mercredi 15 août 2018

Double remède


Si je m'efforce de laisser de côté les spéculations évoquées dans mes précédents articles, il reste deux opinions antagonistes :

1 - Tout dépend de la conscience

2 - La conscience dépend de tout

Mais indépendamment même de ces deux opinions (ou théories), il reste deux pratique de vie intérieure :

1 - Le silence intérieur

2 - Le ressenti viscéral (que j'ai auparavant nommé "vibration du cœur", etc.)

Or, il me semble que ces deux pratiques élémentaires (essentielles, indispensables) sont le remède à deux maux. L'être humain (mais je soupçonne que cela soit vrai pour tout être vivant, à des degrés variables) souffre de deux peurs :

1 - La peur de la mort

2 - La peur de la vie

Le silence intérieur contribue à apaiser la peur de la mort. 
Le ressenti viscéral contribue à apaiser la peur de la vie.

(Remarquez que je dis "contribue" : je ne suis pas absolument certain que ce soit un remède total et définitif)

Pourquoi ces effets ?

Je crois que c'est parce que le silence intérieur ressemble à la mort ; et parce que le ressenti viscéral ressemble à la vie. En fait, ce sont la "mort" et la "vie" à l'état brut.

En disant cela, je réalise que l'expérience de la vie à l'état brut est, aussi, un remède à la peur de la mort ; et qu'inversement, l'expérience de la mort à l'état brut est un remède à la peur de la vie. Car si l'on a peur d'embrasser la vie, c'est au moins en partie, semble-t-il, à cause de la peur de la mort.

Un dernier point :
Il me semble important et salutaire de se demander régulièrement "Et si toutes mes opinions étaient fausses, qu'est-ce que cela changerait à ma vie intérieure ?" Une sorte de "remise à zéro" régulière.
Je ne conseille de se poser cette question dans les moments de fatigue intellectuelle, ou de dégoût, ou de déprime, ou par indifférence ou je-m'en-foutisme. Parce qu'alors, ce sera une fuite stérile. Il est préférable de s'interroger quand on est bien, clair et lucide, par goût du vrai. A ce propos, les gens, surtout dans les milieux spirituels, sous estiment l'importance de l'intelligence et des conditions de vie pour l'entretenir, voire la développer. Mais c'est un autre sujet.

Quoi qu'il en soit, ces deux pratiques sont indépendantes de toute spéculation. Mais elles n'interdisent pas la pensée. Au contraire, elle favorisent une réflexion plus simple et tranchante. L'intuition est plus déliée, les mots viennent plus aisément. 

Sur ce, bonne journée à tous.

mardi 14 août 2018

Invisible lumière


Suite à mon dernier article, certains auront peut-être noté que je donnais "lumière" comme autre nom de ce que je désigne par "inconscience".

Or, comment peut-on rapprocher ces deux termes, apparemment opposés ?

En effet, l'inconscience est absence de lumière ; la lumière est, au contraire, révélation, manifestation, clarification, élucidation.

Je réponds que non.

La lumière rend visible, c'est juste.

Mais elle-même n'est pas visible. Je ne dis là rien de choquant. De fait, une lumière qui ne rencontre aucun corps (solide, liquide ou gazeux) sur lequel se réfléchir reste invisible à l’œil. Prenez un espace infini et vide. Raisonnablement vide de tout corps. Allumez une lampe, aussi puissante que vous voudrez : sa lumière restera invisible. Allumez. Éteignez. Vous ne verrez aucune différence dans l'espace. En regardant celui-ci, vous n'aurez même aucun moyen de savoir si la lampe est allumée ou éteinte. Sans lumière, rien de visible, c'est vrai aussi. Mais sans corps, point de lumière visible. La lumière, en elle-même, coure à sa vitesse vertigineuse, immatérielle, sans être visible, comme insouciante de son statut.
Bien sûr, vous pouvez tourner votre regard vers la source de la lumière, vers la lampe elle-même. Vous verrez alors la lumière. Mais seulement parce que cette lumière viendra désormais se réfléchir sur votre rétine.

En elle-même et à elle seule, la lumière est invisible.

Il en va de même pour l'Inconscience (je mets la majuscule pour distinguer de l'inconscience morale, par exemple). Elle est pure lumière révélante. Mais tant qu'elle n'a aucun objet distinct à révéler, elle reste invisible. Voilà pourquoi le sommeil profond, l’évanouissement, le coma et autres "blancs" sont pris pour de l'obscurité. L'Inconscience, ce vaste océan de ténèbres dans lequel baigne ma conscience (c'est-à-dire le centre de mon activité - corps, esprit, parole, souffle, cerveau) est pure lumière, mais lumière qui, pour moi, du point de vue de la Première Personne, ne révèle rien de distinct, c'est-à-dire rien de pratiquement utilisable. C'est donc une lumière, mais une lumière invisible.

L'Inconscience est aussi Lumière en ce sens que ma conscience, pour révéler ses contenus, dépend de l'Inconscient, c'est-à-dire de la réalité au sens le plus large possible, incluant les multivers infiniment divers. L'Inconscience, et spécialement l'activité de mon cerveau, est "lumière", en ce sens que c'est grâce à cette activité qui, en cet instant même, m'échappe, que la "lumière" de la conscience est possible. L'Inconscience est la source des pensées, des souvenirs, des sensations, et ainsi de suite. Imaginez-vous sur un petit bateau, au centre d'une grande mer, par une nuit d'encre. A sa proue se trouve un puissant projecteur. Il éclaire un champ de vagues. Mais ça n'est pas la lumière du projecteur qui "éclaire" les vagues, en ce sens que c'est en vérité l'océan, en sa masse mouvante et incommensurable à mes capacités, qui "donne" ces formes et qui, de la sorte, les révèle et les éclaire. La mer, qui m'entour et qui dépasse le champs de ce projecteur, est la véritable lumière. Une lumière ténébreuse.

Dès lors, une voie spirituelle serait de se frotter à cette ténèbre, à ces marges, à cet infini qui entoure, à cette Inconscience que je suis, comme l'espace entoure le soleil.
Union de la conscience et de l'Inconscience. Union du centre ici avec les périphéries, avec la matrice inconsciente, là-bas, à l'arrière-plan. On peut s'entraîner à ce geste, comme s'allonger ou se laisser aller en arrière, dans ce vide. On peut aussi s'exercer à explorer, avec l'attention, les pourtours du champ visuel. Cela produit instantanément un éveil. Parmi les exercices de la Vision Sans Tête c'est, je crois, le plus puissant. 

Enfin, il y a des précédents traditionnels, outre la "divine ténèbre" et autres nuages d'inconnaissance. Je pense à présent au couple vidyâ-dhâtu dans le bouddhisme tantrique, et tout spécialement dans le dzogchen. Union de la conscience et de l'espace. D'ailleurs, dhâtu, parfois rendu par "espace" ou "étendue", signifie "source", au sens où l'on parle d'une mine, source de tel minerai. Or, l'Inconscience est la source. Elle est la réalité, source des phénomènes conscients : dharma-dhâtu, symbolisé par le dharma-udaya, le sceau de Salomon des rituels bouddhistes tantriques.

