mercredi 7 décembre 2011

Malentendus

L’autre jour, en me baladant sur une plage reculée, je tombe sur un groupe d’étudiants indiens. Ils font philosophie, et ne tardent pas à m’avouer leur admiration pour Derrida, Deleuze et Foucauld, la Sainte Trinité postmoderne. Par contre, ils ne connaissent rien aux philosophies de l’Inde. Je leur dis que je viens d’une institution fondée par Derrida et que j’y donne des conférences sur une philosophie de l’Inde. Ils tombent des nues.

Les baba-rasta-psycho-transe-prophètes – les touristes quoi – n’y connaissent rien non plus. Certains viennent en Inde depuis trente ans, mais ils ne savent rien des coutumes traditionnelles. Leur seule préoccupation est de trouver le meilleur cannabis et de se raconter leur trip avec Ayahuasca et compagnie. Ils ne jurent que par Gaïa et la Pacha Mama. Cela étant, leur conversation n’est guère élaborée. Cela se comprend : au moment où je fini de traduire, vers la midi, ils en sont à leur quatrième joint. Ils jouent bien sûr du didgeridoo. Bien joué, c’est joli. Mais là, cela sonne plutôt comme une bande de chiens qui se battent. Les plus âgés vendent des tarots, du Yijing-avec-votre-arbre-de-vie, des lectures d’aura et autres méthodes invétérées. Malgré tout, beaucoup croient connaître l’Inde. Ils « sentent » ses vibrations…

Les brahmanes, de leur côté, ignorent la philosophie occidentale et méprisent l’Occident avec une superbe qui n’a d’égal que leur crétinerie. Eux aussi croient connaître « the West » : ils ont vu J.C. Van Damme et Steven Seagal. Le temple principal de Gokarna est « interdit aux étrangers ». Seule compte la couleur de peau. Si vous êtes un Indien Musulman qui vient pour se faire exploser chez les mécréants Hindous (cela est déjà arrivé !), vous passez sans problème. 

Ce temple est un véritable business, avec ses listes de services tarifés et son coffre-fort bien en vue en guise de « tronc ». C’est sans doute leur manière de combattre la simonie. 



Bien entendu, les brahmanes sont nettement moins dangereux que nos amis barbus. Les traditionnalistes indiens affirment volontiers que la Mecque était un sanctuaire de Śiva (« Makeśvara ») envahit un jour par les abrahâmistes. Les mêmes superstitions y sont à l’œuvre depuis, avec le fanatisme en plus et le fantasme du pouvoir universel.
Quoi qu’il en soit, ces mondes coexistent, mais s’ignorent. Gokarna est une ville sacrée de Śiva, un lieu de pèlerinage important et fort ancien. Le centre ville est aujourd’hui parsemé de boutiques pour touristes étrangers et de maisons de prêtres brahmanes. Mais ils pourraient aussi bien se trouver sur deux planètes !
Ce phénomène du malentendu, de la coexistence dans l’ignorance de l’autre, est le phénomène culturel majeur de notre temps.

Vivent les chiens !
Et les vaches solitaires


Nus



Un moine du XVIIe siècle, sur la contemplation nue :

Cette âme ayant tout abandonné à son Dieu - son être et la capacité de tout son être -, tout son plaisir est de le laisser faire en elle et par elle tout ce qui lui plaira, par les ténèbres ou par les lumières, par les rebuts ou par les caresses, par les privations ou par l’abondance,
demeurant tranquille dans l’inquiétude des sens, dans le soulèvement des passions, dans les obscurités et tentations, en vue et par le respect de celui qui est et qui opère toutes choses en elles, selon qu’il l’entend ou le veut, par le motif de son bon plaisir, le suivant en tout,
aimant tous les états qu’il y opère, même les plus obscurs et dénués, et lui adhérant pour lors par un repos mystique, c’est-à-die, par des actes non réfléchis et aperçus de soi, et d’amour nu en la pointe de son esprit.
Par ce nu contentement, par cet abandon muet, par cet amour pur, l’incompréhensible est aimé en l’âme au-dessus de toute pensée et de tout acte apercevable.

