratique.

Le platonisme a d'abord développé la première méthode, où la dialectique (art de dialoguer pour remonter du conditionné vers l'inconditionné) évolue comme une sève intelligente dans un arbre des possibles.
Mais avec Proclus, un maître platonicien du IVe siècle, la dialectique s'oriente vers la seconde méthode : elle n'est plus binaire, mais ternaire. C'est ainsi que Proclus est le véritable inventeur, si l'on peut dire, du concept de Trinité. Il montre que la vie n'est pas juste une série de dilemmes, mais plutôt une montée en spirale dans laquelle les alternatives sont à la fois supprimées et conservées au sein d'une vision toujours plus vaste et plus inclusive.

Au XIXe siècle, un théologien chrétien nommé Hegel va reprendre ces idées et tenter de bâtir un système totalement inclusif, une "philosophie intégrale". Il voit la dialectique inclusive à l'oeuvre en toute chose, comme une trace de la divine Trinité, et pas seulement au plan de la pensée abstraite. Par exemple, la graine est supprimée mais aussi conservée dans la fleur ; elle-même transcendée mais intégrée dans le fruit, et ainsi de suite, jusque dans l'Absolu, qui est la totalité ultime qui inclut tout : elle supprime tout, mais en incluant tout, un peu comme une sorte de digestion, ou comme dans les processus organiques. 

La pensée vraie comporte donc trois moments : thèse, antithèse, synthèse. C'est lui l'inspirateur de la fameuse méthode dialectique, terreur des apprentis-philosophes.

Mais au-delà des souvenirs de Terminale et des affres du mois de Juin, la méthode dialectique au sens hégélien est très profonde. Elle montre que la contradiction, qui est une sorte de dualité, n'est pas moins riche que l'identité ou la simplicité. La contradiction n'est pas un accident de la vie, mais son cœur même. Prenez, je vous prie, quelques minutes pour lire ce passage incroyablement riche de La Science de la logique (Aubier, II, p. 81), oeuvre maîtresse du penseur prussien :

"...c'est un des préjugés fondamentaux de la logique jusqu'alors en vigueur et du représenter habituel, que la contradiction ne serait pas une détermination aussi essentielle et immanente que l'identité" :

pensez à ce qui se dit si souvent, aujourd'hui, dans le monde de la spiritualité : on met en avant la simplicité, l'essence, la clarté, l'identité, le Soi, la non-dualité, l'au-delà des concepts, l'immédiat, le "vécu"... et on dévalorise la dualité, la pensée, le concept. C'est ce préjugé...dualiste que Hegel questionne ici. Il poursuit :

"pourtant s'il était question d'ordre hiérarchique et que les deux déterminations étaient à maintenir fermement comme des déterminations séparées, la contradiction serait à prendre pour le plus profond et le plus essentiel."

Hegel dit que, si l'on devait choisir entre les deux, il faudrait préférer la contradiction. Pourquoi donc ? Hegel répond que la contradiction, c'est la vie, c'est le réel en mouvement, concret :

"Car, face à elle, l'identité [=la non-dualité, le ressenti pur, l'instant présent] est seulement la détermination de l'immédiat simple, de l'être mort [Soi=identité=simplicité=pauvreté=statique=mort]; tandis que la contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalité ; c'est seulement dans la mesure où quelque chose a dans soi-même une contradiction qu'il se meut, a une tendance et une activité [...] Quelque chose est donc vivant seulement dans la mesure où il contient dans soi la contradiction et, à vrai dire, est cette force qui consiste à saisir dans soi et à supporter la contradiction."

La contradiction n'est donc pas un "accident" de l'être immuable, mais le cœur véritable de l'être. Autrement dit, l'être immuable, l'unité pure si vous voulez, n'est pas l'ultime, mais seulement un moment vers l'ultime, une partie du Tout, une étape dans l'auto-réalisation de l'Absolu, une phase dans la respiration du Mystère.

La grande santé, c'est "supporter la contradiction". La grande identité, c'est supporter en soi l'autre. Non au sens bobo de l'accueil inconditionnel de l'Autre idolâtré, mais au sens où la conscience est capacité à "supporter", au sens littéral, le Soi devenu autre, librement. C'est ce pouvoir singulier de la conscience de "supporter d'innombrables formes de différences" (ananta-bheda-sahishnutva, en sanskrit) qui caractérise la conscience, la Shakti.

