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vendredi 19 octobre 2012

You pûjâ with me ?

Il y a quelques années, j'avais passé un mois dans un temple tantrique "de la main gauche" comme l'on disait autrefois. J'en avais parlé ici.

Or, voici qu'un jeune ex-gourou reconverti dans la critique postmoderne raconte son expérience de ce même lieu, situé dans le Sud de l'Inde (article en trois parties, sur un e-journal payant nommé The Elephant, mais on peu se débrouiller pour lire sans payer), à peine un an après mon passage. Selon lui ce lieu et ses maîtres - un couple dans la tradition kaula de la Shrîvidyâ - sont deux vieux pervers. Ils enseignent, en guise de sagesse tantrique, la fellation et le cunnilingus dans un "temple secret où se trouve un vagin avec un clitoris géant", projettent d'entraîner à ces pratiques des jeunes paysannes des villages des environs pour servir de partenaires aux Occidentaux de passage, et se masturbent en regardant des films pornos. Pas très excitant...

Le "temple du vagin" tel que je l'avais photographié en 2006
Le même temple en action - moi je n'avais rien vu de tel...Mais je ne vois là rien de révoltant. Bien au contraire.
Son récit est assez drôle, certes. Il aurait de plus fait ce séjour avec une truculente professeur de yoga shamanico-tantrique adepte d'un "oral sex" thérapeutique et des relations polyamoureuses (selon l'ex-gourou ex-boy-friend d'icelle), Psalm Isadora. Celle-ci se présente en effet comme initiatrice aux mystères de la déesse, de la femme, etc. La voici transmettant le mantra des mantras, la reine des vidyâs, la Shrîvidyâ, LE mantra ésotérique de ce système en effet axé sur l'érotisme :


J'avais d'abord trouvé les articles de l'ex-gourou-éveillé-puis-dégrisé assez intéressants. J'ai donc lu son récit. Mais je dois dire qu'il me laisse dubitatif. Il décrit ce centre, Devîpuram, comme un repaire de pervers misérables, presque des pédophiles. Violent.

Le linga - il était alors cassé et relégué dans un coin

Or, cela ne correspond pas à mon expérience. J'y ai passé un mois. C'est long. J'étais alors le seul Occidental du lieu. Je dormais juste au-dessus de la demeure du gourou et de son épouse (laquelle a un statut au moins aussi important que lui). Dans cette jungle tropicale, les fenêtres n'ont pas de vitres, et, parfois gagné par l'ennui, je passais de longues, longues heures à déambuler dans les temples, les quelques bâtiments, et jusque dans les villages des environs. Un jeune Indien surexcité m'avait déjà décrit le lieu comme un centre où se pratiquaient des rituels "sexuels" tantriques, auxquels il aurait pris part, quoi que cela veuille dire... Inutile, donc, de vous préciser que mon imagination travaillait, d'autant plus que je n'avais pas grand-chose à faire d'autre.

 Une iconographie explicite. Bon - et après ?

Mais je n'ai rien entendu de suspect. Rien que les bavardages des gens venus tard le soir demander conseil au gourou, puis les séries télé débiles et les match de foot (c'était la coupe du monde). J'avais accès à tous les lieux, j'ai moi-même appris et pratiqué toutes sortes de rituels de ce système avec les initiations correspondantes, évidement - ce système de la Shrîvidyâ est en effet un lointain descendant du Trika d'Abhinavagupta (plus précisément, la pratique de la déesse "suprême", parâ, s'y trouve intégré). Le gourou était gentil, sans ce charisme manipulateur auquel je suis absolument allergique. Les gens étaient accueillants, dépourvus de ce puritanisme hypocrite qui empoisonne l'esprit des classes moyennes de l'Inde. J'accompagnais le maître et sa femme dans leurs visites à leurs disciples (mariages, inaugurations de commerce, crémaillères..) et à Vizhag, la capitale de l'état d'Andhra située à une cinquantaine de kilomètres. J'y ai passé la nuit, dans un immeuble dont le maître était propriétaire. J'ai assisté au rituel d'intronisation du successeur du maître. J'ai assisté à des assemblées d'association pour l'amélioration de la condition féminine dans des villages voisins. J'ai assisté à des cours de couture organisés dans des bungalows situés près du temple. J'ai interrogé tous les visiteurs (des Indiens exclusivement) sur lesdites pratiques sexuelles.

