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mardi 12 août 2014

Une science mystique ?


Il a existé en France une véritable tradition mystique, un art d'expérimenter Dieu. Au XVIIIe siècle, siècle des Lumières, l'Eglise aura anéanti sa propre tradition mystique, contribuant ainsi au sens moderne de ce terme : "mystique" devient synonyme de phénomène surnaturel, voire de croyance fumeuse, de mystification.

pourtant, dans la tradition qui atteint son zénith au Grand Siècle, "théologie mystique" désigne simplement la connaissance expérimentale de Dieu par diverses sortes de contemplation. Mais plus les années passent, plus cette tradition est attaquée, comme en témoigne l'exemple tragique de Madame Guyon, vraie mystique persécutée par Bossuet et d'autres, enfermée à la Bastille et finalement relâchée. Elle meurt en 1715, en même temps que la tradition mystique. Mais en 1708 paraît encore une défense rigoureuse de la mystique par le Carme Honoré de Sainte Marie. Il entreprend dans un livre en trois gros tomes de définir précisément les termes de la mystique, ses effets et ses degrés en citant les auteurs de la tradition, depuis Jésus, le premier mystique. Un livre extraordinaire qui tente l'ébauche d'une véritable science de la méditation. Voici un extrait :

"Les mystiques "donnent le nom de sommeil spirituel à ce repos et à cette paix dont l'âme jouit dans la contemplation lorsque, par une grâce particulière du Saint Esprit, ayant suspendu tous les actes empressés de ses puissances et considérant Dieu d'un regard tranquille et débarrassé des images sensibles, elle s'endort doucement en Dieu : parce qu'alors étant séparée de toutes choses, s'oubliant elle-même et presque dans l'inaction de tous ses sens, elle n'est occupée qu'à contempler avec paix son bien-aimé et à jouir avec douceur de son amour.
Mais lorsque la douceur de l'amour est grande, la paix et la tranquillité qu'il produit est fort profonde. ils l'appellent oraison de quiétude laquelle on possède Dieu avec un amour très pur et très délicieux, de sorte qu'il semble s'écouler dans l'âme. Dans cette contemplation, l'esprit est éclairé et comme inondé d'un torrent de lumière et de douceur. Dieu est avec lui et il est avec Dieu, ils sont unis ensemble par un esprit plein de suavité qui comble l'âme d'une grande joie.
Lorsque l'esprit est débarrassé de toutes les choses créées et qu'il s’élève au-dessus des images corporelles et sensibles pour être plus attentif à Dieu, c'est une oraison de recueillement surnaturel dans le langage de ces spirituels. Mais ils donnent le nom de silence mystique à cette contemplation qui n'est point obscurcie par les fantômes de l'imagination. Ou lorsque l’âme produit des actes dans cet état avec tant de paix et de tranquillité, qu'ils la rendent attentive à la vérité divine qui parle."

Honoré de Sainte Marie, Tradition des Pères... tome I, Paris, 1708, pp. 28-29



vendredi 1 février 2013

Prends, rends, passes outre



Je suis en train de lire l'Abrégé de la perfection de Harphius, un mystique chrétien célèbre au Grand Siècle. Et je tombe sur ceci (p. 93) :



"Nous sommes obligés de recevoir le plaisir avec la même retenue que les voyageurs regardent les belles campagnes qu'ils trouvent en chemin ; elles servent pour les délasser, mais ils ne s'y arrêtent pas, ils passent ; pendant même qu'ils prennent ce plaisir ils doublent le pas et continuent leur voyage. C'est ainsi qu'il faut que nous fassions, et c'est ce qui est agréablement exprimé par ces trois mots du Livre de Pensez-y-bien :

Prends, Rends, Passes outre

Prends ce petit plaisir puisque Dieu ne te le défend pas. Rends-en des actions de grace à Dieu. Passes outre, c'est-àdire n'en fait point ta fin, n'y établit point ton repos. Et marche au milieu de cette consolation sans t'y arrêter".

Quelqu'un sait ce qu'est ce "livre du pensez-y bien" ?

