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jeudi 30 décembre 2021

L'éveil spontané dans le Tantra

 



Selon Abhinavagupta, le maître le plus important du Tantra traditionnel, il est possible que la Conscience universelle s'éveille d'elle-même en n'importe quel individu. Pourquoi ? Parce que la Conscience est liberté qui ne dépend de rien ni de personne. Parfois, elle joue à dépendre d'un maître et de méthodes variées. Parfois, elle se réveille spontanément. En réalité, l'éveil ne dépend que de la conscience elle-même. D'ailleurs en sanskrit, "éveil" et "conscience" sont un même mot, bodha qui a donné aussi buddha, le Bouddha. Et comme, de plus, tout est conscience, tout ce dont la conscience individuelle pourrait dépendre est aussi conscience. Si je m'appuie sur une méthode comme les postures ou le souffle, c'est aussi conscience, car tout est conscience comme nous l'enseigne l'expérience.

Il y a donc deux sortes de disciples, explique, Abhinava (Tantrâloka XIII, 134) : celui qui est son propre maître et celui qui est seulement disciple d'un autre, sachant toutefois que cette séparation entre "soi" et "autrui", si elle est réelle, n'est pas la réalité absolue. En fait, tout dépend de la conscience qui joue librement à s'aliéner ou à se libérer. Si la conscience s'identifie fortement au corps, alors elle dépendra d'une méthode corporelle. Si elle s'éprouve très fortement en tant que "je suis je", alors elle ne dépendra de rien, d'aucune de ses manifestations. Rappelons au passage que l'identification au corps n'est pas un défaut, mais la manifestation du pouvoir souverain, de la Shakti, inhérent à la conscience, au Soi, etc. L'éveil, c'est l'immersion du corps dans la conscience.

En outre, il existe une infinité de degrés entre ces extrêmes. Et l'éveil spontané n'exclut pas l'étude auprès de divers maîtres et traditions. Même si l'éveil spontané est une possibilité reconnue par la tradition, il ne faut jamais rejeter la tradition. En fait, tout est inclus dans la tradition. Même si l'on est "éveillé" (ce qui comprend de nombreux degrés), on peut encore apprendre d'un maître, de l'enseignement, ou encore de la raison fondée sur l'enseignement (yukti). Par exemple, il est possible, dit Abhinava, que je m'éveille, mais que mon intuition ne soit pas assez forte pour rester stable et vivante à travers les aléas de la vie. J'ai donc besoin de pratiquer diverses méthodes pour nourrir cette intuition encore immature et fragile. Le Tantra ne pose donc pas d'opposition rigide entre "voie graduelle" et "voie directe". Comme l'explique Abhinava au chapitre IV du Tantrâloka, tout est possible. 

Toutefois, c'est la liberté qui doit prédominer toujours, car la liberté, svâtantrya, est l'attribut principal du divin qui est l'essence de tout et de chacun. Le rôle du maître et des méthodes, comme la répétition d'un Mantra, est de renforcer une intuition déjà présente, un pressentiment qui a seulement besoin de grandir. Il est donc possible, selon le Tantra, d'être "initié" sans cérémonie, de comprendre intuitivement, de pratiquer guidé seulement par la force de l'intuition, d'être éveillé sans suivre de règles, etc. Mais encore une fois, cela n'implique pas mépris de la tradition, ni de mégalomanie du genre "oh, je n'ai pas envie, je suis au-delà des conditionnements, je sais déjà", bref, cette rhétorique newage dans un Marché mondialisé coupé de toute tradition. 

Par conséquent, l'éveil spontané fait partie intégrante de la tradition. Elle ne saurait donc être interrompue par les aléas de l'Histoire. Selon Abhinava, la tradition est la manifestation du réveil de la conscience absolument libre. Elle est donc invincible. Elle ne dépend pas de causes et de conditions, elle est indépendante des circonstance. Elle ne dépend pas de la continuité d'une lignée, car la véritable lignée, dit Abhinava, c'est la continuité de la conscience toujours présente, qui n'est pas confinée à un moment ou à un lieu délimité. Elle ne dépend de rien, tout dépend d'elle. Le Tantra ne peut donc disparaître. Le Tantra n'est pas un folklore, mais la réalisation éternelle, la parfaite conscience de soi qui ne cesse jamais, sans quoi tout cesserait. Puissions nous ne pas l'oublier.

lundi 27 décembre 2021

L'adaptation de la tradition à l'individu



 La tradition, cet héritage de l'expérience des ancêtres, peut être perçue comme une contrainte, comme un moule qui s'impose à l'individu. Il est vrai que la tradition comporte discipline et que toute discipline implique une certaine contrainte. Cela peut heurter l'individualisme. Cependant, je crois qu'il y a beaucoup à gagner à lâcher un peu de nos préjugés et à faire preuve d'audace. Qui peut croire qu'il est possible de tout reprendre à zéro dans tous les domaines ?

De plus, la tradition n'est pas rigide. Elle s'adapte à l'individu. C'est même l'un de ses traits essentiels, pas opposition aux "procédures" modernes qui tendent à être impersonnelles. Aujourd'hui, les choses et les êtres sont remplaçables, interchangeables. Ils tendent à obéir à des standards, donc à s'uniformiser toujours plus. L'individualisme est l'ère industrielle. L'individu semble partout mis en avant, mais tout s'achève dans une masse homogène sans saveurs distinctes, sans unicité, sans âme, sans identité. Dans la tradition, c'est le contraire. Tout semble d'abord impersonnel, mais tout finit par révéler une personnalité unique. Voyez l'exemple de l'artisanat. A l'opposé, voyez l'exemple des jeunes qui suivent une mode dans l'espoir d'affirmer un "moi, je" de plus en plus insaisissable...

Au reste, la vie traditionnelle s'affranchit du "moi" et du "mien". Et paradoxalement, c'est ainsi qu'un Moi unique et authentique peut apparaître. Autrement, on a des Mois en série, des Mois industriels, remplaçables, normés, des individus sans individualité. En Inde, on dit que l'on passe du mama, du "mien" au namama, le "pas de mien", qui en se simplifiant devient nama, l'adoration du Vrai, du Bon et du Beau. Bref, c'est en renonçant au Moi que l'on engendre un Moi unique digne de ce nom, une incarnation unique de l'universel. Or il en va de même pour la tradition : c'est en épousant ses contraintes que l'on trouve la vraie liberté.

Dans le Tantra, "là où est l'inclination, là est la prescription", rappelle Maheshvarânanda. Abhinavagupta avait déjà confirmé que le désir profond est la règle d'or, l'essence de la tradition. Ce que je désire et ma divinité. Ce que je fais est ma pratique pour la réaliser. Si ma divinité est Cloclo, j'agis en conséquence. Ce sera ma sâdhanâ, ma voie de réalisation, comme on dit aujourd'hui.  

Cela ne veut pas dire qu'il ne faut faire que ce qui nous fait "envie", ce qui "résonne", ce qui nous "parle", selon le jargon New Age. Il ne s'agit pas de croire que nous avons la science toute infuse, ni de prendre les modes du moment pour des "intuitions" divines. Cela veut dire que, dans le cadre de la tradition, le bon parfum, par exemple, est celui qui m'est le plus agréable. Il y a toujours un cadre, mais adapté à l'individu. Cette idée est tout à fait traditionnelle.

D'ailleurs, on la retrouve dans l'enseignement du maître de yoga Krishnamâchârya. Quel était son véritable enseignement ? La question fait question, car ses disciples transmettent des choses très différentes. La réponse est qu'il transmettait des choses différentes à différentes personnes. Son enseignement était pourtant inspiré par la tradition. Tradition et individualité ne sont pas incompatibles, bien au contraire.

A l'opposé du cliché selon lequel la tradition est une prison, nous devons comprendre que la tradition est une mère nourricière. Sans cela, point de tradition. Sans tradition, pas de mémoire. Sans mémoire, pas de conscience. Notre seule issue sera alors un crétinisme insipide qu'illustre la spiritualité industrielle contemporaine et autres séries de science-fiction "progressistes".

lundi 29 novembre 2021

La valeur des préjugés

E. R. Hugues


 On ne cesse de mettre en garde contre les préjugés. En tant que professeur de philosophie, j'ai pour mission de les dénoncer, de les déconstruire, de mettre en garde les consommateurs contre le passé, contre la coutume, contre l'expérience des aînés.

