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vendredi 5 septembre 2025

Se délecter ou avaler ?

Peinture : Émile-Pierre Metzmacher


Ce blog est dédié au tanttra. Un autre, l'Atelier mystique, est consacré à la mystique. Cependant, il y a des résonances.

Voici un texte de Madame Guyon (France, XVII7 siècle) qui évoque le camatkâra, la délectation émerveillée qui est l'essence de la conscience, et donc de toute expérience :

"Lors donc que l’on est ainsi enfoncé en soi-même et vivement pénétré de Dieu dans ce fonds, lorsque les sens sont tous ramassés et retirés de la circonférence au centre (ce qui donne un peu de peine au commencement, mais qui est aisé dans la suite, ainsi que je dirai), lors, dis-je, que l’âme est de cette sorte ramassée en elle-même, qu’elle s’occupe doucement et suavement de la vérité lue, non en raisonnant beaucoup dessus, mais en la savourant, excitant la volonté par l’affection plutôt que d’appliquer l’entendement par la considération, l’affection étant ainsi émue, il faut la laisser reposer doucement et en paix, avalant ce qu’elle a goûté. Comme une personne qui ne ferait que mâcher une excellente viande ne s’en nourrirait pas, quoiqu’elle en eût le goût, si elle ne cessait un peu ce mouvement pour l’avaler, il en est de même lorsque l’affection est émue : si on veut la mouvoir encore, on éteint son feu, et c’est ôter à l’âme sa nourriture. Il faut qu’elle avale, par un petit repos amoureux plein de respect et de confiance, ce qu’elle a mâché et goûté. Cette méthode est très nécessaire et avancerait plus l’âme en peu de temps que toute autre en plusieurs années." (Le Moyen court, II) 

Il y a des instants où la pensée se tait, où l'on ne sait plus très bien si l’on contemple ou si l’on est contemplé. Quelque chose s'arrête — ou plutôt, quelque chose commence. On ne cherche plus Dieu. On le goûte.

Madame Guyon, dans Le Moyen court, décrit cette expérience avec une grâce qui touche au silence lui-même. Et ce qu'elle révèle là, à travers des mots doux et profonds, entre en résonance inattendue avec une notion au cœur du Tantra non-duel du Cachemire : camatkāra, l’émerveillement extatique de la conscience.

Deux traditions. Deux langues. Un même secret.

Une voie de douceur :

Madame Guyon nous parle d’un moment délicat et subtil. L’âme se retire au-dedans, les sens se calment. On lit un passage des Écritures, non pour l’analyser, mais pour le savourer. Puis, quelque chose s’éveille. Une affection intérieure, une chaleur douce, une émotion tendre.

Et alors vient ce qu’elle appelle le repos amoureux : ne plus remuer cette affection, ne pas chercher à la rallumer encore. Il faut laisser l’âme avaler ce qu’elle a goûté, comme on cesse de mâcher un fruit pour en recevoir les sucs.

Elle écrit :

"Comme une personne qui ne ferait que mâcher une excellente viande ne s’en nourrirait pas [...] si elle ne cessait un peu ce mouvement pour l’avaler, il en est de même lorsque l’affection est émue."

Ce n’est pas la volonté qui nourrit. C’est l’abandon.

Pas l’analyse. Mais la saveur.

Camatkāra : la surprise de la conscience

Dans le Tantra du Cachemire, cette saveur a un nom : camatkāra (चमत्कार). "Faire tchamat", son de la langue qui se délecte.

Littéralement : émerveillement, ravissement, saisissement joyeux.

C’est l’instant où la conscience se reconnaît dans ce qu’elle perçoit, et s’en émerveille. Le monde n’est plus extérieur : il est nous. La pensée se dissout dans un silence lumineux, et ce silence goûte sa propre saveur.

Camatkāra n’est pas un feu d’artifice. Ce n’est pas une extase spectaculaire. C’est un sourire muet du cœur, un frisson doux dans le dos, un regard soudain sur le ciel qui nous rappelle que tout est déjà là.