Cette fusion ou cette étreinte fusionnante de la conscience et de l'espace, c'est-à-dire de la conscience et de l'Inconscience, est au cœur de la méditation propre au shivaïsme du Cachemire, pratique que je nomme, par commodité, "méditation de Shiva", regards, sens et bouche grands ouverts, comme pour embrasser ou pour "avaler" l'espace. Le corps est ressenti comme une fleur qui s'ouvre peu à peu, qui s'affine jusqu'à la transparence. De cette fusion résulte la Présence, conscience pure, indifférenciée, conscience massive, homogène, intense, présence alerte, inconscience totale - la Lumière (le Soi) et l'Immense (l'absolu, la vacuité) réunis. C'est une pratique extrêmement puissante. C'est le cœur du tantrisme shivaïte et du tantrisme bouddhique, aussi. Dans le dzogchen, c'est la pratique du "dénouement des liens" (trèkcheu, en tibétain phonétique), le cœur du dzogchen, la tradition de l'Infinie Plénitude. 

Invisible lumière.
Éblouissement de l'Inconscience

lundi 13 août 2018

"Cit" ne signifie pas "conscience" !


L'Inde est la source principale du non-dualisme, de la pleine conscience, de la méditation telle qu'on la comprend aujourd'hui, du tantra, du yoga, des chakras, etc.

Sans les Oupanishads, point de non-dualité. Une fois qu'on a entendu la Bonne Nouvelle, on peut bien sûr reconnaître, ici et là, ses échos. Mais sans cette révélation explicite de l'identité du Soi et de l'absolu, jamais cette idée n'aurait pu émerger de l'expérience, ni du raisonnement, car l'expérience conduit à d'autres expériences, et le raisonnement est, en grande partie, basé sur l'expérience. Shankara a raison sur ce point : l'intuition du Soi ne peut venir, en quelque sorte, que du Soi. En ce sens, c'est une révélation.
Comment cette intuition a-t-elle pu jaillir en Inde ? Je ne sais. Mais force est d'admettre que l'Inde, c'est-à-dire les Oupanishads, est la source de l'intuition non-dualiste : ekam eva, advitîyam, "une seule réalité, rien d'autre". Cette phrase sanskrite est tirée de la Brihad Âranyaka, dont on a des raisons de penser qu'elle remonte vers l'an 800 avant notre ère. Une antiquité vénérable. Peut-être le plus ancien témoignage de spiritualité. 

Or, le Soi y est mis en équation avec de nombreux synonymes, dont cit-, au milieu de dérivés et variantes : citi, caitanya, cetanâ, citta.

Ce terme, essentiel, est habituellement rendu par "conscience" ou "awereness" en anglais.

Et donc, si l'on traduit cit- par "conscience", on arrive à tout un tas de conséquences bizarres. 
Ainsi, -cit est censé être "omnisciente", tout savoir. 

Or je ne sais pas pour vous, mais pour moi, les limites de ma conscience sont des plus claires. J'ai beau vouloir, je ne connais pas le chinois, ni les prochains numéros du loto, ni ce que vous éprouvez en cet instant. Il y a infiniment plus en dehors du champ conscient qu'en son sein. Chaque seconde, mon corps, puis mon cerveau reçoivent des flots de données. Seul un infime pourcentage devient "conscient". Cette foule de stimuli est en compétition pour devenir "célèbre". Comme dit Dennet, la conscience, c'est comme le quart d'heure de célébrité. Mais il n'y a là nulle "omniscience". 

De plus, les non-dualismes indiens (Védânta, Reconnaissance) prétendent que cette omniscience peut déboucher sur un véritable savoir, détaillé, portant sur toute chose, passée ou futur, pourvu qu'on le vueille et qu'on médite. Sans parler du bouddhisme du Grand Véhicule, tout à fait grandiloquent sur ce point. Je ne sais pas pour vous, mais de fait, pour moi, je n'ai jamais acquis aucun savoir de la sorte. J'ai médité plusieurs milliers d'heures, au moins. Mais cela n'a jamais avancé mon savoir du temps qu'il ferait dans deux semaines à tel endroit (malheureusement), ni du futur, ni de rien. Cela améliore ma concentration, ma mémoire, ma pensée, et plein d'autres miracles dans ce genre, mais nulle omniscience en vue. Sans parler des miracles comme voler (léviter). Cela ne s'est jamais produit. Et je n'ai pas de données fiables en ce sens en ce qui concerne d'autres personnes.
 
Du point de vue de la Première Personne, quand j'observe le champs de "ma" conscience, je constate que je ne sais pas trop d'où, ni comment viennent les mots, les souvenirs précis. Je ne sais pas non plus pourquoi ça ne vient pas quand ça ne vient pas. Sauf en cas de fatigue ou d'alcool, bien entendu. Parfois, j'ai conscience d'un bouillonnement, d'une tension, d'une effusion, comme l'aube d'une création. Mais je n'en sais pas plus. Du moins si je me cantonne au point de vue de la Première Personne, à l'auto-observation, dont la "méditation" n'est qu'une forme particulièrement intense.

Du coup, j'aurais envie de me fier à ce que disent les traditions non-dualistes : les pensées viennent de la conscience indifférenciée, du vide lumineux, comme les vagues dans la mer. Et la sensation de bouillonnement quand je cherche un mot, par exemple, serait le jaillissement créateur de la conscience (peut-être avec une majuscule), comme une tempête.

Reste que cela ne colle pourtant pas avec les promesses non-dualistes elles-mêmes : s'il n'y a qu'une conscience, alors je doit avoir conscience de ce dont vous avez conscience. Pour moi, cela n'est jamais arrivé (l'empathie est très différente). De plus, j'insiste sur le fait que je n'ai jamais reçu de révélation extra-sensorielle, ce qui pourtant, semble souvent fort pratique (par exemple pour retrouver ses clés, choisir les meilleurs yaourts ou le meilleur régime diététique, etc.). Je sens plutôt comme des probabilités, des possibles. Mais aucun savoir, au sens propre du terme. Et même ce qui me vient, je ne sais pas comment cela vient. Ça sort comme un lapin d'un chapeau. Ou pas.

Comment expliquer ces incohérences ? Ma conscience est censée être infinie. Mais partout, j'ai conscience, justement, de ses limites. Certes la Lumière consciente n'est pas bornée. Mais elle n'est pas infinie pour autant. C'est comme allumer la lampe de mon portable dans la nuit noire : je ne vois pas de limites nettes à cette lumière. Mais cela ne veut pas dire que la lumière de ma lampe éclaire à l'infini ! Certes elle éclaire partout où je l'oriente. Mais c'est bien normal. De même, la "conscience" est toujours...consciente quand je me pose la question. Suzan Blackmore compare cela à la porte du frigo. Vous savez, cette lumière dans le frigo : est-elle allumée même quand la porte est fermée ? Petits, nous avons tous joué à ça. Aussi vite que l'on ouvre la porte (sur un frigo en bon état), la lumière est toujours allumée quand on regarde. Mais en réalité, nous le savons, c'est l'action d'ouvrir la porte qui allume la lampe du frigo. Eh bien c'est peut-être pareille pour la "conscience".

Et les neurosciences prouvent, de maintes façons passionnantes et convaincantes, que la conscience n'est qu'une fraction de l'activité cérébrale.

Mais comment concilier ces affirmations contradictoires ?
Où donc se situe l'erreur ?

Je voudrais ici simplement suggérer une possibilité qui est, à ma connaissance, rarement formulée :

Peut-être que ces contradictions partent d'une mauvaise compréhension du mot sanskrit -cit (dans sat-cit-ânanda, par exemple). On le traduit par "conscience". Or, nous venons de le voir, l'expérience à la Première Personne et la science objective contredisent l'affirmation selon laquelle la conscience serait infinie, une, omnisciente, etc.
Je propose donc d'envisager que -cit n'est PAS la conscience.
Bigre.