Car le préjugé, c'est aussi cela : l'expérience léguée par nos ancêtres. Leur sagesse. Or, le temps est à l'innovation confondue avec l'amélioration. Plus : le temps est sans passé, il est le temps présent, une prison sans mémoire. La paix et la prospérité, dit-on, sont à ce prix. Oublier. Le rejet systématique des préjugés fait partie de cette amnésie furieuse.

Entendons-nous bien : je ne dis pas que tout préjugé est bon. Mais de là à faire "du passé table rase"... Je vois dans cette passion du présent une pulsion de mort, car sans passé, point de présent, encore moins d'avenir. Même la fameuse "conscience au présent" est conservation du passé. Sans mémoire, il n'y a tout simplement aucune conscience, comme le démontrent Bergson et Utpaladeva. Sans mémoire, il n'y a pas même le début du commencement de rien. Comment songer, comment rêver sans instinct ? Comment même se perdre si, sans boussole, nous ignorons que nous sommes perdus ?

Le rejet total et aveugle du préjugé est le rejet de l'être, du Soi. Je m'explique. Le passé est nécessaire à l'identité collective. Il fournit des repères, des limites, les bases d'un nécessaire sens de la mesure. "Rien de trop" et non "toujours plus".

Or cela est vrai aussi au plan spirituel ! Sans mémoire, point de saveur. Sans préjugé, pas d'instinct de vie. Les vivants ne sauraient plus, sans savoir, "quand", "où" et "que faire". Il n'y aurait plus de saisons.

Est-ce rejeter la raison ? Non ! Mais avant d'acquérir des vérités par la raison, je le reçois de l'instinct, de l'intuition et de mes parents. Quelles chances un enfant aurait-il de survivre, sans les préjugés ? Sans ce qui a déjà été "jugé" avant lui, par les générations d'avant, souvent au prix de sacrifices ultimes ? Le préjugé, c'est aussi la sagesse des anciens, c'est notre héritage, car nous venons au monde nus, mais pas seuls. Nous ne réinventons pas tout de zéro. Nous nous tenons debout sur les épaules des géants, de la nature et de la culture, nos deux mères nourricières.

Nous ne décidons pas de tout. Certes, nous pouvons et parfois nous devons, une fois atteint "l'âge de raison", trier le bon grain de l'ivraie. Il n'est pas question de se résigner à gober toutes les superstitions. Il ne s'agit pas de laisser brûler les innocents. Si je sais, alors je sais, et j'agis en conséquence. Mais avant de savoir, je ne sais pas. Et alors, je laisse sa chance à la sagesse intérieure des préjugés innés, comme à la sagesse extérieur des préjugés de la tradition. De la coutume. Nulle part, aucune société n'est jamais partie de rien, d'une simple décision. C'est la vie qui fait la vie. Rien ne vient de rien. Il y a du nouveau, de l'imprévisible, oui. C'est en cela que nous sommes libres "à l'image et ressemblance" du divin. Mais sur la base du passé. Le néant n'engendre que le néant. Le culte du néant mène au néant, à la mort par la folie. La raison a sa place. Mais elle n'est pas tout. Elle n'est pas première, ni dernière. Revenons à une écologie des facultés humaines ! Chaque puissance à sa place, au sein d'une évolution éclairée par le passé et par l'intuition. Bien sûr, des ruptures sont possibles, des renversements, des tremblements de terre, des orages. Mais jamais dans le déni de ce que nous savons déjà "tout bas". Jamais dans cette surdité qui n'entend que les sirènes de l'avenir. Reprenons possession de nos bien, du Bien, dans son intégrité afin de vivre une vie intègre !

La conscience, c'est le temps, le devenir, synthèse continuellement renouvelée du passé et de l'avenir. Ce sont ces couches, ces strates qui donnent une saveur à l'expérience, une épaisseur à l'âme, le contraire d'un "éternel présent" statique et froid. L'absolu est élan, élan qui est un délicieux repos en sa source, "nonchalance pleine d'ardeur", sommeil plein de veille et d'un délicat miel donc une seule goutte suffit à consoler toutes peines des jours des hommes.

Le Tantra connaît la valeur du préjugé. D'abord, il souligne, comme le fait Patanjali, la richesse inépuisable de l'intuition, pratibhâ, cette intelligence innée, ce don divin qui nous permet de nous tenir droits sous le vaste ciel. Il reconnaît ensuite dans le préjugé, prasiddhi, des germes de science, des graines divines, à l'image des logoï spermatikoï des anciens Grecs. Nous naissons nus en nos corps, mais riches en nos âmes, qui ne sont que le revers de nos chairs. Voilà comment l'enfant apprend à parler, car il est déjà habité par un verbe intérieur, par le "Maître intérieur" dont parle si bien saint Augustin. Sans ce langage inné, jamais nous ne commencerions d'entendre les verbes extérieurs. Que le tout est plus que les parties, que la cause précède l'effet, etc. ce sont aussi des préjugés.

Et plus, au-delà, plus profond, il y a le préjugé divin : Nous savons, avant et après tout autre savoir, que nous sommes immortels et que l'amour est le plus important. Nous le savons d'un savoir senti, même s'il est loin d'être toujours goûté à sa juste mesure, qui est sans mesure car mesure de l'amour. Ce préjugé est le germe de la voie du cœur, la plus simple et la plus utile, disait Madame Guyon. Il suffit de se laisser aller. De se laisser "recouler" vers notre centre, notre origine, le fond de notre âme, jamais séparé de l'essentiel vers lequel nous aspirons. Ce préjugé-là est notre boussole. Forts de cet instinct, nous pouvons nous abandonner, délivrés des angoisses du calcul.

Ainsi notre cœur est le lieu d'un paradoxe : à la fois lieu du cri d'effroi et patrie du verbe qui dit le Vrai. Tel est aussi le message du Tantra : tous les cœurs crient de terreur, plongés qu'ils sont dans les craintes du samsâra, ce divin au visage de peur, Bhairava ; mais aussi, chaque cœur chante en son tréfond le Mantra sauveur, le chant de l'aube perpétuelle : je suis je. Bouclé étrange dont seul le silence le plus intime possède le secret. Ces touches d'être, ces caresses au plus intime, ne sont-elles pas aussi préjugées ? Bien sûr qu'elles le sont ! Elles sont le passé invincible, la mémoire de médecine, le lien qui libère de toutes les chaînes factices.

Le préjugé n'est pas cet ennemi du progrès impitoyable et absurde que l'on nous vend partout. Le préjugé est notre allié : il est, tout simplement, le sens du Beau, l'instinct du Vrai, du Juste et du Bien. Il est notre guide vers notre centre universel et personnel à la fois, il est, disons-le, notre ange-gardien.

Puissions-nous ne pas l'oublier !


mercredi 5 mai 2021

Un Tantra traditionnel et moderne à la fois

 L'Inde est la source de la plupart des enseignements spirituels en vogue. Le Yoga, le Tantra, la méditation, l'éveil, la non-dualité : ces idées n'existeraient pas sans l'Inde. Et ce continent est certes vénéré. Mais il n'est pas connu pour autant.

Le Yoga est populaire. Mais qui étudie le Yoga originel ?

Le Tantra est populaire. Mais qui étudie les tantras ?

Le shivaïsme du Cachemire est populaire. Mais qui lit Abhinavagupta ?

La non-dualité est populaire. Mais qui lit Shankara ?

Pour ma part, je suis partisan d'une approche à la fois traditionnelle ET moderne. 

Lire les texte, les étudier : c'est la tradition. Les adapter : c'est la modernité. 

D'autant plus que les textes de la tradition du shivaïsme du Cachemire - une tradition d'interprétation du Tantra - incite elle même à adapter, à s'approprier la texture des tantras pour se la rendre vivante. Abhinavagupta affirme explicitement que le Tantra est pour tous, au-delà des lieux et des temps, à condition de transposer et d'adapter. Et cela n'est possible que si l'on critique, que si l'on discrimine, afin de séparer ce qui est particulier de ce qui est universel - tout en sympathisant avec ce particulier. Pas question de fabriquer un ersatz impersonnel et déraciné.

