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samedi 24 juillet 2021

Guru Purnimâ


 En ce jour de "pleine lune du maître", la coutume veut que l'on honore les êtres plus importants (guruh<garîyâmsah), celles et ceux qui ont "plus de poids" que nous, qu'ils soient humains ou non, qu'ils soit vivants ou non.

Abhinavagupta décrit ainsi la vérité de la relation de maître à disciple :

"La cause principale (de la réalisation spirituelle) est la connaissance totale.

Qu'elle réside en soi-même ou en autrui (est secondaire).

En effet, les manifestations "soi" et "autrui"

ne sont que des constructions imaginaires."

La Lumière des tantras, I, 233

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En effet, tous les êtres sont un seul être. La transmission spirituelle (santâna, sampradâya, paramparâ, krama, anvaya, etc.) est la réalisation de ce fait. Être un maître, c'est être certain de ce fait. Être un disciple, c'est être animé par le pressentiment de cette unité. Tout maître est disciple d'un autre, tout disciple est maître d'un autre ; mais l'autre est la manifestation de l'Être qui prend conscience de soi en se divisant en "soi" et "autrui". 

Dans ces relations, depuis celle de la Conscience et de l'Être, jusqu'aux relations entre questions et réponses, tout est le jeu de l'unique, le jeu de se réaliser jusque dans les expériences les plus misérables en apparence.

Plus profondément, selon le Tantra, tout expérience est la relation de maître à disciple. Quand je regarde cette fleur, je suis disciple, elle est maître. Quand je me pose une question, je suis la Conscience qui s'éveille, en train d'éclore vers l'Être, qui est la réponse. Cela reste vrai à tous les niveau, à toutes les échelles. 

Ainsi, rendre hommage au maître, c'est chercher la vérité. La "pleine lune du maître" est la phase de l'existence où m'on en prend conscience.

jeudi 24 juin 2021

Y a t-il une morale dans le Tantra ?


 Si tout est créé par une seule et même Conscience, alors il n'y a pas de Mal, car quel mal y a-t-il à se faire du mal ? Si des hommes tuent d'autres hommes, c'est un seul et même être qui se tue, qui est tué.

Si tout est contrôlé par une Cause unique, alors il n'y a pas de libre-arbitre individuel, et donc pas de responsabilité, et donc pas de morale. 

Or, le Shaiva Dharma, ou Tantra, semble bien affirmer qu'il n'y a pas de responsabilité individuelle :

"Le Seigneur attache toutes les créatures par ce lien 

qu'est la Création.

Présent dans le cœur de chacun, 

il les incite selon le mérite ou le démérite." 

Nishvâsatattvasamhita, Nayasûtra, 1, 89b-90a

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Autrement dit, c'est Dieu qui agit directement, car il est présent "au coeur" (hridi) de toutes les créatures qu'il "incite" (preraka) selon leur karma. Ce dernier aspect est ambigu dans ce verset, comme dans ses variantes présentes dans d'autres tantras. En effet, on peut comprendre que Shiva, Dieu, "incite" directement les actes bons et mauvais. Dans ce cas, il n'y aurait plus aucun libre-arbitre et donc, plus aucune morale.

Dans le Nayasûtra, les tattvas ou éléments du réel, sont décrits comme des forces qui lient les créatures. Par exemple, vidyâ est cette force obscure qui entrave les logiciens (tarkavâdin) qui manquent de sincérité (id. 1, 92). Mais, là aussi, on peut comprendre que leur manque de sincérité est causé par cette force divine de la science (limité, vidyâ), et que donc c'est Shiva qui, directement, raconte n'importe quoi. De même, l'attachement extrême entre parents est du à Mâyâ (id. 1, 93b-94a). Les individus ne sont que des marionnettes, ils ne peuvent donc être tenus pour responsables de leurs actes. 

Pourtant, le tantra enchaîne sur des mises en gardes contre le nihilisme moral :

"Ceux qui disent qu'il n'y a pas de morale,

pas de paradis, rien d'immoral, pas d'enfer,

ceux-là meurent dans la souffrance,

ils ne gagnent pas la connaissance et la libération." 1, 94b-95

De même, qui vend "les Ecritures" sera punit, où encore si l'on enseigne à un non-initié, si l'on déforme l'enseignement, si l'on transgresse les engagements initiatiques (samaya), si l'on insulte ses frères et sœurs initiés, si l'on blasphème, si l'on insulte le maître, si l'on mange les restes des offrandes, si l'on mange ce qui a été touché par une femme pendant ses lunes, si l'on marche sur l'ombre d'un linga., si l'on abandonne un vœu avant la fin, etc. 

Mais, encore une fois, si ces actes ou ces passions sont punies par des forces divines, elles semblent aussi être causées par des forces divines. 

Plus loin, Shiva affirme qu'il crée "sans désir" (2, 5 na kâmatah). Mais la Déesse lui rétorque que l'on ne peut rien faire sans désir. Dieu répond qu'il agit, mais sans désir, à la manière du soleil qui brille par nature. La Déesse, Shakti, agit, elle, comme un aimant qui concentre la lumière du soleil et la rend efficace, capable de brûler. Cette lumière concentrée est le bindu, le point de lumière efficace, créatrice. Donc, Dieu ne crée pas directement. Dans cette théorie archaïque, Shiva et Shakti sont séparés, et Shiva n'agit pas, il reste sans désir, comme le Purusha du Sâmkhya.

Plus loin encore, Shiva revient sur le danger du nihilisme (2, 78b, 80b) : 

"Qui se réjouit de faire souffrir les créatures,

dans le vol, le mensonge et l'agression,

qui est trompeur et fauteur de troubles :

tout cela, c'est la mentalité immorale (adharma).

Qui croit qu'il n'y a ni moralité, ni immoralité,

qu'il n'y a ni paradis, ni enfer, 

ne profère que mensonges, 

sous l'effet de l'ignorance."