Il existe certes des milliers de traductions qui ont rendu -cit par "conscience".
De plus, la définition qui en est donné ressemble fort à la conscience ! -cit est "la lumière qui manifeste les choses, réelles ou non, subjectives ou objectives, intérieures ou extérieures". C'est prakâsha, la "lumière" qui éclaire les choses. Or, ne dit-on pas que la con-science est justement le "savoir" qui accompagne les choses, qui les révèle, donc, comme une lampe ? 

Oui, certes. Mais mon cerveau, qui accomplit à chaque instant un travail extraordinaire et anonyme (du moins jusqu'à ce que quelque chose cloche), n'est-il pas aussi bien "ce qui révèle" ? J'ai mentionné plus haut les mots et les souvenirs qui viennent de je-ne-sais-où. Ne viennent-ils pas du cerveau ? C'est-à-dire de l'univers ? C'est-à-dire, non pas de la conscience, mais bien de l'inconscient ?

Je n'entends pas par là l'inconscient freudien. Mais l'inconscient au sens littéral de ce qui n'est pas conscient, mais qui pourtant contribue, et pas qu'un peu, au contenu que la conscience recueil, comme un plateau télé profite du travail des coulisses.

Oui, vous avez bien lu :
je suggère que -cit n'est pas la conscience, mais bien l'inconscience, celle-là même du sommeil profond et du coma.

Mais, me direz-vous, les traditions non-dualistes définissent ce qui est inconscient ! 
- Oui certes, répondrai-je. Mais elles le définissent d'une façon tout à fait compatible avec mon hypothèse. Car selon la Reconnaissance, l'inconscient est "ce qui est privé de conscience propre" (jada) et être ainsi, c'est simplement "être délimité objectivement" (parichinna) dans le temps et l'espace : c'est être un contenu de la conscience. C'est simplement être un objet, un quelque chose. 
Cela n'a donc rien à voir avec l'inconscience au sens ou je l'entend.

Si, en revanche, je fait l'expérience (audacieuse) de remplacer le mot "conscience" dans mes textes non-dualistes traditionnels, que se passe-t-il ?
Eh bien, les contradictions et incohérences disparaissent.

Car le domaine de l'inconscient est infini, sans limites. Il n'est pas différencié. il est omniscient en ce sens qu'il est la source de tout savoir. Il est la nature, la réalité, et plus spécialement le cerveau. Non pas le cerveau dont j'ai (très vaguement) conscience, mais le cerveau doté de dizaines de milliards de connexions, capable de prouesses, en cet instant même, dont je n'ai nulle conscience. Tout cela inconsciemment. 

Faisons un pas de plus : tout cela correspond à la matière, à ce que les physiciens nomment "matière", et qui est assez éloigné de la "matière" dont nous avons conscience.

Et ainsi, nous pouvons réconcilier le Point de Vue de la Première Personne et celui de la Troisième Personne. 

Le Soi est l'inconscience, ce vaste océan indifférencié (pour la conscience) dans lequel la conscience brille comme une étoile. Mais c'est bien cette étendue mystérieuse qui est la cause de la conscience, de ce qui jaillit dans ce soleil autour duquel gravitent quelques planète (les quelques objets dont j'ai conscience en ce moment). Et tout cela est matière. Que matière. Rien d'autre. Insondable. Infinie. Sans espace. Sans temps. Car par "matière" je n'entends pas "ce qui se voit", ni même les atomes (qui ne sont pas éternels), ni même l'espace et le temps (qui apparaissent... "en même temps" que le Big Bang ou la Singularité initiale), ni même les lois de la physique, qui apparaissent elles aussi du "rien". "Ni ceci, ni cela". Voilà la matière. Au-delà de toute représentation sensible. 

Tout vient de rien. C'est ce "rien" que je désigne par "matière", "Soi", "inconscience", "lumière", "être", etc. Concrètement, c'est surtout le cerveau. Il nous est possible de le connaître par ses effets (ses shaktis). 

Voilà comment, en modifiant notre traduction d'un terme fondamental, je crois qu'il est possible de réconcilier spiritualité et science, du moins le meilleur des deux.


dimanche 12 août 2018

Bilan

méditation profonde, ou grand doute ?


Mes lecteurs fidèles l'auront remarqué : depuis une dizaine d'années, j'ai intégré dans ma philosophie une dimension affective, car je la considère comme un complément indispensable à la dimension cognitive.

Depuis le début de ma quête, il y a environ trois décennies, j'ai cherché les éléments irréductibles de la vie intérieure (par "vie intérieure", j'entends une vie qui ne se satisfait pas des biens extérieurs, tels que la richesse, la sécurité, l'argent, les plaisirs, la renommée et le pouvoir). Autrement dit, je cherche le minimum requis, sans quoi l'on passe à côté de l'essentiel. Le maximum avec le minimum. 

Depuis le début, ou presque, j'ai eu le pressentiment qu'il y avait aux moins deux dimensions. Au début de ma recherche, ces deux dimensions étaient représentées par l'hindouisme et le bouddhisme. L'hindouisme exprimait l'intuition que notre sens "naturel" d'un Soi n'est pas une totale illusion. Le bouddhisme incarnait, si j'ose dire, l'intuition contraire, le sentiment que le réel n'est pas donné, qu'il est "contre-intuitif" comme disent les scientifiques et que le monde et le Soi sont peut-être des illusions. 

Ainsi, déjà à l'époque, je découvrais cette antinomie apparemment indépassable, entre un point de vue qui fait confiance au ressenti, une approche "affective" donc, et une approche sceptique, plutôt "cognitive".

Entre temps, j'ai exploré maintes autres approches, mais le temps a révélé qu'elles n'étaient que des variantes de ces deux approches, cognitive et affective, confiante ou sceptique, intuitive ou analytique - des variantes presques toujours recouvertes de croyances et de promesses plus ou moins fumeuses. Mais là n'est pas mon propos de ce jour.

Quoi qu'il en soit, vers 2009, j'ai découvert les mystiques catholiques. J'avais déjà lu Eckhart et autres mystiques intellectualistes, mais là, je découvrais les mystiques franciscains (français en particulier), moins à la mode, mais partisans d'une approche nettement affective : selon eux, c'est le ressenti qui mène à l'absolu, même si l'absolu est au-delà de tout ressenti. Leur expression d'une richesse et d'une précision impressionnante m'ont attachés à eux. Je les ai donc souvent cité ces dernières années. Je leur ai même fait un blog.

Du coups, certains ont pu croire que j'étais devenu "croyant", voire que j'avais "trouvé la foi". On m'a même proposé de me convertir. Il est vrai que désormais, les Jean de la Croix et autres Madame Guyon font parti de mes amis. Comme d'autres qui peuplent ma bibliothèque, je les fréquente comme des personnes vivantes, je les consulte et je dialogue avec eux. 

Mais je ne suis pas croyant pour autant. Mon point de vue sur la question n'a guère évolué, au fond. Je pense toujours que l'existence du Mal est un argument décisif contre la "foi", du moins contre une foi de type religieux. En outre, je reste en profond désaccord avec certains dogmes catholiques : le statut du corps, du plaisir, de la douleur, de la femme, de l'animal, l'existence de l'enfer en sont les principaux thèmes. Je ne peux pas non plus suivre les Franciscains (dont Guyon, etc.) dans leur rejet de l'intellect. 