A quoi ressemble l'enseignement traditionnel en Inde ? Car enfin, ce qui passe pour du Tantra aujourd'hui est du New Age, la religion née aux USA au XXe siècle. Et je dis cela avec appréciation pour les aspects positifs du New Age. Il y en a. Toutefois, il ne faut pas tout confondre.

Selon la tradition du Tantra, la raison est "l'auxiliaire suprême du yoga", de l'union a Dieu, de la divinisation. Sans textes, pas de Tantra. Sans tantras, pas de Tantra. Sans lecture, pas de réalisation. Même dans le cas, assez rare, d'un éveil sans aucun contact avec aucun texte, la tradition conseille d'étudier des textes, car c'est en eux et par eux que l'on acquiert le langage qui permet de partager l'intuition spirituelle.

Et cette pratique, cette manière de vivre, au contact de "l'instrument pédagogique" (shâstra) formateur, est basé sur l'expérience, la raison et les textes. Le maître a alors pour mission d'expliquer les textes, de mettre en contact avec l'esprit qui a généré ces textes. Ce royaume a trois portes : la grammaire, la logique et l'art de l'interprétation. C'est une manière de vivre, avec sa discipline quotidienne, ses conditions et ses épreuves. 

Et la tradition se transmet par débats, par polémiques, questions et réponses.

Voici un débat, en sanskrit bien sûr (et un peu en hindi), entre partisans de Shankara et de Râmânuja, devant l'une des hautes autorités de l'hindouisme contemporain - et au milieu des bruits de perceuse, à Vrindâvan.  Regardez au moins les trente premières secondes, même si vous n'entendez pas la langue :


Comme on voit et comme on entend, ces échanges sont loin du climat policé du New Age. La parole est franche, enflammée à l'occasion. Et les textes des grands maîtres sont plein de critiques. Shankara, Abhinavagupta et les autres, n'étaient pas des adeptes de la "communication non-violente". Il y avait certes un cadre, des règles. Mais il n'y avait pas ce culte de la faiblesse bien-pensante qui ronge aujourd'hui l'espace publique, frileux et infesté de charlatans qui mentent et affirment que le Tantra est une thérapie New Age.

En fait, la structure fondamentale de tout texte sanskrit est polémique, puisqu'il comporte trois grand moments : 1 l'exposé de la thèse adverse (pûrvapaksha) ; 2 la réfutation de cette thèse (il peut y en avoir plusieurs) ; et enfin, la conclusion réalisée et prouvée au terme de ces débats (siddhânta).

La culture indienne EST polémique. Avec sérieux et feu, non sans humour. 

Le cadre de ce jeu à la fois léger et profond, est celui de l'Art de penser, le Nyâya. Voici une initiation, en anglais, dans la perspective de la culture indienne :



En revanche, les gurus du New Age sont fiers de dire qu'ils n'ont jamais étudié. Ce monsieur explique qu'il a refusé d'étudier le sanskrit pour "ne pas être encombré" et que, de toutes façons, tout ce qu'il dit vient directement de la "Source". Sans vergogne :


Abhinavagupta était un yogi né avec l'intuition innée la plus haute, nous dit-il. Mais il a appris le sanskrit, si bien qu'il fut reconnu, dit-on comme une réincarnation de Patanjali. Et aussi comme le guide de toutes les traditions shaivas. Mais il a étudié, sans trêve, avec passion.

Sur cette autre vidéo, ce même personnage prétend dire l'importance du sanskrit - cette langue précédemment jugée inutile et "encombrante" - mais à l'aide d'arguments New Age qui n'ont rien à voir avec la véritable puissance du sanskrit et de la Parole en général :


Mais, me dira-t-on, nous ne sommes pas des Indiens ! C'est vrai. Il est cependant possible de s'acculturer, comme ces enfants de la tradition Gaudîya :


Je ne suis pas pour l'endoctrinement des enfants, étant un libéral favorable à une culture humaniste gréco-moderne. Je ne suis pas non plus pour l'acculturation. Nous pouvons adapter, extraire de ce très riche patrimoine ce qu'il recèle d'universel. Sans oublier que la culture indienne est parente de l'européenne. Et que, de toutes façons, l'exercice du discernement est indispensable. Nous voulons les vérités qui rendent libre, non les superstitions qui emprisonnent. 

Mais pour cela, il faut étudier. Se retrousser les manches, adopter un mode de vie adéquat, se sortir du bourbier des réseaux sociaux, du jeu du papillonage superficiel et entrer dans une existence vouée à la culture de soi par l'étude du meilleur des cultures. Etudier le Tantra, avec le meilleur des humanités et de la science. Cela ne fait pas tout, mais cela nous donne un fond solide.

Voilà pourquoi je m'efforce de partager, dans la mesure de mes possibilités, à travers des articles, des livres, des rencontres et des vidéos.

dimanche 14 mars 2021

Une spiritualité incarnée et riche est-elle possible ?



Il est vital de faire régulièrement des bilans critiques sur nos pratiques et nos croyances. Comme dans un voyage, on s'arrête et on fait le point sur la situation.

Pour ma part, vous connaissez peut-être mon Mandala des Cinq Familles spirituelles, au centre duquel se trouve le Tantra, c'est-à-dire le shivaïsme du Cachemire.

A ma connaissance, il n'existe aucun système parfait, complet. Il faut éviter de s'attacher à un système imparfait et ne pas perdre sa vie à défendre l'indéfendable. D'un autre côté, il faut aussi éviter de tomber dans le piège du scepticisme : "il ne peut pas exister de système parfait". Non, nous devons continuer à chercher, car je crois en l'évolution. Le "système parfait" est notre horizon car, quoi qu'on dise, on aspire à la perfection, à la complétude, à la cohérence.

Quant aux traditions, je crois aussi en une attitude critique à leur égard. Il faut se garder à la fois du traditionalisme qui rejette a priori tout ce qui est moderne ; et aussi l'attitude inverse, souvent présente dans le New Age, attitude désinvolte, égocentrique et immature, qui tient que chacun à la science infuse et qui n'a pas l'humilité de se mettre à l'école d'une tradition. Il faut aussi savoir lire et apprendre chaque jour de nos ancêtres.

Par exemple, sur la question du corps. La plupart des traditions rejettent le corps. C'est un point à noter. L'ascétisme, les mortifications ou, du moins, une vision négative du corps, sont présents dans les spiritualités chrétiennes, hindoues, bouddhistes, etc. Le Tantra est l'exception. Mais le tantra est aussi plein de superstitions, d'opinions dépassées, de dogmes féodaux, d'incitations à l'obéissance aveugle, d'un manque de maturité morale et il souffre d'une absence de réflexion politique. Il a en commun avec la modernité une certaine valorisation de l'individu, mais aussi une certaine naïveté qui favorise les dérives égocentriques. C'est bien pourquoi le Tantra plait au New Age. Lequel n'est pas non plus à mépriser tout entier, car il est le premier exemple avéré de religion créée principalement par des femmes. Mais après les crimes bien connus des religions du Livre, le XXIe siècle est celui des scandales du yoga, du tantra, du bouddhisme et du New Age, dans lequel j'inclus le dévperso, le coachisme, le quantisme, le fruitisme, etc. S'il y a des crimes ou des scandales à répétition, il faut se demander pourquoi et examiner ces traditions ou ces méthodes, sans les rejeter en bloc ni tomber dans les délires du wokisme. Il faut aussi éviter le travers de la simplification à outrance qui, sous couvert de rendre les choses accessibles, rend tout insipide.

Nous voudrions une spiritualité qui ne rejette pas le corps, mais qui ne soit pas non plus régressive, infantile, égocentrique et débile. Beaucoup de gens cherchent à réhabiliter le corps en suivant leur tradition en la dédouanant de tout mépris du corps. Mais cela sonne faux car, quelque soit leur bonne volonté et leur habileté, leurs traditions rejettent le corps. Certes il y a évolution, mais il n'y a pas d'évolution saine sans bilan critique lucide au préalable.

