vendredi 19 janvier 2018

D'abord...et après

Au commencement, maintenant, limpide étendue.
Silence net comme après l'orage.
Intervalle entre deux pensées,
nudité atemporelle,
fraîche et simple.


Dans la tradition du shivaïsme du Cachemire, c'est Shiva.
Non pas Shiva Dieu, l'absolu.
Mais le premier instant, ou l'instant zéro, appelé Shiva
car en lui prédominent les qualité de Shiva,
pure présence, pure conscience sans dualité, 
indifférenciée.

Un anonyme du shivaïsme du Cachemire le décrit ainsi :

yadayamanuttaramūrtir nijecchayākhilamidaṃ jagatsraṣṭum /
paspande sa spandaḥ prathamaḥ śivatattvamucyate tajjñaiḥ // 1

Quand cette incarnation absolue
se mit à frémir,
selon son désir,
pour créer le monde dans l'extase,
alors cette première vibration
est appelée "plan de Shiva"
par ceux qui la connaissent.

Un frémissement de glace.
Un bloc intangible,
insécable,
"incarnation absolue", sans égale, an-uttara, sans réponse, sans questions ni réponses,
sans relation. 
Une cristallisation parfaitement fluide, mûrti; un évanouissement aussi,
de tout le différencié. L'instant zéro. Mais c'est déjà frémissement.
Le mouvement n'est pas un accident. Il n'arrive jamais,
car il survient toujours, texture même de l'immobile.
Déjà désir, mais latent. Déjà extase, mais cachée dans la plénitude.
C'est l'expérience du silence intérieur absolu.
Comme un pare-brise entre deux coups d'essuie-glace.
Comme entre deux pensées.


Puis, simultanément, au même instant,
le second moment, le premier instant :
Shakti, puissance, pouvoir, acte d'être, extase, sortie, ravissement, désir, poussée,
montée, croissance, expansion, dilatation.
Une sortie qui fait rentrer.
Pure volonté sans objet,
pur élan ou le moyen est le but,
jaillissement de désir où le sujet et l'objet ne sont pas séparés.
On le sent au premier moment d'un choc émotionnel,
d'un mouvement. Avant toute bifurcation,
à l'aube des possibles.

L'anonyme du Cachemire décrit ainsi cet instant
qui resurgit à chaque instant :

icchā saiva svacchā satatasamavāyinī satī śaktiḥ /
sacarācarasya jagato bījaṃ nikhilasya nijavilīnasya // 2

Le (plan de) Shakti
est cette volonté limpide
qui ne fait qu'un  (de la conscience),
et qui est la source du monde,
des êtres vivants et des minéraux,
qui sont cachés en elle. 2  

 Volonté, désir, icchâ.
Limpide, l'objet du désir est infini,
indifférencié du désir.
"Qui ne fait qu'un avec l'immensité",
satatasamavāyinī satī,
littéralement "faisant un seul tout et étendue",
ou quelque chose comme ça.
"Source du monde", jagato bījam,
graine qui contient en elle le tout.
Il n'y a pas création d'un monde séparé,
mais différentiation interne en croissance infinie.
Le monde grandi comme la pâte d'un gâteau qui gonfle.
Et Shakti est cette expansion,
prise en son jaillissement recommencé à chaque instant.
C'est l'expérience de chaque instant.

Car le shivaïsme du Cachemire
n'est pas une mythologie,
ni une métaphysique.
Chaque affirmation, si ésotérique soit-elle en apparence,
renvoie à une expérience banale, mais négligée.
Cette approche est "non duelle" parce que le but
est présent en chaque instant.
L'essentiel est de le reconnaître,
d'en faire l'expérience pleinement,
au lieu de vivre à demi endormi.

Le "plan" (tattva, dashâ, avasthâ) suivant,
est celui de Sadâshiva.
C'est un retour à Shiva, mais avec la manifestation présente,
cette fois. Le monde a émergé et il est désiré au moment de Shakti, il est perçu en Sadâshiva.
L'expérience de Sadâshiva est l'expérience de la méditation de Shiva : les yeux et les autres sens grands ouverts,
tout est perçu, mais sans commentaire intérieur,
dans le silence et la fraîcheur, 
comme un enfant regarde un tableau.

Le plan suivant est celui du retour à l'action, vers le désir, mais plus différencié.
C'est Îshvara, l'expérience du bouillonnement de l'énergie dans l'action. Par exemple, dans un supermarché, quand on coure, quand on parle vite...

Enfin, il y a comme un retour à l'équilibre au cinquième et dernier niveau, celui de la Science, Vidyâ, sorte de synthèse des deux moments précédents.

On voit donc un schéma émerger :
Shiva - pure perception
Shakti - pure émotion
Sadâshiva - perception du monde dans l'unité - thèse
Îshvara - désir/action dans l'unité - antithèse
Vidyâ - vie unifiée - synthèse

Comme un balancement de toutes les énergies, 
de l'intérieur vers l'extérieur,
de la connaissance vers l'amour,
perception, désir et action.
Mais un seul acte,
une seule vague de félicité.

Ensuite, une rupture peut se produire.
C'est le cas chez la plupart d'entre-nous.
Le monde n'est plus perçu ni désiré
sur fond d'unité.
L'unité est mise de côté, oubliée spontanément.
C'est la dualité pour la dualité,
le pouvoir de Mâyâ prédomine.
Mâyâ était présente avant, car il y avait un monde,
une dualité.
Mais cette dualité était vécue sur fond d'unité.
Une seule présence, un seul être,
à travers une infinité de portes, d'yeux et de bouches.

A chaque instant, un retour est possible.
Chaque moment d'expérience est un appel
à l'éveil, à la conversion.

C'est pourquoi Abhinava Goupta,
maître célèbre du shivaïsme du Cachemire,
affirme que tout est contenu dans ces deux premiers instant, Shiva et Shakti.

Le texte traduit plus haut est le Ṣattriṃśattattvasaṃdoha,
publié avec le commentaire du "poète Félicien" (Ânanda kavi).

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