Et là, chers amis, nous sommes en plein Tantra. Non pas le tantra tardif, non le néo-Tantra, mais le Tantra du Cachemire (non situé géographiquement, c'est là juste une étiquette  conventionnelle), mais bien le Tantra qui est le Tout en train de se tisser, de s'écrire avec chaque instant qui jaillit. C'est le Tantra vraiment fascinant, excitant, enthousiasmant, revigorant.
C'est le Tantra qui ne se limite pas à de la danse, au massage, ni au tambour, qui n'est pas une idéologie réactionnaire anti-intellectuelle adaptée aux supermarchés. C'est le Tantra comme chemin de vie vivante, c'est-à-dire intégrateur. Ça n'est pas le Tantra du "féminin sacré" castrateur, nourri de ressentiment contre un Occident "judéo-chrétien" mal compris et inconnu, mais c'est bien le Tantra nourris de connaissance, le Tantra cultivé qui prend son élan aussi dans son recul, qui embrasse dans son regard et, oui, son ressenti, de vastes pans du passé et même de l'avenir, pour les inclure. Car l'erreur, c'est de prendre la partie pour le Tout - prendre l'instant présent, un moment passé idéalisé ou une utopie à venir exclusive, pour l'éternité.

Voilà la vie en croissance, en développement !
Elle inclut le ressenti, l'écoute du corps, l'instant présent, le percept, la sensation simple. Mais non pas au prix du penser, du complexe, de l’intellectuel, du rationnel, du progrès, de l'abstrait. Si je rejette l'abstrait, en effet, mon "concret" ne sera qu'une abstraction de plus. Ma réaction ne sera qu'une réaction de plus. Une contradiction de plus. Un symptôme de plus. Une guerre de plus.

Comprendre cela, c'est le "shivaïsme du Cachemire". Et non pas une guerre contre les concepts au nom du "percept", devant lequel on se prosternerait comme devant une idole-à-tout-faire. 
C'est cela, la "Tradition" atemporelle, depuis Orphée jusqu'à Wilber, en passant par l'alchimie et la théosophie.
C'est ce devenir organique qui transcende en incluant, qui dépasse en donnant lieu.
La contradiction s'y présente comme un accident si l'on veut, mais comme un accident essentiel, une divine surprise. C'est aussi la création, la nouveauté, et la liberté.

Bref, c'est ce que le grand penseur tantrique Abhinava Goupta nomme le "le Cœur", qui n'est pas mièvrerie néo tantrique, apparence de compassion et réel cynisme immature, mais moteur de la vie, pulsation qui est la vie.

Tout ceci pour dire que la dissertation avec plan dialectique est l'exercice intellectuel le plus formateur, le plus puissant jamais inventé. La dissertation est une pratique de Tantra authentique.


mardi 26 juin 2018

Décadence de la musique ?

Ces jours-ci, je réfléchis à la question du Kali-yuga.

Selon cette croyance indienne comparable à l'Âge d'or des Grecs, le temps serait cyclique et en perpétuelle décadence. 
Chaque Kali-yuga ou "âge de la malchance" s'achèverait dans un cataclysme, celui-ci débouchant sur un nouvel Âge d'or, une sorte de "reset" cosmique. Comme s'il fallait le pire pour retrouver le meilleur. Le Mal agirait comme un facteur auto-purifiant ("le mal par le mal"), au service du Bien.

En tout état de cause, il y a deux visions sur ce sujet :
- soit l'on place le Bien souverain dans le passé ;
- soit on le situe dans l'avenir.

C'est ce qui distingue le traditionalisme du modernisme.
Mais bien évidement, une synthèse est possible :
on pourrait concevoir des cycles où chaque retour à la perfection initiale intégrerait, à chaque nouvelle répétition, un peu davantage cette perfection initiale dans son évolution ultérieur. Nous aurions alors un cosmos capable d'apprendre de ces erreurs. De progresser, tout en évoluant de manière cyclique, avec des périodes de décadence inéluctable. Selon une autre image, le mouvement du temps ne serait pas parfaitement circulaire (le point d'arrivée serait identique au point de départ), mais spiralé : le point d'arrivé serait aux mêmes coordonnées horizontales, mais à un pont d’élévation verticale différent. Ainsi, il y aurait à la fois retour et progrès. Le devenir réaliserait la synthèse du Même et du Différents, ce qui, me semble, est l'idée profonde de la tradition platonicienne sur la question.