Le Jour mystique de Pierre de Poitier, 1, 1, 1, 5, cité dans les Justifications, 2, p. 37

lundi 28 novembre 2011

Le dieu des petits riens



L’océan de déchaîne, le vent souffle dans… ? Dans rien. Pas une vague, pas un brin de vent. Transparence. Les mouvements extérieurs et intérieur ne font qu’un, comme si j’étais une immense caverne. Ils en sont d’autant plus vivaces, comme si un voile de buée s’était évaporé.

Les émotions, les souvenirs, les mouvements ne contredisent pas cette immensité de silence. Au contraire, ces vagues se répandent en lui et permettent de prendre conscience de cette étendue sans limites.
Imaginons que je sois face à un lac. Pas une ride. Et soudain, quelqu’un y lance une pierre, laquelle fait des vagues, qui s’étendent, en cercles concentriques. Je les suis du regard, naturellement. Et par là, je prends conscience de la surface du lac. L’espace s’ouvre, prend conscience de lui-même. Sans le caillou, je n’aurai pas pris conscience du lac. Les pensées, les mouvements intérieurs et extérieurs sont comme ces rides provoquées par la chute du caillou. En les suivant du regard, en se mettant à leur écoute, la consciente se dilate. Les pensées, les petits mouvements musculaires et autres démangeaisons[1], qui sont souvent perçues comme des perturbateurs de l’état de contemplation, permettent au contraire de rafraichir la conscience, laquelle a autrement tendance à s’endormir dans un objet, à se cristalliser dans un état, si subtil soit-il. Sans les vagues, je vois le lac, mais sans l’apprécier.
Voilà pourquoi un maître de méditation conseillait de briser délibérément l’état de fascination pour tel ou tel état par un cri, ou en tirant parti d’un lieu agité de bruits soudains. « Plus l’eau de la cascade tombe de haut, plus elle va vite. Plus un état de méditation est interrompu brusquement, meilleure est la contemplation ». Ces mouvements libèrent l’esprit de son habitude naturelle à se solidifier. Le choc, la vague, la pensée soudaine, l’émotion tranchent cette fascination et mettent à nu… la nudité même, l’absence de tout point de référence. « Les pensées sont la dimension absolue » - chaque pensée est comme un son qui nous ramène vers le silence. Mieux, chaque pensée est aussi transparente qu’une vague, aussi légère qu’une volute d’encens.

Et puis, sur cette plage, passent des groupes d’Indiens en pantalons-et-marcel crasseux. Ils ont l’air si malheureux, écrasés de soucis. La plupart ont fait des heures de bus dans l’espoir de rincer leur yeux fatigués avec quelques poitrines généreuses.
Le soir, je constate avec étonnement (et avec un certain malaise) que je suis le seul, au restaurant, à ne pas être en train de fumer un joint.
Pourquoi-donc personne ne contemple cet espace, gratuit et toujours présent ? Les gens préfèrent braver la police et rester dans une paillotte enfumée à blablater, plutôt que savourer le rien sans limites (mais, bien sûr, je ne vaux pas mieux que les autres).

C’est, peut-être que ce rien fait peur. Rien. Un « je » sans « je » identifiable. Un « je » sans moi, sans cartes, sans repères. Cette expérience est un étonnement sans fin, une chute sans fond. Mais quand on saute, il y a à la fois de la joie et de la terreur. On est bouche bée. De plus, est donné en elle un sentiment de toucher à la valeur absolue des choses (« Dieu »), au sens de l’existence (« La vie a un sens, voire un plan pour moi »). La tentation est alors grande de revenir en disant « j’ai trouvé le Sens, j’ai trouvé la consolation, Dieu, l’éveil ! ». Mais il y a un prix à payer. En cédant à ce désir de donner un sens à ce rien, on tue l’étonnement. Après, que l’on soit croyant, matérialiste ou autre, cela ne change rien au résultat. La magie disparait. Mais, d’un autre côté, force est de constater que l’on ne peut s’empêcher de mettre des mots, de vouloir ainsi comprendre et conclure. Alors ne nous gênons pas. Mais ne soyons pas dupes non plus.

