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vendredi 14 octobre 2022

Y a-t-il une morale dans le Tantra ?


La multiplication des scandales dans le milieu du Tantra, bouddhiste ou autre, nous amène à réfléchir :

Y a-t-il une morale dans le Tantra ?

Il est vrai que les systèmes les plus ésotériques, et donc les plus élevés dans la hiérarchie des traditions tantriques, affirment que les règles morales ne sont que des constructions sociales. Elles ne sont pas naturelles, mais artificielles. Elles changent selon que la société change ou que l'on change de société. 

Or, selon le Tantra ésotérique, shâkta ou Kaula, l'adhésion à ces règles morales ne permet pas d'atteindre la réalisation de soi, la "liberté en cette vie même" (jîvan-mukti), qui est à la fois transcendance vis-à-vis de la morale (moksha) et affirmation des pouvoirs de l'individu identifié à la divinité (bhoga). En Inde, ces règles morales sont appelées "mânava-dharma", la morale humaine, commune à tous les humains. Cette morale fait droit parce qu'elle est naturelle, elle correspond à l'ordre naturel, au dharma cosmique. 

Mais selon le Tantra Kaula donc, tout cela n'est que construction artificielle, fruit de l'ignorance et source de peur. Cette peur est la cause principale de l'expérience misérable des êtres conscients, de l'impuissance dont ils font l'épreuve.

Cette morale artificielle, cette morale qui n'est que mœurs et coutumes, emprisonne la conscience dans des habitudes (vâsanâs) des "conditionnements" (samskâra). Le but de la pratique Kaula est donc de s'affranchir de ces conditionnements afin de causer une expansion de la conscience, c'est-à-dire un éveil (bodha) qui est une expansion (vikâsa), une véritable éclosion (unmesha).

Voilà pourquoi la tradition Kaula vante l'audace des adeptes, hommes et femmes, qui ont le courage de transgresser ces règles néfastes afin d'aller vers une vie nouvelle. Il s'agit bien de transcender la morale par des transgressions concrètes, autour du sexe et de la mort principalement.

Dès lors, on peut s'interroger sur ce projet : 

N'est-il pas dangereux ou fou de vouloir se libérer de toute morale ? Est-ce que cela veut dire que les adeptes du Tantra sont justifiés à donner libre carrière à leurs désirs les plus égoïstes, à abuser, à manipuler sans vergogne ? Et ces craintes ne sont-elles pas confortées par les scandales que l'on observe depuis que le Tantra se répand dans le monde ? Finalement, le "tantrisme" n'est-il pas un égoïsme, un hédonisme immature qui se donne l'apparence d'une spiritualité ? Pouvons-nous garder quelque chose du Tantra traditionnel ? Faut-il rejeter d'autres éléments ?

Avant de répondre à ces questions légitimes et passionnantes, voyons ce que dit le Tantra Kaula. Dans le tantrisme bouddhique, on connaît la liste des 14 samayas ou engagements post-initiatiques. Parmi eux, le plus important est l'obéissance absolu au maître (ou à la maîtresse ?), dogme qui sert à des abus, notamment sexuels.

Qu'en est-il du Tantra Kaula ?

Il y a une liste de 8 engagements ou règles initiatiques (samaya), qui constituent une sorte de "morale" ou du moins, une éthique. Ce groupe de huit règles (samayâshtakam), ou plus, est transmise par le maître lors de l'initiation : avant de s'engager, il faut savoir dans quoi l'on s'engage.

Voici ces règles telles que donnée dans la Collection en six mille versets (Sat-sâhasra-samhitâ), un tantra Kaula, édité par Mark Dyczkowski dans sa monumentale édition et traduction du Manthâna-bhairava-tantra (vol.11, p404) :

1) Les choses à adorer : les aînés, les tantras (les livres), la divinité personnelle, Bhairava, le vin, la déesse Samayâ et le corps divinisé par l'imposition de Mantras.

2) Les choses à ne pas faire : déranger les autres, être "moche" (a-priya), se mettre en colère, convoiter la femme d'un autre, empêcher les rituels, être paresseux, transgresser le Commandement (=les ordres du maître ?)

3) Les choses à cacher : le chapelet, les textes, la coupe crânienne, les lieux d'union des yogîs et yoginîs, les Mantras et Vidyâs (mantras féminins) que l'on a réalisé, les postures yogiques (mudrâ).

4) Les choses à éliminer : L'esprit tordu, la tromperie, l'esprit de revanche, la passion (pathos), la haine, l'égoïsme, la confusion (= se laisser aveugler par le désir, kâma, et changer pour cela de partenaire tantrique).

5) Les choses à ne pas mépriser : Les règles, le maître, les femmes, les jeunes femmes, ceux qui pratiquent des vœux spéciaux (= par ex. s'habiller en noir), les substances des êtres accomplis (=les substances du corps), le comportement des gens en général.

6) Les choses à propos desquelles il ne convient pas de bavarder : Le maître, les yoginîs, les yogîs (pas les adeptes, mais les êtres "accomplis", semi-surnaturels), la langue secrète de l'enseignement, les propos hermétiques, les tantras, critiquer les autres tantras, ce que l'on n'a pas entendu soi-même.

7) Les choses sur lesquelles il ne faut pas s'attarder : Le vagin d'une jeune femme, les jeux sexuels des profanes, une femme dénudée, la poitrine exposée, ceux qui ont peur, ceux qui sont "tombés", ceux qui sont terrorisés, les parties génitales.

8) Les choses pour lesquelles il ne faut pas éprouver de dégoût : Le sang, le vin, le gras, la moelle, l'urine, la viande pourrie, les lépreux.

Il est impossible d'atteindre l'éveil sans respecter ces règles, de même qu'il est impossible de pratiquer la voie Kaula sans un ou une partenaire.

Le Devyâyâmala donne une autre liste, avec des variantes :

1) Les 8 choses à ne pas dire : La vraie nature des Mantras et du Tantra, les règles, les rituels, les assemblées secrètes, les paroles en l'air, les paroles amères et les mensonges.

2) Les 8 choses à ne pas faire : les actes vains et délétères, toucher la femme des autres, la fierté, la triche, s'attaquer aux autres par des moyens magiques, par l'empoisonnement et l'infection.

3) Les 8 choses à cacher : notre Mantra, le chapelet, notre connaissance, la connaissance de la vérité, notre pratique, nos qualités, nos défauts et signes de réalisation.

4) Les 8 choses à adorer : le maître, la divinité, le feu, les savants, les femmes, les vœux et la famille du maître. 

5) Les 8 êtres à satisfaire : les pauvres, les malades, nos parents, les gardiens de la terre, les êtres vivants, les oiseaux, les démons des cimetières et les divinités présentes dans le corps.

6) Les 8 choses à atteindre : Shiva, Shakti, le Soi, le Geste (mudrâ), l'essence du Mantra, la vanité du monde, la vraie jouissance (bhoga) et la libération (moksha).

7) Les 8 choses à combattre : l'attachement, la rancune, la lâcheté, la jalousie, la prétention, la transgression, ceux qui ne respectent pas les règles.

8) Les 8 choses à condamner : les adeptes des doctrines profanes, les gens cruels, les paresseux, les traitres, les imbéciles, les courtisans, les méchants et les perturbateurs.

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Ces termes sont souvent difficiles à traduire et il est encore plus difficile de comprendre certaines de ces règles.