Il y a des raisons de penser qu'en effet, la répétition (ou itération) est au cœur du changement dans le cosmos. Mais il reste à y intégrer l'énigme humaine : de fait, l'homme peut aller contre la nature. Comment en rendre compte ? Faut-il considérer ce pouvoir comme un pur et simple accident ? Ou bien cette capacité, qui est aussi celle du progrès, s'intègre t-elle à une perspective plus vaste, plus inclusive ?

Prenons l'exemple de la musique.
On entend souvent dire que la musique est de moins en moins bonne ; mais aussi, que c'est du à un vieillissement générationnel. Quand vous vieillissez, vous êtes condamné, par quelque mécanisme naturel, à ressentir les musiques nouvelles comme autant de douleurs.
Cependant, il existe des faits, des indices objectifs pour aguer que la musique de ces cinquantes dernières années est en décadence.
Par exemple, le timbre s'appauvri, de même que l'harmonie.
Les morceaux sont plus forts.
Les phrases d'accroche arrivent plus tôt, et plus souvent.
Les paroles des chansons s’appauvrissent, en terme de variété, de vocabulaire et de syntaxe. Les scènes affligeantes de la dernière "fête de la musique" sur le perron de l'Elysée, nous en ont fourni une bien triste démonstration. 
Les mélodies sont plus grossières. 
Bien entendu, je parle ici des musiques populaires. Je sais bien qu'il y a, à côté de ces produits industriels, une foule impressionnante de groupe et de chanteurs créatifs et originaux. Mais le temps des Beatles a passé.
Regardez cette vidéo qui montre, sur un ton doux-amer, que la plupart des tubes roulent sur les mêmes accords :


On parle aussi de "la combine du millénaire" (Millenial Whoop en anglais, je n'ai rien trouvé en français ; pensez à activer les sous-titres) :


Mais pourquoi cela arrive-t-il ?
L'auteur de cette excellente vidéo (encore en anglais), en découvre quelques unes :


En gros, il s'agit d'un problème d'attention. La technologie contemporaine, post-internet, nous rend impatients, blasés, instables, incapables d'écoute. Des moutons déracinés, voilà ce que nous devenons, à force de zapper et de nous voir offrir à chaque instant le monde sur un plateau. Sans parler des effets politiques... Je veux parler de l'impression de décadence due à l'oubli des progrès réalisés. Il y a de passionnantes recherches sur ce sujet ô combien vital, mais ce sera pour une autre fois. Je pourrais aussi parler du QI et de l'art contemporain... mais à chaque jour suffit sa peine.
Dans le cas présent, il y a vraiment décadence. Baisse de qualité.

Mais alors, dans ce cas, que devient l'idée dont j'ai parlé plus haut, c'est d'une intégration du Mal dans le Bien, celle d'une synthèse donc, et d'un progrès ?

Dans le cas de cette histoire de baisse de qualité de la musique, qui a raison ? Les traditionalistes nostalgiques partisans du "c'était mieux avant" ? ou les idéalistes du progrès ? 
La tendance à laver le cerveau des mélomanes est-elle une vraie tendance à la baisse ? ou bien est-elle partie d'un mouvement plus vaste, qui se révélerait finalement être un progrès ? Échapperons-nous au charme des Quatre Accords Magiques (sans parler des Accords Aztèques, ou Toltèques enfin bref) ? 
Le progrès est-il une illusion ? Ou un fait ?

Inutile de rappeler que tout cela peut et doit être transposé au domaine spirituel.


lundi 25 juin 2018

Les limites de l'intuition ?

La vie intérieure, comme la vie ordinaire,
faut souvent appel à l'intuition.
Dans les milieux spirituels, nous sommes
encouragés à "suivre notre intuition", notre ressenti,
et à délaisser la raison et l'analyse.

Il y a pourtant des situations où l'intuition nous
induit en erreur. Ce sont des cas "contre-intuitifs".
Il faut alors analyser.

Mais qu'est-ce qui distingue ces deux types d'intelligence ?
Et pourquoi n'avons-nous pas que l'intuition ?
Et comment savoir s'il faut se fier à l'intuition ou à la raison ?