_________________________

La seule cause du mal est l'ignorance. Croire qu'il n'y a pas de mal est un mal et la cause d'autres maux. Mais tout cela prend racine dans l'ignorance, le mal fondamental. Et cette ignorance, c'est ne pas savoir qu'on ne sait pas, c'est ne pas savoir qu'il y a ignorance. Et l'ignorance est aussi l'absence de connaissance des différents niveaux du réel (les tattvas), ou une connaissance seulement partielle. On retrouve ici des idées proches de celles de gnostiques, à des périodes proches. 

Comme on voit, la situation n'est pas claire : On affirme que la morale est nécessaire, mais en même temps on en sape les bases. Une telle configuration se retrouve dans d'autres traditions indiennes, comme le Vedânta ou le bouddhisme Mahâyâna. Il n'y a pas vraiment de solution, seulement des célébrations du paradoxe. Le Bien suprême est de réaliser qu'il n'y a ni bien, ni mal. Mais, en même temps, il fait faire le bien et éviter le mal.

Dans le shivaïsme du Cachemire, ces points vont devenir bien plus subtils et sophistiqués. Mais, fondamentalement, rien ne change. Et un moraliste comme Kshemendra va dépeindre maints tântrikas comme des dépravés qui justifient leur turpitude par l'idée qu'il n'y a ni bien ni mal. Sauf que, bien évidemment, ils cherchent leur bien égoïste à eux, quand cela les arrange.

A ce jour, on n'a toujours pas trouvé la solution à ce problème.

jeudi 25 février 2021

Malini Varttika 2 : A quoi sert le maître ?


yadīyabodhakiraṇair ullasadbhiḥ samantataḥ /

vikāsihṛdayāmbhojā vayaṃ sa jayatād guruḥ // I.2

Gloire au maître

dont les rayons d'éveil omniprésents

épanouissent notre cœur.


sābhimarśaṣaḍardhārthapañcasrotaḥsamujjvalān /

yaḥ prādān mahyam arthaughān daurgatyadalanavratān // I.3

Gloire au maître 

qui m'a fait don des flots de vérité

qui resplendissent des cinq flots

qui aboutissent à la réalisation fracassante de la Triade (Trika),

flots qui n'aspirent qu'à détruire le malheur !


śrīmatsumatisaṃśuddhaḥ sadbhaktajanadakṣiṇaḥ /

śambhunāthaḥ prasanno me bhūyād vākpuṣpatoṣitaḥ // I.4

(Ce maître,) Shambhou Nâtha, a été purifié par (son maître),

le sublime Soumati : il est donc habile pédagogue

pour les vrais amoureux.

Puisse donc ces fleurs de la parole le combler

et le rendre satisfait de moi !

Abhinava Goupta, Mâlinî Vijaya

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Le rôle du maître est d'épanouir le "lotuds du cœur", l'âme. Ce lotus est déjà pur, car il est la conscience indestructible, puisque rien ne peut cacher sa lumière, puisque si sa lumière était cachée, tout serait caché.

Comment parvenir à cet éveil, à cette expansion du cœur ?

En étant source "des cinq flots", des cinq rivières de Tantras qui s'écoulent des cinq faces de Dieu, qui sont comme cinq aspects de son inépuisable richesse. Ce sont aussi ces cinq Pouvoirs (shakti) essentiels : conscience, félicité, désir, perception, action. Le maître humain est là pour interpréter le Tantra qui est la Déesse-Parole, la réalisation complète. 

Pour Abhinava Goupta, ce maître est plus spécialement Shambhou Nâtha, un maître qui vivait au Penjab, donc hors du Cachemire. Il l'initia aux arcanes de la Triade, ou Trika en sanskrit, la tradition suprême qui embrasse en elle et réconcilie toutes les autres. Abhinava offre à son maître les "fleurs de sa parole", car la parole est la Parole, la Déesse elle-même. Quelle offrande pourrait-elle plus agréable que celle de la parole ? C'est elle, la conscience qui anime tout en "disant" tout. 

Le but de ces hommages est de surmonter les obstacles, en particulier ceux de la pensée conceptuelle. Abhinava invoque l'Au-delà de la parole discursive afin de pouvoir exprimer dans la parole discursive ce qui lui échappe normalement. Il se tourne vers la source afin que son nectar s'écoule jusque dans les ténèbres de l'oubli, afin de les dissiper de l'intérieur.

mercredi 2 septembre 2020

Le Maître spirituel, une fausse bonne idée ?

L'idée d'un guide n'est pas mauvaise ni absurde. Et l'idée d'une personne humaine à qui s'en remettre touche nos archétypes les plus profonds. 

Mais c'est peut-être une fausse bonne idée. Si la personne à qui l'on abandonne sa liberté en abuse, ces abus en seront d'autant plus puissants et dangereux. De plus, si une personne est intègre, pourquoi voudrait-elle que je lui abandonne ma liberté ?

L'idée des traditions indiennes et tantriques, selon laquelle le disciple doit obéir aveuglément au maître, est une fausse bonne idée. Je lui substitue l'idée d'amitié spirituelle. D'autant plus que, même dans ces traditions, il est clairement admis que le maître n'est qu'un moyen et non pas le but. Le doigt qui pointe la lune n'est pas la lune. La relation au maître devient si facilement une drogue. J'en ai vu tant d'exemples !

Voici une chaîne dédiée à une caricature de cet idéal, mais qui dérive bien, cependant, de l'idéal que les tantras décrivent dans les termes les plus explicites. Tout y est :

https://www.youtube.com/channel/UC76WQJ4I2s6QCxdolD6nG1w

Dans la tradition chrétienne, en plus des abus sur mineurs, il existe aussi des cas "d'abus spirituel", selon l'expression d'une femme qui témoigne ici :



Et le documentaire d'Arte :



Sur Jean de Dieu, autres abus dans un domaine légèrement différent, mais pas tant que cela :



Autre exemple, en Australie. Ce qui est frappant ici, c'est que les adeptes sont "éduqués". Ce qui en dit long sur l'efficience de l'éducation contemporaine... :



A mon sens, tout cela est intéressant, matière à réflexion. Mais discutable dans les détails. Ainsi, dans ce dernier documentaire plane un certain moralisme puritain qui me semble aussi dommageable que les abus dénoncés. 

dimanche 23 août 2020

Vijnâna Bhairava Tantra Fin : A qui transmettre l'enseignement ?

