vendredi 30 mars 2018

Krishnamacharya et le tantrisme - 3

Il y a quelques années, le "pape du yoga", "la plus haute autorité du yoga dans le monde", a été accusé d'avoir voulu manipulé quelques élèves pour les faire participer à un rituel d'union sexuelle. Mais cet expert, Kaustubh Desikachar, avait peut être négligé le fait que ces femmes étaient autrichiennes. Bref. Desikachar a reconnu les faits. Après un moment de retrait, il est revenu aux affaires.



Cette affaire a pu choquer, car Desikachar est le petit fils de Krishnamacharya, dont on a des raisons de dire qu'il fut le maître de yoga le plus important du XXe siècle. Or ce maître appartenait à une communauté de brahmanes de religion vishnouïte particulièrement puritaine. Les brahmanes, en général, sont obsédés par la crainte de l'impur. Dans la vision brahmaniste, est impur ce qui sort du corps. Par exemple, selon la stricte orthodoxie, il est impensable de se brosser les dents avec une brosse à dent, car une fois entrée dans le corps, cette brosse devient impure. Voilà pourquoi les brahmanes pieux ne mangent pas dans des assiettes, ni avec des couverts : dans la mesure du possible, rien de ce qui est entré dans le corps ou sorti de lui, ne doit être réutilisé. 
En outre, plus on est pur, plus il est difficile de rester pur. La moindre tâche...fait tâche. D'où des existences quelque peu maniaques. Or, parmi les choses impures, le corps de la femme figure en tête de liste. De manière générale, la femme est source de dangers et d'impuretés. Comme dit Manou, "the First Man", "la femme ne doit jamais être indépendante". Elle doit être surveillée et domptée par son père, ses oncles, ses frères et son mari, qui est son "seigneur" et son gourou, son dieu incarné. Bien entendu, sa maison est son temple. Elle doit sortir le moins possible, etc. Une femme libre, c'est la catastrophe assurée. Et parmi les substances féminines, le sang menstruel est, bien sûr, le plus impur.

Sachant la piété de Krishnamacharya, on fut donc surpris du comportement de son petit-fils Desikachar, lequel semble justifier ses fantasmes en invoquant la tradition/religion Kaula (kaula-dharma), un mouvement ésotérique issu du tantrisme, qui célèbre le divin dans le corps et par les plaisirs du corps. Bien évidemment, le "kaulisme" vénère la femme, incarnation de la Déesse, et prône le respect de toutes les femmes. A priori, rien à voir avec la religion puritaine de Krishnamacharya. Ce kaulisme, tel un courant souterrain et caché, a influencé les religions officielles de l'Inde. De lui proviennent les pratiques sexuelles du shivaïsme, mais aussi celles du bouddhisme. Il est, en outre, à la source des idées de mantra, de chakras, de kundalinî, etc.

Et le vishnouïsme ? A-t-il été contaminé par ce que d'aucun qualifient de pratique "abominables et immondes" ? Krishnamacharya comptait parmi ses sources la Hathapradîpikâ, le livre de Hatha Yoga le plus influent (mais très loin d'être le seul texte de Hatha Yoga !). Or, ce texte décrit des pratiques sexuelles inspirées à la fois du kaulisme et du bouddhisme. Krishnamacharya n'était donc pas à l'aise avec ce texte. Il en conseillait la lecture, mais en le censurant, comme la plupart des maîtres de yoga du XXe siècle. On ne parle pas de ces choses en publique. 

Mais alors, d'où vient le comportement de son petit-fils ? Certains, enclins à un racisme anti-blanc dont ils n'ont même plus conscience, pointeront l'influence de l'Occident, décadent, dégénéré, forcément source de tous les maux. 

Et si l'on regardait les sources de la religion de Desikachar ? Evidemment, je ne dis pas qu'il est inspiré consciemment par ces sources. Les tours et détours de l'imagination érotique sont insondables... Mais il reste intéressant de se demander s'il existe de telles sources possibles.

Or, il en existe. Comme je l'ai expliqué dans mes billets précédents, la communauté à laquelle appartiennent Desikachar et son grand-père, les Shrîvaishnavas, s'appuient sur un corpus de tantras sanskrits, le Pâncarâtra. Et parmi ces tantras vishnouïtes, donc, se distingue le Lakshmî Tantra, axé sur la parèdre de Vishnou, Lakshmî/Shrî. Ce tantra, probablement rédigé au Cachemire, porte la marque profonde du "shivaïsme du Cachemire". Il transmet ses enseignements les plus ésotériques. Or, le shivaïsme du Cachemire est en réalité basé sur deux branches du kaulisme, le Trika et le Kâlîkrama, d'ailleurs combinés en un seul système apr Abhinava Goupta au début du XIe siècle. Il serait donc logique de retrouver les rituels sexuels du kaulisme dans le Lakshmî Tantra. Et, de fait, on les y retrouve. Principalement dans le chapitre 43. Voici :