Il faut donc à la fois inventer et étudier les traditions. Pour arriver à une spiritualité incarnée, moralement digne et substantielle. A quoi ressemblerait cette spiritualité ? Je crois qu'elle n'existe pas encore. 

samedi 27 février 2021

Mâlinîvârttika 9-10 : de la richesse ancienne à une richesse nouvelle



apy asaṃkhyanavāsvādacamatkāraikadurmadā /

yenānuttarasaṃbhogatṛptā me matiṣaṭpadī // 9

"(Grâce à ces enseignements), l'abeille de (mon) esprit,

qui était ivre de goûter seulement

la délectation de saveurs nouvelles et innombranles,

a atteint la plénitude de la jouissance absolue."

tadekamayatām āpya svātmany eva tathā sthitā /

tad asyāḥ pronmiṣanty eva vividhā nādasaṃpadaḥ // 10

"Elle est alors devenue cette (joie)

et ne demeure plus qu'en elle-même, en soi-même.

De sorte que toute une profusion de sons/ de paroles,

s'éveille en elle."

Abhinava Goupta

________________________________

Après avoir rendu hommage à ses maîtres, Abhinava suggère par cette image de l'abeille qu'il en a fait un miel bien unifié et harmonieux. Son œuvre est en effet une synthèse de tous les savoirs à l'intérieur de la connaissance absolue, celle que l'absolu a de lui-même. Ainsi, ivre d'abord de toutes les philosophies, bouddhistes, shaiva et autres, il en a fait son miel. D'abord il a reçu. Mais il n'est pas resté passif, il ne s'est pas perdu dans un "papillonage spirituel". Il est ensuite devenu actif et il a engendré à son tour une vision nouvelle, plus englobante, plus riche, même si le fond en demeur insaisissable. Du reste, son nom Abhinava Goupta signifie à la fous "nouveau" et "caché", secret. La richesse débouche sur la richesse. Telle est la transmission, la tradition.

dimanche 23 août 2020

Vijnâna Bhairava Tantra Fin : A qui transmettre l'enseignement ?

Shiva and Uma India (Tamil Nadu) late 13th century Bronze 17 in ...

Conclusion et fin du Vijnâna Bhairava Tantra, sur les conditions de la transmission de l'enseignement :

ity etat kathitaṃ devi paramāmṛtam uttamam |
etac ca naiva kasyāpi prakāśyaṃ tu kadācana || 157 ||
"Ainsi a été exposée l'ambroisie ultime,
suprême, ô Déesse !
Et cela ne doit jamais être révélé à quiconque..."

paraśiṣye khale krūre abhakte gurupādayoḥ |
nirvikalpamatīnāṃ tu vīrāṇām unnatātmanām || 158 ||
"... est disciple d'une autre (lignée),
est mauvais, cruel et sans dévotion aux pieds du maître.
En revanche, (il faut toujours le révéler)
aux héros dont la pensée est sans hésitation,
qui se sont élevés au-dessus (de l'illusion du pur et de l'impur)..."

bhaktānāṃ guruvargasya dātavyaṃ nirviśaṅkayā |
grāmo rājyam puraṃ deśaḥ putradārakuṭumbakam || 159 ||
"...à ceux qui sont dévoués à la lignée des maîtres,
qu'on le donne sans crainte.
Village, royaume, cité, pays,
fils, femme et famille :"

sarvam etat parityajya grāhyam etan mṛgekṣaṇe |
kim ebhir asthirair devi sthiram param idaṃ dhanam |
prāṇā api pradātavyā na deyaṃ paramāmṛtam || 160 ||
"... tout cela qu'on l'abandonne
et que l'on s'empare de cet (enseignement), ô toi qui a des yeux de gazelle !
A quoi bon ces (biens) éphémères, ô Déesse ?
Cet (enseignement) est la richesse véritable, (car il est) durable.
On devra donner même (nos) souffles vitaux (au moment de la mort),
(mais) que l'on ne donne pas (=que l'on ne renonce pas)
à l'ambroisie ultime !"

śrī devī uvāca |
devadeva māhadeva paritṛptāsmi śaṅkara |
rudrayāmalatantrasya sāram adyāvadhāritam || 161 ||
La Déesse dit :
"Dieu des dieux, grand Dieu,
ô source de paix, je suis totalement comblée.
Je reconnais à présent
l'essence du Livre de l'union de Shiva et Shakti..."

sarvaśaktiprabhedānāṃ hṛdayaṃ jñātam adya ca |
ity uktvānanditā devi kaṅthe lagnā śivasya tu || 162 ||
"... et je perçois à présent le coeur de toutes les Shaktis/
de toutes les traditions tantriques.
- Ayant dit cela, pleine de joie, la Déesse
embrassa le cou de Shiva."

iti shivam

samedi 20 juin 2020

Mes initiations, mes maîtres ?

On me demande régulièrement qui sont mes maître(sses), mes initiateurs, ma lignée, ma tradition, etc. Suis-je "initié" ? Par qui ? Dans quelles traditions ?

J'ai déjà répondu à ces questions, qui ne portent pas sur l'essentiel. 

Mais je rencontre encore souvent des gens qui me prennent pour un "élève d'Untel", etc. La plupart des gens adhèrent à la croyance populaire selon laquelle il faut absolument "être initié par un gourou et recevoir un mantra", etc., enfin bref, tout le folklore des routards aujourd'hui relayé par le buziness du bien-être. 
De plus, même si ces questions sont, en apparence, anecdotiques, elles renvoient à des problèmes universels : la transmission, l'éveil, la culture. Comment se transmet l'essentiel ? D'où vient que certains entendent et d'autres, pas ? 

L'essentiel de la transmission est la vie intérieure. Et la vie intérieure, c'est les petites perceptions et les lectures, au hasard d'un rayon de bibliothèque, au détour d'une idée qui vient ou qui revient, par pure coïncidence. Il n'y a pas de grands événements occultes, pas d'arc-en-ciel, pas de trompettes. Juste ce je-ne-sais-quoi qui insiste. Un rayon de soleil sur une table. Un ciel bas et gris. Le bruit des pneus sur la route mouillée. Un chien qui grogne. L'odeur de l'herbe coupé ou de l'essence sur le macadam. Et ce qui transparaît à travers tout cela. 

Au départ, il y a des personnes que j'aime et que j'estime dans toutes les traditions. Même dans l'islam. Non par bien-pensance, mais parce que c'est comme ça. J'aime plus telle tradition que telle autre et je sais être fidèle. Mais, comme disait Aristote, j'aime encore plus la vérité et la justice. Non par esprit de syncrétisme, mais par soif. Soif de je-ne-sais-quoi.

Et donc, avec le temps, spontanément, une structure s'est dégagée de cet océan de sagesses. Comme une figure, un mandala. Un visage à cinq faces qui expriment mes cinq familles spirituelles (kula). C'est comme dans la vie : il y a les connaissances, puis les amis et la famille.



Il y a ainsi cinq familles, organisées comme sur ce mandala.
Ces cinq familles sont les suivantes :

- Shivaïsme du Cachemire
- Mystique catholique
- Vision de Douglas Harding
- Dzogchen
- Mahâmudrâ

On ne choisit pas sa famille. De même, je n'ai pas choisi ces familles spirituelles. Mais, de même que l'on choisi de garder ou non le contact avec sa famille, j'ai persévéré avec elles.

Ma 'famille" spirituelle principale est le shivaïsme du Cachemire. Je vais donc me pencher sur elle pour tenter de répondre aux questions que l'on me pose souvent à propos de l'initiation, du maître, etc.


Quelles initiations ai-je reçues ?
Je vais essayer de répondre de la manière la plus claire, sans chercher à séduire en ornant la chose. 

D'abord, il faut se demander ce qu'est une initiation selon la tradition du shivaïsme du Cachemire.
Je vais énumérer les principales formes d'initions traditionnelles pour ensuite me demander lesquelles j'ai reçues, où, quand et par qui. 

1) L'initiation principale est l'initiation tantrique ou par le Mantra, autour d'un rituel du feu (hautrî-dîkshâ, samaya-dîkshâ). 