Le temple est actif et ouvert au public


Il est vrai que le temple est... frappant. Il y a bien un linga plus vrai que nature et un temple "du yoni" de la déesse, impressionnant. Il est vrai que les rituels et les pratiques sont "sexuellement explicites". Il s'agit bien d'une tradition qui célèbre la liberté dans et par le corps.

Mais pour autant, je n'ai jamais assisté à aucune orgie. Je guettais le moindre indice, et d'habitude les ragots finissent toujours par atterrir dans mon oreille... Pourtant, inutile de vous dire que l'idée d'une exploitation sexuelle des paysans par les brahmanes du cru m'a traversé l'esprit. C'est du reste chose courante ailleurs. Au Kerala par exemple. J'ai donc discuté avec les gens des villages des environs, avec les cuisiniers, les petites gens - très instructif en général. Mais là, non, rien de sexuel. Les femmes qui balayaient se plaignaient bien d'être quelque peu méprisées par les gens de haute caste, les brahmanes, qui fréquentaient le centre, mais rien de plus. Le lieu est petit, on en fait le tour en un quart d'heure. Impossible de s'y cacher. Et pour les pratiques sexuelles, elles ont lieu "entre gens mariés" ou entre adultes consentants. Mais ce second cas m'est apparu comme extrêmement rare. J'aurais été frappé du contraire, étant donné la mentalité indienne, particulièrement stricte et puritaine sur ce point. J'ai bien assisté à des rituels avec de l'alcool (comme à Bénares) mais personne n'en buvait. Bref, dans ce centre on pratique un tantrisme ostensiblement sexualisé - ce qui est unique en Inde à ma connaissance, sans arnaques ni grosse manipulations, et l'on ne m'a jamais demandé une roupie, j'étais nourri logé blanchi à l’œil -, mais sans aucune des choses que décrit l'ex-gourou dans son article sur The Elephant Journal.

Cet exgourou d'une vingtaine d'années, alors vierge selon ses dires, avait été élevé dans un ashram vishnouïte et - donc - puritain. Son imagination semble avoir dépassé ses perceptions. Accuser sans preuves, c'est calomnier. C'est injuste. Devîpuram est l'un des rares centres traditionnels à oser afficher la couleur, et il défend la cause des femmes. Tant mieux, non ?

Pour ma part, je ne suis pas retourné dans ce centre. Non pas à cause de ses supposées pratiques immorales, mais  en raison des croyances occultes qui occupaient les esprits du lieu. Imprégné du shivaïsme "non duel" du Cachemire - et donc habitué à une certaine classe (!) - le tantrisme est pour moi une pratique qui vise la liberté dans l'ordinaire. Les pouvoirs surnaturels et tout le toutim ne m'intéressent pas : je n'y crois pas. Le "sexual magick" ou magie sexuelle a toute ma sympathie, mais pas mon intérêt. De même, les rituels finissent par m'ennuyer quand ils redondent tels des disques rayés. Le centre tantrique est là-bas. Le véritable centre de pratique, il est ici.


vendredi 30 décembre 2011

Un pour tous, chacun pour Soi ?


Sur le chemin du temple, les veuves sont reduites a la mendicite


Les antimodernistes crachent sur la démocratie. C’est presque, pour eux, un signe de ralliement.

L’un de leur arguments consiste à dire que le « plus » ne peut venir du « moins », le parfait de l’imparfait, l’unité de la multitude. Et donc (bien que le lien soit laissé vague), la démocratie ne saurait accoucher de rien de bon. Comme le répète Platon et tous les traditionalistes depuis deux millénaires, accorder le pouvoir à la multitude, c’est de fait renoncer à un pouvoir organisateur, c’est laisser une illusion se donner libre carrière. « Démocratie » est une contradiction dans ses termes. La foule ne saurait détenir aucun pouvoir réel, car elle n’a elle-même aucune réalité.

Cependant, toutes les traditions ne se joignent pas cette condamnation radicale.