Shiva and Uma India (Tamil Nadu) late 13th century Bronze 17 in ...

Conclusion et fin du Vijnâna Bhairava Tantra, sur les conditions de la transmission de l'enseignement :

ity etat kathitaṃ devi paramāmṛtam uttamam |
etac ca naiva kasyāpi prakāśyaṃ tu kadācana || 157 ||
"Ainsi a été exposée l'ambroisie ultime,
suprême, ô Déesse !
Et cela ne doit jamais être révélé à quiconque..."

paraśiṣye khale krūre abhakte gurupādayoḥ |
nirvikalpamatīnāṃ tu vīrāṇām unnatātmanām || 158 ||
"... est disciple d'une autre (lignée),
est mauvais, cruel et sans dévotion aux pieds du maître.
En revanche, (il faut toujours le révéler)
aux héros dont la pensée est sans hésitation,
qui se sont élevés au-dessus (de l'illusion du pur et de l'impur)..."

bhaktānāṃ guruvargasya dātavyaṃ nirviśaṅkayā |
grāmo rājyam puraṃ deśaḥ putradārakuṭumbakam || 159 ||
"...à ceux qui sont dévoués à la lignée des maîtres,
qu'on le donne sans crainte.
Village, royaume, cité, pays,
fils, femme et famille :"

sarvam etat parityajya grāhyam etan mṛgekṣaṇe |
kim ebhir asthirair devi sthiram param idaṃ dhanam |
prāṇā api pradātavyā na deyaṃ paramāmṛtam || 160 ||
"... tout cela qu'on l'abandonne
et que l'on s'empare de cet (enseignement), ô toi qui a des yeux de gazelle !
A quoi bon ces (biens) éphémères, ô Déesse ?
Cet (enseignement) est la richesse véritable, (car il est) durable.
On devra donner même (nos) souffles vitaux (au moment de la mort),
(mais) que l'on ne donne pas (=que l'on ne renonce pas)
à l'ambroisie ultime !"

śrī devī uvāca |
devadeva māhadeva paritṛptāsmi śaṅkara |
rudrayāmalatantrasya sāram adyāvadhāritam || 161 ||
La Déesse dit :
"Dieu des dieux, grand Dieu,
ô source de paix, je suis totalement comblée.
Je reconnais à présent
l'essence du Livre de l'union de Shiva et Shakti..."

sarvaśaktiprabhedānāṃ hṛdayaṃ jñātam adya ca |
ity uktvānanditā devi kaṅthe lagnā śivasya tu || 162 ||
"... et je perçois à présent le coeur de toutes les Shaktis/
de toutes les traditions tantriques.
- Ayant dit cela, pleine de joie, la Déesse
embrassa le cou de Shiva."

iti shivam

jeudi 28 novembre 2019

Jusqu'à quel point faut-il être loyal à son maître ?

Somos tierra,somos agua,somos fuego,somos aire,somos Vida ❤


Comme on sait, la fidélité au maître (guru) est importante (guru, en sanskrit) dans la tradition indienne et dans les traditions en général.

Or, les abus  soulèvent le problème suivant :

En cas de délit, de crime, de mauvaise conduite, jusqu'à quel point faut-il rester fidèle au maître ? Faut-il se censurer ? S'interdire d'y penser ? Mais comment ? Et comment, si le maître est un maître, peut-il être un délinquant ? Ne faut-il pas distinguer morale et moeurs ? Critiquer le maître, n'est-ce pas détruire la tradition ? 

Mais la question fondamentale est : 
A-t-on le droit de critiquer le maître une fois qu'on l'a accepté comme maître ?

Récemment, dans l'affaire Sogyal, des lamas (guru, en tibétain) ont affirmé qu'il faut toujours rester fidèle à son maître et ne jamais le critiquer, quoi qu'il fasse.
Du côté indien, certains ont affirmé de même, par exemple dans le cas de l'affaire Nithyananda. C'est la position défendue par Rajiv Malhotra. Selon lui, Nithyananda est un maître persécuté par les anti-hindous. Je sympathise avec l'hindouisme, ou plutôt avec le Sanâtana Dharma, que je vois comme la culture naturelle, en quasi continuité avec la culture méditerranéenne. Et je suis d'accord avec Malhotra et d'autres pour dénoncer le mépris dans lequel est tenu l'hindouisme. C'est un scandale. Mais je ne suis pas d'accord sur les moyens employés. Soutenir et défendre des gens comme Nithyananda, c'est apporter de l'eau au moulin anti-hindou. C'est suicidaire. Il y a une autre position possible. Laquelle ?

Ma réponse est :
Oui, on a le droit, et même le devoir de critiquer le "maître" avec rigueur et impartialité, même si on le considère comme notre "maître".
Pourquoi ?

Parce que, selon le point de vue traditionnel lui-même, si le "maître" a commis un délit, un crime, ou s'il a abusé de son pouvoir, alors il n'est pas un maître. Du coup, celle ou celui qui critique le "maître" ne commet aucun crime. Il critique un imposteur. Ce qui implique qu'il s'est trompé, ou qu'il a été trompé. Ce qui est bien humain.

En somme, c'est comme dans n'importe quel contrat :
Si, même après engagement et signature, on découvre que l'autre partie ne respecte pas ses engagements ou qu'elle a fraudé, alors ce contrat est nul. 

L'initiation est ainsi une sorte de contrat qui relève du domaine du commerce (vyavahâra), même s'il s'agit d'un commerce qui n'est pas mondain, car en principe il ne vise pas le plaisir, le profit ou la vertu. Mais peu importe. 
L'essentiel est qu'il n'y a aucune faute à critiquer un "maître" qui a mal agit, car alors il est avéré qu'il n'est pas un maître, et l'engagement que l'on a pris éventuellement auprès de lui est annulé. Donc il n'y a pas faute. 

Au contraire, on rend par là service aux autres en les prévenant. On accompli son devoir.