Dans ce domaine, j'ai d'abord été initié dans l'hindouisme commun, ou brahmanisme, avec la "cérémonie du cordon" (upanayana). La cérémonie a été accomplie à Lucknow en juillet 1997, par des brahmanes de l'Ârya Samâj. L'upanayana est faite par le père du jeune "deux-fois né". N'ayant pas de père brahmane, c'est un brahmane qui m'a pour ainsi dire adopté et qui a fait la cérémonie pour moi comme il 'aurait faite pour son fils. Et comme il n'avait pas de fils, mais seulement des filles, cela l'arrangeait bien. Il était brahmane et fils du râdja de Gonda dans l'Uttar Pradesh, non loin de Gorakhpur. Il était aussi astrologue, et proche des milieux hindous au pouvoir, ce qui a été d'une grande aide car, comme vous savez, il n'y a pas, normalement, de conversion à l'hindouisme, et encore moins d'accession au statut de "brahmane". Le chemin a donc été long, j'ai visité maints chefs religieux et politiques (la frontière étant souvent confuse), certains avec gardes du corps, d'autres chez qui j'étais guidé les yeux bandés : le Nord de l'Inde est un monde violent et souvent ténébreux. 

Mais finalement, je suis arrivé devant des brahmanes de l'Ârya Samâj et j'ai subi une sorte de test, principalement sur mes connaissances. Comme mon père était décédé à l'époque, ils étaient d'accord sur le principe pour que je sois "adopté" par le râdja-brahmane de Gonda. Il y avait deux témoins, un Français (Régis, qui nous a quitté depuis) et un Belge (Michel Dautricourt). Nous étions tous dans le pavillon autour du feu védique, en accoutrement traditionnel. Le râdja de Gonda m'a revêtu du cordon sacré, m'a transmis la Gâyatrî, nous avons fait les rituels védiques, j'ai eu droit à un certificat de conversion en bonne et due forme, et voilà tout.

Pour donner une idée de la chose, voici la cérémonie de l'upanayana selon l'Ârya Samâj, organisation qui s'attache spécialement à exécuter les rituels dans leur forme védique (shrauta). Cela étant, les différences d'une sous-tradition à une autre sont mineures :


Pour le shivaïsme, il existe des équivalents des rites védiques (samskâra). L'upanayana autorise (adhikâra) a étudier le Savoir (veda) et ses branches auxiliaires (vedânga). La pratique principale est, aujourd'hui, le rituel de la louange faite aux jonctions (sandhyâvandana). Le Mantra principal est la Gâyatrî et il en existe bien entendu des variantes avec les Mantras de chaque tradition. Voici un exemple du rituel exécuté à l'aube, à midi, au crépuscule et, parfois, à minuit :


Par la suite, j'ai reçu l'initiation de l'Ishtalinga dans la tradition Vîrashaiva, en août 2002, dans le sous-sol d'un temple de Shiva, non loin du célèbre temple de Yellâmma, au Karnâtaka, par un maître de cette tradition (jangamâchârya). Voici un exemple de pûjâ à l'Ishtalinga. En général toutefois, c'est plus simple, moins "fleuri" :



Cette initiation autorise à pratiquer la pûjâ et le yoga de l'Ishtalinga dans la tradition shaiva de Bâsava, fortement imprégnée des enseignements du shivaïsme du Cachemire. J'ai donc reçu un Ishtalinga dans son petit reliquaire d'argent et j'ai été initié à la pratique de ce yoga de Shiva.

Voici une autre présentation, sur une tv locale. Notez la concentration sur le reflet lumineux à la surface du linga :



Ensuite, en juin-juillet-août 2008, j'ai reçu l'initiation à la Shrividyâ, et spécialement à la pratique de Parâ Devî, telle que transmise dans la Liturgie de Parashurâma (Parashurâmakalpasûtra), à Devîpuram en Andhra Pradesh, sous l'égide d'Amritânanda Nâtha Sarasvati. Voici une vidéo d'un enseignement de ce dernier :



Cette tradition est la tradition directement venue d'Abhinavagupta. Pour moi, ce fut la plus importante des initiations formelles, car à cette occasion j'ai reçu non seulement le Mantra de Parâ en droite ligne d'Abhinavagupta, mais en plus, tous les Mantras des principales traditions tantriques non-duelles, et surtout les Mantras de Kâlî Kâlasamkarshinî, contrepartie ésotérique de Parâ, au coeur de la plus haute de toutes les traditions tantriques : le Kâlîkrama ou Devînaya, Mahârtha, etc. En effet, ces Mantras sont transmis dans le Rashmi-mâlâ-mantra de la Liturgie de Parashurâma. J'étais donc très heureux  de recevoir cette initiation formelle, qui me reliait de façon formelle aux maîtres du shivaïsme du Cachemire, lequel se diffusa dans le Sud de l'Inde du vivant même d'Abhinavagupta au début du XIe siècle, à travers des maîtres comme Madhurâjayogî. 

Amritânanda Nâtha était très généreux et ouvert. A l'époque, j'étais le seul Occidental séjournant chez eux. J'étudiais le Khadgamâlâstotra avec le prêtre du temple de la Déesse, des rituels de Ganesh et de Shiva avec des disciples de passage. J'assistais à la consécration comme maître successeur (abhisheka) de Karunâmaya et j'accompagnais le maître et sa femme dans leurs tournées. Amritânanda Nâtha traduisit pour moi le Manuel de la Déesse Parâ (Parâpaddhati) qui forme le sommet et la conclusion de la Liturgie. J'ai donc reçu la pratique avec tous ses détails, ainsi que la pûjâ de la Shrîvidyâ (navâvaranapûjâ), mais j'étais moins intéressé par cette pratique prestigieuse et, comme mon séjour était limité, je choisis de me concentrer sur la Déesse Parâ, la tradition d'Abhinavagupta lui-même. Amritânanada Nâtha me transmis tout cela sans rien m'imposer, en répondant à toutes mes questions.

Ces initiations autorisent à pratiquer, dans leur forme tantrqiues, les pûjâ de Shiva, de Ganesh, de Lalitâ et de Parâ dans sa forme "absolue" (anuttara-ekavîrâ), ainsi que le culte du Kâlî-krama. Notons que, pour cette dernière tradition, il n'y a que des Mantras et des Vidyâs. Il n'y a pas de Mudrâs ni de Mandalas. Sauf si on le souhaite.

Voilà pour les principales initiations formelles, tantriques e extérieures (même si elles peuvent s'accompagner d'expériences intérieures).

2) Mais il existe, selon le shivaïsme du Cachemire, d'autres initiations :

Ainsi, selon Abhinavagupta (Tantrâloka, IV, 65a, dīkṣayejjapayogena raktādevī kramādyataḥ...), il n'est certes pas permis de s'initier soi-même en prenant des Mantras "dans un livre". SAUF, si un maître pour ce Mantra n'est pas disponible. Il suffit alors de réciter le Mantra avec foi, et l'on sera initié alors par la Déesse-conscience elle-même (samvid-devî, raktâ-devî). Il n'y a transgression (samayollangha) que s'il y a un vrai maître accessible pour tel Mantra et qu'on refuse d'être initié par elle/lui, préférant "voler" le Mantra dans un livre. Si un tel maître n'est pas accessible, il n'y a pas transgression.

Selon le Trika, il est parfaitement possible d'être initié directement par "les divinités de notre conscience" (samvid-devatâ-cakra), c'est-à-dire à travers notre corps et par notre intellect illuminé par "la pure science" (shuddha-vidyâ). C'est aussi l'enseignement de la philosophie de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ), laquelle se présente comme accessible à toutes et à tous, sans initiation formelle. C'est une voie "nouvelle" et "facile" nous dit Utpaladeva, bien qu'elle soit reliée à une lignée venant de Shrîkantha. 