Pour commencer, la démocratie grecque ne se présente pas, à l’origine, comme un projet profane, mais comme un don des dieux. Depuis, la Franc-maçonnerie, pour ne prendre que l’exemple le plus célèbre, se veut une tradition d’origine pré-moderne, ésotérique, sacrée, liée aux Mystères, mais résolument vouée à la construction d’un monde démocratique.

En Orient, le bouddhisme instaura d’emblée une rupture avec l’ordre féodal. Le Bouddha affirme que la valeur d’un être ne vient pas de sa naissance, ni de sa place dans un « ordre naturel » parfaitement artificiel, mais qu’elle consiste avant tout dans ses intentions, lesquelles sont libres. Il remplace le dharma cosmique, naturel, impersonnel, à reproduire sans se poser de questions, par un dharma individuel, personnel, inventé en commun (par exemple, dans la saṃgha) et sans cesse renouvelé. De plus, on sait que le Bouddha était issu d’une communauté qui pratiquait une forme de gouvernement démocratique. L’Inde en a conservé quelque chose dans ses conseils de village, malgré les siècles de féodalité.

Mais les non-dualismes, demandera-t-on ? Eh bien, la plupart ont défendu une dualité entre la connaissance de la non-dualité, d’une part, et son éventuelle mise en pratique, de l’autre. L’Eveil doit rester une chose strictement intérieure, privée, individuelle. L’Eveil, pour soi ; aux autres… une indifférence bienveillante. Au mieux, donc, un statu quo, au pire un blanc-seing pour les puissants. Ce qui, en pratique, revient à cautionner les systèmes politiques existants. Qui ne dit mot, consent. Le silence au-delà des concepts peut, n’en déplaise aux esprits confiants mais naïfs, cautionner les pires concepts.

Quand les non-dualismes tantriques – pratiques - arrivaient au pouvoir, ils étaient soutenus par des roitelets. Ils ont donc tous soutenus un ordre féodal sur le modèle du maṇḍala. L’ordre des castes au Népal, par exemple, est l’un des plus rigides, alors même que leurs traditions sont les plus audacieuses du śivaïsme et du bouddhisme. De sorte que la non-dualité du pur et de l’impur est restée confinée dans les cercles d’initiés.

Je ne connais qu’une exception : le dzogchen, la Grande Perfection. Ce système contemplatif a, dans sa forme radicale et la plus ancienne, promu une forme d’accès plus directe à l’Eveil – et donc à l’autorité. Si la Nature de Bouddha, en effet, est également présente en chacun, et si elle est aisément accessible, alors chacun de nous est une autorité potentielle. Ces idées sont, bien sûr, nourries des doctrines des plus beaux soûtras de la Voie Universelle, tels celui de Vimala Kîrti.

Voici un passage ou la Grande Perfection est mise en parallèle avec la démocratie, extrait d’un manuscrit trouvé à Dunhuang, autrefois oasis importante sur la Route de la Soie :

« Quand les accomplissements sont donnés d’en haut, comme quand un roi nomme un ministre, c’est le mode exotérique. Quand la royauté est offerte par le peuple, c’est le mode de la Grande Perfection insurpassable qui se manifeste d’elle-même ».

Questions et réponses sur Vajrasattva



jeudi 15 décembre 2011

Quand la non dualité fait peur


Non-dualité. Unité. Soit. Mais qu’est-ce qui n’est pas « deux » ? Qu’est-ce qui est « un » ? 

L’autre jour, je m’avançais vers le temple de Melkotte. Il y avait une barrière en travers de la rue. J’ai donc du m’approcher de la porte du temple, sur le côté de cette barrière, pour continuer mon chemin. Mais, alors que j’approchais de la porte, un policier me siffle et me crie « no, no ! ». Surgit à l’instant un jeune brahmane qui me crie « prohibited ! » en pointant mes sandales. Il est en effet d’usage de retirer ses chaussures lorsque l’on entre dans un temple. Mais là, j’étais toujours sur la chaussée publique. Un peu agacé par cette agressivité injustifiée, je m’approche du brahmane qui continuait à faire les gros yeux et je lui demande, en sanskrit, « Quelle est la preuve de cela ? » (atra kiṃ pramāṇam ?). Interloqué, il me répond que c’est la tradition des maîtres, etc. (ācārya-paraṃparā-āgata… bla bla bla … anusmaraṇīyameva). Voyant qu’il avait mordu à l’hameçon, je réplique « Tout ça, ce ne sont que des constructions imaginaires ! » (sarvaṃ kalpanā-mātram etat). Et là, il s’est carrément énervé. Il s’est mit à parler de plus en plus vite, et j’ai réalisé qu’il était passé à la langue tamoule, la langue régionale des adeptes de la secte. Il s’éloigna en continuant à me chapitrer pour avoir osé mettre en doute la validité des règles imaginées par sa caste. Pourtant, je n’avais fait qu’émettre une opinion. 