Si, par exemple, j'ai reçu tel initiation par tel gourou pou lama, et que j'apprends ensuite qu'il a abusé de son pouvoir pour s'enrichir au-delà du strict besoin, alors je peux l'examiner, le critiquer et le dénoncer. Car alors, l'initiation et les engagements afférents sont annulés. Simple.

Il me semble que si l'on voit cela, le problème est résolu.

Bien évidemment, bien peu de "maîtres" sont dignes de fidélité. Ils sont, selon la formule tibétaine, "aussi rares que des étoiles en plein jour". Mais cela est un autre problème.
On pourrait aussi bien invoquer l'attachement affectif au charisme du "maître", l'aversion pour toute remise en question, surtout si l'on a beaucoup et longtemps investi. Mais cela, ce sont des questions qui se posent dans n'importe quel cas de conscience. A chacun d'y répondre en son for intérieur. Du moins le fond du problème est-il clair.

Je ne vois donc aucun problème dans l'attitude qui consiste à examiner un "maître", même après que l'on se soit formellement "engagé" dans une "relation de maître à disciple". Je ne vois donc aucun mal, bien au contraire, à enquêter sur les agissements des "maîtres" les plus populaires. C'est là un acte de détachement et de conversion vers le Vrai. Quitte à froisser quelques cœurs de choux. 

dimanche 11 août 2019

Est-ce que je peux pratiquer le shivaïsme du Cachemire sans avoir été initié ?

lsleofskye:Phillippines | jess.wandering

Je réponds ici à une question que l'on m'a posée plusieurs fois  : Est-il possible de pratiquer le shivaïsme du Cachemire sans y avoir été initié ?

A première vue, cela semble impossible, car selon un tantra du Trika : "on est délivré grâce à l'initiation de Shiva".

Cette initiation est un rituel plus ou moins élaboré, accompli par une personne à travers qui Shiva agit, et qui autorise à pratiquer. Il n'est pas permis d'utiliser un Mantra lu dans un tantra. 

Mais ici, il sera question de la tradition du shivaïsme du Cachemire ésotérique, le Koula.

Selon cette tradition secrète, l'initiation est certes nécessaire, mais il faut s'entendre sur ce qu'elle est.

L'initiation ne dépend que d'une chose : la grâce, c'est-à-dire la liberté, c'est-à-dire le pouvoir absolu de la conscience de s'aliéner ou de s'éveiller à sa guise. Certes, l'individu peut se purifier, se préparer, se travailler. Mais tout ceci dépend de la liberté souveraine, car en vérité, c'est la conscience universelle, la Déesse, qui joue selon son désir à se prendre pour tel individu doué d'une conscience limitée, douloureuse ou imparfaite. En ce sens, tout est grâce, tout est liberté, tout est embrassé dans cette vision intégrale. Tout est donc possible.

Une personne peut s'éveiller spontanément, directement, sans aucune pratique préalable, en cette vie où dans ses vies passées. Quand la grâce "tombe" soudainement, elle n'obéit pas à la loi de cause à effet. C'est bien plutôt la loi de cause à effet qui obéit à la grâce. Tout est conscience. Si progression il y a en apparence, c'est par jeu, sans aucun égard pour une quelconque règle. Il n'y a pas de facteurs. Selon Abhinava, "un coup de grâce (shakti-pâta) de force moyenne engendre un éveil de gnose intuitive, qui ne dépend ni d'un enseignement, ni d'un maître. C'est une certitude intime, une expérience personnelle, à elle-même sa propre preuve (sva-pratyaya). Quand cette gnose surgit sans aucune préparation extérieure, sans nul travail visible (bâhya-samskâram vinâ eva), on est alors un 'maître intuitif', source de pouvoir et de liberté. Pour lui, pas question de ces artifices que sont les règles initiatiques, etc.." (Tantra-sâra, XI, 7)

Tout ceci dépend entièrement du désir qu'est le libre jeu de la conscience universelle :

"C'est en déployant l'activité de son libre désir que le Seigneur suprême recourt à une variété infinie de procédés, la dévotion, l'action, la science, l'enseignement de l'ordre du monde et les règles de la connaissance, ou encore les mantras, l'initiation. par eux, le maître de l'univers accorde sa grâce à ceux qui transmigrent." (Tantrâloka IV, 55-57, trad. Silburn).




La conscience est libre de tout règle ; elle est aussi bien libre de jouer à se soumettre à des règles. Tout est possible. Ce que nous somme vraiment est libre de toute identité, mais aussi bien libre d'assumer tous les masques. La conscience n'est pas prisonnière d'un personnage ; elle n'est pas non plus prisonnière de l'idée de "n'être personne". Outpala Déva y voit le genre de faux dilemme qui est la racine même du samsara : "être quelqu'un ou n'être personne". La liberté consiste à pouvoir faire l'un et l'autre, c'est-à-dire à jouer.

Ce qui est libre est toujours libre. L'esclavage mental et chimique (si l'on veut dire les choses ainsi) est une forme de liberté. Et l’apparente délivrance est aussi liberté. Aliénation et délivrance sont des masques de la liberté. En vérité, comme le rappel Abhinava, "lien et délivrance ne sont pas autre chose que l'essence même du Maître des maîtres, car en réalité, il n'y a pas en lui de différence", car il est Maître de jouer au maître ou à l'esclave.

Bien sûr, la différence est réelle et claire entre esclavage et libération : l'esclavage, c'est se sentir submerger par le mental, faute d'y avoir reconnu les énergies divines ; la délivrance, c'est le bien-être que je ressens quand je reconnais en ces énergies les vagues de l'océan infini de la Lumière. Mais c'est une seule et même liberté, une seule extase, comme un seul et même songe qui tourne au cauchemar si on le prend pour réel, et qui devient délectable s'y l'on s'éveille en lui. 