Abhinavagupta nous explique que la conscience est absolument libre et qu'elle agit selon ses désirs. Dans le chapitre XII du Tantrâloka, il explique que la conscience s'éveille par elle-même ou par une initiation apparemment extérieure. Tout est possible. Mais, comme la réalité extérieure n'est qu'une manifestation de la conscience à l'intérieur d'elle-même, c'est toujours la conscience qui s'initie elle-même, par elle-même. Les qualifications, le mérite (punya), le karma, les initiations, l'ardeur à la pratique, la dévotion elle-même, ne sont que des manifestations du jeu de la conscience (cid-vilâsa). Donc tout est possible. 

La lignée, selon la lignée du Cachemire, c'est réaliser que, moi et les autres membres de la lignée, sommes un seul flot de conscience souveraine. Sur ce point, parfaitement traditionnel, on lira la fin du chapitre IV du Tantrâloka, qui paraphrase le Kaulasûtra.

De même, pour ce qui est de la pratique de Parâ Devî, c'est-à-dire de son Mantra, il est accessible par la simple foi. Le Parâtrîshikâ Tantra, 18, le dit noir sur blanc : "Qui connaît (le Mantra) en sa réalité est initié, est un yogî, jouit de la réalisation, même sans avoir vu le mandala" (adṛṣṭamaṇḍalo'pyevaṃ yaḥ kaścidvetti tattvataḥ/
sa siddhibhāgbhavennityaṃ sa yogī sa ca dīkṣitaḥ), même sans rituel d'initiation. Et Abhinava commente ce point essentiel dans son Vivarana. Si vous n'êtes pas convaincu, je vous renvoie à ce texte, traduit par Jaideva Singh.

Autrement dit, l'initiation est la réalisation spirituelle, l'éveil, la compréhension (bodha). Toutes les autres initiations ne sont que des symboles ou des représentations de cet acte de conscience de soi. Le Mantra véritable -mantravîrya) est la conscience de soi "je suis je" (aham aham). C'est le coeur de tous les Tantras, l'instruction quintessentielle de la bouche de la Yoginî (yoginîvaktrâgama), le Coeur de la Yoginî (yoginîhridaya), c'est la moelle de tout, le coeur du coeur, l'essence même de la conscience, la vie de la vie, la vérité de la vérité, etc.

3) Mais alors, demandera-t-on, suffit-il de prendre n'importe quel Mantra, de faire une jolie vidéo Youtube et de se proclamer initié ? 

Oui. Et non. 

Abhinava, l'autorité suprême en la matière (et qui, de toutes manières, ne dit jamais rien sans donner une référence traditionnelle), affirme que n'importe quel être peut s'éveiller, et donc être initié, sans aucun moyen extérieur ou intérieur. La conscience, libre, s'éveille librement. Fin de la discussion. Toutes les lignées, toutes les transmissions, toutes les initiations se ramènent à cette intuition. Il n'y a pas matière à débats sur ce point. Soit vous comprenez, soit la conscience, en vous, continue à jouer à l'ignorante. Et c'est très bien.

Et donc, n'importe qui peut s'éveiller spontanément (samsiddhika). Et s'affranchir ainsi de l'ignorance (avidyâ) qui est la seule et unique cause de la condition mondaine (samsâraikakâranam).

Cependant, Abhinava pose un cadre à cet "éveil sauvage". En effet, il existe deux formes d'ignorance : l'ignorance discursive et "intellectuelle" qui s'exprime sous forme de discours, dans le langage. Et une autre sorte d'ignorance, dont on parle seulement dans le shivaïsme : l'ignorance intuitive, celle qui est de l'ordre du sentiment, qui vient "d'avant les mots", d'avant l'intellect. 

Or, l'éveil spontané supprime cette ignorance intuitive, mais laisse intacte l'ignorance intellectuelle. Seule la connaissance intellectuelle peut supprimer cette ignorance intellectuelle, même si elle ne mets pas nécessairement un terme à l'ignorance intuitive. Or, la connaissance intellectuelle, c'est la connaissance de l'enseignement, des textes (shâstra, shâsana).

Mais, dans tous les cas, conclut Abhinava dans le premier chapitre du Tantrâloka, la connaissance intellectuelle est la plus importante. C'est elle qui permet de transmettre, c'est elle qui constitue la pédagogie qui fonde la tradition. Au fond, tout le monde a la connaissance intuitive, en ce sens que chacun porte en soi un pressentiment de la vérité, dans la mesure où la vérité est la conscience, et où la conscience ne peut, par essence, jamais disparaître ni cesser complètement. En revanche, c'est la connaissance intellectuelle, discursive, qui fait défaut.

Abhinava ajoute qu'il vaut mieux avoir un maître qui a la connaissance intellectuelle, sans la connaissance intuitive, que l'inverse. La pédagogie d'abord ! Dès lors, les livres sont importants. Plus importants que l'expérience, en un sens, car l'expérience brute, en elle-même, sans discours, ne s'oppose pas à l'ignorance : la conscience enveloppe l'ignorance et l'aveuglement, comme le ciel clair accueille les nuages sombres. Seule la connaissance intellectuelle peut détruire l'ignorance intellectuelle. Ce point est développé dans la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, dont on trouvera de nombreux extraits dans mon Anthologie du shivaïsme du Cachemire parue chez Almora. 

Et donc, un "éveillé spontané" doit montrer son respect envers les livres et envers les maîtres qui les expliquent, dit Abhinavagupta, et ce, même si ces "éveillés" n'en ont plus vraiment besoin. Cependant, même eux n'atteindront la plénitude en cette vie (jîvanmukti) que s'ils acquièrent aussi la connaissance intellectuelle, par les livres.

Car la fonction du maître, en dehors des rituels, est principalement d'expliquer les enseignements. Le maître est d'abord un lecteur (upâdhyâya) qui fait la leçon (adhyâya), c'est-à-dire la lecture des textes (shâstra, tantra). Cette importance de l'écrit est complètement passée sous silence aujourd'hui, dans un monde mercantile du "tout, tout de suite" où les facultés intellectuelles ne cessent de régresser. La discipline de l'école - cette mise entre parenthèse à l'abri des vautours du Marché - n'est plus qu'un songe, insipide à nos neurones débiles. Mais il est clair que, sans concentration, sans faculté d'analyse et d'argumentation, sans mémoire, nous sommes handicapés, au sens le plus littéral du terme. Bien sûr, nous avons nos prothèses, mais à quel prix ? On ne sait plus si le handicap appelle la prothèse, ou si c'est cette dernière qui alimente, voire crée, le handicap...

Quoi qu'il en soit, le maître est important, essentiel pour expliquer les livres, et la lecture des livres, même seul (svâdhyâya) ne peut être remplacée par aucune autre pratique. Elle est le parent pauvre de la spiritualité mercantile de notre monde en "expérimentation" permanente. Mais elle est l'âme de toute transmission, passée, présente et à venir.

Dans ce domaine, j'ai eu la chance de beaucoup lire, depuis 1985 environ. J'ai découvert le shivaïsme du Cachemire en 1990, à travers les traductions de Lilian Silburn. Puis j'ai été initié au sanskrit en 1991. J'ai commencé, peu à peu, à lire toutes les traductions, puis les originaux, puis à apprendre assez de hindî pour lire les paraphrases des textes sanskrits. J'ai appris l'anglais, bien sûr.

En 1995, j'ai commencé à étudier à Lucknow avec Navjîvan Rastogî, un élève de KC Pandey, d'abord le Pratyabhijnâhridayam. Puis j'ai étudié à Kolkatta en août, septembre et octobre 2002 avec Devavrata Senasharma, un élève de Gopinâth Kavirâj. Avons lu la Siddhitrayî d'Utpaladeva. Puis, de 2003 à 2006, j'ai étudié à Bénarès avec Radheshyâm Chaturvedî, un érudit qui pratiquait une forme tantrique axée sur la Gâyatrî et qui connaissait très bien le shivaïsme du Cachemire dont il a traduit et commenté bien des oeuvres en hindî ; j'ai aussi étudié avec Mark Dyczkowski qui reste, à mes yeux, le plus grand savant du shivaïsme du Cachemire ; enfin, j'ai eu la chance d'étudier très régulièrement pendant deux ans auprès de Hemendranâtha Chakravarty, un autre élève de Gopinâtha Kavirâja. Nous avons lu de nombreux textes.