Même si l'intuition intérieure, spirituelle, est "au-delà des concepts", l'expérience enseigne qu'il est bien difficile de vivre cette vie sans savoir raison garder. Savoir penser, apprendre à connaître les raisonnements fallacieux ou les sophismes, est une discipline nécessaire pour ne pas finir dans le fanatisme ou le cynisme.

Voici une vidéo de la chaîne YT Hygiène Mentale, basée sur le livre Les Deux vitesses de la pensée, qui est très éclairant sur ces questions :




dimanche 24 juin 2018

Sur la ceinture de yoga

Miracle !
Enfin un article en anglais sur la ceinture de yoga (yoga-patta) ou ceinture de méditation.


J'avais, dès 2013, proposé quelques mots sur cet outil central dans la méditation tantrique traditionnelle :


Félicitation à l'auteur de l'article anglais.
Comme quoi, avec le temps tout arrive.

Matsyendra, fondateur légendaire de la tradition Kaula, Hampi

samedi 23 juin 2018

Sommeil de l'ignorance

L'éveil est une métaphore ancienne.
Pourquoi ?
Parce que nous avons parfois la sensation de vivre comme dans un rêve, comme prisonniers de notre surface, enfermés dans des images qui passent sans nous concerner vraiment.



On appelle parfois ce sentiment le sentiment "gnostique", parce qu'il prône le salut par la connaissance. Il dénonce la vie comme illusion, rêve, sommeil, par exemple dans ce passage de l’Évangile (ou "bonne nouvelle") de la vérité, daté du second siècle, qui décrit "l'oubli du Père", de la Source :

Tout comme si des gens s'éteint endormis et s'étaient retrouvés au milieu de rêves déroutants :

- ou il y a quelque endroit qu'ils s'efforcent en hâte d'atteindre
- ou ils sont incapables de bouger, alors qu'ils sont à la poursuite de certaines personnes
- ou ils s'engagent dans une rixe 
- ou sont eux-mêmes roués de coups
- ou ils tombent des hauteurs
- ou sont aspirés en l'air, sans avoir d'ailes.
- parfois encore, c'est comme si certains tentaient de les assassiner, sans que qui que ce soit ne les poursuive
- ou comme si eux-même avaient tué leurs proches, car ils sont souillés de leur sang,

jusqu'au moment où ils se réveillent.
Ils ne voient rien, ceux qui se trouvaient pris dans toutes ces affaires déconcertantes, puisqu'elles n'étaient rien.
De même, il en est ainsi de ceux qui ont écartés d'eux-mêmes l'ignorance, tout comme on écarte le sommeil, sans lui attribuer une valeur quelconque ni non plus considérer ses effets comme des effets solides, mais ils les ont dissipés, comme on dissipe un rêve nocturne.
Et la connaissance du père, ils l'ont estimée, puisqu'elle est la lumière. C'est comme si chacun avait agi en étant endormi, au moment où il était dans l'ignorance, et c'est comme s'il s'était réveillé, en parvenant à la connaissance.

Écrits gnostiques, La Pléiade, p. 68

Ce sentiment de dormir, de rêver sa vie est "gnostique", mais il se retrouve, bien sûr, dans le bouddhisme et l'hindouisme en général.

Dans sa version archaïque, c'est-à-dire dans le bouddhisme ancien, le Sâmkhya ou le Védânta, la prise de conscience du rêve entraîne le réveil et la fin du rêve. C'est le nirvâna.

Dans sa version plus mûre, c'est-à-dire dans le Mahâyâna et le tantrisme, la prise de conscience du rêve n'entraîne pas sa disparition, mais sa transformation. C'est la liberté-en-cette-vie, jîvan-mukti, synthèse de la liberté et de la vie, de la connaissance et de l'amour (moksha et bhoga).




vendredi 22 juin 2018

Faits et interprétations


Que sais-je vraiment ?

Le vie intérieure est parsemée d’événements merveilleux.

Par exemple : - être
- être conscient d'être. 
- voir une immense ouverture ici, là où une (relativement)
petite tête est censée occuper l'espace.

- ressentir, aussi. Ressentir l'amour, l'unité avec tout.
Un sentiment de sens, de valeur, d'harmonie.

- le silence, une impression de netteté, comme un ciel limpide. Et d'immensité, de transparence.

Sans parler du sentiment de tout savoir, de tout avoir en soi, de tout pouvoir, ainsi que les visions, des lévitations, télépathie, visites, messages et autres signes ou explosions d'énergie, etc., etc.

Mais tout cela est-il du même ordre ?