P.S. : voici ce livre. Merci Karen.



dimanche 5 septembre 2010

Chants de l'amour pur




Les chansons sont présentes dans la vie mystique de tous les maîtres qui nous intéressent ici. Utpaladeva, le philosophe de la Reconnaissance, fût également un poète mystique et un maître de musique. Abhinavagupta de même. Les sages du bouddhisme tantrique (Saraha et les autres) nous ont laissé les plus anciens chants en langues dites vulgaires, avec les modes musicaux (râgas) adéquats.
De même, la spiritualité du pur amour a pratiqué le chant. A côté du grégorien, des gens comme Madame Guyon nous ont laissé des poèmes avec leurs airs. Voici quelques extraits d'une sélection proposée par Dominique Tronc :

L'âme ainsi qu'un fleuve s'écoule
Par la volonté dans l'Amour :
Dieu la meut ainsi qu'une boule ;
Elle obéit sans nul détour.
(...)
Je ne possède plus de moi,
Toujours étrangère à moi-même :
Je vis sans connaître de loi,
Suivant toujours la loi suprême ;
Tout ainsi qu'un petit enfant
Remué par un bras puissant.
(...)
Principe de mon mouvement,
Souverain auteur de mon être,
Tu me conduis rapidement,
Après t'être rendu le maître :
Je Te suis comme un pauvre fou,
Le plus souvent sans savoir où.
(...)
Je ne puis rien prévoir
Je ne sais qui me mène ;
Je n'ai plus aucun pouvoir,
Et je n'en ai point de peine :
Ma route est incertaine ;
Je ne puis rien vouloir.
(...)
D'abord, Il attire, unit et concentre
Les puissances rejointes en un point.
Quand Dieu possède entièrement le centre,
Les sens reçoivent, ne dissipent point.
Amour en soi peu à peu nous transforme.
Les puissances trouvent la vérité.
Même les sens changent aussi de forme,
Et tout se retrouve dans l'unité.
(...)
Plus notre amour est pur et se concentre,
Moins il paraît d'étincelle au-dehors :
Quand la charité devient notre centre,
On ne remarque plus aucun transports.
L'obstacle au feu cause les étincelles :
Sans quoi, il brûlerait tranquillement :
Quand les âmes sont souples et fidèles,
On ne voit à leur feu nul mouvement.
Le pur amour est une flamme droite,
Qui sans se recourber tend à son Dieu.
(...)
J'aime mon Dieu cent fois plus que moi-même ;
Et cependant je ne sens point d'amour !
L'homme perdu dans l'Essence Suprême
Ne connaît plus ni ténèbres ni jour.

Écoutons les chants de Hildegard de Bingen. La chanteuse, Barbara Thornton, a lancé la renaissance de sa musique, avec son groupe :

Ce non-amour, sublime amour


La tradition du "pur amour" de la France du XVIIe distingue la méditation de la contemplation. La méditation est la considération systématique de thèmes tirés de la vie du Christ (les stations du Chemin de croix...) et des attributs de Dieu (l'omniscience, la simplicité, l'amour...). La contemplation, en revanche, est passive, simple, sans activité mentale. Elle est un acte d'amour pur, sans image, sans idée, qui consiste à se mettre en présence de Dieu. Dans la contemplation, on distingue encore celle qui est acquise de celle qui est infuse. Celle qui est acquise est discontinue et dépend de l'acte de se mettre en présence de Dieu. L'infuse est continuelle et est l'œuvre de Dieu. On ne s'absorbe plus tant en Dieu que Dieu nous absorbe en Lui. Même quand on quitte la contemplation, elle ne nous quitte plus vraiment. L'âme se repose puis s'engloutit dans le pur amour sans distinctions. La contemplation infuse selon une âme anéantie :


On ne se mêle plus d'agir.
On sent tout en soi s'élargir :
Une liberté souveraine,
un repos, une passion,

Mettant le néant hors de peine
de produire aucune action.

(...)

Ce non-goût est goût très aimable,
cette nuit, un excellent jour,

Ce non-amour, sublime amour,
ces non-vues, vues admirables.

On y voit tout sans rien y voir,
on y sait tout sans rien savoir.

On y possède tout sans crainte,
on prend tout sans mettre du sien.

On y aime et jouit sans feinte.
On y fait tout sans rien faire.

Nicolas Barré, Le Cantique spirituel, Arfuyen, 16 et 26.
Sur lui, avec ses œuvres complètes.

