mardi 31 juillet 2018

Comment reconnaître un être réalisé ?


Comment reconnaître un être réalisé ?



On entend souvent l'expression "être réalisé" ou "éveillé".

Selon la philosophie de la Reconnaissance, la réalisation (siddhi) ne consiste pas à acquérir des pouvoirs surnaturels, ni à visiter des lieux spéciaux, mais à réaliser (vimarsha) que tout les phénomènes sont la libre manifestation des pouvoirs infinis de la conscience. Il ne s'agit pas d'acquérir un pouvoir, naturel ou surnaturel, mais de réaliser que le pouvoir absolu coïncide avec soi-même, avec "notre Soi" (sva-âtmâ), avec la conscience. La conscience est à la fois pouvoir de se manifester ("lumière", prakâsha) et pouvoir de réfléchir sur ce qui se manifeste ("jugement", "pensée", vimarsha). Elle est le divin concret.

Pour atteindre à cette réalisation, la voie la plus efficace est celle qui allie connaissance et amour : une connaissance amoureuse, un amour doué de foi, nourri par la raison (tarka, vichâra) et basé sur l'observation de l'expérience ordinaire (vyavahâra). Ainsi l'intellect, organe de la connaissance aussi appelé "coeur", s'affine et devient capable de "vision subtile" (sûkshma-drik), laquelle est alors capable de s'inverser et de reconnaître le divin en soi-même : c'est la reconnaissance (pratyabhijnâ), équivalent de la réalisation selon la philosophie de la Reconnaissance.

Subjectivement, cette reconnaissance se traduit par la paix, la joie et la certitude.
Mais vu du dehors ? Y a-t-il des signes ?

Selon le Secret de Tripourâ (Tripurâ-rahasya), un texte de la Reconnaissance, il n'existe pas de signes sûrs (XXI, 18 et suivants).

D'un côté, en effet, ces signes sont tout ce qu'il y a de plus intérieurs. On ne peut les voir : "ils ne peuvent en aucun cas être reconnus par les autres" (19). Cette connaissance intérieure est comparable au savoir, à l'érudition. De même que le savoir ne se voit pas, la réalisation ne se voit pas. C'est comme le goût du miel : c'est subjectif, ça n'est pas objectif. Cela tombe sous le sens, mais il est bon de le rappeler, je crois, dans un contexte où l'idée que les réalités spirituelles sont visibles ou sensibles est fort répandue, alors que la première leçon est justement que le spirituel n'est pas sensible. Mais le vulgaire est sans doute trop attaché aux images pour l'entendre.

D'un autre côté, un être lui-même réalisé peut, par une sorte de sympathie plus que par communication, deviner la réalisation d'autrui. Mais même cela est de l'ordre de l'hypothèse, car en vérité, la réalisation concerne la conscience. Or la conscience, au sens où on l'entend ici, n'est pas un phénomène, mais la Lumière qui éclaire tous les phénomènes. Elle n'est pas une chose, mais le libre mystère qui se manifeste en toute chose. Elle n'est donc jamais objectivable. On ne peut percevoir la conscience d'autrui. Et selon la Reconnaissance, la télépathie (si elle existe), n'est pas la perception de la conscience d'autrui, mais l'identification partielle à la conscience universelle, au-delà des limites d'un cerveau. De plus, les prétendus signes de réalisation spirituels, ajoute la Reconnaissance, ne sont pas fiables, car ils ne sont pas propre à cette réalisation. Un psychopathe, par exemple, peut afficher un visage serein. D'autres semblent doués de charisme - lequel, comme on sait, va rarement sans une profonde absence de scrupules. Et surtout, on peut confondre une expérience spirituelle ("koundalini", chakras, astral, sortie du corps, visions, lumières, béatitude, révélations, créativité, sentiment d'amour, etc.) avec la réalisation, qui est une sorte de compréhension totale de soi et du monde, comme nous l'avons précisé plus haut. Or, une expérience intense donne souvent aux gens l'énergie d'apprendre quelques bribes d'enseignement authentique (qui produisent quelque effet sur les débutants) et de se mettre en posture de maître. C'est que l'on observe chez plusieurs thérapeutes charismatiques qui se découvrent des missions "non-duelles". Les borgnes sont rois au pays des aveugles. Mais cela n'a rien à voir avec la réalisation.

Le seul signe extérieur d'un maître (mais ça n'est pas exactement la même chose, selon la Reconnaissance, qu'un être réalisé) est son intelligence des questions concernant le Soi. C'est en fait ce qui définit un maître, en ce domaine du moins.