Ne faut-il pas distinguer les faits et les interprétations ?

Sans doute les faits se donnent rarement à l'état brut : il y a toujours un peu d'interprétation, même subconsciente, même dans ce qui ressemble à une perception directe.
Cependant, quand je regarde au-dessus de mes épaules, je vois qu'il n'y a pas de tête. Ça n'est pas une supposition.
Je perçois directement le silence. En fait, je peux même affirmer que cette expérience est encore plus simple que ça : il y a comme une sorte de présence simple, sans "je" qui percevrait un silence séparé. Mais bon, c'est déjà de l'interprétation. Beaucoup dépend du sens que je donne à ces expériences brutes.
De même, je sens une sorte d'unité avec tout, de même qu'une impression que "tout" est bien".

En revanche, quand je dis que "l'univers me répond", que "je crée ma réalité" ou que "je crois au karma", là je suis clairement dans l'interprétation. Je ne suis plus dans la perception directe, ni dans l'intuition, ni même dans le raisonnement solide, mais dans les conjectures, les vœux pieux, voire les fantasmes. J'y crois peut-être, mais au fond je n'en sais rien. La preuve en est que si l'on interroge ces opinions, je réagirai comme on réagi quand on est à court d'arguments : je dirais que celui qui critique mes opinions na pas d'expérience, qu'il est perdu dans le mental, qu'il est orgueilleux, que sont cœur n'est pas ouvert, etc.

Il n'est pas nécessaire pour autant de tomber dans le scepticisme ("je ne peux rien savoir"). Au contraire, il faut réfléchir, raisonner, examiner les opinions. C'est comme faire un inventaire, un bilan, ou un examen médical, pour voir où l'on en est, faire le point : qu'est-ce que je sais vraiment ? qu'est-ce qui n'est qu'hypothèse ? et qu'est-ce que je perdrais si telle hypothèse s'avérait fausse ?

Les lecteurs de ce blog savent que, bien qu'inspiré par des traditions mystiques, je porte régulièrement un regard critique sur les gourous, les croyances occultes et les prétentions pseudo-scientifiques qui prolifèrent dans les milieux dits spirituels.

Par exemple, il y a une opinion prédominante selon laquelle "il faut écouter son ressenti". Mais est-ce vrai ? Peut-on avoir toutes les réponses en écoutant la "voix intérieure" ? Cette voix est-elle intuition mystérieuse, ou bien la voix des préjugés ? Et le ressenti est vague, instable : puis-je tout savoir ainsi ? Puis-je "ressentir" le dosage adéquat d'un anti-bio ou que la terre est ronde ? Tous les prophètes et gourous prétendent avoir été connecté à une source intérieure et transcendante de connaissance : mais leurs "connaissances" se sont avérées presque toutes fausses. C'est quand même frappant. Aujourd'hui, n'importe quel gamin en sait plus sur le monde que Mahomet ou le Bouddha. Comment expliquer cela, si vraiment nous avons en nous la source de tout savoir ? Enfin, écouter notre ressenti nous rend anxieux et capricieux : il est bien connu que la conscience psychologique de soi tend à augmenter le sentiment d'insécurité, jusqu'à l'hypocondrie ; et capricieux, car le ressenti est instable : comment construire une vie adulte sur une base si... inconstante ? Voilà. Ça n'est qu'un exemple, mais significatif de la quantité d'opinions qui se mélange aux expériences brutes.

En réalité, la plupart d'entre nous avons quelques expériences, sur lesquelles nous nous empressons de broder des montagnes d'interprétations toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Nous ne nous fions pas à l'expérience donnée, sûre (silence, transparence, vibration du cœur, sentiment d'unité), et nous nous sécurisons en bâtissant des pays imaginaires. C'est le New Age, ou quelque soit le nom qu'on lui donne. Ce sont les pseudo-sciences, avec ses légions de pseudo-théories fumeuses, ce sont les gourous faiseurs de miracles, depuis ceux qui peuvent transmettre l'éveil jusqu'à ceux qui vous porte chance. C'est pratique. 

Et cela n'en reste pas à la psychologie. Cette croissance exponentielle des interprétations fantaisistes, qui nous flattent, nous rassurent et alimentent notre soif de sensations fortes, ne se limite pas à la quête du bonheur. Elle se répand jusque dans les idées sur le monde, la nature et l'énergie. Un exemple parmi mille autres est celui de l'énergie libre. Les arnaques pullulent sur You Tube à ce sujet. Ignorants et crédules, nous avons envie d'être charmés.

