lundi 30 avril 2018

Samâdhi - nécessaire ou pas ?

Samâdhi...
"Être en samâdhi"
"Cette musique me fait tomber en samâdhi"
"Il m'a mis en samâdhi !"
"Il est tous le temps en samâdhi"
"Faire l'expérience du samâdhi"
"Travailler sur les obstacles au samâdhi"
"Une vie saine favorise le samâdhi"
"Les yeux fermés en samâdhi"
"Samâdhi ou l'expérience ultime"



Depuis le XIXe siècle au moins, il y a cette idée que l'expérience du samâdhi est l'expérience ultime, le sommet de la vie intérieure, qu'elle est l'équivalent de l'éveil.

Dans ce cas, on parle en sanskrit de nirvikalpa-samâdhi, un samâdhi "sans pensées", ou a-samprajnâta-samâdhi, un samâdhi "sans analyse intellectuelle", ou bien d'unmanî-bhâva "état non mental", etc. [note pour les amateurs : un-manî est traduit par "non-mental", mais littéralement, cela signifie, "celle qui a le mental excité, perturbé, perplexe" (ud-manas)]

Samâdhi est un mot sanskrit que, dans ce cas précis, on rechigne à traduire, surtout parce qu'il a été sacralisé : l'expérience du samâdhi serait le nec plus ultra de la spiritualité. 

Et derrière cette idée, popularisée par Vivékânanda au XIXe siècle, se trouve un présupposé empiriste : le plus important est l'expérience, car toute connaissance vraie est expérience, le reste n'est que bavardage ; l'expérience est concrète ; le reste est abstrait, donc nébuleux, vague, superficiel, "intellectuel", sans poids, etc. 

Vivékânanda, qui avait reçu une éducation anglaise, était adepte des idées de David Hume, selon qui toutes nos idées dérivent de l'expérience, même les plus sublimes ou abstraites. Donc, si Dieu ou une "non-dualité" existent, il faut pouvoir en faire l'expérience, comme un scientifique est censé, selon un préjugé vulgaire, "voire" l'énergie, comme la gravité, par exemple. 

Malgré la naïveté de cette philosophie empiriste, c'est elle qui est devenue prédominante aujourd'hui. Il est vrai que ce qui n'est pas sensible est subtil, et inaccessible, au premier abord et sans un entraînement conséquent, à l'entendement du profane. Ce qui se voit, se sens, se ressent, semble réel par contraste. Ce qui est abstrait, intelligible à l'intelligence seulement, semble lointain et confus, sans réalité.

Quoi qu'il en soit, le mot samâdhi lui-même, littéralement, est composé de deux préfixes et d'une racine : 

sam- "complètement", "correctement" + â, différentes significations, mais ici, ce préfixe inverse le sens ou la direction de la racine verbale qui suit + racine -dhâ "placer", "poser son attention sur", "penser à", "méditer", "considérer", "contempler", "se concentrer sur". 

Le préfixe â précise que la concentration ou l'attention ne son pas tournée vers l'extérieur, mais retournées vers l'intérieur. La terminaison en -i exprime l'action ; on trouve du reste une autre formation équivalente : samâdhâna.
Avec cette même racine, on a d'autres mots pour désigner différentes sortes de concentration : 
prati-samdhâna "recueillement", 
anu-samdhâna "synthèse", "recollection", 
ava-dhâna "appliquer son attention", "être attentif".

Samâdhi signifie donc, littéralement "le fait ou l'action de se concentrer complètement vers l'intérieur", à rebours de l'extraversion habituelle.
Bref, c'est une concentration vers l'intérieur.

Dès lors, on comprend mal pourquoi samâdhi a été traduit par "conscience cosmique", ou divine, par "enstase" (=immobilité intérieure), ou même par "super conscience", "conscience divine", "absorption divine", etc. Il faut dire qu'au XIXe, le samâdhi était associé (et l'est encore aux yeux des gogos) à des phénomènes sensationnels, genre l'arrêt du cœur, la lévitation prétendue, ou encore le fait de rester des jours entiers sans respirer, en "suspension". 

Râmakrishna lui-même, le gourou de Vivékânanda, s'est offert en modèle de ce samâdhi : il prétendait pouvoir rester des semaines en état de suspension, un genre d'hibernation sans glaçons. Notons, au passage, que Râmakrishna, présenté comme un "mystique de l'Advaita Védânta", n'a jamais étudié l'Advaita Védânta. Il a été influencé par quelques idées tantriques : selon lui, l'éveil spirituel c'est l'extase, et "il est impossible d'atteindre l'éveil sans un éveil de la koundalinî". Rien à voir avec l'Advaita Védânta, ni avec le tantra non-dualiste (rappelons que pour cette tradition, la Koundalinî n'est qu'un nom de la conscience).