Donc, en allant voir plus profond, faut-il un maître et un enseignement et donc une initiation pour s'éveiller ? Non. Tout est possible. Si un maître se présente, alors c'est bien. Sinon, c'est bien aussi. Là n'est pas l'essentiel. Sauf à entendre le maître comme celle ou celui qui nous éveille. Ce peut être un humain, un animal, un objet, une pierre, un arbre, un parfum, un événement, un je-ne-sais-quoi. Ce peut être dans l'état de veille, mais aussi en rêve, ou ailleurs. Tout est possible. Un maître, ou toute entité douée de conscience, peuvent transmettre aussi l'éveil, le réveil de la conscience, même à distance. Selon le Tantra-Océan des Vagues du Tout (Ûrmi-kaula-ârnava, II, 240), "le maître capable de donner la délivrance peut transmettre la vraie perfection par méditation mentale, même à des centaines de lieues [de distance]". Bref, si tout est une même conscience toute-puissante, alors tout est possible. C'est logique.

Quant aux lignées, elles sont toutes plus ou moins factices. Je veux dire par là qu'elles comportent toutes des "trous", des petits arrangements avec l'Histoire. Au mieux. Quand elles ne sont pas carrément entièrement inventées. Mais, même alors, elles peuvent avoir une force symbolique. Mieux vaut une lignée fictive, mais qui pointe le vrai, qu'une mafia de margoulins historiquement avérée. Tout est possible. Si nous savons rester fidèles à notre soif de vérité, alors tout ira pour le mieux. 

Mais a-t-on le droit de prendre un Mantra dans un livre ? Oui, répond Abhinava, mais seulement si un maître compétent n'est pas présent. Si je n'ai pas de maître authentique à proximité, alors je peux prendre un Mantra dans un livre et je serai initié "par les déesses de ma conscience" ; c'est ce que l'on appelle "être initié par soi-même" (Tantrâloka, IV, 60-66). Tout est possible dans la liberté, dans le vertige de la liberté, dans l'ivresse de cette liberté imprenable. Mieux vaut s'adresser au bon Dieu. L'Esprit souffle où il veut.



Vous comprenez le principe ?
La liberté. Rien d'autre.
Puissions-nous - puissé-je - ne jamais l'oublier.

La conscience se piège elle-même.
La conscience se libère elle-même.

Après, tous les moyens sont bons, il n'y a pas d'absolus en ce domaine. S'éveiller à cette possibilité, c'est déjà une puissante grâce.  

La véritable initiation est l'éveil de la conscience à elle-même, comme un volcan qui se réveille, car "immensifier le Moi, briser ses limites et non l'abolir, tel est l'apport du tantrisme" (L. Silburn, Les Hymnes aux Kâlî, p. 14).

Dans la synthèse du shivaïsme du Cachemire que je propose et que j'appelle Smara Yoga, mais que je pourrais aussi bien nommer Yoga de la Présence érotique ou Yoga de l'espace et du cœur ou Yoga de l’Éros de Lumière, etc., tout cela se condense en les Quatre Yogas : conscience, souffle, espace et désir. Depuis plus de trente ans j'étudie et j'expérimente dans toutes les traditions, à travers toutes les philosophies. Depuis le Hatha Yoga jusqu'à l'Oraison chrétienne, en passant par le soufisme, le dzogchen, le Védânta et j'en passe, j'en suis toujours revenu à ces deux principes : Shiva et Shakti, le silence et le ressenti, l'espace et le cœur. Libre, mais clair et précis. Légitime sensibilité à la beauté des discours : sans doute ; mais inséparable d'une l'efficacité profonde. Sans cela, à quoi bon ?

Un petit manuel sortira bientôt à ce propos chez Almora, ainsi qu'une anthologie de textes traditionnels, mais qui sera offerte séparément. 

mardi 16 juillet 2019

La pleine lune du gourou

le regard du gourou

C'est aujourd'hui la Gourou Purnimâ, jour de la pleine lune des maîtres, une fête indienne très importante (guru) où l'on rend particulièrement hommage à tout ce qui nous enseigne.

Il ne s'agit pas seulement des gourous au sens moderne, des "swamis" et autres "sadgurus" du folklore contemporain, mais de l'essence profonde du gourou, guru-tattva. 

Qu'est-ce qu'un guru ? 
C'est un être ou une chose qui a le pouvoir de pointer vers un au-delà de lui et de tout. Le guru est pradarshaka, "celui qui indique". Dans l'hindouisme récent, le gourou tend à remplacer tout ce que cette riche culture a perdu. Dans la tradition pré-islamique, le gourou est un personnage, certes ; il est toutefois bien davantage. Un gourou peut être un chien ou un brin d'herbe. Le plus souvent, le gourou est un homme qui explique des textes, un lecteur qui fait la leçon, c'est-à-dire la lecture, adhyâya. 
Que l'on ne me sorte pas, je vous en prie, la définition de guru que l'on trouve à la fin de l'Avadhoûta-gîtâ, ce texte tardif et notoirement misogyne. 

Selon Abhinava Goupta, le gourou n'est pas nécessairement un être "réalisé" (siddha). Il doit seulement connaître les textes. Même si Abhinava reconnaît que certains peuvent s'éveiller spontanément, il rappelle que le plus important (guru) est la connaissance intellectuelle (bauddha-jnâna), la gnose fondée sur les textes (tantra), car c'est elle, et uniquement elle, qui permet d'atteindre la liberté en cette vie. Les initiations et autres opérations occultes ne permettent d'atteindre la libération qu'après la mort. C'est du moins ce qu'il enseigne dans le premier chapitre de son Tantrâloka.

Toutefois, comme on a vu pour la tradition de Kâlî, la Reconnaissance et le shivaïsme en général, le gourou est bel et bien au centre de la transmission. Il y a plusieurs visions du gourou : une vision du gourou comme transmetteur de connaissance textuelle, très importante dans le tantrisme ; et une vision du gourou comme canal d'une grâce plus mystérieuse, que ce soit par un rituel initiatique dont les résultats ne sont pas directement visibles, ou par une sorte de transmission d'énergie de conscience. Ce dernier cas est parfaitement illustré par la tradition de Kâlî, où l'on a je crois le plus ancien récit d'éveil par transmission "directe", sans paroles ni symboles (cliquer ici pour le début de ce récit). Dans le Kâlî-krama comme dans le Dzogchen, il y a trois niveaux de transmission : direct, par symbole, et verbale.