Voici une petite vidéo, réalisée par des étudiants, pour nous ramener à un peu de sobriété :



Ne serait-il pas salutaire de pratiquer la même sobriété dans le domaine intérieur ?

Encore une fois, je ne prône pas le scepticisme, ni le renoncement à bâtir un système, mais plus simplement la nécessité de faire régulièrement un bilan de nos opinions. Un peu comme quand on a un jardin : on cherche les mauvaises herbes et on taille, pour qu'au final l'ensemble soit plus viable.

Pour cela, il me semble indispensable de ne pas oublier la distinctions entre fait et interprétation.

jeudi 21 juin 2018

Non-dualité de la vision et du désir



Le non-dualisme réduit souvent les désirs à des objets,
des contenus de la conscience pure, comme des nuages dans le ciel.

Mais comme je l'ai soutenu ailleurs, tout ce qui peut se dire de la conscience pure peut aussi se dire du désir "pur", sans objet encore différencié, ce que la philosophie de la Reconnaissance appelle "le premier instant du désir".

Dès lors, la conscience peut être reconnue comme mouvement, et donc comme émotion. Le désir et autres élans ne sont pas des accidents dans la conscience (des âgantukas dirait-on en sanskrit, des étrangers, des intrus),
mais son coeur battant.

On a la même idée dans le christianisme, c'est-à-dire dans le platonisme, comme on pourra le voir dans ce passage d'un non-dualiste peu connu :

...ce serait une erreur d'exclure de Dieu le désir, l'effort, et même en un sens la souffrance ; car ce serait au fond exclure le monde de Dieu. Dieu n'est pas une idole de perfection impassible devant qui défileraient, chantant ou pleurant, les générations ; (...) il est mêlé à nos combats, à nos douleurs, à tous les combats et à toutes les douleurs. Mais le désir en lui n'est pas pauvreté, il est plénitude ; c'est parce qu'il est l'infini qu'il a un besoin infini de se donner, de se répandre dans les êtres et de se retrouver par leur effort. C'est parce qu'il est la vie absolue qu'il complète les joies de sa sérénité éternelle par le frisson d'une inquiétude infinie ; c'est parce qu'il est la réalité et la perfection suprême qu'il ne veut point exister à l'état de perfection brute et toute donnée, qu'il se remet lui-même en question, se livrant en quelque sorte à l'effort incertain du monde, se faisant pauvre et souffrant avec l'univers pour compléter, par la sainteté de la souffrance volontaire, sa perfection essentielle ; le monde est en un sens le Christ éternel et universel. Il y a donc pénétration du monde et de Dieu, et dans la puissance infinie de l'être qui se déploie, et dans l'intimité morale et religieuse des consciences qui se recueillent ; donc quand nous parlons de l'être, ce n'est pas une notion abstraite et vaine ; c'est l'acte de Dieu, c'est aussi sa puissance ; c'est la plénitude et c'est aussi l'aspiration ; c'est la certitude, et c'est aussi le mystère. C'est l'unité de l'acte et de la puissance dans l'infini qui donne à l'être cette profondeur et cette richesse ; par suite, les manifestations ou les phénomènes du monde qui participent à l'être : l'étendue, le mouvement, prennent aussi d'emblée une étrange profondeur de vérité et de mystère.

Jean Jaurès, La réalité du monde sensible

Abhinava Goupta n'aurait pas dit mieux...

mercredi 20 juin 2018

Le développement personnel : un miroir aux alouettes ?

joli miroir aux alouettes 


C'est bien connu :
dans la vie intérieure, tout ce qui brille n'est pas d'or.
Connu ?
Pas vraiment.
Ou connu, mais pas reconnu, pas vraiment connu.

Les attrapes-gogos prospèrent plus que jamais.
Le marché du bien-être connaît un essor sans précédent.
J'ai moi-même participé à l'élaboration d'un "guide" sur le sujet. Il ne couvrait qu'une infime partie de la chose.

En fait, je crois que nous avons affaire à une nouvelle religion, qui ne dit pas son nom : New Age ? Développement personnel ? Écologisme ? Chatterie (culte du chat) ? Foutage-de-gueulisme ? peu importe...