Pour comprendre la réaction de ce brahmane, il faut comprendre ce que signifie, pour lui, « non-dualité » - car cet individu appartient bel et bien à une école de pensée qui affirme la non-dualité !
Il faut dire que le lieu, Melkotte, n’est pas anodin. Juché sur un gigantesque monolithe, ce haut lieu de pèlerinage vishnouïte est un petit village brahmanique, comme Mattour (où j’étais il y a un mois) et Gokarna (d’où je viens). Comme à Mattour, le sanskrit occupe une place importante. Mais, alors que Mattour est un bastion de la non-dualité selon Śaṃkara, Melkotte est la Mecque de la « non dualité qualifiée » inventée par Rāmānuja (c. 1100). En fait, il s’agit de la principale secte tantrique vishnouïte (śrī-vaiṣṇava ou pānca-rātra). Chassés autrefois du pays tamoul par leurs camarades shivaïtes, ils se sont exilés ici, au Karṇāṭaka. Krishnamâchârya – le maître de yoga de Jean Klein et de bien d’autres – était de cette communauté. Leur tantrisme est épris de pureté, de purification, de végétarisme et de règles aussi complexes qu’arbitraires. Plus qu’ailleurs, le statut social dépend de cette pureté qu’il est facile de perdre, mais difficile à recouvrer.
Par conséquent, personne ne s’occupe de nettoyer. D’où la crasse, omniprésente en Inde. Voici un homme chargé de ramasser et brûler les détritus, juste à côté du temple de Melkotte :



C’est un intouchable. Même aujourd’hui, son espérance de vie ne dépasse pas quarante années. A quelques pas, des prêtres brahmanes papotent devant l’entrée. Ils ne sont pas beaucoup plus propres sur eux, mais ils s’imaginent qu’ils représentent la pureté divine parmi les hommes. Les brahmanes sont censés incarner le Brahman, l’Immense. Un brahmane, c’est l’absolu sur pattes, dit la « tradition des maîtres ».
Cette dualité du pur et de l’impur est, à mon avis, le problème numéro un de toute l’Inde. Mais il est spécialement évident chez les vishnouïtes. C’est pourquoi ils ont souvent été moqués. Par exemple, par Alan - « Vishnou la paix » - Daniélou. Cela étant, leur obsession de l’ordre (dharma) et de la pureté (śuddhi, śuci, śauca) confère à leur mode de vie une certaine élégance, un sens de l’organisation qui se retrouve dans l’enseignement du yoga de l’école de Mysore (issu de Krishnamâchârya). 

Cela étant, pourquoi cette obsession ?
Car enfin, « non-dualité » ne signifie-t-il pas que tout est égal (sāma-rasya), que toutes les oppositions ne sont que des artifices (kṛtrima), des constructions arbitraires (vikalpa, prapañca), au mieux des conventions (saṃketa) ? Pourquoi alors insister sur cette dualité du pur et de l’impur ?