Auprès d'eux, j'ai pu lire directement ces textes, principalement le Tantrâloka et son commentaire Viveka, en particulier auprès de Hemenji, très accessible et qui m'a enseigné les points essentiels du yoga et de la méditation.
Ces gens ne m'ont conféré aucune initiation formelle, mais ils m'ont transmis l'essentiel, c'est-à-dire de quoi poursuivre mes études seul.

Telle est, à mes yeux, la transmission essentielle, qui n'est ni une soumission à des dogmes inertes, ni tyrannie d'une expérience réputée transcendante. Des individus esclaves d'une tradition, j'en ai rencontré quelques uns. Mais des drogués de "l'éveil" d'un matin qui voulaient se suicider le soir même, j'en ai rencontré des centaines. Et quelques uns sont passés à l'acte. Beaucoup de sont détruits. La plupart se sont égarés. J'étais avec les Moojis et autres "éveillés" de Papaji, de 1995 à 1997, quand les joints tournaient de main en main sur les toits des villas d'Indira Nagar. J'y étais. J'ai assisté à la naissance du "mouvement satsang" et à cette nouvelle spiritualité qui s'est épanouie grâce à Internet. Et je dis : on peut certes rester esclave d'une tradition mais, sans aucune tradition, sous une forme ou sous une autre, on tourne en rond. Les intoxiqués du ressenti et autres événements surnaturels s'embourbent. Ceux qui mentent finissent toujours par le payer. 

Mais, me répondra-t-on peut-être, la lignée du Cachemire a été interrompue. Il n'y a donc plus de transmission complète. Dès lors, même si l'on a reçu la transmission essentielle, comment être sûr que les rituels et les méditations sont bien telles qu'elles étaient pratiquées à l'époque des grands maîtres ?
- Il est vrai que la tradition a été gravement endommagée par les persécutions islamiques. La vallée du Cachemire a été envahie, pillée à maintes reprises. Les Musulmans ont fini par prendre le pouvoir et ils ont "convertis" les habitants sous peine de mort. Une petite communauté a cependant survécu. L'essentiel de la gnose (jnâna) a été transmise jusqu'à nos jours, notamment par svâmî Lakshman Joo (maître de Lilian Silburn, de Mark Dycskowski, de Bettina Baümer, et de Prabhâ Devî), mais pas seulement. Pour les rituels, l'essentiel a été conservé. Mais surtout, il ne faut pas oublier qu'il existe une règle traditionnelle : quand on ne connaît pas un élément dans une séquence rituelle, on va chercher l'élément le plus semblable dans la tradition la plus proche. Sans cette règle précieuse, aucune lignée n'aurait été préservée ! Pour ce qui est du yoga et de la méditation enfin, tout est dans les textes, et ce qui n'y est pas e fait pas partie de la tradition. Tel est l'enseignement unanime de toutes celles et ceux qui m'ont enseigné. Selon Abhinavagupta, les enseignements secrets sont divulgués dans les textes, mais jamais en un seul endroit ni en une seule fois. Là encore, l'étude quotidienne de la totalité des textes sur la longue durée est donc indispensable. Une prétendue "tradition orale" qui voudrait en faire l'économie ou qui, par ce truchement soi-disant "oral", ajouterait des éléments étrangers, ne serait très probablement qu'une tromperie.

Et la tradition n'est pas toujours celle que l'on croit : parmi les lignées revendiquées, presque aucune, à ma connaissance, n'est parfaitement "ininterrompue". Cela n'existe nulle part, jamais. Il y a toujours des zones d'ombres, des ruptures, des compromis, des arrangements. D'un autre côté, une tradition peut se poursuivre par des visions, par des lectures, par des textes qui sont comme des fils qui relient des individus au-delà des lieux et des siècles. Il existe d'innombrables exemples de cela. 

Ma conclusion : l'important, ce ne sont pas les initiations extérieures, ni les seules intuitions intérieures. L'important, c'est le continuum qui se crée, bon an, mal an, à travers tous les moyens, tous les canaux. "Être initié" à une tradition, c'est se reconnaître dans cette tradition. Être initié, c'est tomber amoureux. Les mariages arrangés ne débouchent pas toujours sur l'amour. Parfois seulement. Pas toujours. Puis, il y a des amours légitimes, d'autres illégitimes. Il y a des rois, des héritiers. Et il y a des bâtards. Il y a tant d'individus initiés "selon les formes" qui se sont révélés vides comme des zombies ! Il y a tant d'exemples d'individus bâtards qui se sont révélés sauveurs de tradition ! 

Ma tradition, c'est ma culture, ce sont mes ancêtres spirituels, peut importe que tout cela soit "livresque" ou "oral". J'ai assisté à tant de "cours" et initiations inertes (notamment de la part des Tibétains, d'une nullité effarante pour la plupart), j'ai fait tant de lectures magiques ! Je deviens ce que je mange, ce que je lis, ce que j'étudie. Quand je rêve en "shivaïsme-cachemirien", c'est que je suis initié : voilà mon critère.

Il ne faut pas non plus oublier les critères de la tradition que j'ai mentionné plus haut : initiation formelle, éveil, enseignement oral et, par-dessus tout (je souligne car c'est le point négligé aujourd'hui), la lecture. Lire, lire, lire. C'est physique, c'est mental, c'est spirituel. Tout ce que l'on voudra. Mais c'est cela, la transmission. C'est la lecture patiente, au fil des jours, sans brillant, sans fables, avec ses hauts et ses bas. Cela peut sembler terne. Il ne s'agit pas de "devenir un initié", mais d'écouter, de réfléchir, de méditer. 

P.S. :
1) Qu'en est-il se mes autres "familles" ? Pour la Vision de D. Harding et la mystique, pas d'initiation au sens ésotérique du terme, donc je n'en parle pas ici. Pour Dzogchen et Mahâmudrâ, j'ai reçu de nombreux enseignements et initiations. Mais je pourrais reprendre à peu près ce que j'ai dit sur le shivaïsme du Cachemire. Sauf que je ne pratique pas le tibétain chaque jour, contrairement au sanskrit. Mais bon, ce sont aussi mes "familles". J'ai, au sein de ces familles, eu d'autres enseignants, mais j'en ai parlé ailleurs.
2) Qu'en est-il de Lilian Silburn ? -J'ai lu et relu ses oeuvres, encore et encore. Mais je ne l'ai jamais rencontrée de son vivant. J'ai "fréquenté le Vésinet", comme on dit, après sa mort. Cependant, je ne me considère pas comme son disciple, ni comme un disciple de la lignée santo-soufie dont elle se réclamait. Juste deux points que je développerai peut-être un jour : 
a) Silburn et ses disciples n'enseignaient pas le shivaïsme du Cachemire et 
b) Je suis convaincu, par de bonnes raisons, que le coeur de la spiritualité de Lilian Silburn n'était pas le shivaïsme du Cachemire, et encore moins la tradition Naqshbadi-Mujaddidîya.

vendredi 13 mars 2020

Séparer le bon grain de l'ivraie

Résultat de recherche d'images pour "bosch nef des fous"

Le néo-tantra, le néo-advaita et autres néo-yogas comportent des éléments qui sont critiquables. C'est vrai. Il appartient dès lors à chacun d'exercer son jugement. Les scandales et faits divers tantriques ou yogiques sont là pour nous rappeler à ce bon devoir.

Mais certains croient encore que "c'était mieux avant" et que "c'est mieux ailleurs".

Une version presque fanatique de cet exotisme nourri de culpabilité occidentale est le traditionalisme. Ce courant souterrain mais influent se réclame de René Guénon, un platonicien médiocre qui, dans l'entre-deux guerre, a écrit des livres dans un langage simple. Il a prétendu divulguer la "Tradition Primordiale" dans ses branches chrétiennes (Action Française), hindoues (avec un Vedânta mal compris), puis islamiques (faisant les choux gras des islamistes tendance soufie). Certes, on me dira qu'il a "amené des gens vers l'Orient", qu'il a questionné les "Modernes". Mais à quel prix ? Quelques gouttes de sagesse non-duelle pour des torrents d'obscurantisme, sans oublier la croyance délétère qu'il existe une "Tradition" sacrée, inviolable, détentrice exclusive de la vérité. D'où le recours à l'argument d'autorité, avec ses procès en orthodoxie traditionnelle qui n'en finissent pas. Et des esprits infantilisés, des esprits religieux, des esprits croyants, voire des esprits fanatiques. Et une haine de l'Occident et de tout ce qui est moderne, scientifique, rationnel et progressiste, d'autant plus ridicule qu'elle est fondée sur l'ignorance à peu près complète de ce que signifient les Lumières.