On le voit : le gourou est simplement l'intermédiaire entre le Moi factice et le Moi réel, entre l'humain et le divin. C'est un office, une fonction (adhikâra), un rôle qui d'ailleurs peut être de passage. Et qui l'est, en général. Selon le shivaïsme, les gourous sont des Mantras, des sortes d'anges qui s'incarnent sur terre sur ordre de Shiva, le gourou des gourous, pour délivrer les âmes ordinaires avant de se fondre en Shiva une fois leur tâche accomplie. De même que la raison d'être d'un mot est de se faire oublier en pointant ce qu'il exprime, de même la raison d'être du gourou est de s'effacer, de devenir un canal transparent pour ce qu'il partage. Evidemment, c'est à la fois facile et difficile. N'importe qui peut, selon les circonstances, être investi "gourou". Cela donne des devoirs, pas des droits. Et c'est un fardeau, pas un cadeau. Un film indien magnifique reflète bien cette conception du gourou : The Guide. Je n'en dirai pas plus, je vous conseille seulement de regarder cette fable instructive qui vous fera plonger au cœur de l'essence du gourou.


jeudi 9 mai 2019

Qu'est-ce qui est plus important que le gourou ?

Il y a peut-être un gourou là-bas ?

Il y a toujours un gourou, ici


Dans l'hindouisme contemporain, il y a un courant qui fait du gourou l'unique moyen de tout accomplissement. 

Qu'en est-il dans le shivaïsme du Cachemire ?
Il y a un aphorisme attribué à Shiva lui-même :

gururupâyah
Le gourou est une méthode/ un moyen (Shiva-sûtra, II, 6)

Kshéma Râdja l'explique ainsi, en commençant par une définition traditionnelle (nirukti) :

"Le gourou est celui qui proclame (GRinâti) et qui indique (Upadishati) la vérité réelle (tâttvikam). Il est le moyen car il montre la relation nécessaire (vyâpti) entre la vérité et la réalité..."

Finalement, il cite le Tantra de Bhairava-Tricéphale (Trishirobhairava) :

"Le pouvoir des paroles du gourou
est plus important (gurutamâ)
que le gourou."

Il explique : "elle est une méthode car c'est elle seule qui donne l'occasion [de réaliser la vérité]".

C'est dit noir sur blanc, de la façon la plus explicite : le gourou n'est qu'un moyen, un intermédiaire, un instrument, une méthode parmi d'autres. Il ne doit son importance (guru signifie, littéralement "lourd", donc "important") qu'à son pouvoir d'indiquer la vérité, pouvoir qui dépend du pouvoir de la parole. Le discours qui indique la vérité est plus important que celui qui le dit : il est gurorgurutamâ, ça n'est pas moi qui l'invente
Selon le shivaïsme du Cachemire, le gourou est là pour expliquer la Parole. L'inversion de cette hiérarchie traditionnelle (le guru est plus important que ce qu'il dit et même que la tradition, etc.) a inauguré une autre "tradition": le gourouisme. Selon ce courant, très en vogue depuis quelques siècles, le gourou a un pouvoir spécial de transmettre l'éveil/la libération. C'est la théorie de la "transmission" (samkramana). Mais dans le shivaïsme du Cachemire, cette "transmission" est une métaphore pour la transmission d'une parole, qui peut être symbolique ou poétique, et qui a le pouvoir de pointer vers la vérité, comme le doigt pointe la lune. 

On retrouve une conception semblable dans Le Banquet de Platon. Le brillant Agathon désire être près de Socrate, croyant ainsi qu'un peu de sa sagesse se transmettra à lui. Il est comme ceux qui croient que la mystérieuse "présence du gourou" est un moyen efficace et suffisant. Mais Socrate lui répond que la sagesse n'est pas une substance, comme le contenu d'un vase que l'on pourrait verser dans un autre vase. Transmettre la sagesse, dit-il, c'est parler pour indiquer à autrui la direction où il trouvera lui-même la sagesse, c'est-à-dire vers l'intérieur, en soi. La "transmission" est une conversion, un retournement du regard vers la Source, qui se trouve au-dedans de celui qui la cherche. C'est aussi une "réminiscence", c'est-à-dire une reconnaissance, un rappel de ce que l'on a toujours su, sans se le dire clairement. Le gourou est celui/celle qui le dit clairement. Rien de plus. 

Bien sûr, cela n'empêche pas une communion, un partage en silence. Cela n'exempte pas non plus d'un certain respect, sans quoi tout dialogue est simplement impossible. La parole suppose une éthique. C'est ce que le shivaïsme du Cachemire appelle les "samayas", les règles initiatiques. Mais c'est du simple bon sens, la bienséance la plus élémentaire (ne pas insulter ni frapper le gourou, ne pas le voler ni lui marcher dessus, etc.), et non le culte de la personnalité des adeptes du gourouisme. 

L'idolâtrie d'un charisme personnel n'a rien à voir avec la reconnaissance de la vérité qui gît au fond de chacun. Mais il est vrai que la frontière est souvent vague entre idolâtrie et pédagogie. Les aigrefins pullulent, prêts à tout pour gagner de l'emprise. Les gogos ne manquent pas non plus, prêts à renoncer à leur responsabilité pour quelques moments d'extase. 
Pourtant, il n'y a qu'à écouter et réfléchir.

La lune est plus importante que le doigt qui pointe.
Le doigt qui pointe est plus important que celui/celle qui le pointe.

dimanche 1 octobre 2017

Que retenir du "tantra" ?

Je viens de lire deux biographies de maîtres tibétains.


D'un côté, un gros volume sur Khyentsé Lodreu, maître notamment de Sogyal,
et figure du bouddhisme tibétain en exile. 
Un personnage fascinant,
initié à toutes les traditions. Ses biographies (il y en a plusieurs deans ce volume)
énumèrent ses exploits tantriques, ses visions, sa puissance, 
ses dons, ses pouvoirs magiques, ses aventures politiques,
les rivalités avec les autres écoles, sa célébrité,
ses oeuvres, son autorité,
ses ambitions, ses réussites.
Sa "biographie intérieure" n'est qu'une suite de visions
spectaculaires. Sa "biographie secrète" concerne 
sa vie sexuelle.
Mais rien sur la vie intérieure.