L’une des raisons est l’oubli du sens des symboles de la non-dualité que sont les actions rituelles. Tout se passe comme, plus ce sens était oublié, plus on donnait de sens aux détails insignifiants, par compensation. L’acte, devenu absurde, ne tire son sens et sa valeur que du fait d’être exécuté scrupuleusement. Le sens de l’acte, c’est de le faire. Ce genre de dérive est commun à toutes les religions, et même à tous les systèmes de signes. Le symbolisme devient ritualisme. Le symbole spirituel devient symbole social.
L’autre raison tient à la peur de la non-dualité (advaita-śaṅkā, dit Abhinavagupta). Les adeptes du Vedānta que sont ces brahmanes de Mattour et Melkotte, sont certes pour la non-dualité, mais pas n’importe laquelle.
De fait, leur non-dualité n’est pas celle du pur et de l’impur. Comme dans toutes les traditions védântiques (même celle de Śaṃkara), la non-dualité est ici celle du Soi individuel et du Soi suprême, celle de l’être individuel et de l’être universel. Mais c’est une compréhension purement théorique. La tradition stipule en effet que cet « éveil » ne doit jamais être mis en pratique. En effet, il ne faut pas mettre en question la dualité pratique, celle du pur et de l’impur, car cela reviendrait à s’attaquer au statut des brahmanes, dont seule la pureté justifie le prestige et le privilège d’accéder au divin directement dans les temples. Pour veiller à ce que cette séparation – cette dualité – soit respectée, la connaissance de cette non-dualité n’est pas rendue publique. Elle est réservée aux hommes, brahmanes, et qui vivent à l’écart de toute vie sociale à travers le rite du « renoncement » (saṃnyāsa) qui est une sorte de mort sociale. Une fois coupé du reste de la société, ils peuvent affirmer « Je suis l’absolu, rien n’est pur, rien n’est impur » sans crainte de menacer « l’ordre naturel des choses ». 

Autrement dit, la raison de cette dualité entre le monde de l’action dans la dualité, et le monde de la contemplation de la non-dualité, est purement politique et social : la dualité est le fondement, la raison d’être du pouvoir brahmanique. La moindre remise en cause de cette dualité aurait, pour eux, des conséquences catastrophiques. Un brahmane ne peut se vendre que si sa clientèle croit à la dualité du pur et de l’impur. La plupart des rites présupposent cette dualité, qui n’est pas simplement une dualité abstraite du genre « sujet et objet », mais quelque chose de concret, un mode de vie entier. 

D’où la réaction du jeune brahmane « non-dualiste » de Melkotte. 

Quelle leçon en tirer ?
A mon sens, la non-dualité implique nécessairement la non-dualité des races, des sexes, des humanités, des dignités, des droits. Bref, la démocratie.
Nous n’avons pas tous les mêmes capacités, certes, mais nous avons tous le même potentiel spirituel (nous sommes tous des « bébés bouddhas ») et la même valeur en droit, car nous sommes tous également doués de libre-arbitre. La seule manière de nier cette évidence est de nier notre propre dignité, de clamer haut et fort que « le libre-arbitre n’est qu’une illusion » (surtout quand « le Destin impersonnel, la danse de la Conscience » nous ont bien doté…). Ainsi, ceux qui font mine de mépriser les idéaux modernes de démocratie, d’égalité, de liberté, de raison, de progrès, d’individualité, ne font que se mépriser eux-mêmes (tout en pratiquant l’individualisme et en profitant de la liberté d’expression qui n’est possible que dans une démocratie). Ils oublient que les traditions pré-modernes n’ont pas le monopole du sens du sacré. A la base de la démocratie, il y a aussi une spiritualité authentique. La non-dualité, c’est celle des hommes et des femmes, des croyants et des athées, des petits et des grands, bref de tous les couples de contraires concrets. Seul le tantrisme non dualiste a exploré cette voie de la pratique de la non-dualité (advaita-ācāra).
La vraie non-dualité peut et doit donc avoir une portée politique, sans quoi elle n’est qu’un instrument au service des puissants. 

Mais sous quelle forme ? A quoi ressemblerait un « programme non dualiste » ? Le problème en serait : Comment assurer l’égalité, tout en respectant les différences ?
Autre problème lié : Comment pratiquer la non dualité sans tomber dans l’immoralisme ? Ou l’indifférence ? Peut-on vivre « par-delà Bien et Mal » tout en conservant un sens moral ? Ou bien y a-t-il un lien entre « pure conscience » et « conscience morale » ?

mercredi 7 décembre 2011

Malentendus

L’autre jour, en me baladant sur une plage reculée, je tombe sur un groupe d’étudiants indiens. Ils font philosophie, et ne tardent pas à m’avouer leur admiration pour Derrida, Deleuze et Foucauld, la Sainte Trinité postmoderne. Par contre, ils ne connaissent rien aux philosophies de l’Inde. Je leur dis que je viens d’une institution fondée par Derrida et que j’y donne des conférences sur une philosophie de l’Inde. Ils tombent des nues.