Cependant, 3 points ressortent :

1) Le maître doit être obéit ; mais l'on ne trouve pas ici d'incitation à l'obéissance absolue. Les limites ne sont pas précisées. En général, dans la société indienne, critiquer le maître ou l'aîné ou qui que ce soit qui est au-dessus de soi, est mal vu. C'est un principe karmique : celui qui critique perd son bon karma au profit de ceux qu'il critique. A condition que ces critiques soient fausses, bien sûr... Car la critique sincère est la base de l'enseignement. En effet, sans critiques, pas de questions. Sans questions, pas de réponses. Sans dialogue, pas d'enseignement. Tous les enseignements de l'Inde sont sous forme de dialogues, explicites ou implicites. De plus, Abhinavagupta conseille de ne pas rester avec les mauvais maîtres et de partir butiner, comme l'abeille va faire sont miel de fleurs variées. Si on consulte l'ensemble des textes Kaula, il en ressort que le seul maître à respecter est le maître ou la maîtresse authentique (en effet, il y a des exemples de femme en position de guru dans la tradition Kaula ; c'est quasi la seule tradition). Si le maître est faux, trompeur ou incompétent, le contrat initiatique (sanketa, samaya) est annulé. En somme, ces règles reposent sur l'idée qu'il existe du vrai. Si une chose ou une personne s'avèrent fausses, il n'y a aucun mal à les rejeter. 

2) Les femmes et les partenaires doivent être respectés. La femme est l'objet d'un respect spécial ; la Déesse est la source des enseignements, des tantras, les plus hauts, comme ceux du Kâlî-krama par exemple. Les "enseignements des yoginîs" sont les plus précieux, ceux qui font le plus autorité. Quand un adepte choisit une partenaire, c'est avec son consentement et avec un engagement de fidélité comparable à celui du mariage (parigraha). S'il l'adepte la quitte par passion pour une autre, il doit expier cette faute. 

3) Il y a, parmi ces règles, des règles morales que l'on retrouve dans toutes les sociétés. Il n'est pas permis de mentir sous prétexte de "sauver les êtres" ou autre projet grandiose. Globalement, le Tantra Kaula se méfie des excès, comme de la prétention à transcender toute règle morale. Ces règles semblent bien former une sorte de société parallèle. Elles ne sont pas "anti-sociales". La tradition Kaula n'est pas seulement faite de transgressions, mais a sa morale propre, son éthique, qui esquisse une autre société. Les règles Kaula entrent parfois en contradiction avec les règles de la société indienne. Dans ce cas, elles les remplacent. Cependant, on ne peut pas dire que ces règles soient simplement des provocations contre la morale commune indienne.

Par ailleurs, les textes satiriques de l'Âge d'Or du Tantra, comme ceux de Kshemendra aux alentours de l'An Mille, confirment que les scandales étaient déjà nombreux à cette époque. Ces règles sont là pour réguler ces actes immoraux. En même temps, ils témoignent déjà de leur existence. Si personne ne mentait à l'époque, nul n'aurait songé à interdire le mensonge.

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D'un autre côté, il est vrai que le maître est la plus grande autorité, à côté de l'expérience, de la raison et des textes. Il n'est pas la source unique et absolue de connaissance (il existe des alternatives en cas d'absence de maître), mais il est la source principale. 

De plus, il y a des hiérarchies, même si la tradition du Cachemire (une interprétation particulière de la tradition Kaula) ouvre des portes proto-démocratiques avec les principes d'an-uttara (dépassement de la hiérarchie) et sarvam sarvamayam (tout est en chaque partie du tout).

Enfin, l'égalité homme-femme n'est pas proclamée. Certes, le féminin sacré est célébré, mais pour autant, l'égalité en dignité et en droits fondamentaux n'est pas reconnue. Or, l'observation des pratiques tantriques, sur le terrain, montre que ces deux choses - l'adoration du féminin sacré et l'égalité des sexes - ne sont pas équivalentes. On peut avoir l'une sans l'autre. Ainsi au Bangladesh, des adeptes musulmans, des genres de fakirs Bauls, pratiquent avec leur femme. Pendant le temps de la pratique (en gros des relations sexuelles sans éjaculation), la femme est adorée. Mais dès que le rituel est fini, l'épouse retourne à sa cuisine et la chariâ, la "voie" islamique s'applique dans toute sa rigueur. Adorer le sacré est une chose, reconnaître la dignité d'une personne en est une autre. Et c'est bien là que la tradition moderne occidentale se révèle irremplaçable.

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Donc, il y a bien une morale dans le Tantra Shâkta-Kaula, avec des éléments compatibles avec la morale universelle, d'autres avec le féminisme contemporain. Mais d'autres éléments manquent et, enfin, l'autorité accordée au maître est sans doute excessive. 

Cependant, on ne trouve pas, dans cette tradition shivaïte, d'affranchissement total de toute morale. Nous avons que, même dans les traditions Kaulas les plus "transgressives", il y a des règles morales, dont certaines se retrouvent dans la morale universelle, commune à toutes les sociétés.

Les scandales actuels sont donc en partie liés à certains dogmes du Tantra. Mais, outre l'autorité donnée au maître, la superstition joue aussi un rôle. 

mercredi 2 mars 2022

Pourquoi l'art est-il important dans le shivaïsme du Cachemire ?


Pourquoi le "shivaïsme du Cachemire" donne-t-il tant d'importance à l'art, à la musique, au théâtre, à la danse et, tout spécialement, à la poésie ? 

Répondre à cette question peut apprendre quelque chose d'essentiel à celles et ceux qui veulent parcourir aujourd'hui la voie du Tantra.

Il existe deux modèles d'expérience spirituelle dans le Tantra au sens large : 

1) le modèle tantrique de la dévotion modérée : conversion au shivaïsme, adoption des symboles et des règles, accomplissement régulier des rituels, etc. ; et 

2) le modèle kaula de la trance manifeste, "explosive" : tremblement, évanouissement, larmes, dépassement des règles sociales, dépassement du dégoût, etc.

Il y a alors un dilemme : soit je pratique en conformité avec l'ordre social, mais je n'ai pas la véritable expérience spirituelle ; soit j'ai la véritable expérience spirituelle, mais je me retrouve exclu de l'ordre social. Autrement dit, soit je sacrifie l'expérience intérieure à l'intégration extérieure ; soit je fais l'inverse, car pour accéder à la véritable expérience, je dois accepter de risquer de mettre en péril ma "normalité".

Or, ce dilemme nous concerne encore aujourd'hui. Par exemple, le chamanisme appelle de plus en plus de gens. Mais la question se pose de savoir si une expérience réelle est possible tout en conservant un mode de vie "normal", socialement acceptable. Cette question est sujet à débat. 

Pour les uns, l'expérience spirituelle est toujours compatible avec une vie normale. Pour les autres, l'expérience véritable n'est accessible que si l'on quitte une vie normale, socialement intégrée, pour aller mener une existence en marge de la société, par exemple comme sâdhu, yogi errant, sannyâsî, moine ou ermite. 

Pour les partisans de cette option, dont on retrouve des équivalents dans toutes les traditions, l'authenticité de l'expérience intérieure se prouve par des changements de vie extérieurs qui vont à l'encontre des conventions sociales. La liberté spirituelle se paie par l'exclusion sociale.

Abhinavagupta propose une troisième voie pour sortir de ce dilemme.

Il prône une expérience intérieure intense, mais sans mettre en danger la vie sociale. Comment est-ce possible ?

C'est possible parce qu'il existe un genre d'expérience très intense et pourtant socialement acceptable. La tradition kaula reproche à l'approche tantrique "classique" son ritualisme et son absence d'engagement intérieur. La tradition kaula exalte au contraire l'intensité de l'expérience, en utilisant des termes comme "possession" (âvesha) ou "transmutation" (vedha) et en décrivant des signes précis et spectaculaires. Tout cela vient de l'ancienne tradition des Kâpâlikas, ces "porteurs de crânes" qui vivent en marge de la société indienne avec leur partenaire spirituelle et se livrent à des pratiques qui les excluent de cette société, comme celle de boire de l'alcool ou de vivre dans des champs de crémation.

Abhinavagupta décrit, dans le chapitre IV de son Tantrâloka, ces différents points de vue et leur éthique respective. Il conclue que la tradition qu'il considère comme "ultime" n'enjoint ni n'interdit rien. Le seul critère est l'efficacité, la capacité à émouvoir. 