De l'autre, un petit volume d'anecdotes sur Patrul, rassemblées patiemment  par Mathieu Ricard. 
Un portrait à travers des témoignages,
 où transparaît
un personnage humble, attentif aux autres,
exigeant avec lui-même, effacé, tourné vers l'intérieur.

Je vois, dans ce contraste, le rappel d'un fait :
malgré toutes mes sympathies et attirances pour le "tantrisme" (ou le "tantra",
comme on voudra),
le fait est que les personnages charismatiques, puissants,
les saints remplis de visions et de prodiges,
les missionnaires surhumains, les avatars et autres 
dispensateurs de la grâce dans ses formes les plus spectaculaires,
ne me touchent guère.
Et j'ai le sentiment de ne pas être le seul.
Si je reviens sur les figures qui m'ont marqué,
force est de constater qu'elles ont un point en commun :
une sorte d'humilité, une certaine méfiance
vis-à-vis des institutions, des groupes,
de tout ce qui est brillant et spectaculaire.
Je pense à Patrul, Shabkar, Ramana, Harding,
Nyoshul Khenpo.
Sans doute est-on frappé par les qualités qui nous manquent,
et sans doute je manque d'humilité...
En tous les cas, c'est un fait qui me fait réfléchir.

Même dans le shivaïsme du Cachemire,
je ressens ce même contraste
entre l'humilité d'une part, 
et la brillance charismatique, de l'autre.
Ainsi le contraste entre un Outpaladéva
qui s'efface, qui doute, qui confesse ses limites,
et un Abhinava Goupta qui, tout brillant qu'il soit,
invective souvent son interlocuteur,
le ridiculise parfois, n'hésite pas à se vanter
et ressemble parfois à un écrivain qui se regarde écrire.

D'où la figure de Jésus, aussi, et d'autres dans le même esprit.
Pauvreté, nudité, humilité.
Notez bien que je ne dis pas cela dans un sens anti-intellectuel. Du tout.
Outpaladéva est un philosophe génial et original.
Mais il est entier.
Or, dans le tantrisme, on est rarement entier.
J'observe le même trait dans le néotantra.
"On s'aime", en croyant semer...
Mais souvent, on se regarde juste le nombril.

Donc voilà, je me demande qu'est-ce qui est vraiment indispensable dans tout ça.
Que faut-il retenir du tantra ?

samedi 23 septembre 2017

Qu'est-ce qu'un gourou ?

Gourou vient du sanskrit guru, "lourd", "grave", et donc "important".
A noter : guru a la même racine indo-européenne que "grave".


On entend souvent que guru viendrait de gu les ténèbres et ru, la lumière,
le guru étant alors la Lumière qui chasse les ténèbres de l'inconnaissance.
Il s'agit là d'une définition traditionnelle (nirukti) qui joue sur chaque syllabe
d'un mot pour en définir le sens.

Mais il existe d'autres définitions du mot guru, selon d'autres traditions.
Ainsi, dans le shivaïsme du Cachemire.
Voici ce qu'en dit un maître du shivaïsme du Cachemire
qui n'a sans doute jamais été au Cachemire :
Mahéshvara Ânanda a composé son 
Bouquet pour la Vérité intégrale (Mahârthamanjarî)
à Tchidambaram, au sud de Pondichéry,
vers le XIIIe siècle, 
inspiré par la vision d'une mystérieuse yoginî.

Dans le premier verset de son poème, il salue
"les pieds toujours immaculés
du gourou Lumière intégrale". 

Il l'explique ainsi, dans son autocommentaire en sanskrit :

"En ce monde, tout le monde s'accorde à dire qu'il faut
adorer l'ineffable (kâcit) divinité. Il y a seulement désaccord à propos
des noms et des formes qui la décrivent. 
Or, ceux qui examinent de près au moyen de la raison
cette essence qui est simplement l'évidence (sphurattâ)
de leur propre conscience, concluent que la divinité
qui doit être adorée n'est autre que la Lumière consciente. 
Quand au fait qu'elle est "intégrale",

Cette clarté évidente est l'être intégral,
non délimité par les lieux et les moments.
C'est elle que l'on proclame
Coeur du Maître suprême,
car elle est l'essence (de tout).  (Stances pour la Reconnaissance)

Selon cette pensée de la sublime (philosophie de la) Reconnaissance,
cette évidence est l'unique essence,
car elle dépasse toute contraction."

Sur cette base, il définit ensuite le gourou  :

"Or le gourou est celui qui brille,
qui manifeste la vie quotidienne,
le cours de l'univers.
Selon cette définition traditionnelle,
il est (donc) source de grâce pour tous."

(MMParimala, I, pp. 3-4 de l'éd. Dviveda)

Ce qui est remarquable, dans cette définition,
c'est que le gourou n'est pas décrit comme un être humain,
mais comme l'essence de tous et de tout.
En ce sens, le gourou est "impersonnel".
Il n'a ni nom, ni forme ;
il est "quelqu'une" (l'article indéfini est ici au féminin,
avant de passer au masculin dans la suite du propos).
De plus, il est évident.
A noter : le mot sphurattâ, qui désigne une manifestation claire,
évidente, une clarification, comme un lever de soleil,
a été aussi employé par Ramana Maharshi
dans les passages les plus importants de son enseignement.
Cette évidence est simplement la conscience,
cette Lumière qui éclaire tout,
en laquelle tout apparaît et disparaît,
et qui elle-même n'apparaît ni ne disparaît.
Plus subtile que le plus subtil,
elle est plus évidente que nos pensées,
nos sentiments, nos sensations.
Comme elle envelope absolument tout,
elle est la Lumière "intégrale",
ou l'être intégral (mahâ-sattâ).
De plus, elle se manifeste comme noms et formes.
Car tel est le lien mystérieux entre universel et singulier :
la Lumière universel, emportée par son libre élan,
se cristallise en un individu singulier,
en une succession de lieux, de moments
et de formes uniques qui constituent le Temps,
la vie quotidienne (vyavahâra).
Sans cette Lumière, rien ne serait possible.
Elle est donc grâce, don gratuit.