En somme, le Tantra enseigne que :

« Lorsque la conscience s’étonne d’elle-même, elle est libre. »

Deux langages, une même lumière :

Là où Madame Guyon parle de repos amoureux, les maîtres tantriques parlent de visrānti, le repos dans le Soi.

Là où elle invite à avaler la saveur, le Tantra dit, en substance :

« Savoure le monde comme toi-même. »

Dans les deux cas, ce qui est sacré, ce n’est pas ce que l’on pense, ni ce que l’on fait. C’est ce que l’on laisse advenir.

L’éveil ne se gagne pas. Il se reçoit.

Et cette réception passe toujours par un moment de bascule : quand on cesse d’agir, de vouloir, de contrôler — alors quelque chose agit en nous. Une paix. Une joie sans cause. Un étonnement si profond qu’il en devient silence.

Une mystique incarnée :

L’union divine, pour Madame Guyon, n’est pas une abstraction. Elle se vit dans le corps, dans l’affection, dans une forme d’extase douce.

De même, pour les yoginīs tantriques, le divin est saveur, vibration, émerveillement du cœur.

On peut goûter Dieu dans une prière. Mais aussi dans une fleur. Un mot. Un souffle. Un instant de fatigue.

Et c’est peut-être cela, au fond, le vrai point commun entre ces deux voies :

Une mystique incarnée, simple, joyeuse. Une voie de saveur.

Pour conclure : rester là, sans rien faire

Madame Guyon nous dit :

« Cette méthode est très nécessaire, et avancerait plus l’âme en peu de temps que toute autre en plusieurs années. »

Le Tantra répond que camatkāra est l’éclair de reconnaissance par lequel la conscience se reconnaît et se libère.

Rien d’autre à faire que rester là, comme on s’assied à l’ombre d’un arbre. Laisser la saveur descendre. Ne plus penser. Se reposer dans l’émerveillement.

Et peut-être, dans ce silence, dans ce rien, dans ce fond —

goûter enfin Quelqu’un.

Partage cette page si elle a résonné en toi. Et si tu veux aller plus loin dans cette exploration des ponts entre mystique chrétienne et tantra, laisse un commentaire, un témoignage ou une question. Que cette saveur se propage !

vendredi 30 juin 2023

D'abyme en abyme



La voie est différente pour chacun. Mais il y a des communs : d'abord des lumières, puis du vide. Et ainsi, en un cycle peut-être sans fin. 

Madame Guyon, dans le sillage de la grande tradition mystique, décrit ce chemin avec la métaphore de l'immersion dans la mer. Dieu fait mourir en nous tout amour propre. Pour cela,

"Il nous conduit de précipice en précipice, d'abîme

en abîme plus profond. Au commencement, Il donne quelque

barque pour voguer sur cette mer orageuse. Ensuite Il ne

laisse qu'une planche, puis Il ôte cette planche et alors,

sentant que nous nous enfonçons, nous nous accrochons à

tout ce que nous pouvons pour nous empêcher de tomber.

Mais enfin après nous être défendus de toutes nos forces,

tout manque et tombe des mains : les forces quittent, il ne

reste plus que la faiblesse. Cela arrive tout naturellement et

sans rien d'extraordinaire. Souvent Dieu voyant notre

opiniâtreté à nous attacher à quelque chose nous coupe les

mains, et alors nous sommes contraints de tomber. Mais

combien d'efforts ne fait-on pas pour se soutenir sur les

ondes, jusqu'à ce que la faiblesse soit si grande que, n'en

pouvant plus, on est contraint d'aller au fond ! Et encore, la

nature et l'esprit ont une si extrême frayeur et répugnance à se

perdre que du fond de l'eau souvent on reparaît. Et c'est un

jeu qui dure longtemps de paraître et se perdre, jusqu'à ce

qu'on se noie et se perde tout à fait par la perte de tous les

appuis créés, humains et divins, tant des perceptibles que de

ceux qui ne le sont pas."

Extrait tiré des Lettres de Madame Guyon, Lettre 74 de cette édition.


lundi 27 mars 2023

La Non-voie au Grand Siècle ?