Le problème, c'est que le mot samâdhi n'a pas toujours désigné ce genre de ravissement temporaire, tout spectaculaire qu'il semblât aux cœurs tendres. Et bien des gens croient encore qu'il faut en passer par là pour "atteindre" le sommet de la spiritualité. D'autres, fanatiques de Patanjali, croient qu'il faut "bloquer les émotions", pour atteindre un samâdhi, un yoga qui serait paradoxalement une séparation (vi-yoga) entre l'esprit et la matière. 

Pourtant, dans la plupart des traditions, samâdhi désigne tout simplement la concentration. C'est le cas dans l'Advaita Védânta originel : le dhyâna-yoga consiste simplement à se concentrer sur l'enseignement pour bien le méditer et le comprendre, à l'exclusion de out le reste. 

Et surtout, dans la voie de l'Advaita Védânta, il n'est pas nécessaire de bloquer les émotions et les pensées. Il faut juste les maîtriser suffisamment pour pouvoir se concentrer sur l'enseignement de la non-dualité et s'éveiller à la conscience-témoin de tous les objets. Rien de plus, rien de moins. 

Le samâdhi comme blocage (forcément) temporaire de la respiration, du corps et des pensées, n'est pas un moyen de libération selon Shankara. 

De plus, même si c'est là une "expérience de non-dualité", au-delà du mental, il est ridicule de déployer tant d'efforts pour l'atteindre, puisque nous faisons tous, naturellement et chaque jour, une expérience d'absence du mental : c'est le sommeil profond. 

Mais, comme chacun le constate, cela ne mène à aucun éveil. En effet, selon le Védânta, la cause de la souffrance n'est l'ignorance, qui est une erreur intellectuelle. Seul l'intellect peut la corriger. L'intellect est donc le lieu et l'outil de l'éveil, qui est simplement la compréhension que "je suis la conscience, témoin éternel de tous les objets changeants, lesquels sont donc sans réalité". 

Pas besoin de samâdhi "sans pensées". Ou alors, comme dit Gaudapâda, samâdhi désigne le Soi, la pure conscience qui révèle les pensées, et qui a donc toujours été différente des pensées, et libre d'elles. C'est comprendre cela, l'éveil. Ceux qui s'efforcent de stopper les pensées sont, selon Gaudapâda, "pitoyables", car leur démarche est une impasse.

Dans le bouddhisme, samâdhi est plutôt synonyme de compréhension ou d'intuition (insight) : on peut ainsi "avoir des samâdhis", en grand nombre et simultanément, sur tout un tas de sujets. Samâdhi désigne alors un eurêka, une compréhension sur un sujet donné. D'ailleurs, ce sens se retrouve en hindî, la langue moderne du Nord de l'Inde. Samâdhâna désigne une solution, une réponse à un problème, une trouvaille intellectuelle. 

Dans le shivaïsme du Cachemire, comme dans le Védânta, le samâdhi compris comme absence de pensées est notre vraie nature. 

Secondairement, le samâdhi consiste à savourer les moments ou, naturellement, il n'y a pas de pensées, et où notre vraie nature est révélée à nu, sans être accompagnée de pensées. Par exemple, entre deux pensées. Ou bien, si cela semble trop dur, à se familiariser avec l'intervalle entre deux respirations. En particulier, écouter la fin de l'expir, comme un "om" ou la résonance d'un bol tibétain qui va mourir dans le silence. 

Mais ensuite, et tiercement, reste à s'éveiller vraiment, à bonnement samâdhiser, en reconnaissant que "je suis la conscience qui révèle les pensées, et qui se révèle en les révélant, comme une lampe s'illumine en illuminant ses alentours". Là encore, pas besoin de bloquer les pensées. 

L'important est de s'éveiller à ce qui est donné : la lumière-conscience n'est cachée ni voilée par rien, et ne peut l'être, car c'est par elle et grâce à sa lumière que tout apparaît ou disparaît. Comment pourrait-elle ne pas être évidente ? 

Il n'y a pas à atteindre un état spécial comme précondition à je-ne-sais-quoi ou à s'efforcer de ressentir des guili-guili-gratouillis. Il suffit que moi, conscience souveraine (car la conscience ne dépend de rien, elle dont tout dépend), comprenne que les choses - dont les pensées - sont ma manifestation et ne peuvent rien contre moi, mais au contraire révèlent ma gloire, l'étendue de mon pouvoir, moi qui suis, par nature et par grâce, "à l'image et ressemblance" de la conscience divine.

En ce sens, nirvikalpa-samâdhi, souvent traduit par "samâdhi sans concept", désigne plutôt une compréhension (samâdhi) qui ne laisse place à aucun doute (nirvikalpa). 

Et alors le bavardage se calme, les pensées et tout le reste baigne dans un silence vivant, la respiration s'apaise, le corps s'allège, les sens s'affinent, l'imagination se délie, la parole retrouve sa force, la vie son sens.

Voilà le seul samâdhi nécessaire, véritable et savoureux.

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