Toute l'oeuvre intérieure
est de le reconnaître
et de s'y offrir instant après instant.

Tel est le véritable gourou.

mercredi 13 septembre 2017

"Ni homme, ni saint, ni ange..."


Liberté intérieure, sans gourous ni églises :

Vous êtes jeune encore, et vous devez grandir : il vous est bien meilleur de supporter les peines, si vous voulez suivre sa voie, et de souffrir pour l’honneur de l’amour, que de chercher à le sentir. Prenez ses intérêts, comme étant vouée pour toujours à son noble service. 

N’ayez souci ni d’honneur ni de honte, ne craignez ni les tourments de la terre ni ceux de l’enfer, dussiez-vous les affronter pour servir dignement cet amour. Son noble service est dans la peine que vous prenez pour réciter vos Heures, pour suivre votre règle, pour faire sa volonté en toute chose, sans chercher ni recevoir satisfaction. 

Et si vous trouvez plaisir en chose quelconque qui n’est point ce Dieu même promis à votre jouissance, ne vous y arrêtez point, jusqu’à ce qu’il vous illumine par son Être et vous permette de goûter l’amour fruitif dans l’essence de l’Amour, — là où l’Amour est tout entier à lui-même et se suffit à jamais.

Servez en toute beauté, ne veuillez rien, ne craignez rien : laissez l’amour librement prendre soin de lui-même ! Sachez qu’il paye toute sa dette, fût-ce tard bien souvent. Que nul doute, nulle déconvenue ne vous détourne de faire le bien, que nul échec ne vous fasse perdre espoir dans le secours divin. Il ne faut ni douter de la promesse de Dieu, ni en croire aucun autre : ni homme, ni saint, ni ange, quelque preuve qu’ils donnent. 

Hadewij d'Anvers, Lettre II à une jeune béguine, vers 1240
trad. Martingay, 1972

dimanche 10 septembre 2017

A t-on besoin d'un "maître vivant" ?



Les gens veulent un "maître vivant".
J'imagine qu'ils espèrent
qu'il leur montrera la voie vers un Dieu "vivant".
Le maître veut que nous nous voyions comme Dieu,
mais nous voulons voir le maître comme Dieu.
Ramana Maharshi dit toujours
que seul le Soi est le maître,
et qu'il n'a pas besoin d'un corps [physique].
...
Les gens me disent 
"C'est facile pour toi de dire qu'un maître vivant n'est pas nécessaire, 
car tu as eu un maître vivant".
Je leur réponds que ce que j'ai appris de mon maître vivant,
c'est qu'un maître vivant n'est pas nécessaire.
Et chacun peut apprendre de même, s'il étudie les oeuvres
de Ramana Maharshi, et cogite un peu à leur sujet.
Tant que vous ne comprenez pas que le Soi est le maître,
même un maître vivant ne peut vous aider.

La plupart des gens qui étaient avec Ramana Maharshi n'ont pas atteint la réalisation
parce qu'ils ne la voulaient pas.
Ramana nous enseigne que, tôt ou tard, nous devrons trouver notre bonheur
dans le Soi,
alors pourquoi ne pas l'y trouver dès à présent ?
Les gens croient que le maître doit être une personne,
mais le maître ne peut être
que la première personne,
le "je" véritable en nous.
N'étant pas satisfaits de cette première personne,
ils vont en chercher une seconde
pour être leur maître.

Sadhou Om, De la suprême importance de l'attention à soi, 29 décembre 1977

jeudi 14 août 2014

Expériences décisives - I - Le vrai faux gourou


On se pose plein de questions. La plupart des gens hésitent, paresseux, craintifs, ils s'en tiennent à un "chacun sa vérité" qui leur permet de fuir tout en sauvant la face.
Pourtant, il existe un outil merveilleux qui permet d'avancer.
 Il se nomme expérimentation
Il est constitué d'un mixe d'expérience et d'intelligence, de théorie et de pratique. 
L'expérience seule est aveugle (c'est pourquoi l'adoration du ressenti ne mène à rien). La pensée seule est creuse (c'est pourquoi l'intellectualisme ne mène à rien). 
Mais le dialogue des deux est d'une puissance proprement hallucinante.
Une expérimentation, quand elle est réussie, permet de changer notre vision du monde.
Un exemple célèbre est l'expérience de Milgram.

Mais dans le domaine spirituel ?

Prenons la question du gourou. Est-il/elle indispensable ? Existe t-il des gourous, des êtres parfaits ? Les "éveillés" ont-ils quelque chose de plus que nous ? Chacun peut avancer des exemples pour et contre. Mais il faudrait une expérimentation.


Le jeune réalisateur américain d'origine indienne Vikram Gandhi a eu cette idée. Sous le nom de Kumâré, symbole de l'"enfant intérieur", il s'est fait passer pour un gourou. Il a déblatéré pendant plusieurs mois en Arizona. Avec robe safran, accent inimitable, manières d'Indien sorti de sa campagne, quelques postures, des schémas improbables, du charabia et beaucoup de culot. 
Et ça a marché. Kumâré a rassemblé des disciples. Une médium a "vu" en lui quelque chose qu'elle n'avait jamais vu. Et plein d'autres ont "senti" en lui une énergie, une aura incroyable. Ils étaient prêts à tout quitter pour lui. 
J'ai adoré la séquence où il se fait rendre un culte par un rasta prof de sociologie (!), avec sa photo entourée des photos d'Obama et d'un Ben Laden au sourire mielleux. Un grand moment !


Bref. Je vous laisse découvrir par vous-mêmes. C'est en anglais, mais ça vaut le détour. Drôle et décapant. Explosif. Mortel... pour certaines illusions.
Une expérience décisive. 
Le gourou est en nous. 
Il/elle s'appelle... intelligence.



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