Les baba-rasta-psycho-transe-prophètes – les touristes quoi – n’y connaissent rien non plus. Certains viennent en Inde depuis trente ans, mais ils ne savent rien des coutumes traditionnelles. Leur seule préoccupation est de trouver le meilleur cannabis et de se raconter leur trip avec Ayahuasca et compagnie. Ils ne jurent que par Gaïa et la Pacha Mama. Cela étant, leur conversation n’est guère élaborée. Cela se comprend : au moment où je fini de traduire, vers la midi, ils en sont à leur quatrième joint. Ils jouent bien sûr du didgeridoo. Bien joué, c’est joli. Mais là, cela sonne plutôt comme une bande de chiens qui se battent. Les plus âgés vendent des tarots, du Yijing-avec-votre-arbre-de-vie, des lectures d’aura et autres méthodes invétérées. Malgré tout, beaucoup croient connaître l’Inde. Ils « sentent » ses vibrations…

Les brahmanes, de leur côté, ignorent la philosophie occidentale et méprisent l’Occident avec une superbe qui n’a d’égal que leur crétinerie. Eux aussi croient connaître « the West » : ils ont vu J.C. Van Damme et Steven Seagal. Le temple principal de Gokarna est « interdit aux étrangers ». Seule compte la couleur de peau. Si vous êtes un Indien Musulman qui vient pour se faire exploser chez les mécréants Hindous (cela est déjà arrivé !), vous passez sans problème. 

Ce temple est un véritable business, avec ses listes de services tarifés et son coffre-fort bien en vue en guise de « tronc ». C’est sans doute leur manière de combattre la simonie. 



Bien entendu, les brahmanes sont nettement moins dangereux que nos amis barbus. Les traditionnalistes indiens affirment volontiers que la Mecque était un sanctuaire de Śiva (« Makeśvara ») envahit un jour par les abrahâmistes. Les mêmes superstitions y sont à l’œuvre depuis, avec le fanatisme en plus et le fantasme du pouvoir universel.
Quoi qu’il en soit, ces mondes coexistent, mais s’ignorent. Gokarna est une ville sacrée de Śiva, un lieu de pèlerinage important et fort ancien. Le centre ville est aujourd’hui parsemé de boutiques pour touristes étrangers et de maisons de prêtres brahmanes. Mais ils pourraient aussi bien se trouver sur deux planètes !
Ce phénomène du malentendu, de la coexistence dans l’ignorance de l’autre, est le phénomène culturel majeur de notre temps.

Vivent les chiens !
Et les vaches solitaires


vendredi 25 novembre 2011

La plage du Om

Le son rend hommage au silence


Trop de trompettes et de defiles militaristes chez ces brahmanes...
Me voici dans une hutte sous les cocotiers, non loin d'une celebre plage du Sud, en forme de "Om". Il y a aussi des brahmanes, mais a bonne distance, et des crepes au Nutella tout pres. L'ideal pour traduire le commentaire du Vijnana Bhairava !

Un extrait :


Le royaume du « je »
Dépasse celui de l’intellect.
Il imprègne tout cet univers.
Quand on le connaît,
C’est lui qui procure la liberté.
Il est la conscience,
La Puissance suprême inséparable du Seigneur suprême.
Il est aussi la Puissance de connaissance
En forme de mantra.
Le sens du « je »[1] est le mantra traditionnel,
Il incarne l’essence du (couple) Śiva-Śakti.

Et un document exceptionnel : sur la plage du Om, un corbeau dans la pose "bouche grande ouverte", posture sacree de l'etonnement (vismaya-mudra), aspect de la posture de Bhairava :


[1] Ahaṃ-kāra : désigne habituellement l’ego. Mais ici, l’ego ou sentiment « je », est la porte vers le Soi. Cela peut paraître étrange, mais cette idée est en fait présente dès la plus ancienne Upaniṣad.