 La France a aujourd'hui la réputation d'être un "désert spirituel". Le christianisme catholique est considéré comme étant vide, sans intérêt et "toxique". Seul le christianisme "orthodoxe" conserve quelque grâce au yeux de nos contemporains obsédés d'exotisme jusqu'au morbide. Ce préjugé participe de la haine de soi, de la haine de l'Occident, phénomène majeure de notre époque.

En réalité, il y a une tradition spirituelle occidentale des plus riches : le platonisme, au sens le plus large.


Et cette tradition a survécu aux persécutions abrahamiques. En témoigne ce passage de Fénelon, un parmi mille autres, qui enseigne que le seul moyen d'atteindre Dieu, c'est Dieu :

'Si quelqu'un demande comment est-ce que Dieu se rend présent à l'âme, quelle espèce [=concept], quelle image, quelle lumière nous le découvrent, je réponds qu'il n'a besoin ni d'espèce, ni d'image, ni de lumière.

La souveraine vérité est souverainement intelligible [=peut être connue], l'être par lui-même est par lui-même intelligible. L'être infini est présent à tout. Le moyen par lequel on présupposerait que Dieu se rendrait présent à mon esprit, ne serait point un être par lui-même [car Dieu seul existe par lui-même ; tout le reste existe par lui]. Il [=ce moyen] ne pourrait exister que par création ; n'étant point par lui-même, il ne serait point intelligible par lui-même, et ne le serait que par son créateur.

Ainsi, bien loin qu'il put servir à Dieu de milieu, d'image, d'espèce ou de lumière, tout au contraire il faudrait que Dieu lui en servit. 

Ainsi je ne puis concevoir que Dieu seul intimement présent par son infinie vérité, et souverainement intelligible par lui-même, qui se montre immédiatement à moi.'

(Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, II, IV, 57)

Autrement dit, c'est par Dieu que l'on peut connaître Dieu, ce qui revient à suggérer que quand je connais Dieu, c'est Dieu "plus moi que moi" qui se connaît en moi, ou moi qui me connait en lui. Rien d'autre ne peut servir de moyen. La lumière ici est la métaphore-clé.

Abhinava Gupta (le "shivaïsme du Cachemire") enseigne la même vérité vitale, par exemple dans le second chapitre de son Tantrâloka, sur la "non-moyen" (anupâya), la "moyen minimal" (alpopâya), aussi appelée "le Soi comme moyen" (âtmopâya) et "le plaisir comme moyen" (ânandopâya). Ce moyen est le but. En effet, je suis conscience. La conscience se manifeste en manifestant tout ce qui est censé la cacher. A quoi bon un moyen pour révéler cette lumière, alors que rien ne peut la cacher ? A quoi bon une lampe pour éclairer le soleil ?

Par conséquent, même l'essence de l'enseignement spirituel le plus pur, le plus direct, le plus puissant, était transmis à Paris et en France il y a quelques siècles.

Madame Guyon fut la directrice (discrète) de Fénelon. Elle a écrit plus de quarante volumes de ce même enseignement, non-voie et voie du désir (icchopâya). Que le préjugé anti occidental est ridicule et faux ! Il appartient aux êtres épris de liberté et de vérité de s'en affranchir. 

mercredi 1 septembre 2021

Heureux rien !


 
Quand je dis que la lumière ne se peut voir en soi, je dis vrai : car
cette divine lumière est si pure, qu’elle ne peut être aperçue, c’est
plutôt un moyen par lequel on voit et on a une autre chose, que de
pouvoir dire qu’on la voit et qu’on l’ait. Vous voyez par la lumière
du soleil les objets, mais elle-même, étant fort pure, est invisible, et
vous ne la pouvez discerner qu’étant rempli d’atomes, si bien que
ce sont les objets qu’elle fait voir et ce n’est pas elle-même qui proprement est vue. J’ai parlé tant de fois de cette divine lumière que je ne vous en veux pas parler davantage ; vous pouvez avoir recours
à ce que je vous en dis autre part.