Ce qui m'amène à préciser que je ne suis pas, je n'ai jamais été anti-intellectuel. Si je devais m'attribuer une étiquette, celle de philosophe m'irait fort bien, si je la méritais. "Intellectuel" ne me déplairait pas non plus, quoi que je n'en voie pas clairement la signification. Pour cette raison, je ne peut m'identifier au New Age ni au développement personnel, fondés sur le rejet de l'intellect, ou sur l'acceptation des pseudo-sciences (avec le quantoc en tête). Je crois à la raison, si j'ose dire. Pour ce qui est de mes valeurs, je suis un Moderne dans l'ensemble.

Et donc, même si j'ai rencontré des idées valables dans toutes les traditions, j'en ai retenu deux : la Reconnaissance et le Védânta.

Pourquoi ?

Parce qu'elles n'exigent pas d'expériences extraordinaires, ni de croyances spéciales, ni d'obéissance absolue à un gourou.

Elles s'appuient sur un examen minutieux de l'expérience ordinaire, commune, mais envisagée dans son ensemble : veille, rêve et sommeil profond.

Cet examen rationnel aboutit à une intuition : je suis conscience, et par là j'entends le Témoin de tous les objets des trois états : perceptions, souvenirs, et néant. Cette intuition est une certitude absolue, car aucune expérience, aucun raisonnement ne peuvent la contredire. 

Pourquoi ? Parce toute perception, tout raisonnement, a besoin de la conscience pour la révéler. Je perçois un monde qui semble indépendant de la conscience que j'en ai ? Mais cette apparence apparaît dans la conscience. Je peux inférer l'existence d'un "x" inconnaissable qui est extérieur à ma conscience ? Mais ce "x" est encore un objet qui n'existe que pour moi, en tant que conscience, lumière absolument subjective qui manifeste cet objet, en l’occurrence, ces mots. Je ne suis pas d'accord ? Mais ce désaccord, ce sont des mots et des concepts qui apparaissent, qui existent et qui disparaissent dans cette Lumière qui n’apparaît pas, qui n'existe pas (objectivement, comme objet), qui ne disparaît pas. Et ainsi de suite : Le mental est agité ? Mais il l'est dans cet espace immobile. Le corps est tendu ? Mais il est tendu dans l'espace absolument détendu. 

Depuis que j'ai découvert cela grâce à la Reconnaissance et au Védânta, cela ne m'a jamais quitté. Quelques soient mes errements apparents, je suis toujours revenu à cette intuition, comme vers un roc inébranlable, toujours vérifiable, donné, accessible, simple et sans polémiques, comme à une vérité a priori, primordiale, originelle. Pour moi, c'est cela l'éveil

Je dois ajouter qu'en 1995 (ou peut-être un peu avant, mais peu importe), j'ai découvert le Vision Sans Tête, un ensemble d'expérimentations qui conduisent à cette même intuition, mais sans le bagage culturel du Védânta et de la Reconnaissance, et surtout sans la culture gourouiste et religieuse dans laquelle baignent les approches non-dualistes, même celles qui se veulent occidentales et "modernes". Donc pour moi, la Vision Sans Tête, le Védânta et la Reconnaissance sont comme mes parents spirituels, mes références et mes rencontres les plus importantes.

Comme cette intuition se ramène, en termes d'expérience, à une sorte de silence intérieur, je donne aussi beaucoup de valeur au dzogchen et à la mahâmudrâ, deux traditions bouddhistes fort peu bouddhiste, qui décrivent en détail la conscience pure, pareille à l'espace, synonyme, dans mon dictionnaire personnel, de "silence intérieur". Mais comme, par ailleurs, elles sont beaucoup moins claires et qu'elles sont bien davantage liées à des idéologies pour ainsi dire féodales et carrément obscurantistes, elles ont moins d'importance dans ma "famille" spirituelle. Ce sont des amies proches, fidèles, mais pas aussi importantes, en ce sens que je pourrais m'en passer. Elles n'ont pas fondamentalement bouleversé mon existence.

Bref, toujours est-il que, traversant maints courants, traditions, expériences et rencontres (car le partage avec des chercheurs vivants a aussi joué un grand rôle), j'en suis venu à la distinction entre les faits et leurs interprétations. Je ne retrouve plus les billets de blog où j'en parle, mais il y a déjà de nombreuses années que j'ai remarqué l'utilité de cette distinction que j'emploie régulièrement pour faire le tri et revenir à l'essentiel. Car, à côté de la non-dualité et de la mystique, j'ai rencontré la science, avec des gens comme Daniel Dennett, David Chalmers, Sam Harris ou Suzan Blackmore. Or, les preuves et indices sont très forts en faveur de la thèse qui fait actuellement consensus, selon laquelle tout n'est que matière, la vie et la conscience n'étant que des épiphénomènes dus au hasards, c'est-à-dire au jeu de forces aveugles, sans aucun dessein ni plan.

Je me retrouve donc face à une antinomie :

-D'un côté, l'intuition et la certitude que tout est "dans" la conscience, comme les corps physiques sont dans l'espace physique. 

-De l'autre, la certitude selon laquelle la conscience est "dans" le cerveau qui est "dans" l'univers, infini et sans centre absolu.

Les deux points de vue ont des arguments de force égales, semble-t-il.

Le partisan de la Première Personne (celui du Védânta, de la Reconnaissance et de la Vision Sans Tête) fera remarquer que le point de vue de la Troisième Personne (celui de la science) n'apparaît que "dans" celui de la Première. Mais le réaliste (appelons ça comme ça) rétorquera que tout cela n'est qu'une illusion possible grâce au cerveau. Et le spiritualiste (appelons-le comme ça) lui répondra que le cerveau n'est qu'une représentation qui fait partie de l'état de veille, lequel n'est qu'un état (apparent) de la conscience, un contenu de l'espace de la conscience, parmi d'autres contenus. Et ainsi de suite...

C'est une véritable tragédie grecque. Deux points de vue apparemment irréconciliables et de forces égales. Avec nous en Iphigénie(s).

Même le ressenti mystique, celui de l'unité avec toutes choses (aussi appelé "amour") peut s'expliquer par un sous-bassement neurologique, en l’occurrence le nerf vague, dont le fonctionnement n'a rien de vague.

Et sur ces questions, Shankara, le Bouddha ou Abhinava Goupta ne peuvent pas m'aider, car ils ne connaissaient rien du cerveau. La méditation et la réflexion sur la simple base de l'expérience ordinaire ne permettent pas de découvrir l'existence des neurones, ni des axones. Longchenpa a , de son côté, beaucoup médité sur la Présence-Conscience-Témoin ; mais il n'a pas découvert la Sélection Naturelle, par exemple. Et cela change tout.

Est-ce que cela réfute la non-dualité ? La mystique ?

Je n'en suis pas sûr. En revanche, je suis sûr que les découvertes scientifiques (et exclusivement scientifiques) des 200 dernières années ont des implications profondes et extraordinaires sur mon existence quotidienne, sur la façon de vivre la maladie, la vieillesse et la mort (mais pas seulement !). Les faits changent les interprétations et les valeurs, car les faits sont la base des interprétations et des valeurs. Darwin, Einstein et le Big Bang changent tout, du moins autant que le Bouddha, Shankara et Abhinava Goupta. 