Les traces de ce traditionalisme empoisonnent, à des degrés divers, toute la spiritualité contemporaine. Les Doctes Diafoirius de l'Ayurvéda, les imposteurs du shivaïsme du Cachemirie, les tartufes du "tantra" et autres gardiens du "Sanâtana Dharma" (comprenez l'hindouisme) débitent chaque jour dans les média et sur Internet. Les réactions actuelles des studios de yoga face à la pandémie confirment que nous vivons une pandémie de crétinerie à réjouir tous les charlatans passés et présents. Sans oublier les conspirationistes et leurs insipides fariboles.

Certes, tout ce qui est "nouveau" n'est pas forcément "meilleur".
Mais l'inverse n'est guère plus probant.

Il y a des vérités jeunes et de vieilles bêtises.

La vérité n'est pas dans l'autorité, dans la croyance, ni dans la tradition.
La vérité est dans l'objectivité, dans la cohérence et l'efficacité.

Il y a de l'obscurantisme dans les yogas traditionnels, il y a de la superstition dans l'âyurveda, il y a des âneries dans le tantrisme. Il y a du racisme, du sexisme, le tout alimenté par l'ignorance et le conformisme. 

Les textes de yoga en sanskrit sont truffés de délires superstitieux, comme par exemple la khecârî-mudrâ (dans sa version hatha yogique) qui consiste à se trancher le frein de la langue dans l'espoir de boire une panacée qui s'écoulerait du cerveau ; ou encore la vajrolî-mudrâ, qui consiste à pomper son sperme, une fois éjaculé, dans la croyance que, si l'on garde sa semence, on vivra plus vieux, voire qu'on deviendra immortel et invulnérable. Que de sornettes ! Parfois dangereuses, toujours alimentées par l'ignorance, encore colportées aujourd'hui par certains, qui se disent scientifiques, comme les Steiner, les Rabhi, les Haramein, les Chopra et autres charlatans.

En ces temps d'épidémie la grande ignorance, l'ignorance crasse, se répand sur les réseaux sociaux, et les lamas tibétains ou les gourous ne sont pas en reste. Untel vante ses "bénédictions protectrices", tel autres se met en joie de partager ses "mantras", dont le plus puissant serait "l'Armure Vajra", un Abracadabra charabiatesque, transmise par des crétins sortis de je-ne-sais-quel Âge sombre. D'autres y vont de leur recettes dignes de Molière, sorties des entrailles de l'Âyuvéda, réservoir particulièrement riche en recette abracadabrantes. Pareil pour les tantras, l'astrologie hindoue et autres astuces taoïstes qui ont la cote chez les bobos-gauchos-capitalistes qui ont la culture d'un poulpe. 

Les Védas, c'est un peu de poésie, mais surtout beaucoup de croyances hallucinantes de bêtise. Pareil pour le yoga. Pareil pour l'Âyuvéda, pareil pour le tantrisme. Renseignez-vous, allez voir dans les sources premières, dans les textes traduits du sanskrit.

Les tantras sont pleins de superstitions et de recettes de sorciers pour assouvir les fantasmes les moins avouables. Le "matérialisme spirituel" n'est pas une invention moderne, mais bien un héritage des traditions.
Le shivaïsme du Cachemire est l'exception. Et encore... il faudrait là aussi y regarder de plus près.
Même le grand Abhinavagupta donne parfois dans le sexisme le plus banal. Par exemple, dans le chapitre VI de son Tantrâloka, il condamne les matérialistes, parce qu'ils sont aussi bêtes que "les femmes, les enfants et les vieillards". Selon lui, ces imbéciles iront aux Enfers, car ils sont aussi stupides que des femmes.  

Alors la tradition ? Oui et non. Oui avec beaucoup, beaucoup de discernement, d'esprit critique, une forte dose de raison, toujours salvatrice. La tradition, ce sont mes amis. Je les aime. Mais j'aime encore plus la vérité. Je les écoute. Mais j'écoute encore plus la raison. Je les respecte. Mais je respecte encore plus le bon sens.

Si je devais conseiller un Mantra contre le conaro-virus, ce serait celui-ci, transmis par le vénérable Shrî Kântha : Sapere aude. A répéter et à méditer, sans modération.

mercredi 13 février 2019

La tradition ne peut-elle progresser ?



On croit parfois que l'idée d'innovation est purement occidentale et moderne, et donc décadente. Cette opinion a été propagée principalement par René Guénon, elle est reprise depuis et on l'entend même de la bouche de ceux qui ne connaissent pas Guénon ni le traditionalisme. 
Quoiqu'il en soit, "occidental" et "moderne" sont devenus péjoratifs. Et l'ancienneté est devenu un argument positif. Ainsi par exemple, à propos du "Tantra" on entend souvent l'affirmation, jamais étayée, selon laquelle "le Tantra remonte à 5000 ans". Ou 10 000... Bref, n'importe quel chiffre, du moment que cela paraît ancien, exotique et mystérieux. 

Pour ce qui est de l'idée de nouveauté, est-elle vraiment absente des traditions orientales ? 

Je prends juste deux exemples.

Le premier dans un enseignement qui combine yoga sexuel et contemplation dans la Présence éveillée. A la fin, l'auteur, un Tibétain mort en 1919, déclare fièrement :

"Il existe des méthodes de yoga sexuel dans toutes les traditions tantriques bouddhistes, mais toutes ces méthodes reposent sur l'effort. Personne n'a jusqu'à présent été capable de proclamer un enseignement comme le mien, totalement dépourvu d'effort et qui découle de la présence éveillée éternellement pure qui transcende les concepts. Unique et suprême, cette voie du Grand Secret est le Roi des Yogas de notre tradition du tantrisme bouddhique, destiné aux générations futures. Nul autre n'aura le droit de la pratiquer."

L'auteur est Tokden Shâkya Shrî. la source est The Yoga of Bliss, p. 302, je traduit de l'anglais ce texte tibétain. Ce yogi qui avait plusieurs centaines de disciples dans son ermitage, présente bien cet enseignement, qui combine yoga sexuel tantrique et dzogchen, comme une nouveauté et un progrès.

Le second vient du shivaïsme du Cachemire. Dans la tradition du shivaïsme du Cachemire, l'idée de nouveauté et d'amélioration est aussi présente. A la fin de son Poème pour reconnaître le Maître en soi (Îshvara-pratyabhijnâ), Outapala Déva, un maître du Xe siècle, déclare clairement que la voie de la Reconnaissance est nouvelle  et facile :

"J'ai ainsi exposé cette voie nouvelle et facile" (iti prakaṭito mayā sughaṭa eṣa mārgo navah, IV, 16), "afin que les gens atteignent sans effort la réalisation spirituelle" (janasya ayatna-siddhy-artham, IV, 18). 

Ceux qui affirment que l'idée de nouveauté est absente des traditions non-dualistes se trompent donc.

Bien sûr, il ne faut pas pour autant tomber dans l'extrême inverse et mépriser les traditions en croyant que l'on a la science infuse, à l'instar de certains adeptes du New Age, sans parler des margoulins du marché du bien-être.

Dans tous les cas, il est bon de se cultiver et d'exercer son discernement.

La tradition, c'est simplement la transmission. Pourquoi cette transmission ne pourrait-elle progresser ? Pourquoi serait-elle vouée à la décadence ? Je ne crois pas au Destin. L'évolution dépend de nous.

Et le fait d'être occidental n'est en rien une tare.
L'exemple le plus frappant est la Vision Sans Tête, formulée au XXe siècle par Douglas Harding et qui propose une voie plus directe et dépouillée que ses équivalents traditionnels, tout en étant aussi profonde.


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