La Déesse Shrî, la conscience universelle créatrice qui est l'âme de l'absolu, s'adresse à l'ego, personnifié par Indra (du verset 54 jusqu'au 99).
De but en blanc, elle lui annonce que tout, en ce monde, est fait de paires (dvandva), dont la paire masculin/féminin (nârî-nara, strî-pum-pratyaya), qu'il faut méditer en les infusant de subjectivité (aham-bhâvanayâ smaret), de la sensation "je" qui est la Déesse, l'âme de l'absolu. Toute paire doit être considérée par le yogi (car c'est là le "yoga de Lakshmî") comme incarnant Vishnou et sa Déesse. C'est "la pratique la plus secrète du tantra" précise la Déesse, des fois que l'on n'aurait pas compris. Elle explique donc en quoi consiste ce "vœu" (vrata) ou ce Yoga de Lakshmî (lakshmî-yoga-vidhi-krama, v. 60).
La Déesse a délibérément choisi de se manifester comme femme.
Le pratiquant du Lakshmî Yoga ne doit jamais mépriser une femme, que ce soit en acte, en parole ou en pensée. Car toute femme est la Déesse, la Déesse qui contient tout en elle-même. Mépriser une femme, c'est donc tout mépriser, c'est insulter la création divine toute entière. 
La féminité est la Déesse. Qui méprise une femme, méprise Lakshmî, les mérites, les dieux (yah abhinindati tâm nârîm, sah lakshmî abhinindati, etc.). Qui déteste une femme, déteste l'épouse de Vishnou. Qui déteste l'épouse de Vishnou déteste le monde entier (sakalam jagat). 
Qui se délecte à la vue d'une femme pareille à la lune, est très cher à la Déesse. Il n'y a pas de péché en Dieu, ni dans une vache, ni dans un brahmane. De même, il n'existe pas de mal (duritam) en une femme. Toute femme est pure et sans péché, comme le Gange.
"Moi, mère des Trois mondes, je suis l'essence de la femme : elle devient ma force suprême !" (v. 70)  
Déesse pleine d'abondance elle est : comment le yogi pourrait-il ne pas l'adorer ? Ceux qui aspirent à se réaliser (siddhi) par le yoga doivent toujours faire ce qui plait aux femmes. Il faut les voir comme des déesses, comme "mon incarnation". Qui n'aide pas pas les femmes... (il manque sans doute une phrase, v. 73)

Si un yogi rencontre une belle femme, s'il en croise une sur son chemin (drishtipatham gatâ, v. 74), il doit visualiser la Déesse en elle et réciter mentalement son mantra. Il contemple sa beauté, libre de toute avidité (comment ? on ne sait pas). Il considère son souffle comme le Soleil, son âme comme le Soi suprême, son charme comme le Feu.

Et quand, ainsi, le yogi atteint le samâdhi, la Déesse s'incarne dans cette femme. Le signe de cette incarnation du divin dans cette femme, c'est que son corps devient parfaitement immobile, détendu (stabdhasarvângavisramsah madâveshasya lakshanam). Le yogi s'immobilise lui aussi, de corps et d'esprit... 
Le yogi ne doit jamais faire ceci avec la femme d'un autre, car toute femme avec qui il vit cette union tombera amoureuse de lui, c'est certain ! Mais outre son épouse, il peut le faire avec une femme "vulgaire" (sâdhâranyâm, v. 81). Toutefois, même si dévier de cette règle est un désastre (viplavah), ça n'est pas un défaut (doshah), car toute femme est la Déesse (=tout est possible, c'est juste une question de point de vue).
Mais la "Déesse" va plus loin : le plaisir éprouvé dans un contact physique total (samsparsha, v. 82) est l'essence de la Déesse. Le yogi doit méditer ce plaisir total avec attention. Le plaisir engendré par les frottement et les caresses, le plaisir d’Éros (smaratah, v. 83) doit être médité encore et encore (anushîlayet). Tout plaisir des sens est le corps de la Déesse, son corps de plaisir (sukhamayî tanuh).

Certes, le plaisir sensuel est source de souffrance, car il a un début et une fin... Et là, la Déesse enchaîne sur un discours classique à propos la nécessité de maîtriser et mortifier ses sens, de devenir sattvique, etc., jusqu'au verset 99.
On a là un exemple typique de légère psychose éthique : un genre de double discours. Tout se passe comme si l'auteur avait voulu se couvrir ("oh, mais que fait donc ce texte ici ?!?"). Mais cela reflète bien la mentalité puritaine pré-moderne, dépourvue de conscience morale autonome : dès qu'on peut faire quelque chose sans être vu, on a bien le droit de le faire. Desikachar a essayé... il s'est fait prendre. Comme dit la Déesse, "il ne faut parler de cela à personne !" (naiva vâcyam hi kasyacit, v. 74).

Je trouve très beaux ces propos sur le "féminin divin". Il sont tout à l'honneur de l'hindouisme, de ces religions de relatives tolérance et célébration de la vie. Une bouffée d'air à côté de la violence abrahamique. Mais ici, ce discours est inséré dans une morale puritaine qui n'assume pas ses aspirations, ni ses pulsions. Ce qui, en général, n'est pas bon signe.

En clair, ce tantra qui fait partie de la Révélation dans la religion de Krishnamacharya enseigne un yoga de la drague, avec plus si affinités, mais sous couvert de mensonge et dans la plus parfaite hypocrisie.

Vous voilà prévenu.e.s.

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