Voici donc quelques idées en forme de bilan.

Je ne suis pas devenu catholique. Je ne me suis converti à aucune religion. Je ne crois pas aux balivernes New Age. Je pratique le silence intérieur, le ressenti du cœur, je crois que bien des choses sont possibles. Mais je crois surtout que la science change tout.

Et que, donc, je dois me demander ceci :

Et s'il n'y avait aucune conscience indépendante de la matière, et si le matérialisme avait raison, ma vie intérieure s'en trouverait-elle bouleversée ? Anéantie ? Rendue Impossible ? Simplement modifiée ?

Voilà à quoi je réfléchis.
Et je vous invite, cher lecteur, à faire de même.
Parce que je trouve cela merveilleux, noble et passionnant.

Belle journée à tous.

lundi 6 août 2018

Se libérer des inhibitions conduit-il au bonheur ?



"Il est interdit d'interdire" : ce slogan soixante-huitard en forme de contradiction, typique du postmodernisme débraillé, est plus que jamais présent dans les esprits. Crise de l'autorité, syndrome de Peter Pan, jeunisme, intuitionisme, ressentisme, obscurantisme, psychologisme, complotisme, nombrilisme, narcissisme, animalisme, occultisme, "art" contemporain, consumérisme, obésité, comportements à risque : autant de manifestations où l'absence d'inhibition se trouve valorisée. A la limite, elle est proposée comme la clé du bonheur, de la "coolitude", comme la vertu vraie enfin découverte après des siècles de camisole (forcément) occidentale.

Ainsi selon le néo-tantra et les innombrables "thérapies" en vente actuellement, la cause des souffrances serait la répression de nos "énergies" ou pulsions naturelles. S'appuyant sur Nietzsche, Freud et Reich, ces commerçants offrent le bonheur, garanti par ce simple slogan : "Lâches-toi !" Ou, en version d'outre-Atlantique : "Juste fais-le".

Or, jusqu'à Mai 68, c'était la maîtrise qui garantissait l'accomplissement humain. Remarquez, il était peu question de bonheur, mais beaucoup d'accomplissement, d'excellence. Le modèle était celui de la vertu stoïcienne, laquelle ne promet pas d'autre récompense à la vertu que la vertu elle-même. Et quelle est cette vertu ? La maîtrise de soi, autrement dit l'inhibition des pulsions, des excès, des passions, pour les ramener à la juste mesure, à une harmonie dont les révolutions astrales et les vérités mathématiques nous donnent à voir, au-delà de toute idiosyncrasie, le spectacle beau et bon.

Le soixante-huitardisme (c'est-à-dire le consumérisme, etc.) a caricaturé cet idéal en exploitant certaines affirmations de Nietzsche. Combien de fois ne nous a-t-on dépeint des hommes qui aspirent à la vertu, mais qui finissent par imploser lamentablement ? "Chassez le naturel, il revient au galop" est la grande trouvaille du postmodernisme. Selon le principe de la cocotte (minute biens sûr), il faut lâcher la soupape, sous peine d'explosion. Donc, exit les inhibitions. Place aux envies, à l'amusement, au léger, à l'absence d'effort, à l'immédiat, vite consommé, vite oublié, au subjectif, au Moi étalé sur des milliers de pages internet et avide de ses reflets. La "grande libération" de Mai 68 a ainsi accouché, en l'espace d'une génération, de l'(in)culture du selfie. Avec son cortège de ruines : plus (plus ou plus ?) d'autorité, plus de transmission, plus de mérite, plus d'identité, plus de progrès, et ainsi de suite. Et donc, finalement (mais nous y sommes déjà), plus d'humanité, plus de sacrifice, plus de modèles, plus de dépassement de soi, plus d'humilité. Bref, juste des supermarchés, des parkings et des "pages perso", justement nommées "murs".

Car supprimer la suppression, dire "non" au non, lever toute inhibition, ça n'est pas créer un être libre. Ca n'est pas créer du tout, au reste. C'est juste laisser libre cours à l'entropie, loin de servir l'anthropie. Ce chaos a beau nous être vendu (c'est-à-dire infligé) comme une fabuleuse "destruction créatrice", il n'en reste pas moins que l'informe gagne, chaque jour, sur l'ordre et la beauté.

Les exemples et les études pourtant ne manquent pas pour démontrer que, sans inhibition, point d'humanité : tout comportement digne comporte de l'inhibition.

Ainsi le libre-arbitre, battu en brèche comme pouvoir de causer "absolument", demeure néanmoins crédible comme pouvoir de dire "non" : une sorte d'inhibition, donc. Nous avons le pouvoir de dire "non", de suspendre notre assentiment. De ne plus croire, de refuser, même si ce pouvoir, dans les cas extrêmes (drogue, torture, chantage), reste tout intérieur et invisible à toute visée objective. Mais il reste indéniable. Or il est négatif. De même, calculer, c'est dire "non" à mille possibilités qui se présentent, mais qui sont des erreurs. Et il en va de même pour toute délibération, pour toute prudence (voici quelques tests amusants sur ce thème). Il faut, pour vivre bien, s'arrêter, sous-peser, trier, discriminer, sélectionner - tous termes abhorrés par la bien-pensance qui fait mine de "ne pas juger".

En disant "non" au non, on dit "non" au choix, à la réflexion, à la liberté qui est l'essence même de la dignité humaine. Un être qui est incapable de dire "non" n'est pas, ou plus, humain. Il est devenu une chose. Seules, les choses ne choisissent pas, car seules elles sont incapables de s'inhiber elles-mêmes. Elles subissent du dehors. Et voilà l'existence des êtres désinhibés : ils sont ballotés par les impulsions, les opinions, les humeurs, les modes et les croyances. Il se forme en eux des choix, des jugements - car il est impossible de penser ou de parler sans juger - mais cela se fait en eux sans eux. Comme s'ils étaient esclaves.

On me dira : Mais cela ressemble beaucoup au comportement du mythique sage "sans ego", doué du fameux "fonctionnement impersonnel" ! - En apparence, sans doute. Mais un tel être existe-t-il ? Et, s'il existe, est-il vraiment sans inhibitions, sans interdits, sans limites ? N'est-il vraiment qu'une "pure affirmation de la vie" ? Une "machine désirante" bienheureuse ? Une sorte de volcan inépuisable et bondissant d'une extase à une autre ?

Je crois, pour ma part, qu'il y a deux absences d'inhibition : celle de l'être immature qui aspire à la tyrannie absolue et universelle - une fausse liberté ; et celle de l'être accompli qui harmonise sa volonté (donc ses "pulsions", etc.) avec la réalité ou avec un idéal - une liberté effective.

Or, Mai 68 (les consumérismes, etc.) nous a induit en erreur. Nous voyons désormais le négatif comme étant négatif, comme une "violence" inutile, commise contre autrui ou contre soi. Et l'on pourrait appliquer la même analyse à bien d'autres valeurs, comme le Soi. Le vrai Soi est transcendance du Moi, oubli du Moi dans une réalité plus vaste, plus belle et plus vraie. Mais le "souci de soi" prôné par Foucault et ses adorateurs a bien vite montré son véritable visage : celui de Face Book et autre lieux de défoulement narcissiques. Du Soi au "prendre soin de soi", au selfie, au "moi m'aime" : la pente est logique, fatale. Elle aboutit au désastre que nous voyons tous les jours.