Cela étant, il me semble qu’une approche lucide, rationnelle (sans être rationaliste), agnostique, est peut-être une bonne façon d’entretenir la sensation du mystère. Un scepticisme ouvert, joyeux mais rigoureux, me va bien. Il n’y a rien Ici. De même, il n’y a pas de sens de l’existence, pas de providence, pas de Dieu ni de Déesse, pas de réincarnation, pas de maître parfait, pas d’éveillés sans ego, pas d’anges, pas d’évolution de la conscience cosmique, pas d’intelligence de l’univers, pas de télépathie, pas de sorties hors du corps, pas de tunnels, pas de guérisons, pas de miracles. Rien. A moins que l’on me prouve le contraire. Mais, jusqu’à présent, j’ai constaté que ces croyances sont des miroirs aux alouettes. Ici, plénitude du sens égal absence de tout sens. Le miracle d’être, de vivre, d’être conscient.

Il y a très longtemps, un homme avait dit à sa femme, qui lui demandait le secret de l’immortalité, « Une fois mort, il n’y a plus de conscience personnelle ». Comme un vase brisé. Elle s’en effraya. Son époux n’était-il pas un adepte de l’humour noir ?
Eh bien je crois que c’est cela, la « pratique », l’ascèse du rien.

Mais faut-il pour autant renoncer à rêver ? Faut-il cracher sur l’éphémère, sur l’humain, sur le personnel ? Non. Au contraire. La prise de conscience de la rareté et de la fragilité de la vie lui donne encore plus de valeur, de même que voir l’océan déchaîné à partir du rien, donne à ce spectacle encore plus de netteté.
L’autre jour, je voyais un bonhomme au visage angoissé, avec les cheveux ras et une petite barbe, discuter à tue-tête avec une dame qui l’accompagnait. Soudain, je reconnus en lui l’un des « éveillés » les plus en vue de la scène actuelle. Je me rappelais alors ses discours pince-sans-rire sur l’insignifiance de la personne, sur la nécessité d’abandonner toute « prétention à une histoire personnelle », sur le caractère décadent de l’individualisme, sa mise en scène de lui-même du genre « je suis ici sans y être, personne ne parle à personne, pas vu pas pris, je suis une montagne ». Et je contemplais son visage, sa démarche, ses gestes : tout, dans son comportement, trahissait la demande d’être aimé, reconnu, consolé, choyé, accepté. Et, paradoxalement, il n’en n’était que plus touchant. Plus humain. Et je me suis rappelé d’autres paradoxes du même genre. Tous ces prêtres de l’Impersonnel, avec leur sites personnels (www.moi.com), leur éveil impersonnel très personnel, leur style personnel, leur petits dérapages personnels, leur maisons d’éditions personnelles, leurs disciples personnels, leurs centres personnel, leurs séminaires personnels… Pourquoi ne pas accepter plutôt qu’au cœur de cet univers très impersonnel, au sein de cette immensité de conscience sans visage, jaillit la personne, avec ses petits et ses gros défauts ? La personne est le signe de l’impersonnel, de même que chaque pensée qui ramène (si on la suit du regard) vers l’infini.

Et j’observe de nouveau ces groupes d’Indiens. En fait, ce sont des pèlerins du dieu Ayappan, souvent avec leurs enfants. Ces gens sont souvent des conducteurs de rickshaw, des journaliers sans le sous. Ils font un long pèlerinage pour aller se faire pardonner - les coups donnés à leur femmes, à leurs enfants, leurs petites arnaques et leur salaires perdus dans l’alcool -, face à leur dieu, dans un temple perdu au fin fond de la jungle (et interdit aux femmes, tout de même). Quelle misère ! Et pourtant, quelle beauté. Banale, sale, mesquine. Et pourtant, ils vivent. Incroyable.
D’où ce qu’il y a de plus précieux : l’étonnement devant le décalage, le vertige devant ce tout-qui-est-rien, l’effroi mêlé d’émerveillement devant ce dieu des petites choses.