Donc au final, selon la Reconnaissance, c'est en soi qu'il faut chercher les signes de la réalisation, comme par exemple l'équanimité. Mais l'équanimité ne se voit pas de l'extérieur. Les apparences sont trompeuses. Tout ce qui brille n'est pas d'or, et l'habit ne fait pas le moine. La Reconnaissance conseille donc de ne pas se mettre en recherche d'être réalisés (car on ne peut jamais avoir de certitudes en ce domaine), mais plutôt de chercher un maître, c'est-à-dire un être capable de répondre aux questions essentielles, du genre "qui suis-je ? qu'est-ce qui est réel ? quelle est ma véritable nature ? puis-je vivre sans souffrir ? suis-je le corps ? les pensées cachent-elles vraiment ma vraie nature ?" et ainsi de suite.

Comme on voit, la Reconnaissance ne parle pas de "sentir" la présence (supposée) du maître, ni de se fier à une quelconque intuition, à des "vibrations", etc. Il n'est pas question de "sentir une paix ou une joie sans cause en présence de...", dogme aujourd'hui populaire parmi les gourouistes qui voient le maître comme une sorte de dealer de "joie sans cause" et autres "vibrations de haute fréquence". L'éveil ne se transmet pas, car l'éveil est la conscience, or la conscience n'est pas une chose. Elle ne peut donc se transmettre d'un individu à l'autre, d'un lieu à un autre, sauf en un sens purement métaphorique. La conscience est partout et nulle part en particulier. Comme l'espace, elle ne se déplace pas. Elle vibre certes, elle palpite d'un pôle à l'autre, du sujet à l'objet, mais ce frémissement est immobile.

Il n'y a donc pas de signes auxquels on puisse reconnaître un être réalisé.

samedi 7 juillet 2018

L'absolu se connait-il ?


Selon certains "ignorance is bliss", l'ignorance est le bonheur.

Mais qu'est-ce que la connaissance ?
Parle t-on de l'acte d'un organe (l’œil, le cerveau...) ? Du résultat de cet acte (un savoir) ?
Ou de ce qui rend possible ces actes de connaissance et leur résultats ?

Pour Shankara, on peut dire que l'absolu, c'est-à-dire le Soi, est connaissance. Mais c'est une connaissance qui rend possible à la fois la connaissance (de l'absolu) et l'ignorance. Il dit aussi que l'absolu n'a ni connaissance (n'a pas la connaissance de l'absolu) ni l'ignorance.

Ainsi, dans son recueil des Mille enseignements (XIII), il affirme d'abord :

Je suis sans intellect, je ne suis donc pas un connaissant. Je n'ai donc ni connaissance ni ignorance, n'étant que la Lumière, la conscience (cit). (2)

Puis :

Je suis connaissance ininterrompue, je n'ai donc ni connaissance, ni ignorance (5).

Comment peut-il affirmer ainsi une chose et son contraire ? Comment peut-il déclarer qu'il n'est "pas un connaissant", puis qu'il (c'est-à-dire le Soi) est "connaissance ininterrompue ?

En fait, il prend le mot "connaissance" en des sens différents.

Quand il dit qu'il n'est "pas connaissant", il veut dire qu'il n'y a rien à connaître, car il n'y a aucun objet réel, attendu que tout objet est impermanent, et que la permanence est le critère du réel. Il n'y a un "connaissant" que s'il y a du "connu". Mais il n'y a pas de "connu" ; il n'y a donc pas de "connaissant".

Quand il dit qu'il n'a "ni connaissance, ni ignorance", il désigne ainsi le Védânta et la vision ordinaire des choses, fondées sur la croyance d'être un corps à l'exclusion du reste. Mais le Védânta est aussi fondé sur la dualité, donc sur l'ignorance. L'enseignement de la connaissance non-duelle n'est possible que s'il y a identification à un corps. Or, tout cela n'est qu'apparence sans réalité. Le Soi n'a donc ni connaissance, ni ignorance.