jeudi 17 novembre 2011

Le village des gens d'ici

Comme je disais, le village est séparé en deux par un mur : d'un côté les brahmanes, de l'autre... les autres, les paysans. Cela étant, les brahmanes sont propriétaires de champs de noix d'arec, et les paysans travaillent pour eux. Les brahmanes vivent simplement, et ce qui est frappant, c'est que ce sont des intellectuels des campagnes, avec des traits archaïques comme les philosophes de la Grèce antique : ils vont pieds nus, le crâne à demi rasé, avec des boucles d'oreilles, ils parlent fort. Le système d'apartheid qu'ils ont inventé leur permet de vivre tranquillement et de se dévouer à la vie de l'esprit  - chose impossible quand vous vous épuisez dans les champs sous le dur soleil des tropiques. Mais la plupart ne vont pas jusque là : ils se contentent d'apprendre par cœur des rituels védiques et autres pièces, pour les pratiquer quand on le leur demande. La journée, ils récitent ou bien ils palabrent à l'ombre des grands figuiers.

Le temple de la plèbe est un figuier sacré :
(désolé, il refuse de se mettre à l'endroit !) A son pied, on trouve des serpents sculptés, car les cobras logent dans les racines des figuiers. Plus loin, les femmes décalottent les noix d'arec :

A côté du centre du village, il y a une termitière sacrée :
Bref, il est clair que ne n'est pas le même monde, bien que les brahmanes fantasment sur "les autres". Ces fantasmes nourrissent, c'est certain, l'imaginaire du tantrisme, peuplé de nymphes, de fées, de yoginîs et de "sauvages" qui ressemblent fort aux femmes des la plèbe. D'ailleurs, ce ne sont pas que des fantasmes : les brahmanes Namboudiris au Kerala avaient le droit de prendre n'importe laquelle de ces femmes.

Mais a côté de ces aspects humains, trop humains, le plus difficile à décrire, ce sont les odeurs : on passe sans cesse d'un parfum fruité à un relent de pourriture, en passant par le bois brûlé, la bouse et les odeurs d'huiles de cuisine. La terre elle-même semble parfumée, imprégnée au cœur.

mercredi 16 novembre 2011

Les deux villages

Je réalise que je suis dans deux villages, séparés par un mur.

Celui des brahmanes, avec ses grosses maisons, ses voitures, ses portables (malgré le fait que les brahmanes soient à la mode traditionnelle, avec leur boucles d'oreilles etc.), ses gens grands, gras, à la peau claire, aux yeux souvent bleus ou verts, ses vaches, ses temples de Vishnou et autres divinités "végétariennes".

Et le village des autres, avec ses maisons basses, ses gens petits, maigres, à la peau noire, aux traits d'aborigènes d'Australie, avec leurs chèvres, leurs chiens, et leur temples dédiées à des déesses buveuses de sang. La plus populaire, dans le Sud (donc ici), est Maryamman, qui protège en particulier de la vérole et autre maladies de peaux. C'est aussi la patronne des prostituées du célèbre temple de Saundatti à quatre cent kilomètres au nord d'ici. Mais le temple principal de la partie "plébéienne", c'est un arbre avec, à son pied, des pierres sculptées de serpents.

Mais voici d'abord la partie "pure" du lieu.
Une maison de brahmane, avec une inscription en sanskrit :
Un coucher de soleil, avec l'autre moitié du quartier brahmane en face :
Le bateau (le grand baquet !) qui relie les deux villages, protégé par une déesse (à l'avant-plan), à qui l'on offre tout de même des fleurs d'Ibiscus rouge - substitut du sang menstruel (tout de même ! dès qu'il s'agit de sécurité, on ne lésine plus) :
La statue du grand maître de la non dualité - dont je vous épargnerais le nom - j'étudie avec l'un de ses disciples :
Et, last but not least, de jeunes garçons d'une organisation paramiliraire inspirée par ce brave Mussolini (ça fait moins exotique, mais ça fait partie du décor, surtout qu'ils trompettent du soir au matin devant ma fenêtre) :

dimanche 13 novembre 2011

The sanskrit village

 Au bord de la riviere auspicieuse (Bhadra)

Mon petit village sanskrit - peut etre le dernier ! - est pose au bord d'une riviere. Il est celebre car plusieurs centaines de brahmanes y vivent et y parlent sanskrit (dans un quartier tout de meme separe du reste du village par un mur...). J'y pratique donc le sanskrit et je lis des textes de Shankara (le grand penseur du Vedanta) avec des brahmanes. Chaque fin d'apres-midi, je vais me promener vers la riviere. Les brahmanes sont plutot sympathiques, meme si leur vision du monde - fondee sur la segregation raciale - est assez problematique. La nourriture est bonne (vegetalienne), les vaches omnipresentes.
Bref, c'est un peu comme un voyage dans le temps.