Car il s'agit bel et bien d'une religion, informelle, non instituée certes, mais avec ses dogmes et ses pratiques. 

Qu'est-ce qui permet de parler de religion ? 
Son dogmatisme, le refus de faire l'effort d'argumenter, le rejet massif du rationnel, l'obsession du ressenti, du flou, du vague, les impressions prises pour de divines intuitions, l'inculture confondue avec la liberté du sage, la régression infantile adorée comme une forme de transcendance, l'aveuglement aux enjeux politiques (en dehors d'un peu d'écologie et d'une juste indignation pour le triste sort des hérissons) et la fascination pour les pseudo-sciences. Il y a, en plus, quelques traits originaux : la lâcheté tolérante, l'immaturité morale, l'individualisme et le culte du Moi, l’obsession pour le corps et le bien-être, ainsi que le fantasme du Bon Sauvage, la haine de l'Occident et l'idolâtrie du féminin ainsi que de l'enfance.

Pourtant, des enquêtes sérieuses nous ont confirmé, encore et encore, la nocivité de la mentalité religieuse (en plus du retour en force des formes les plus létales de l'abrahamisme). La méditation ne rend pas forcément heureux. Le yoga peut exacerber le narcissisme, surtout quand il se mélange aux technologies des réseaux sociaux, vecteurs de la crétinite béate (et donc aiguë) en phase de pandémie mondiale. La quête du bonheur elle-même rend malheureux, affirment moultes recherches scientifiques sérieuses

Quel est le point commun à tous ces travers ?
Ils ne sont pas sans certains avantages, bien évidemment.
Mais quel est leur ressort essentiel ?

- La fascination pour les apparences, prises pour la réalité
- Et le défaut de réflexion, la débilité mentale plus ou moins profonde

La vie intérieure est pleine d'impasses, comme dans un labyrinthe. Il y a des miroirs aux alouettes, des pièges brillants qui attirent et retiennent le regard. Des promesses énormes. Je confesse toujours une certaine naïveté relativement à la puissance de ces méthodes. Je suis optimiste. Je crois en l'humanité. Je crois que les humains réfléchissent. Mais je constate que les grosses ficelles restent les meilleures. Le monde spirituel reste un monde d'apparences, de rhétorique, de dynamiques de tribus, dont les trucs et astuces ne sont guère différents de ceux des vendeurs de tapis. 

Pourtant, parler pour séduire et parler pour dire le vrai, cela a rarement été compatible. Mais nous sommes faibles, crédules, affamés de réconfort et de consolations. Non que toute consolation soit une illusion. Mais quand même, les illusions se parent toujours de promesses de consolation. Et cela n'épargne pas les formes les plus profondes de spiritualité. Les gens veulent du merveilleux, des pouvoirs, de l'occulte, de l'inexpliqué, du "puissant", du "vibrant", du "qui me parle", etc... comme s'ils regardaient Cloclo.

Tout cela, bien sûr, dans le contexte d'un "marché" en plein boum. Tous le monde devient thérapeute médium tantrique channel coco cosmico machin bidule chouette, complétez comme vous voudrez. A moi les sous-sous dans les popoches. Humain sans doute... 
Mais tout ça, ce sont des pièges. 

Le développement personnel, pris au sens large, très large,
est une vaste nef des dingues, un supermarché sans issue de secours, sauf à passer par la case réflexion et à y passer un long temps.

Pour finir ces remarques pas si pessimistes qu'il n'y paraît, voici les mots d'adeptes zen plus ou moins anonymes, qui s'écriaient déjà, dans les déserts de la route de la Soie au Xe siècle :

"N'étudiez pas le dharma des dieux, des esprits, des fantômes et des démons : cela n'apporte que souffrance...
Mon dharma est précieux et secret. Il n'est pas pour l'oreille de l'imbécile ordinaire... Seul, un sur cent comprend... certains pratiquent pour l'argent et faire bouillir la marmite, d'autres pour la réputation... D'autres pour leur maître ou pour eux-mêmes, l'âme pleine d'envie..."
(Tibetan Zen, p. 80)

Mais alors quelle est la voie véritable ?
Elle est unique à chacun, mais elle a toutefois un moteur commun :
la réflexion (prajnâ, en sanskrit bouddhique). 
Apprendre à penser juste et par soi-même, voilà le tronc commun, et voilà pourquoi il n'y a pas de vie intérieure authentique qui ne soit philosophique.




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