Quand il affirme, en revanche, qu'il est "connaissance ininterrompue", il désigne par là la conscience, cit, cette lumière qui est le Soi et qui est l'absolu et en laquelle semblent se déployer les apparences du monde. Comme je l'ai dit ailleurs, cette "connaissance" est d'un genre bien particulier, car elle n'est pas un acte, sans quoi elle ne pourrait être "ininterrompue". En effet, tout acte est transitoire et ne peut donc produire qu'un effet transitoire. Cette connaissance n'est pas la connaissance "de quelque chose", fut-ce de l'absolu. En fait, selon Shankara, nous faisons l'expérience de cette connaissance qui est la conscience et le Soi et l'absolu dans ce que nous appelons le "sommeil profond", sans rêves, chaque nuit. Or, il faut bien avouer que du point de vue du profane, c'est-à-dire de l'ignorance, c'est expérience est à l'opposé d'une connaissance : c'est une inconnaissance, une inconscience. Car, selon Shankara, il n'y a alors aucun objet différencié, rien de limité, mais seulement être pur, sans altérité aucune, une masse homogène de pure et simple existence. Et c'est seulement du point de vue de l'état de veille, c'est-à-dire de l'ignorance, que nous prenons l'absolu pour une absence de conscience, alors que c'est conscience pure, sans faille, sans objet. 
Donc ce que Shankara nomme "connaissance ininterrompue" ou "pure" est, du point de vue de l'ignorance (qui est le notre), ignorance.
De ce point de vue, l'absolu ne se connait pas. Il ne se connait pas comme on connait une couleur ou une pensée.
Mais il est connaissance pure, si pure et homogène qu'elle passe, à nos yeux confus, pour de l'ignorance.

Nous voyons donc que, finalement, nous pouvons dire que l'absolu ne se connait pas, ou qu'il est pure connaissance, ou qu'il est "sans connaissance ni ignorance" selon le sens que nous donnons à ces termes.



vendredi 6 juillet 2018

La solitude, malédiction ou bénédiction ?


La solitude, comme le vide ou le silence, sont ambivalents :
affairés, nous désirons être seuls ; 
mais une fois seuls, nous aspirons à l'agitation du monde.

Reste que la solitude nous mets face à l'alternative radicale :
réaliser que nous sommes seuls, que la compagnie et les relations ont toujours quelque chose de factice ; ou réaliser que nous sommes seuls, c'est-à-dire réaliser qu'il n'y a pas réellement d'autre être que l'Être.

Un verset, sans doute composé par Abhinava Goupta, exprime cette ambivalence de la solitude, malédiction ou bénédiction :

"Je suis seul" : ainsi se lamente l'homme,
englouti par les violentes et terrifiantes 
eaux du samsara.
"Je suis seul" se dit un autre,
"il n'y a rien d'autre que moi ;
je suis donc serein,
sans soucis !"

(Paramârthasâravivriti ad 58)

lundi 2 juillet 2018

Quelques arguments fallacieux populaires dans les milieux spirituels

Excellente vidéo sur certains arguments fallacieux souvent employés. Accessible et utile :

Peut-on réconcilier voie directe et voie graduelle ?



Apparemment, il y a deux voies :

Ou bien, on peut suivre un chemin de développement spirituel, travailler à réunir les causes et les conditions de ce développement, comme pour faire germer une graine jusqu'à ce qu'elle donne son fruit, jusqu'à ce qu'elle se transforme en fruit, en sa forme achevée. C'est la voie de la très grande majorité des spiritualités. Mais on peut s'interroger : Comment un produit, une chose créée, pourrait-elle être durable ? Comment un ensemble de conditions pourrait-il engendrer quelque chose d'inconditionné ? Et comment ce qui a un début pourrait-il ne pas avoir de fin ?



Ou bien, on peut suivre la "voie" directe, laquelle consiste, pour l'être atemporel que nous sommes, à se reconnaître directement, sans attendre que des conditions préalables soient réunies. Pourquoi ? Parce que notre essence, ou notre "moi" véritable, est inconditionnée, immuable : elle est déjà tout ce qu'elle doit être, parfaite, comme l'espace. Or, si je suis l'espace, à quoi bon chercher l'espace ? Où pourrai-je bien le trouver ? Tout n'est-il pas déjà dans l'espace ? Dès lors, cette "voie" consiste à réaliser qu'il n'y a nulle part où aller, car nous sommes déjà la destination. Le Soi (notre essence) est déjà parfait, achevé, complet. Il n'y a rien à développer, à travailler, à purifier, à transformer : c'est voir cela qui est le véritable développement, le travail, la purification, la transformation, la voie. 