Je ne peux croire en Dieu que si je n’y crois pas.


Une vision tres personnelle de la meditation...:
Chacun cherche son os :



[1] Pour un ami : tous ces termes peuvent également être traduits en sanskrit par vṛtti.

vendredi 25 novembre 2011

La plage du Om

Le son rend hommage au silence


Trop de trompettes et de defiles militaristes chez ces brahmanes...
Me voici dans une hutte sous les cocotiers, non loin d'une celebre plage du Sud, en forme de "Om". Il y a aussi des brahmanes, mais a bonne distance, et des crepes au Nutella tout pres. L'ideal pour traduire le commentaire du Vijnana Bhairava !

Un extrait :


Le royaume du « je »
Dépasse celui de l’intellect.
Il imprègne tout cet univers.
Quand on le connaît,
C’est lui qui procure la liberté.
Il est la conscience,
La Puissance suprême inséparable du Seigneur suprême.
Il est aussi la Puissance de connaissance
En forme de mantra.
Le sens du « je »[1] est le mantra traditionnel,
Il incarne l’essence du (couple) Śiva-Śakti.

Et un document exceptionnel : sur la plage du Om, un corbeau dans la pose "bouche grande ouverte", posture sacree de l'etonnement (vismaya-mudra), aspect de la posture de Bhairava :


[1] Ahaṃ-kāra : désigne habituellement l’ego. Mais ici, l’ego ou sentiment « je », est la porte vers le Soi. Cela peut paraître étrange, mais cette idée est en fait présente dès la plus ancienne Upaniṣad.

jeudi 17 novembre 2011

Le village des gens d'ici

Comme je disais, le village est séparé en deux par un mur : d'un côté les brahmanes, de l'autre... les autres, les paysans. Cela étant, les brahmanes sont propriétaires de champs de noix d'arec, et les paysans travaillent pour eux. Les brahmanes vivent simplement, et ce qui est frappant, c'est que ce sont des intellectuels des campagnes, avec des traits archaïques comme les philosophes de la Grèce antique : ils vont pieds nus, le crâne à demi rasé, avec des boucles d'oreilles, ils parlent fort. Le système d'apartheid qu'ils ont inventé leur permet de vivre tranquillement et de se dévouer à la vie de l'esprit  - chose impossible quand vous vous épuisez dans les champs sous le dur soleil des tropiques. Mais la plupart ne vont pas jusque là : ils se contentent d'apprendre par cœur des rituels védiques et autres pièces, pour les pratiquer quand on le leur demande. La journée, ils récitent ou bien ils palabrent à l'ombre des grands figuiers.

Le temple de la plèbe est un figuier sacré :
(désolé, il refuse de se mettre à l'endroit !) A son pied, on trouve des serpents sculptés, car les cobras logent dans les racines des figuiers. Plus loin, les femmes décalottent les noix d'arec :

A côté du centre du village, il y a une termitière sacrée :
Bref, il est clair que ne n'est pas le même monde, bien que les brahmanes fantasment sur "les autres". Ces fantasmes nourrissent, c'est certain, l'imaginaire du tantrisme, peuplé de nymphes, de fées, de yoginîs et de "sauvages" qui ressemblent fort aux femmes des la plèbe. D'ailleurs, ce ne sont pas que des fantasmes : les brahmanes Namboudiris au Kerala avaient le droit de prendre n'importe laquelle de ces femmes.

Mais a côté de ces aspects humains, trop humains, le plus difficile à décrire, ce sont les odeurs : on passe sans cesse d'un parfum fruité à un relent de pourriture, en passant par le bois brûlé, la bouse et les odeurs d'huiles de cuisine. La terre elle-même semble parfumée, imprégnée au cœur.
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