Mais concrètement, que suggère-t-il ?

Eh bien il ne dit pas clairement les choses, en dehors de ce critère de l'efficacité qu'il répète sans cesse. Cependant, il suggère fortement ceci : Entre la voie du conformisme et la voie de la transgression, il existe une autre possibilité. Cette troisième voie est celle de l'expérience esthétique. Par exemple, le théâtre, la danse et la musique. Et, bien sûr, la poésie.

En effet, ces pratiques artistiques sont socialement acceptables et, en même temps, elles provoquent de puissantes expériences intérieures. 

La "lumière des tantras" (tantra-âloka, le titre de son "manuel"), est donc la lumière de l'art. La poésie est la voie. La musique est la voie. En un sens, tout rituel est déjà une représentation artistique, mais souvent dépourvue d'émotion. L'art, au contraire, permet de chercher des émotions, toutes les émotions, et même des états modifiés de conscience, des formes de transe, des états d'hypnose, avec des manifestations correspondantes : larmes, rires, mouvements spontanés, etc. L'art est, par excellence, le lieu de la manifestation de la nature sauvage qui habite les humains civilisés, mais en accord avec les mœurs et leurs règles. 

Bien sûr, l'art est parfois rejeté et certains religions le rejettent presque entièrement. Mais ce sont des cas extrêmes. La culture est la manière dont nous exprimons notre nature, mais de manière socialement acceptable. L'art est au cœur de ce processus de sublimation. Le théâtre en est l'un des exemples parmi les plus anciens. Le lien entre théâtre et religion est d'ailleurs bien connu.

Je pense donc que le message profond du "shivaïsme du Cachemire" est de proposer l'art, en particulier les arts libéraux, comme troisième voie spirituelle, comme modèle de l'expérience spirituelle la plus radicale et la plus profonde au sein du monde. 

Dès lors, l'intérêt d'Abhinavagupta et de la plupart des maîtres du Tantra pour la poésie, la musique, etc., prend tout son sens. L'art est le lieu d'expression le plus adéquat de la transgression spirituelle dans un cadre socialement acceptable, en raison de la sublimation qu'il permet. Dans l'art, je peux m'exprimer sans limites et sans craindre d'être mis au ban de la société. Voilà pourquoi le "shivaïsme du Cachemire" accorde tant d'importance à l'art.

jeudi 20 janvier 2022

Le Tantra est la vérité du Veda

 

Dans son Poème pour reconnaître le Seigneur en soi (Īśvarapratyabhijñākārikā), Outpala Déva démontre ainsi que la conscience, c'est-à-dire le Soi, notre essence, est divine :

tathā hi jaḍabhūtānāṃ pratiṣṭhā jīvadāśrayā
jñānaṃ kriyā ca bhūtānāṃ jīvatāṃ jīvanaṃ matam // 

[La conscience est divine] car le fondement des choses privées de conscience propre est ce qui est vivant. Or, l'omniscience et l'omnipotence sont la vie même de ce qui est vivant". (I, 1, 4)

Je ne vais pas ici expliquer ce verset, qui résume la philosophie de la Reconnaissance. Disons seulement que le monde dépend des êtres vivants (jîva), c'est-à-dire de leur conscience. Or, la conscience est omnisciente et omnipotente. Ces attributs sont divins. Donc, la conscience ou la vie sont divines.

Mais pourquoi, dans ce verset, Outpala Déva emploie-t-il le mot "vie" ou "être vivant" plutôt que "conscience" ? Son propos serait alors plus clair, non ? De plus, l'"être vivant" (jîva), cela renvoie à un être mortel, périssable, limité, à un individu. 

La réponse, à mon avis, tient en deux points. Et il y a une réponse, bien sûr, car Outpala Déva ne choisissait pas ses mots au hasard.

La première est que la philosophie tantrique de la Reconnaissance ne nie pas totalement l'individu. Comme le monde, l'individu n'est pas une pure illusion. Il est plutôt une création du Créateur, c'est-à-dire de la conscience universelle. 

La seconde est la suivante : Dans la tradition indienne au sens large, le Dharma, l'ordre naturel et juste des choses, dépend de la proximité de chaque chose à la vie. Plus une chose ou un être sont "vivants", plus ils sont purs et placé haut dans la hiérarchie. Plus ils sont proches de la mort, plus ils sont situés bas. Ce principe permet d'expliquer de nombreux détails des coutumes indiennes.

Et donc, en disant que la conscience est vie, Outpala Déva fait un clin d'œil en direction de cette vision orthodoxe. Mais il la subverti, car si la "vie" est "conscience", alors tout ce qui est proche de la conscience ou qui stimule ou éveille la conscience, est "pur". Or, la viande (la nourriture) et l'alcool (consommés en juste quantité) éveillent la conscience, l'intensifient. En termes tantriques, ils désinhibent la conscience et la révèlent comme félicité, car comme le Veda l'affirmait déjà, "le brahman (l'absolu) est félicité" ou plaisir. De même, les sécrétions sexuelles (il faudrait trouver un terme plus élégant) proviennent de la conscience intensifiée, et ils ont le pouvoir insigne de créer semble-t-il cette conscience à partir de la matière. 

Ces trois - nourriture, boisson fermentée et sécrétions sexuelles - sont les trois mystère du Tantra, en particulier de la tradition Kaula. En disant que la conscience est vie, Outpala Déva envoie donc un message aux tenants de l'orthodoxie et de la pureté en Inde : votre "pureté" n'est qu'une compréhension partielle de la conscience. Et donc, sans le savoir, quand vous, les orthodoxes, aspirez à adhérer à votre pureté qui condamne l'alcool, par exemple, vous aspirez en réalité à la félicité pure de la conscience, qui est la pureté même. Et donc, vous devriez pratiquer les rites tantriques que vous condamnez. En réalité, ce que vous prenez pour de l'impureté, c'est la véritable pureté si l'on suit jusqu'au bout vos propres critères !

Ce choix de mot, surprenant, suggère donc en réalité que le Tantra est la vérité du Veda, de la tradition orthodoxe de l'Inde.

jeudi 16 septembre 2021

Le Clair de lune - 2


 Suite et fin sur un petit texte extraordinaire : Le Clair de lune (Candrāvalocana), sur la principale pratique de méditation du Tantra traditionnel, la méditation de Shiva (shâmbhavî, shiva-mudrâ).

Cet enseignement s'inscrit clairement dans la tradition du Kaula Tantra, une tradition ésotérique à l'intérieur du Tantra, une tradition qui met l'accent sur le corps, le souffle, l'expérience intérieure et la spontanéité. Elle aurait été révélée aux humains par Matsyendra, un pêcheur de l'Assam en Inde. Selon la légende, il aurait été avalé par un poisson qui l'aurait amené jusque sur une île fabuleuse où il aurait entendu l'enseignement de Shiva à propos de la liberté en cette vie même (jîvan-mukti), idéal de liberté spirituelle incarnée.

Après avoir décrit la méditation de Shiva, le dieu révèle à présent d'autres aspects de cette pratique, mais à travers le langage initiatique du Kaula Tantra. Ce texte, abîmé par le temps, n'est pas toujours clair. 

Les termes Kaula à propos desquels Matsyendra interroge le dieu sont d'abord ceux qui concernent la pratique de l'union rituelle :

- kâma-tattva, le principe du désir. C'est l'expérience du plaisir jusqu'au moment de l'orgasme.

- visha-tattva, le principe du poison. C'est l'expérience qui suit l'orgasme, pendant laquelle les variations hormonales entraînent un sentiment de paix, de repos, voire de mélancolie et d'absence de désir. C'est le "poison" de la tristesse qui suit l'orgasme ordinaire.

- niranjana-tattva, le principe du transparent. C'est l'expérience de la présence qui englobe les deux expérience précédentes du goût et du dégoût, de la passion et de la désillusion.