A l'intérieur du "pur amour", on peut distinguer plusieurs courants en réponse aux tensions suscitées par le dépassement des œuvres, voire par le dépassement de la possibilité même de pécher.
D'un côté, l'école de spiritualité française, autour de Bérulle, admet un anéantissement tout intérieur. Extérieurement, l'âme doit rester dans une parfaite obéissance et conformité avec les ordonnances de l'Église, épouse du Christ sur Terre. Nicolas Barré s'inscrit dans cette tendance, malgré la radicalité de son expérience. Il a donc été béatifié, comme Ruysbroeck avant lui. Ce dernier a une expérience très profonde. Mais il sauve sa tête, si je puis dire, en traitant d'hérétiques maître Eckhart et surtout les Béguines, qui sont les véritables initiatrices - les dâkinîs - de la spiritualité "rhénane".
L'autre courant est celui incarné par Madame Guyon. Selon elle, les œuvres ne sont pas toujours nécessaires. Elles ne sont qu'un moyen. Elles peuvent même constituer un obstacle à l'absorption. De même, les Béguines et les Frères et Sœurs du Libre-Esprit, telle Marguerite Porète brûlée vive à paris en 1310, affirmaient que l'âme simplifiée en sa vraie et originelle nature ne peut plus commettre de péchés.
Cependant, j'insiste : il n'est pas interdit de penser que les partisans de la première tendance, - conciliatrice - comme Ruysbroeck, Barré et tant d'autres (Jean de la Croix...) ont défendu la soumission à l'Église et la nécessité absolue des œuvres plus par prudence que par conviction.
Enfin, dernière remarque : le pur amour, le repos en passivité mentale n'impliquent pas un rejet de l'autre, ni un oubli des prolongements sociaux de l'expérience mystique. Tous ces gens ont travaillé pour les pauvres. Ainsi, Barré est bien connu en ce domaine. Toutefois, il faut remarquer qu'ils ne prêchent pas une remise en cause de l'ordre social (sauf les Frères et Sœurs du Libre Esprit, et encore...) qui leur semble légitime car naturel. Or, s'attaquer à l'ordre de la nature, c'est s'attaquer à l'œuvre de Dieu. Barré dit ainsi :

"La beauté de l'univers consiste dans les beautés différentes de chaque chose. Si un arbre voulait avoir le brillant de l'or, et si l'or était revêtu de la verdure du feuillage, des fleurs et des fruits de l'arbre, ce serait une confusion et une destruction de toute la nature".

Traduisons : Que chacun reste à sa place ! De même, pour Platon, la justice consiste à s'ajuster à l'ordre naturel des choses. Pour Paul de Tarse, "Tout pouvoir vient de Dieu". Pour Krishna dans la Gîtâ, le mélange des castes est la racine de tous les maux. Il faut que chacun tienne son rang selon sa condition (svadharma).

jeudi 27 août 2009

Vertus du silence

On lit dans la vie de la vénérable Mère François Lopez de Valence, religieuse du Tiers-ordre de Saint-François, que Dieu lui révéla trois choses d'une grande importance concernant le recueillement intérieur :
"La première est qu'un quart d'heure d'oraison, fait dans le recueillement des sens et des facultés de l'âme, avec résignation et humilité, à plus de prix aux yeux de Dieu que cinq jours de pénibles exercices : silice, discipline, jeûnes, coucher sur la dure, car ces mortifications n'atteignent que la chair, alors que le recueillement purifie l'âme."
La seconde est qu'une heure d'oraison tranquille et pleine de dévotion, donné à Dieu, Lui est plus agréable que les plus grands pèlerinages. La prière étant uni à celui qui la fait, comme à ceux qu'elle a pour objet, mérite un grand degré de gloire. Dans les pèlerinages, au contraire, l'âme est généralement distraite, les sens égarés, ce qui affaiblit la vertu et l'expose à plusieurs dangers.
La troisième est que l'oraison continuelle consiste à avoir sans cesse le cœur tourné vers Dieu, et que l'âme qui cherche la voie intérieure s'élève plus par les affections de la volonté que par les efforts de l'intelligence.

Molinos, Le guide spirituel, pp. 61-62

lundi 17 août 2009

Chercher hors de soi ce que l'on possède dans sa maison

Mantra des Six Libérations de Samantabhadra, Vallée du Zanskar


Saint Thomas, si plein de modération cependant, semble se moquer de ceux qui cherchent par des raisonnements ce Dieu qui est en eux-mêmes. Il dit : « C'est un aveuglement, une excessive folie, que de toujours chercher Dieu, de soupirer après Sa présence, de l'invoquer tous les jours dans ses prières, alors qu'Il est toujours présent dans le temple vivant qu'est l'âme humaine. Ne serait-ce pas insensé que de chercher hors de chez soi une chose qu'on possède dans sa maison ? C'est là pourtant l'image de la vie de quelques croyants, ne rencontrant jamais Dieu qu'ils cherchent bien loin. Aussi toutes leurs œuvres demeurent-elles imparfaites. »
Miguel Molinos, Le guide spirituel, Fayard, 1970, p. 40.
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