La sagesse du Soi, ça n'est pourtant pas cela. Elle est capable de combler la personne, à condition que j'accepte de tailler ce masque, ou ces masques, comme des plantes, belles et vivaces, mais promises au chaos si laissées à elles-mêmes dans la jungle des "envies". Plotin nous invitait à "sculpter notre propre sculpture" : mais pour révéler la forme, il faut ôter la matière, la rejeter. Dire "non". Pour devenir libre, il faut inhiber, maîtriser, contrôler, examiner, sélectionner, juger, délibérer, discriminer, discerner, trier, critiquer, hiérarchiser.
Dès lors, l'absence d'inhibition ne mène pas au bonheur, mais au malheur. En inhibant, au contraire, il ne s'agit pas de s'autodétruire dans une pulsion d'auto-flagellation aveugle, contrairement à ce que l'on nous a fait croire, mais de canaliser en "taillant" adroitement, judicieusement et à propos.

D'ailleurs, ce même Nietzsche que l'on invoque les yeux fermés pour justifier le désinhibitionisme était un partisan le l'inhibition. Pour lui, l'exemple de l'idéal de l'harmonisation des forces naturelles et des forces réactives (c'est-à-dire inhibitrices) était le jardin à la française. Eh oui : non pas la jungle touffue, ni même l'apparent chaos du jardin à l'anglaise, mais la géométrie, la nature rationalisée façon Versailles.

Mais qu'en dit le Tantra traditionnel ?

Il est vrai que, dans le tantrisme, il existe un courant, le kaulisme, qui prône la libération individuelle par la levée de toute inhibition : alcool, vin, drogues, sexe et mises en scènes choquantes. Tout est alors bon pour détruire les inhibitions, les peurs (shankâ) qui, selon Abhinava Goupta, sont les "démons qui nous possèdent", nous hantent et nous empêchent de vivre notre vraie nature.

Cependant, je crois que ce projet, poursuivi tel quel, est une impasse. Et la version de ce même projet, certes proche de celui des Hippies, que propose le soi-disant "shivaïsme du Cachemire" est profondément différente. Car en Asie comme en Occident, la désinhibition à-tout-va est simplement tragique, comme en témoignent les vies d'un Aleister Crowley et de ses nombreuses victimes.

Le shivaïsme du Cachemire, c'est-à-dire la philosophie de la Reconnaissance, propose une harmonisation des forces fondée sur une discipline intellectuelle et contemplative. Cette discipline exige, de fait, une certaine hygiène de vie même si, manifestement, tous ne sont pas égaux en intelligence. Mais même les plus doués ne peuvent tirer réel profit de leur intelligence qu'au prix d'un règlement. En d'autres termes, d'une sorte d'inhibition.

L'accomplissement résulte, selon le shivaïsme du Cachemire, d'une juste tension entre deux gestes : d'un côté le laisser-aller, le laisser-être personnalisé par Shiva qui est "manifestation" (prakâsha) ou extériorisation ; de l'autre, le jugement, le choix, la sélection, personnalisés par Shakti qui est "jugement" (vimarsha) ou intériorisation. Il n'est pas impossible que cette perspective ait été empruntée à celle du philosophe indien Bhartri Hari, penseur original qui voyait dans le Temps le principe ultime, doué des pouvoirs de laisser être et d'inhiber, d'ouvrir ou de fermer les vannes du devenir.

De même, la pratique "spirituelle" la plus profonde est le silence intérieur. Or, cette forme d'immobilité est, quoi qu'on en dise, une forme d'inhibition. Même si on la conçoit dans le cadre d'une rhétorique du "let it be", il reste que cette pratique est, en effet, négative. Elle est un acte d'arrêt. Non pas sans doute de l'arrêt d'une chose étrangère, comme on arrêterait un camion à la force des bras, mais du moins est-elle l'arrêt de soi. La "méditation" bouddhiste est aussi comparée à une mise en tension. Sans excès, certes, mais une mise en tension derechef, et qui conduit à un cadrage : la corde vibre entre deux positions extrêmes. Elle ne bouge pas sans limites. Et c'est grâce à ces limites qu'elle sonne. De même, il n'y a pas d'accomplissement digne de ce nom sans inhibition. C'est grâce à l'inhibition que nous nous formons, que nous devenons libres, humains et, par surcroît, possiblement heureux, quoi qu'alors cela n'entre plus guère dans nos préoccupations.   

Se libérer de toute inhibition ne conduit donc pas au bonheur.

mardi 31 juillet 2018

Comment reconnaître un être réalisé ?


Comment reconnaître un être réalisé ?



On entend souvent l'expression "être réalisé" ou "éveillé".

Selon la philosophie de la Reconnaissance, la réalisation (siddhi) ne consiste pas à acquérir des pouvoirs surnaturels, ni à visiter des lieux spéciaux, mais à réaliser (vimarsha) que tout les phénomènes sont la libre manifestation des pouvoirs infinis de la conscience. Il ne s'agit pas d'acquérir un pouvoir, naturel ou surnaturel, mais de réaliser que le pouvoir absolu coïncide avec soi-même, avec "notre Soi" (sva-âtmâ), avec la conscience. La conscience est à la fois pouvoir de se manifester ("lumière", prakâsha) et pouvoir de réfléchir sur ce qui se manifeste ("jugement", "pensée", vimarsha). Elle est le divin concret.

Pour atteindre à cette réalisation, la voie la plus efficace est celle qui allie connaissance et amour : une connaissance amoureuse, un amour doué de foi, nourri par la raison (tarka, vichâra) et basé sur l'observation de l'expérience ordinaire (vyavahâra). Ainsi l'intellect, organe de la connaissance aussi appelé "coeur", s'affine et devient capable de "vision subtile" (sûkshma-drik), laquelle est alors capable de s'inverser et de reconnaître le divin en soi-même : c'est la reconnaissance (pratyabhijnâ), équivalent de la réalisation selon la philosophie de la Reconnaissance.

Subjectivement, cette reconnaissance se traduit par la paix, la joie et la certitude.
Mais vu du dehors ? Y a-t-il des signes ?

Selon le Secret de Tripourâ (Tripurâ-rahasya), un texte de la Reconnaissance, il n'existe pas de signes sûrs (XXI, 18 et suivants).

D'un côté, en effet, ces signes sont tout ce qu'il y a de plus intérieurs. On ne peut les voir : "ils ne peuvent en aucun cas être reconnus par les autres" (19). Cette connaissance intérieure est comparable au savoir, à l'érudition. De même que le savoir ne se voit pas, la réalisation ne se voit pas. C'est comme le goût du miel : c'est subjectif, ça n'est pas objectif. Cela tombe sous le sens, mais il est bon de le rappeler, je crois, dans un contexte où l'idée que les réalités spirituelles sont visibles ou sensibles est fort répandue, alors que la première leçon est justement que le spirituel n'est pas sensible. Mais le vulgaire est sans doute trop attaché aux images pour l'entendre.