De manière générale, une clé du Kaula Tantra est de réaliser l'harmonie des aspects opposés ou en conflit. Ici, réaliser l'harmonie de la passion sexuelle, avec sa part d'aveuglement, et de la lucidité qui suit l'orgasme, avec sa part de désillusion. La passion n'est pas la vérité. Mais le dégoût qui conduit à un dégoût passager non plus !

Ceci est vrai pour tous les couples d'opposés : forme et sans forme, bruit et silence, activité et repos, veille et sommeil, vie et mort, élan et découragement, etc.

Le dieu révèle ce même chemin de l'harmonisation à travers un autre schéma symbolique, celui de la lune, qui s'applique ordinairement à l'écoute de la respiration.

Mais ici, ces deux schémas traditionnels, celui de l'union rituelle et celui de l'écoute du souffle, sont interprétés dans le cadre de la pratique de la méditation de Shiva. C'est donc cette pratique qui est décrite principalement ici.

"Le Grand Seigneur dit :

La nouvelle lune, la lune sombre et la pleine lune

sont cachées [de part leur sens ésotérique].

[De même], le désir, le poison et le transparent

sont le contexte de toute [la pratique].

Matsyendra demanda :

Ô Bienfaisant !

Comment donc est dévoilé le sens symbolique

et l'explication [des mots comme] la nouvelle lune, 

la lune sombre et la nouvelle lune ?

Le Grand Seigneur répondit :

La lune sombre, c'est rester les yeux grands ouverts.

La lune nouvelle, c'est garder les yeux vers le bas.

La pleine lune, c'est regarder droit devant soi.

Matsydenra demanda :

Que signifie le mot 'désir' ?

Et le mot 'poison' ?

Explique en vérité le sens du 'transparent' !

Le Seigneur répondit :

La lune sombre et la nouvelle lune

dévorent le temps.

La pleine lune stabilise [le temps ?].

Tel est l'unique voie.

Le 'désir' désigne le désir des objets des sens. 

Le 'poison' est ce en quoi le désir se résorbe.

Quand on se détache des deux, 

on s'en remet assurément au transparent.

Que l'on renonce à tout l'inférieur,

si l'on aspire à la réalisation du Soi.

Autrement, même si l'on est immortel (...).

On doit poser l'attention au centre de la Shakti,

et la Shakti au centre de l'attention.

Quand on contemple l'attention avec attention,

on contemple l'état ultime.

Matsyendra demanda :

Qu'est-ce que le germe ?

Qu'entend-on par 'cible du bindu' ?

Comment expliquer véritablement

ce qu'est le 'bindu' ?

Le Seigneur répondit :

Le germe, c'est l'attention/le mental,

cause de l'apparition et de la subsistance [des expériences].

Ce qui est engendré par l'attention/le mental,

c'est le bindu, comme le beurre est extrait du lait.

Matsyendra demanda :

Du sommet de la tête à la pointe du nez,

il n'y a que plaisir et douleur.

Comment donc trancher le lien 

de la cavité du palais et le faire fondre ?

Le Seigneur répondit :

Cela n'est pas au centre du lien 

ni relatif au mental comme cause (?).

Là où se trouve la Shakti depuis le centre de la lune,

là se trouve le lien.

L'ayant repéré, il faut percer le canal central

et aller (?) à gauche et au centre.

Il faut ensuite stopper le bindu

au-dessus de la tête.

Matesyendra demanda :

Explique-moi le principe et la nature

du bindu et révèle-moi les six chakras !

Le Seigneur répondit :

Le Support, le Fondement de soi, la Cité de joyaux,

le Son spontané, le Pur, le Commandement :

tels sont les six chakras.

Le Support est l'anus, le Fondement de soi est le sexe,

la Cité des joyaux est le nombril,

le Son spontané est le cœur, le Pur est dans la gorge

et le Commandement est dans le front.

Une fois familiarisé avec les six chakras,

que l'on entre dans le Mandala éternel.

On y pénètrera en recueillant le souffle

et en l'unissant vers le haut.

C'est ainsi que les yogis vont vers l'immortalité,

grâce à un unique samâdhi.

Le feu préexiste dans le bois.

Mais il ne s'enflamme pas si on ne le frotte.

De même, grâce à l'exercice du yoga,

la lampe de la connaissance s'allume.

C'est comme une lampe allumée dans un vase,

qui ne brille pas au dehors.

De même, le corps/vase possède cette nature [de luminosité],

il est [comme] une lampe [qui symbolise] cet état [de liberté spirituelle].

Sans l'enseignement du maître, 

cette connaissance de l'absolu ne peut être élucidée.

Le maître l'a reçue au creux de son oreille,

[car] elle est très subtile.

Ces paroles font traverser l'océan du samsâra

si on les pratique assiduement.

Matsyendra dit :

Par ta grâce, 

je suis délivré des liens de l'existence !

Tu es le salut, ô Souverain des dieux,

je n'en ai pas d'autre que toi.

- Ayant entendu ces paroles, Matsyendra s'absorba dans le seigneur Shiva.

[Shiva lui dit ensuite :]

Va, fils ! Va jusqu'aux confins de la terre, va sauver [les êtres] dans les trois mondes.

Telle est ce Clair de lune composé par le Grand Seigneur.

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Comme on voit, cet enseignement n'est pas toujours clair dans son détail. Mais l'essentiel est limpide : méditer les yeux ouverts, afin que la lumière intérieure, cachée dans le corps, se mette à briller en lui et dans le monde.


jeudi 22 avril 2021

Un autre nectar



yo yaṃ bodharasasphāra ca sītkāra rasottaraḥ |

svasvatantraikacicchīla dīpti dīpitadīpanaḥ |

ekāneka kalākālā kalitotīvakaścana |

anāśritatayābhāta camatkāra rasottaraḥ |

"Cette expansion du nectar de l'éveil,

ce soupir, au-delà même de ce nectar/ ce nectar supérieur,

cette beauté de la conscience unique

libre en elle-même,

cette lumière, à la fois excitée et excitante,

une et multiple, énergie intemporelle,

ce mystère incompréhensible,

cet ineffable manifesté absolument,

cet émerveillement, est le nectar suprême."

Le Jeu de l'énergie du désir (Kâmakalâvilâsa)

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Ces paroles décrivent l'expérience de l'éveil dans le contexte du Sacrifice primordial (âdiyâga), le rituel secret Kaula. Chaque mot a un double sens : description de la conscience et description du désir. 

En effet, le grand point de la tradition Kaula est que l'absolu est conscience et désir. Conscience unique, désir unique. Conscience indifférenciée, désir indifférencié, conscience universelle, désir universel, conscience sans objet, désir sans objet, conscience une, désir...

Le "soupir" (sîtkâra, litt. "faire sssss..." ou "sh..." en inspirant) est la manifestation du désir, de l'absolu. Selon la tradition secrète, il est le Mantra suprême, le plus puissant de tous. S'absorber en lui, c'est s'absorber dans le désir primordial, en l'absolu divin, ultime, la Source universelle. Cette onomatopée désigne, dans la culture indienne (et pas seulement dans le Tantra) l'expression du plaisir, du désir, de l'excitation, de l'essence du désir (kâma-tattva) qui est l'absolu, la puissance infinie, la Conscience universelle.

dimanche 28 mars 2021

La plus ancienne description du Trika ne vient pas du Cachemire


Le Trika n'est pas apparu d'abord au Cachemire, mais dans le Sud de l'Inde. Abhinava Gupta nous dit que son maître était à Jâlandhar dans le Penjâb, et que le maître de ce dernier "venait du Sud".

Et en effet, il y a une brève description du Trika dans une œuvre sanskrite datée précisément de 960 et composée dans l'Andhra, un pays du Sud de l'Inde. L'auteur est jaïn et il n'apprécie guère cette tradition Kaula, le Trika étant une tradition Kaula, la religion Kaula étant, en bref, la forme ésotérique du Tantra.