PS : il n'y a pas d'accents sur mon clavier.

samedi 18 juin 2011

Pourquoi Hitler fait un tabac en Inde ?

Comme je l'avais évoqué dans un billet il y a quelques années, Mein Kampf est très lu en Inde. Voltaire, personne ne connais, mais Hitler fascine. C'est un exemple. Certain chefs politiques indiens s'en réclament - tout en comparant l'Inde persécutée à Israël ! Eh oui, c'est l'Inde...

jeudi 3 juin 2010

Le problème de l'artisanat en Inde

La civilisation indienne est une civilisation indoeuropéenne. Elle est donc fondée sur l'opposition entre la pensée et la matière, entre l'intellectuel et le manuel. En Inde, tout ce qui est manuel est impur et inférieur à ce qui est de l'ordre de la conception. Vous ne verrez jamais un ingénieur changer une ampoule.
Dans le domaine de la facture d'instruments de musique, la situation n'est guère différente. Même les constructeurs d'instrument prestigieux, comme Hemen à Kolkata, font faire les instruments par des artisans sous-payés et sous-équipés, pour les vendre ensuite comme leur s œuvres propres... Voici un petit film ou l'on voit l'un de ces ateliers ruraux, dont l'existence est jalousement gardée secrète par les soit-disant "facteurs d'instruments" de la grande ville comme Hemen. Voilà pourquoi les instruments souffrent souvent de défauts de construction, et voilà aussi pourquoi ils sont si chers. Alors qu'un artisan est payé 5000 roupies/mois dans le meilleur des cas, un sarod est vendu en ville 50 000 roupies, et près de 100 000 roupies pour un sursingar (gros sarod) ! La famille Hemen (dont le patriarche nous a quitté il y a peu) ne lésine pas sur ses marges ! L'emprise de ce clan peu scrupuleux est typique de la situation de l'artisanat indien.




Des activistes sociaux essaient d'aider ces artisans en leur expliquant comment vendre directement leur production sur internet. Dans ce document, on reconnaît notamment Shubha Mudgal, fan de Kabîr et disciple de Kumar Gandharva. Mais malgré leur bonne volonté, on s'aperçoit vite qu'ils ont du mal à franchir le fossé de classe qui les sépare de ces artisans de Mirâj, autre lieu de production d'instruments, mais situé au sud de Mumbay :



De toutes les façons, même si un artisan parvient à avoir pour lui tout l'argent, il se transformera en patron, et sous-traitera à son tour... même si les sous-traitants sont des membres de sa famille ! Les exploités deviennent exploitants dès que l'opportunité se présente.

dimanche 28 mars 2010

Lectures du Vijnana Bhairava - avril 2010

Kâlî Destructrice-du-Temps, musée de Pattan


Rencontres autour du Vijnâna Bhairava Tantra
Lectures de textes du shivaïsme du Cachemire animées par David Dubois



Ce tantra est le plus célèbre et le plus commenté depuis la redécouverte du shivaïsme cachemirien au début du XX ème siècle. Extrêmement original par rapport aux autres tantras, il se présente comme un extraordinaire catalogue d'expériences spirituelles allant des techniques yogiques les plus sophistiquées jusqu'aux circonstances de la vie quotidienne la plus banale. Nous lirons ensemble le tantra en sanskrit et ses commentaires, ainsi que plusieurs textes apparentés. Le but de ces lectures est de partager nos interprétations dans une ambiance conviviale.

La prochaine séance a lieu le dimanche 11 avril 2010 de 14 à 16 heures à Nogent sur Marne, non loin de Vincennes. Les séances ont lieu tous les quinze jours (consultez les billets les plus récents pour connaître la prochaine date, ou bien écrivez à l'auteur). Aucune connaissance du sanskrit n'est requise. Des photocopies du texte translittéré sont distribuées.

Si vous souhaitez venir, nous vous demandons juste d'écrire à l'auteur du blog afin de recevoir l'adresse où se tiendront ces rencontres.
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