Longchenpa, un maître tibétain du XIVe siècle, pointe une contradiction interne au bouddhisme : d'un côté, on dit que l'essence est comme l'espace, pure et déjà parfaite ; de l'autre, on affirme que tout est le produit de causes et de conditions :



"D'un côté, certains proclament que 'tout développement dépend de la loi de cause à effet, comme une pousse se développe à partir d'une graine". Mais ils affirment par ailleurs que 'l'essence du mental est comme l'espace'." (Loungyi Terdzeu, IX, 3)



Longchenpa voit là une terrible contradiction, un double discours qui empêche l'épanouissement spirituel. Car si l'essence du mental (le Soi) est "comme l'espace", alors cela veut dire qu'elle n'est pas produite pas des causes et des conditions. Elle n'est pas un effet. Elle est sans cause, déjà pleinement achevée. Elle n'est pas un effet, un produit, une création, le résultat d'une cause, d'un développement, d'un travail, d'une purification, d'une transformation. Chercher à la produire est donc une tragique méprise, une confusion ruineuse.



En outre, il ajoute que les phénomènes de développement sont les phénomènes conditionnés, l'essence même du samsâra et de la souffrance. Comment pourrait-on atteindre l'inconditionné à partir du conditionné ? Et, comme dit le Tantra du Roi créateur de toutes choses, cité ici par le maître tibétain, n'y a-t-il pas une erreur fondamentale à employer des métaphores tirées de phénomènes conditionnés pour illustrer l'inconditionné ? La seule comparaison valable est celle qui compare notre Soi à l'espace, car l'espace est le seul phénomène inconditionné. Il est la seule "chose" qui ne soit pas le produit de causes et de conditions. En même temps, il n'est pas vraiment une chose, mais ce qui donne lieu aux choses. En tous les cas, il est l'illustration de notre Soi : déjà présent, omniprésent, parfait, immuable, qui ne peut être créé, qui ne peut être détruit, en dehors de tout développement, de toute production. 

On pourrait croire que l'espace résulte d'une purification, comme on range une chambre pour y "faire de la place", de l'espace donc. Mais c'est une erreur, car l'espace est toujours présent, identique à lui-même, sans quoi cette chambre n'aurait pu être remplie de choses. 
Les choses ne prennent pas la place de l'espace. Elles prennent place dans l'espace.


C'est réaliser cela qui est libérateur. Tout est espace :



transformation apparente de l'espace

création illusoire de l'espace
jeu de l'espace
danse de l'espace


Il n'y a rien, et c'est ainsi que tout semble évoluer, apparaître, naître, se développer, se transformer, se conditionner, interagir, se travailler...



Dans cette "voie" directe, il y a évolution. Mais apparente seulement. L'espace n'évolue pas. Seuls les contenus évoluent. Et ils évoluent en mieux à partir du moment où l'espace voit que l'espace n'évolue pas. En revanche, vouloir faire évoluer ces contenus vers un mieux en ne voyant que ces contenus est vain. Voir l'espace inconditionné (voir qu'il n'y a rien à faire) est la condition pour parfaire les phénomènes conditionnés : ce perfectionnement n'est pas le "faire" d'un individu, mais l'art de l'espace, qui se réalise en réalisant qu'il est parfait et en perfectionnant ainsi tout ce qu'il embrasse.

Cette évolution spirituelle, intérieure (invisible) a lieu du fait de voir que rien n'a lieu. Voir qu'il n'y a rien à voir est la plus belle des visions. Elle engendre la vision de la beauté. Car, bien que notre Soi ne puisse être créé, voir que notre Soi ne peut être créé créé de nouvelles apparences, renouvelle les phénomènes, le monde.


Voir l'espace, réaliser qu'il est parfait, à la fois au-delà de tout et séparé de rien, possède le pouvoir de créer un autre monde. C'est l'expérience du silence intérieur.



Pour cela, il est nécessaire de ne pas mélanger les voies. Bien sûr, (presque) tout est possible, extérieurement. On peut faire du yoga, des rituels, etc. Mais intérieurement, tout cela doit se faire dans une claire compréhension qu'il n'y a rien à créer, que le Soi est toujours déjà parfait, achevé, complet, comme l'espace transparent, infini. 



Il est donc clair que certaines pratiques, qui présupposent des croyances en l'opinion selon laquelle le Soi doit être créé, transformé, ou purifié, ne sont pas compatibles avec la métaphore de l'espace et la réalisation qu'elle exprime.



La "voie" directe est compatible avec les pratiques qui peuvent se faire dans un esprit de gratuité. Donc principalement les activités comme l'adoration (l'amour pur, désintéressé) et la recherche de la vérité (la philosophie pure, désintéressée), ou encore l'art (la création pure, désintéressée). 



En revanche, les activités égocentrées (centrées sur l'identification à un "moi" limité), mercantiles et dépendantes d'une recherche exclusive de performance (sans esprit de jeu), ne sont pas compatibles avec la réalisation de l'espace.
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