Voici la traduction de ce passage, à partir du texte sanskrit édité par le professeur Alexis Sanderson :

"Les maîtres Kaula affirment (qu'on est délivré) quand on vit l'esprit sans crainte à propos de ce qu'il est permis de boire ou de manger. En effet, la philosophie du Trika enseigne que l'on doit adorer la nuit Shiva androgyne, la bouche parfumée d'alcool, le cœur comblé du goût de la viande, une shakti (=une femme) contre notre flanc gauche, possédé par la Shakti et installé en elle, à l'image de Shiva et Shakti."

Pour aller plus loin, voir cette vidéo en anglais :




dimanche 20 septembre 2020

Laisse tomber !


 


Shiva demande à la Déesse de lui enseigner la méditation. 

La Koundalinî répond :

"Laisse tomber la forme

et pratique le Sans-forme, au-delà des formes !

Tout ceci [, dit-elle, en montrant le monde du doigt,] est un trésor.

Tout ceci est l'éclat de notre essence.

Qui désire l'abondance laissera tomber

toute (pratique) comme de la paille. 

Toute (pratique) est inutile.

Ô Dieu, il n'y a rien dans le nombril, ni dans le cœur,

ni dans la face, ni dans le nez,

ni entre les sourcils, ni dans le front, ni dans le palais.

Il n'y a rien dans la luette, ni dans la tête, ni dans les yeux.

Ô Grand Seigneur ! Il n'y a rien dans les soixante-quatre chakras,

ni dans les cinquante (lettres de l'alphabet),

et je ne suis pas non plus en eux, Ô Seigneur des dieux.

Il n'y a pas de Shiva, ni de Vishnou, ni de Rudra, ni de Soleil.

Il n'y a ni Shiva, ni Shakti.

Ô Seigneur du Tout, cela est et cela n'est pas.

A quoi bon un chapelet ?

A quoi bon fermer les yeux ?

La conscience ne peut être atteinte

ni par la concentration, ni par la méditation.

Ô Dieu ! La Lumière immaculée n'est pas 

dans le canal lunaire,

ni dans le canal solaire.

Ô Seigneur des dieux ! Elle n'est pas non plus dans le canal central.

Et pourtant, on parle de toute cela 

comme étant des 'moyens de réalisation'...

(La réalité) est sans point de repère.

Même les dieux ne peuvent la saisir.

Elle est donc au-delà des formes,

par-delà l'au-delà.

On ne peut la méditer.

Elle n'est ni concentration, ni méditation, ni yoga de la (réalité).

Il n'y a ni inspir, ni expir, ni rétention (de la réalité).

Elle est libre du va-et-vient du souffle,

vierge de signes distinctifs et de définition."

Manthâna Bhairava Tantra, Yogakhanda, XIX, 83b-87

mardi 15 septembre 2020

L'éveil de la Kundalinî et la Lune












Mark Dyczkowski, dans sa traduction monumentale, cite de nombreux tantras inédits, restés à l'état de manuscrits.

Voici un extrait d'un commentaire sanskrit, anonyme, à la Collection en six mille versets :

"Il y a quinze phases lunaires depuis le début de la Quinzaine sombre [=Lune décroissante] jusqu'à la Nouvelle Lune [=quand la Lune recommence à croître]. 'Les sages disent que la Nouvelle Lune est destruction', c'est-à-dire résorption. [Puis, le lien de ces cycles macrocosmiques avec le cycle microcosmique de la respiration :] Le mouvement du Soleil de l'expir est dans le (canal) de droite (par rapport au canal central). 'Il va du lotus du coeur jusqu'au (niveau subtil appelé) 'shakti', à (environ) 20 centimètres au-dessus (de la tête). A gauche se trouve le flot de la Lune qui entre - c'est l'inspir." (Shatsahasrasamhitâvyâkhyâ, ad X, 50a, cité dans le Manthâna, vol. I, p. 368)

Ce commentaire, comme la plupart des textes de la tradition de Kubjikâ conservés dans la vallée de Kathmandou, ne montrent aucune connaissance des exégèses cachemiriennes. Cela montre que la pratique du souffle est bel et bien au coeur de la pratique du yoga Kaula. Elle n'est pas du tout propre au "shivaïsme du Cachemire". 

Un autre passage, tiré d'un autre tantra de la tradition Kaula de la Déesse Kubjikâ, décrit en détails cette même pratique, dans le contexte de la divinisation du corps, avant l'adoration du panthéon :

"On expire, on inspire puis on retient le souffle dans le corps. Quand (la sensation de l'inspire) pénètre la région de l'anus ("de la roue-racine"), il faut le bloquer par en bas et par en haut (simultanément). La (Kundalinî) en forme de serpent endormi et de boucle d'oreille, s'éveille et s'élance rapidement vers la fontanelle par le canal central. Elle perce/révèle les niveaux du corps subtil et entre dans le domaine ultimen la limite suprême à la fin (du corps, la conscience) Non-mentale (unmanâ).  Là est l'union de Shiva et Shakti dont l'étreinte/le barattement est émerveillement." (Shrîmatottara, XXIII, 16-19)

Ce même texte décrit ensuite comment la Kundalinî se "verticalise" par l'attention portée aux intervalles entre les respirations. La 'Lune' de la pleine conscience inonde alors le corps. C'est le 'yoga de l'immortalité, de l'ambroisie' (amritayoga).  

C'est encore et toujours la même pratique qui est décrite dans des contextes différents. Mais si l'on en ignore les clés pratiques, ces textes restent des énigmes.

dimanche 6 septembre 2020

L'orgasme est-il divin ?

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Lakshmî

On se demande souvent quelle est la place du "sexe" dans le tantrisme.

Elle est centrale. 
Dans toutes les formes de tantrisme, shaiva (shivaïte) ou bauddha (bouddhiste), le discours est infus de termes sexuels, à commencer par le linga et le yoni. Le mythe central du shivaïsme est sexuel : tout l'univers dépend de la relation entre le Dieu et la Déesse. Tout est suspendu à leurs ébats. 

Par ailleurs, plus on s'élève dans la hiérarchie des révélations/traditions tantriques, plus ce rôle central se traduit dans la pratique. 
Ainsi, dans les traditions Kaulas, qui incarnent les niveaux les plus ésotériques du tantrisme, le rituel d'union sexuelle est "le premier des rituels" (âdi-yâga), la pratique primordiale dans tous les sens du terme. Le cœur des mystères du Kula, c'est-à-dire de la famille divine, est cette pratique de la hiérogamie. 

Dans les traditions moins ésotériques, il existe certes des rituels sexuels. En fait il y en a dans toutes les traditions, mêmes en dehors du tantrisme - mais ils servent à engendrer un fils intelligent, fort et donc capable de perpétuer la lignée du père, le tout dans un contexte patriarcal et ascétique. On trouve de tels rituels en annexe de la Brihad Âranyaka Upanishad, l'un des plus anciens textes de sagesse de l'Inde. Mais le but de ce genre de rituel est mondain et non spirituel. Ici, on mange de la vache (eh oui !) pour engendrer un rejeton brillant. Et on bat sa femme si elle manque d'entrain (c'est ce qu'autorise ce texte védique).

Alors que, dans la tradition Kaula, le but n'est pas la procréation, mais l'éveil de la conscience (bodha, jîvanmukti). L’épanouissement, la dilatation. Au propre comme au figuré. 
Le sexe est donc au cœur du tantrisme le plus ésotérique.

Certains arguent du fait que, dans le Vijnâna Bhairava Tantra, une collection d'instructions kaula pour l'éveil de la conscience, il n'y a que deux ou trois versets sur le sexe. Mais cet argument est faible, car le nombre ne compte guère ici. Ce qui compte, ce sont les rituels enjoints. Or le sexe est au cœur du rituel kaula. 