D'un autre côté, un être lui-même réalisé peut, par une sorte de sympathie plus que par communication, deviner la réalisation d'autrui. Mais même cela est de l'ordre de l'hypothèse, car en vérité, la réalisation concerne la conscience. Or la conscience, au sens où on l'entend ici, n'est pas un phénomène, mais la Lumière qui éclaire tous les phénomènes. Elle n'est pas une chose, mais le libre mystère qui se manifeste en toute chose. Elle n'est donc jamais objectivable. On ne peut percevoir la conscience d'autrui. Et selon la Reconnaissance, la télépathie (si elle existe), n'est pas la perception de la conscience d'autrui, mais l'identification partielle à la conscience universelle, au-delà des limites d'un cerveau. De plus, les prétendus signes de réalisation spirituels, ajoute la Reconnaissance, ne sont pas fiables, car ils ne sont pas propre à cette réalisation. Un psychopathe, par exemple, peut afficher un visage serein. D'autres semblent doués de charisme - lequel, comme on sait, va rarement sans une profonde absence de scrupules. Et surtout, on peut confondre une expérience spirituelle ("koundalini", chakras, astral, sortie du corps, visions, lumières, béatitude, révélations, créativité, sentiment d'amour, etc.) avec la réalisation, qui est une sorte de compréhension totale de soi et du monde, comme nous l'avons précisé plus haut. Or, une expérience intense donne souvent aux gens l'énergie d'apprendre quelques bribes d'enseignement authentique (qui produisent quelque effet sur les débutants) et de se mettre en posture de maître. C'est que l'on observe chez plusieurs thérapeutes charismatiques qui se découvrent des missions "non-duelles". Les borgnes sont rois au pays des aveugles. Mais cela n'a rien à voir avec la réalisation.

Le seul signe extérieur d'un maître (mais ça n'est pas exactement la même chose, selon la Reconnaissance, qu'un être réalisé) est son intelligence des questions concernant le Soi. C'est en fait ce qui définit un maître, en ce domaine du moins.

Donc au final, selon la Reconnaissance, c'est en soi qu'il faut chercher les signes de la réalisation, comme par exemple l'équanimité. Mais l'équanimité ne se voit pas de l'extérieur. Les apparences sont trompeuses. Tout ce qui brille n'est pas d'or, et l'habit ne fait pas le moine. La Reconnaissance conseille donc de ne pas se mettre en recherche d'être réalisés (car on ne peut jamais avoir de certitudes en ce domaine), mais plutôt de chercher un maître, c'est-à-dire un être capable de répondre aux questions essentielles, du genre "qui suis-je ? qu'est-ce qui est réel ? quelle est ma véritable nature ? puis-je vivre sans souffrir ? suis-je le corps ? les pensées cachent-elles vraiment ma vraie nature ?" et ainsi de suite.

Comme on voit, la Reconnaissance ne parle pas de "sentir" la présence (supposée) du maître, ni de se fier à une quelconque intuition, à des "vibrations", etc. Il n'est pas question de "sentir une paix ou une joie sans cause en présence de...", dogme aujourd'hui populaire parmi les gourouistes qui voient le maître comme une sorte de dealer de "joie sans cause" et autres "vibrations de haute fréquence". L'éveil ne se transmet pas, car l'éveil est la conscience, or la conscience n'est pas une chose. Elle ne peut donc se transmettre d'un individu à l'autre, d'un lieu à un autre, sauf en un sens purement métaphorique. La conscience est partout et nulle part en particulier. Comme l'espace, elle ne se déplace pas. Elle vibre certes, elle palpite d'un pôle à l'autre, du sujet à l'objet, mais ce frémissement est immobile.

Il n'y a donc pas de signes auxquels on puisse reconnaître un être réalisé.

samedi 7 juillet 2018

L'absolu se connait-il ?


Selon certains "ignorance is bliss", l'ignorance est le bonheur.

Mais qu'est-ce que la connaissance ?
Parle t-on de l'acte d'un organe (l’œil, le cerveau...) ? Du résultat de cet acte (un savoir) ?
Ou de ce qui rend possible ces actes de connaissance et leur résultats ?

Pour Shankara, on peut dire que l'absolu, c'est-à-dire le Soi, est connaissance. Mais c'est une connaissance qui rend possible à la fois la connaissance (de l'absolu) et l'ignorance. Il dit aussi que l'absolu n'a ni connaissance (n'a pas la connaissance de l'absolu) ni l'ignorance.

Ainsi, dans son recueil des Mille enseignements (XIII), il affirme d'abord :

Je suis sans intellect, je ne suis donc pas un connaissant. Je n'ai donc ni connaissance ni ignorance, n'étant que la Lumière, la conscience (cit). (2)

Puis :

Je suis connaissance ininterrompue, je n'ai donc ni connaissance, ni ignorance (5).

Comment peut-il affirmer ainsi une chose et son contraire ? Comment peut-il déclarer qu'il n'est "pas un connaissant", puis qu'il (c'est-à-dire le Soi) est "connaissance ininterrompue ?

En fait, il prend le mot "connaissance" en des sens différents.

Quand il dit qu'il n'est "pas connaissant", il veut dire qu'il n'y a rien à connaître, car il n'y a aucun objet réel, attendu que tout objet est impermanent, et que la permanence est le critère du réel. Il n'y a un "connaissant" que s'il y a du "connu". Mais il n'y a pas de "connu" ; il n'y a donc pas de "connaissant".

Quand il dit qu'il n'a "ni connaissance, ni ignorance", il désigne ainsi le Védânta et la vision ordinaire des choses, fondées sur la croyance d'être un corps à l'exclusion du reste. Mais le Védânta est aussi fondé sur la dualité, donc sur l'ignorance. L'enseignement de la connaissance non-duelle n'est possible que s'il y a identification à un corps. Or, tout cela n'est qu'apparence sans réalité. Le Soi n'a donc ni connaissance, ni ignorance.

Quand il affirme, en revanche, qu'il est "connaissance ininterrompue", il désigne par là la conscience, cit, cette lumière qui est le Soi et qui est l'absolu et en laquelle semblent se déployer les apparences du monde. Comme je l'ai dit ailleurs, cette "connaissance" est d'un genre bien particulier, car elle n'est pas un acte, sans quoi elle ne pourrait être "ininterrompue". En effet, tout acte est transitoire et ne peut donc produire qu'un effet transitoire. Cette connaissance n'est pas la connaissance "de quelque chose", fut-ce de l'absolu. En fait, selon Shankara, nous faisons l'expérience de cette connaissance qui est la conscience et le Soi et l'absolu dans ce que nous appelons le "sommeil profond", sans rêves, chaque nuit. Or, il faut bien avouer que du point de vue du profane, c'est-à-dire de l'ignorance, c'est expérience est à l'opposé d'une connaissance : c'est une inconnaissance, une inconscience. Car, selon Shankara, il n'y a alors aucun objet différencié, rien de limité, mais seulement être pur, sans altérité aucune, une masse homogène de pure et simple existence. Et c'est seulement du point de vue de l'état de veille, c'est-à-dire de l'ignorance, que nous prenons l'absolu pour une absence de conscience, alors que c'est conscience pure, sans faille, sans objet. 
Donc ce que Shankara nomme "connaissance ininterrompue" ou "pure" est, du point de vue de l'ignorance (qui est le notre), ignorance.
De ce point de vue, l'absolu ne se connait pas. Il ne se connait pas comme on connait une couleur ou une pensée.
Mais il est connaissance pure, si pure et homogène qu'elle passe, à nos yeux confus, pour de l'ignorance.

Nous voyons donc que, finalement, nous pouvons dire que l'absolu ne se connait pas, ou qu'il est pure connaissance, ou qu'il est "sans connaissance ni ignorance" selon le sens que nous donnons à ces termes.



vendredi 6 juillet 2018

La solitude, malédiction ou bénédiction ?


La solitude, comme le vide ou le silence, sont ambivalents :
affairés, nous désirons être seuls ; 
mais une fois seuls, nous aspirons à l'agitation du monde.