Il est clair, par ailleurs, que le rituel sexuel est considéré comme la pratique la plus puissante. Et les profanes, dit-on, ne peuvent y accéder sans y être initiés. Et, une fois initié, ne pas accomplir ce rituel, au moins aux dates les plus sacrées du calendrier, c'est courir à sa perte spirituelle, dit la tradition Kaula, très explicite sur ce point.

Mais, demandera-t-on, comment se fait-il que, d'ordinaire, le sexe ne mène pas à l'éveil ?

Selon la tradition, tout est question de savoir (jnâna) et d'attention (avadhâna). 

Premièrement, le profane ignore jusqu'à la possibilité d'un éveil à cette occasion. Quant à ceux qui savent, par ouï-dire, la plupart ne font pas l'effort d'attention requis. 

Tout dépend de l'attention. La tradition, en particulier les maîtres du shivaïsme du Cachemire, le répètent encore et encore : tout dépend de l'attention. Tout est déjà là. Il ne manque que mon attention, c'est-à-dire ma dévotion (bhakti, encore et toujours). 

Car il ne faudrait pas croire que ces pratiques sont compliquées ou inaccessibles. La beauté du shivaïsme du Cachemire est de nous montrer, ou de nous rappeler, que cette pratique est simple, accessible. Il ne dépend que de nous d'y participer (bhakti). 

Et ce désir, cet élan, dépendent de l'être divin qui est notre centre et le centre de tout. Tout dépend de ce libre désir. Désir de s'éveiller en untel. Désir de s'endormir en tel autre.  La grâce, c'est-à-dire la liberté divine. Il n'y a pas de "truc" caché, pas de technique miracle - en dehors de l'attention. L'attention qui est dévotion. Tout est là. Toute la différence est là. 

Comme nous le rappelle le Vijnâna Bhairava Tantra : "La dualité sujet/objet est commune à tous les êtres incarnés". Même éveillé, je vois cet écran, cette table, cet orteil qui me démange... "Mais le propre des yogis est l'attention qu'ils portent à la relation" du sujet et de l'objet. Tout apparaît dans la conscience. Mais si je n'y prête pas attention, je ne jouirai pas des fruits de la pleine conscience, du yoga.

Sous un angle différent, je dois toujours rester attentif au Désir pur, au jaillissement de tout, en moi. C'est la sensation "je suis je", le Mantra à la source de tous les Mantras. Le rituel sexuel sert à la fois à se replonger dans cette extase et à la nourrir.

Abhinavagupta explique, dans le Mâlinîvijaya Vârttika, la différence entre l'orgasme "mondain" et l'orgasme "éveillé":

tathā hi madhyamāṃ nāḍīm adhiṣṭhāya, akhilaṃ vapuḥ...
"Voici : (chacun des partenaires) s'absorbe dans canal central."
C'est-à-dire dans la sensation du plaisir sexuel. Tout simplement.

...prāṇayat, paramaṃ tejaḥ prakṣubdhāmṛta/umadhyataḥ // I.897 //
visṛṣṭirūpatāṃ gacched yāty ānandacamatkriyām
"(Alors), l'éclat suprême (de l'extase divine) anime et vivifie le corps entier.
Depuis le centre du nectar excité (par l'étreinte, etc.) /
à partir (du moment où) les liquides sexuels (ritu de la femme sont) excités / dès lors que l'énergie sexuelle féminine est excitée,
on tend vers l'orgasme,
on s'approche du miracle/ de l'émerveillement du plaisir."

apūrṇā kevalaṃ ; sā tu pūrṇā tu bhagavanmayī // I.898 //
tena vaisargikī śaktir ekaiveyaṃ prajṛmbhate
"Isolé de (la conscience de sa divinité) cet état d'orgasme est incomplet.
Mais, débordant de (la conscience de) sa divinité, il est complet.
C'est donc une seule et même énergie d'orgasme
qui se déploie",
mais qui engendre une pleine conscience, ou pas, selon que l'on est attentif, ou pas.
Toute la différence est dans ce détail, cette différence d'attention.

De plus, l'intérêt de pratique "à deux" est aussi de renforcer l'extase :

visarga eva prakṣubdhaḥ prayatnadviguṇatvataḥ // 1.899 //
"L'extase elle-même est d'autant plus excitée/ animée,
qu'elle est multipliée par le double élan (des deux partenaires)".

L'orgasme est donc potentiellement divin.
Et cette divinité s'actualise par la force de l'attention, qui est aussi dévotion.

vendredi 4 septembre 2020

Vijnana Bhairava 36 37 Gazing at Light

completion of the path of thogal - Discussion - www.dharmaoverground.org

The practice of looking at the visual field and its light :

kararuddhadṛgastreṇa bhrūbhedād dvārarodhanāt |
dṛṣṭe bindau kramāl līne tanmadhye paramā sthitiḥ || 36 ||
"By blocking the door (and) breaking through the eyebrows
with the tool of the hands blocking vision,
when a sphere is seen and gradually disapears,
in the middle of that is le supreme life."

dhāmāntaḥkṣobhasambhūtasūkṣmāgnitilakākṛtim |
binduṃ śikhānte hṛdaye layānte dhyāyato layaḥ || 37 ||
"Contemplating above the head, in the eart,
the sphere (of the visual field) that has the shape
of dots of subtle fire moving inside the abode of light,
(the mind shall) dissolve (back into its source)."



"Par les baisers et les étreintes..."

Smara Yoga, blog philosophie de David Dubois: 2020

La Lune est au centre de la vie intérieure. Du moins, comme symbole extérieur de cycles intérieurs, charnels à des degrés plus ou moins subtils.

Ainsi le cycle lunaire, ce grand mystère, exprime les étapes de la vie intérieure et les étapes d'une expérience complète, depuis l'Un jusqu'à l'Un.

Par exemple, je vois ces mots.

D'abord, un flash de lumière. Puis, la perception. L'intention se dirige vers ces mots, excluant le reste en un éclair. Puis l'attention se referme sur eux comme une main. Puis une certitude non verbale : "c'est cela", avec sa confirmation verbale. Ensuite le discernement : les mots sont clairement distingués. Puis le détachement à l'égard de ce jugement. Et la plongée en soi, dans l'état d'agent souverain. Ensuite, l'expérience de la non séparation entre les choses et les êtres. Puis la manifestation du fond commun à tout. Ensuite : le repos, sans l'agitation des jugements. Puis l'expérience de ce qui est, tel que c'est, en sa plénitude. Pareillement, l'expérience de la pleine subjectivité, sans plus aucune limite. Ensuite, pure expérience. Enfin, l'état absolu. Pleine lune de la conscience.

Ces seize étapes se succèdent à chaque instant. Mais d'ordinaire, je n'y prête pas attention. Si, frappé par une sorte de grâce, je me réveille, alors tout cela s'accomplit, instant après instant, expérience après expérience. Le rapport de forces s'inverse : au lieu d'être obnubilé par le contenu de l'expérience, je suis envahi par le coeur, une sorte de vibration de plaisir jaillie du plus profond, comme un feu de forêt. Enfin, il n'y a plus qu'indicible expérience, absolument simple et pourtant inépuisablement riche. A chaque instant, tout naît, tout meure.

Mais ici, le philosophe laisse la place au poète.

C'est l'état du Point unique qui enveloppe tout, la résonance nasale représentée par le point. C'est l'état de plénitude, en lequel toutes choses s'épanchent en une extase indicible, la dix-septième portion du cycle lunaire. Certaines traditions évoquent une dix-huitième portion, ultime réconciliation ineffable.

Cette extase est la parfaite réconciliation du sujet et de l'objet, de la conscience et du monde, de la pensée et de l'être, des mots et des choses, de la veille et du sommeil. Tout est engendré dans cette étreinte intime. Elle brille à chaque instant de l'intérieur, sans dépendre de rien. C'est l'énergie du centre, pleine de tout, de tous ces flots qui s'écoulent en elle, comme des courants dans l'océan. C'est le monde comme béatitude. C'est l'éclosion de l'élan atemporel, la souche primordiale, à jamais éclatante et toujours déjà manifeste, débordante du nectar de l'extase complète.