Reste que la solitude nous mets face à l'alternative radicale :
réaliser que nous sommes seuls, que la compagnie et les relations ont toujours quelque chose de factice ; ou réaliser que nous sommes seuls, c'est-à-dire réaliser qu'il n'y a pas réellement d'autre être que l'Être.

Un verset, sans doute composé par Abhinava Goupta, exprime cette ambivalence de la solitude, malédiction ou bénédiction :

"Je suis seul" : ainsi se lamente l'homme,
englouti par les violentes et terrifiantes 
eaux du samsara.
"Je suis seul" se dit un autre,
"il n'y a rien d'autre que moi ;
je suis donc serein,
sans soucis !"

(Paramârthasâravivriti ad 58)

lundi 2 juillet 2018

Quelques arguments fallacieux populaires dans les milieux spirituels

Excellente vidéo sur certains arguments fallacieux souvent employés. Accessible et utile :

Peut-on réconcilier voie directe et voie graduelle ?



Apparemment, il y a deux voies :

Ou bien, on peut suivre un chemin de développement spirituel, travailler à réunir les causes et les conditions de ce développement, comme pour faire germer une graine jusqu'à ce qu'elle donne son fruit, jusqu'à ce qu'elle se transforme en fruit, en sa forme achevée. C'est la voie de la très grande majorité des spiritualités. Mais on peut s'interroger : Comment un produit, une chose créée, pourrait-elle être durable ? Comment un ensemble de conditions pourrait-il engendrer quelque chose d'inconditionné ? Et comment ce qui a un début pourrait-il ne pas avoir de fin ?



Ou bien, on peut suivre la "voie" directe, laquelle consiste, pour l'être atemporel que nous sommes, à se reconnaître directement, sans attendre que des conditions préalables soient réunies. Pourquoi ? Parce que notre essence, ou notre "moi" véritable, est inconditionnée, immuable : elle est déjà tout ce qu'elle doit être, parfaite, comme l'espace. Or, si je suis l'espace, à quoi bon chercher l'espace ? Où pourrai-je bien le trouver ? Tout n'est-il pas déjà dans l'espace ? Dès lors, cette "voie" consiste à réaliser qu'il n'y a nulle part où aller, car nous sommes déjà la destination. Le Soi (notre essence) est déjà parfait, achevé, complet. Il n'y a rien à développer, à travailler, à purifier, à transformer : c'est voir cela qui est le véritable développement, le travail, la purification, la transformation, la voie. 



Longchenpa, un maître tibétain du XIVe siècle, pointe une contradiction interne au bouddhisme : d'un côté, on dit que l'essence est comme l'espace, pure et déjà parfaite ; de l'autre, on affirme que tout est le produit de causes et de conditions :



"D'un côté, certains proclament que 'tout développement dépend de la loi de cause à effet, comme une pousse se développe à partir d'une graine". Mais ils affirment par ailleurs que 'l'essence du mental est comme l'espace'." (Loungyi Terdzeu, IX, 3)



Longchenpa voit là une terrible contradiction, un double discours qui empêche l'épanouissement spirituel. Car si l'essence du mental (le Soi) est "comme l'espace", alors cela veut dire qu'elle n'est pas produite pas des causes et des conditions. Elle n'est pas un effet. Elle est sans cause, déjà pleinement achevée. Elle n'est pas un effet, un produit, une création, le résultat d'une cause, d'un développement, d'un travail, d'une purification, d'une transformation. Chercher à la produire est donc une tragique méprise, une confusion ruineuse.



En outre, il ajoute que les phénomènes de développement sont les phénomènes conditionnés, l'essence même du samsâra et de la souffrance. Comment pourrait-on atteindre l'inconditionné à partir du conditionné ? Et, comme dit le Tantra du Roi créateur de toutes choses, cité ici par le maître tibétain, n'y a-t-il pas une erreur fondamentale à employer des métaphores tirées de phénomènes conditionnés pour illustrer l'inconditionné ? La seule comparaison valable est celle qui compare notre Soi à l'espace, car l'espace est le seul phénomène inconditionné. Il est la seule "chose" qui ne soit pas le produit de causes et de conditions. En même temps, il n'est pas vraiment une chose, mais ce qui donne lieu aux choses. En tous les cas, il est l'illustration de notre Soi : déjà présent, omniprésent, parfait, immuable, qui ne peut être créé, qui ne peut être détruit, en dehors de tout développement, de toute production. 

On pourrait croire que l'espace résulte d'une purification, comme on range une chambre pour y "faire de la place", de l'espace donc. Mais c'est une erreur, car l'espace est toujours présent, identique à lui-même, sans quoi cette chambre n'aurait pu être remplie de choses. 
Les choses ne prennent pas la place de l'espace. Elles prennent place dans l'espace.


C'est réaliser cela qui est libérateur. Tout est espace :



transformation apparente de l'espace

création illusoire de l'espace
jeu de l'espace
danse de l'espace


Il n'y a rien, et c'est ainsi que tout semble évoluer, apparaître, naître, se développer, se transformer, se conditionner, interagir, se travailler...



Dans cette "voie" directe, il y a évolution. Mais apparente seulement. L'espace n'évolue pas. Seuls les contenus évoluent. Et ils évoluent en mieux à partir du moment où l'espace voit que l'espace n'évolue pas. En revanche, vouloir faire évoluer ces contenus vers un mieux en ne voyant que ces contenus est vain. Voir l'espace inconditionné (voir qu'il n'y a rien à faire) est la condition pour parfaire les phénomènes conditionnés : ce perfectionnement n'est pas le "faire" d'un individu, mais l'art de l'espace, qui se réalise en réalisant qu'il est parfait et en perfectionnant ainsi tout ce qu'il embrasse.

Cette évolution spirituelle, intérieure (invisible) a lieu du fait de voir que rien n'a lieu. Voir qu'il n'y a rien à voir est la plus belle des visions. Elle engendre la vision de la beauté. Car, bien que notre Soi ne puisse être créé, voir que notre Soi ne peut être créé créé de nouvelles apparences, renouvelle les phénomènes, le monde.


Voir l'espace, réaliser qu'il est parfait, à la fois au-delà de tout et séparé de rien, possède le pouvoir de créer un autre monde. C'est l'expérience du silence intérieur.



Pour cela, il est nécessaire de ne pas mélanger les voies. Bien sûr, (presque) tout est possible, extérieurement. On peut faire du yoga, des rituels, etc. Mais intérieurement, tout cela doit se faire dans une claire compréhension qu'il n'y a rien à créer, que le Soi est toujours déjà parfait, achevé, complet, comme l'espace transparent, infini. 



Il est donc clair que certaines pratiques, qui présupposent des croyances en l'opinion selon laquelle le Soi doit être créé, transformé, ou purifié, ne sont pas compatibles avec la métaphore de l'espace et la réalisation qu'elle exprime.



La "voie" directe est compatible avec les pratiques qui peuvent se faire dans un esprit de gratuité. Donc principalement les activités comme l'adoration (l'amour pur, désintéressé) et la recherche de la vérité (la philosophie pure, désintéressée), ou encore l'art (la création pure, désintéressée). 



En revanche, les activités égocentrées (centrées sur l'identification à un "moi" limité), mercantiles et dépendantes d'une recherche exclusive de performance (sans esprit de jeu), ne sont pas compatibles avec la réalisation de l'espace.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...