Comme dit Abhinava :

śivaśaktyoḥ sa saṃghaṭṭaḥ sneha ity abhidhīyate // Mâlinîvijayavârttika, I.895
"Cette copulation de Shiva et Shakti est ce que l'on appelle 'amour'".

Et il conclut cette révélation en faisant le lien, évident, avec la pratique de l'union sacrée :

atraiva pūrṇavaisargapade labdhuṃ(labbhvā) praveśanam
lehanāmanthanetyādisaṃpradāyam upāsate // I.896
"Là seulement, une fois entré 
dans cette état de pleine extase/ de plein orgasme,
on rend hommage à la tradition qui dit
'par les baisers, les étreintes (on atteindra le divin)'".

mercredi 2 septembre 2020

L'arbre de la Déesse

ShriDesk | The Peepal Tree - King of Trees
Pippâla

L'arbre est sacré dans toutes les cultures. 
Il l'est aussi dans la tradition Kaula de la Déesse du Tamarinier, cincinî-mata. Cincinî est un nom du Tamarinier, l'un des "arbres kaula", mais c'est aussi une sorte d'onomatopée du "son" de la conscience. Du reste, cincinî consonne avec cit, la conscience.

Il est dit que la tradition a sa source dans l'arbre sacré au pied duquel enseignait en silence Mitradeva dans la région de Goa. 

Plus profondément, l'arbre EST l'enseignement divin dans ses aspects "avec forme" et "sans forme", manifesté et non manifesté. Ainsi, la Déesse nous révèle :

"Que l'on sache que l'arbre est (le divin) 'avec forme', 
tandis que son ombre est le divin 'sans forme'.
Les fleurs sont le divin manifesté, 
tandis que leur parfum est le divin non-manifesté.
Il n'y a rien de plus haut que cela/ rien d'autre que cela.
Qui le sait jouit de la liberté."

(Manthâna Bhairava Tantra, Yogakhanda, version 2, XI, 18-19, édité par M. Dyczkowski dans The Manthânabhairavatantra..., intro. vol. 2, p. 115) 

Il est dit ailleurs que les arbres ne doivent pas être coupés, ni abîmés, ni gênés, ainsi que les lianes et les fleurs.

vendredi 21 août 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 155 156 deuxième partie

Pin by Srikanth on Chakra | Asian sculptures, Indian sculpture ...


Suite vidéo (en-bas) et fin du commentaire de Shivopâdhyâya sur les verset 155 et 156 du Vijnâna Bhairava Tantra qui forment, avec le verset 154, les "sûtras du Mantra Hamsa" :

vrajet prāṇo viśej jīva icchayā kuṭilākṛtiḥ |
dīrghātmā sā mahādevī parakṣetram parāparā || 154 ||

asyām anucaran tiṣṭhan mahānandamaye 'dhvare |
tayā devyā samāviṣṭaḥ param bhairavam āpnuyāt || 155 ||

ṣaṭśatāni divā rātrau sahasrāṇyekaviṃśatiḥ |
japo devyāḥ samuddiṣṭaḥ sulabho durlabho jaḍaiḥ || 156 ||

Lien vers la première partie sur ces trois versets :
https://youtu.be/xtiNHzbLq08


L'éveil de la Kundalinî à la fin d'un expir

Trident Eastern India, probably Bengal Pala period, circa 11th ...


tadūrdhve tu śikhā sūkṣmā cidrūpā paramākalā |
tathā sahitamātmānamekībhūtaṃ vicintayet ||
"Au-dessus de la (fontanelle)
il y a 'la mèche', subtile, 
conscience, énergie ultime.
Qu'on la contemple ainsi, identifiée au Soi."

gacchantī * hma (ûdhva ?)mārgeṇa liṅgabhedakrameṇa tu |
sūryakoṭipratīkāśaṃ candrakoṭi suśītalam ||
"Elle s'élance vers le haut
en traversant le Linga,
éclatante comme des millions de soleils,
fraîche comme des millions de lunes."

amṛtaṃ yadvisargasthaṃ paramānandalakṣaṇam |
dṛtaraktasutejāḍhyadhārāpāta pravarṣiṇam ||
pītvā kulāmṛtaṃ divyaṃ punareva viśetkulam |
punarevākulaṃ gacchenmātrāyogena nānyathā ||
"Que l'on s'abreuve de l'ambroisie divine Kaula 
qui habite l'extase (visarga), qui est félicité absolue,
averse des eaux abondantes d'un noble sang  
et à l'éclat puissant.
Puis, que l'on entre à nouveau dans le corps/ dans le tout (kula).
Puis encore, que l'on aille vers la (conscience) transcendante (akula)
au moyen de ce yoga des (deux) moments
- mais pas autrement !"

sā ca prāṇāḥ samākhyātā tantre'smin parameśvari |
udghātaḥ procyate so'pi prāṇāntaṃ spṛśate yadā ||
"Et cette (énergie qui s'élève) est appelée
'souffle expiré' dans ce Tantra, Ô Suprême Souveraine !
Quand on sent la fin de l'expir,
cela s'appelle une 'élévation'."

extrait de La Lampe de la (tradition) Kaula, Kuladîpikâ, II, 1-5

Je suppose que les "moments" (mâtrâ) sont la transcendance dans le corps et le retour dans le corps. Avec chaque expir, l'attention s'élève au-dessus du corps (jusqu'à la 'Mèche', shikhâ), puis avec l'inspir, elle retourne dans le corps. Se réalise ainsi l'union de l'expir et de l'inspir, de Shiva et Shakti, etc.

Comme toujours dans la tradition Kaula, il s'agit de se recueillir sur la fin de l'expir. C'est le coeur de la pratique.

Pourquoi la Déesse Tripurâ s'appelle-t-elle Tripurâ ?

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Pourquoi la Déesse Tripurâ s'appelle t-elle Tripurâ ?
Voici, selon le Tantra fondamental de cette tradition, aussi appelée 'Shrîvidyâ" :

tripurā paramā śaktirādyā jñānāditaḥ priye | 
sthūlasūkṣmavibhedena trailokyotpattimātṛkā || IV, 4
"La (Déesse) Tripurâ est la Puissance originelle (Âdyâ=Ambikâ), 
à l'orée de toute expérience (jnâna), Ô toi qui m'est chère !
Elle est la matrice de la création des trois mondes,
grâce à ses phases grossières et subtiles."

paro hi śaktirahitaḥ śaktaḥ kartuṃ na kiṃcana |
śaktastu parameśāni śaktyā yukto yadā bhavet || IV, 6
"Car le Puissant (=Dieu) ne peut rien faire
sans la Puissance suprême.
Alors que, uni à la Puissance,
il devient Puissant, Ô Suprême Souverain !"
Tripurâ signifie "Triple cité". Mais pourquoi ?

kavalīkṛtaniḥśeṣabījāṅkuratayā sthitā |
vāmā śivā tathā jyeṣṭhā śṛṅgāṭākāratāṃ gatā || IV, 9
raudrī tu parameśāni jagadgrasanarūpiṇī | IV, 10a
"Elle est présente (dans le corps subtil)
en tant que source des lettres-germes
qu'elle porte en elle :
elle devient ensuite le triangle
(formé par les trois énergies)
Vâmâ, la Sinistre/ Belle (et) Bonne (Shivâ)  et Jyesthâ.
Quant à Raudrî, elle et le triangle (au complet),
elle est dévoration du monde, Ô Suprême Souveraine."

Au-dessus de la fontanelle, il y a un triangle, qui se trouve aussi au centre de la plupart des Mandalas de la Déesse, et qui est inversé, la pointe vers le bas : Vâmâ/ Shivâ est la conscience créatrice, le côté gauche du triangle. Jyesthâ est la ligne horizontale, l'énergie "de subsistance". Raudrî est le côté droit du triangle et aussi la totalité du triangle.

Ces trois aspects sont l'expansion de la félicité qu'est la conscience (cidânanda), c'est-à-dire du Point (bindu), c'est-à-dire du Linga de la Déesse.

Tripurâ désigne donc l'expérience en tant qu'elle est triple : création, subsistance et destruction, veille, rêve et sommeil profond, Brahmâ, Vishnu et Rudra, l'élan précognitif (selon la traduction du prof. Sanderson), la percetion et l'action extérieure, etc. En bref, "Tripurâ" nomme ce triangle et tout ce qu'il symbolise, triangle qui est à la fois Linga (le Point) et Yoni, ce mouvement d'expansion-contraction étant la Vibration (spanda) subtile qui caractérise la conscience. 

Toutes les lettres de l'alphabet sanskrit sont inscrites dans ce triangle, en allant dans le sens contraires des aiguilles. Et cela fait trois tours et demi. D'où l'expression à propos de la Kundalinî, car cette dernière n'est autre que la conscience-parole, "matrice" (mâtrikâ), c'est-à-dire alphabet, source de tous les Mantras et de toutes les langues.

samedi 11 avril 2020

Quel est le meilleur mantra ?

Shiva and Uma  India (Tamil Nadu)  late 13th century Bronze 17 in (43.3 cm)

Quel est le meilleur des mantras ? Le plus puissant ? Le plus fort ? Le plus secret ?

Les gens posent souvent ces questions. Or, elles reviennent aussi souvent dans les tantras eux-mêmes.

Abhinava nous répond :

yattadakṣaramavyakta kāntākaṇṭhe vyavasthitam /
dhvanirūpamanicchaṃ tu dhyānadhāraṇavarjitam // 147

"Cet impérissable est le non-manifesté
qui vit dans la gorge de l'amante :
c'est cela, la résonance, le désir,
affranchi du besoin de méditer et de se concentrer !"


La Lumière des tantras, Tantrâloka, III, 147

L'impérissable est brahman, l'absolu. Dans le shivaïsme ésotérique ou Kaula, l'absolu est défini comme expansion de conscience (brahma

Mais ici, Abhinava fait allusion aux clés de la pratique kaula, la pratique de l'union rituelle. 
"L'impréissable" est ce qui ne peut périr (na ksharati yah).
Mais il se trouve que ce mot désigne également les syllabes ou "phonèmes", les éléments de base du langage et des mots. Le mot a-kshara "ce qui ne périt pas, ce qui ne passe pas" est formé de la même manière que a-tome, "ce qui n'est pas divisé".

Donc, ici, a-kshara désigne à la fois l'absolu, c'est-à-dire la conscience, et le mantra, justement. Mais non pas tel ou tel mantra. Non, le mantra à la source de tous les mantras, le mantra inné, authentique, naturel (akritrima) et donc tout puissant. Ce mantra est donc la conscience, laquelle se révèle en sa toute-puissance créatrice à l'origine de n'importe quel mouvement, par exemple au début de l'éternuement.

Mais dans le cadre de l'union rituelle, sacrée, ce "mantra" se révèle comme soupir de l'amante/ de l'amant. S'absorber dans ce son spontané (anâhata), c'est s'absorber dans le mantra véritable. Cela ne requiert "ni méditation, ni concentration", car nous sommes naturellement attirés par ces manifestations du plaisir. Pourquoi ? Car la conscience, l'absolu, est plaisir. Ce son du plaisir jaillit donc directement de la source originel, du jaillissement créateur, fécond et beau car, comme nous le rappelle Platon, "c'est dans la beauté que l'on engendre". C'est ce que la nature nous enseigne.

Donc plonger dans le son du plaisir, c'est plonger directement dans la source, dans la vibration intime, dans l'extase fruitive.

Et tel est le véritable mantra : résonance de la conscience qui ramène à la conscience ; vague de la mer qui ramène en la mer en y revenant. Spontanément. Naturellement. Sans effort.

Tel est l'un des trois principes de la pratique secrète de l'union.


dimanche 29 septembre 2019

Les origines tantriques du Hatha Yoga

Le yoga tantrique, shivaïte est la source principale du yoga. Et plus spécialement la tradition kaula ou "du Koula".

La pratique principale du yoga shivaïte est la "méditation de Shiva", appelée "attitude" ou "posture" (mudrâ) de Shiva (shambhavî), de Bhairava à la bouche et aux yeux grands ouverts (bhairavîya), de l'étonnement (vismaya), de la stupeur (cakita), secrète (rahasya), divine et céleste (divya). 

Voici une illustration, temple de Melkote, Sud de l'Inde  :


Narasimha l'illustre fort bien aussi :

Résultat de recherche d'images pour "yoga narasimha"
Ainsi que cette statue, apparemment récente, dont je ne connais pas l'origine :

Vous noterez, à chaque fois, la présence de la ceinture de méditation (yoga-patta), accessoire de méditation très répandu en Inde jusqu'au XIXème siècle (le père de Ramana en avait une), mais qui ne survit aujourd'hui que chez les yogis tibétains, chez qui on trouvera des dizaines clichés récents. En voici un avec le XVIème Karmapa, jeune :



Il n'est donc pas étonnant de retrouver la méditation de Shiva dans le bouddhisme tibétain, où elle correspond exactement à la méditation trékcheud ("trancher les liens", khregs chod) dans la tradition dzogchen de la "grande perfection" ; mais on en trouve aussi des traces dans la tradition de Phadampa Sangyé, une figure étrange du XIème siècle indo-tibétain, et sans doute ailleurs, dans le Kâlacakra notamment. Voici un exemple de cette "posture", du maître dzogchen Djamyang Dordjé. Notez le regard, la bouche, les mains, et surtout l'attitude générale. C'est purement la Shiva-mudrâ décrite dans les tantras shivaïtes, fort éloignée de l'archétype de la méditation bouddhiste :


Ce qui me conduit à formuler l'hypothèse suivante : la pratique tibétaine du trékcheud provient du yoga shivaïte, de la méditation de Shiva.

Voici un article universitaire, par Jason Birch, qui se penche enfin sur les origines "tantriques" (=shivaïtes) du Hatha Yoga, via le Râdja Yoga, lequel n'est qu'un autre nom de la méditation de Shiva, alias trékcheud. 


https://www.academia.edu/40467193/The_Tantric_%C5%9Aaiva_Origins_of_R%C4%81jayoga?source=swp_share

L'Auteur de cet article étaie ainsi plusieurs hypothèses que j'avais formulées, bien qu'il soit bien plus exploratoire que démonstratif. 
Mais il ne fait pas encore le lien avec le dzogchen : il faut dire que le monde académique est ultra spécialisé et cloisonné. La plupart des chercheurs sont en réalité des adeptes de ces traditions, et on comprend qu'ils ne cherchent pas trop au-delà de leur aire traditionnelle. A l'image de Jean-Luc Achard, membre du CNRS mais adepte intégriste du dzogchen, l'Université n'est pas toujours à la hauteur de son idéal d'impartialité scientifique. Cependant les choses changent chez les chercheurs plus jeunes, qui on sans doute plus de recul par rapport aux hiérarchies traditionnelles.

Pour ma part, je ne suis rien, mais j'essaie, dans la mesure de mes possibilités, de partager mes découvertes en ce domaine. La méditation de Shiva est la plus belle et la plus puissante approche de la méditation que je connaisse (avec la méditation "de Shakti"). Un manuel et une anthologie de textes traditionnels autour de ces méditations devraient paraître au printemps 2020 chez Almora.

En attendant, je partage cette méditation sur ce blog, parfois de façon formelle et explicite, parfois de manière indirecte. Je propose également une retraite dans le désert, un séjour à Bénarès et des retraites en France sur ces approches uniques de la méditation. 
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