Tout cela étant très vrai, comme les âmes d’expérience vous en
peuvent certifier, il faut donc que vous vous contentiez de la soumission, et que sous cette voie vous marchiez à grands pas en vous perdant sans relâche, croyant que c’est vous trouver que de vous perdre, et que c’est vraiment posséder toutes choses que de n’avoir rien, ce divin Rien étant opéré par la miraculeuse et mystérieuse lumière divine ou lumière de foi.

Heureux Rien, que ta plénitude est grande, [324] à la charge que
jamais on ne te possédera, mais plutôt que tu posséderas l’âme, en
la perdant en ton vaste sein et en ta plénitude infinie ! Bienheureux
Rien ! Puisque après la lumière de gloire, une âme ne peut jouir de
Dieu plus à l’aise, ni en plus grande plénitude et en liberté plus
générale, que par ton moyen. Bienheureux ! Car en toi seul on peut
trouver Dieu sans crainte de Le perdre et sans soin de Le retenir, et
sans peine de Le posséder, puisqu’en vérité on Le trouve en toi sans
fond ni rive, c’est-à-dire on Le trouve Lui-même. Bienheureux !
D’autant qu’en toi se trouve toute joie, non des sens ni de l’esprit
(car il y aurait quelque chose et non ce rien parfait et entier). Mais
en Dieu, donc par Sa miséricorde, nous sommes capables de jouir,
non en nous, mais hors de nous. Ainsi qui dit jouir de Dieu hors du
rien, c’est-à-dire en la chose même la plus relevée que l’on peut
comprendre, ce n’est pas arriver à ce que Dieu nous a destiné, et ce
à quoi Il nous appelle : c’est pour Lui seul qu’Il nous a créés, et ainsi
Il nous a fait capables de Lui seul par le Rien et dans le Rien.
Heureux Rien donc, par lequel nous jouirons de Lui, et par le
moyen duquel nous arrivons à cette merveilleuse et miraculeuse
grâce ! Heureux Rien enfin, qui nous rend capable de jouir et de
vivre en Dieu aussi bien en agissant qu’en contemplant ! C’est vraiment en toi et par toi seul que nous devons nous perdre et nous
abîmer en Dieu, pour ne nous retrouver jamais, ni aucune chose
créée, sinon lorsqu’elles nous serons devenues le tout, même par
ton moyen !

Jacuqes Bertot, Le Directeur mystique, 1726

vendredi 18 juin 2021

La mystique de l'enfance - 2



 En même temps que la vision de l'enfance comme faiblesse, dépendance et souffrance (voir le billet précédent), se fait jour au XVIIe siècle une vision plus positive qui met en avant l'innocence de l'enfant et la dévotion à Jésus enfant, dont nous est restée les expressions "Petit Jésus ! Doux Jésus !" Selon le Père Fleur (1662), on aime ce qui est doux. Or, quoi de plus doux que Jésus enfant ? L'imitation de Jésus devient imitation de l'enfance, et les défauts deviennent des qualités. La dépendance devient dépendance à la grâce, à Dieu. Entre mille exemples, Surin chante ceci :

"Comme un homme qui ne sait pas
Encore bien dresser ses pas,
Je veux devant mon Dieu paraître,
et désormais aussi, devant lui je veux être
Un enfant sans soucis.'

Mais c'est avant tout Madame Guyon qui va faire de l'enfance la métaphore principale de la vie intérieure. Laïque, cette riche veuve va même créer un Ordre des Michelets, avec sa règle, dédiée l'enfant Jésus. Elle fait le vœu de pauvreté et celui de toujours adorer son "Petit Maître". Elle a un autel intime, avec une sorte de poupée en cire sur laquelle elle fixe des cœurs dorés - les âmes de ses disciples ou de ses "dirigés".  

Ce groupe, qui comprend les plus hauts dignitaires de la court, pratique les vertus d'enfance, la simplicité, la spontanéité, l'absence de préméditation, la vie dans l'instant, et l'humour, le fait de ne pas se prendre au sérieux. Ainsi, chacun a son surnom. Fénelon est "bibi" et Madame Guyon est "maman téton". Elle écrit :

"Vous m'avez demandé longtemps
Le portrait d'un petit enfant ;
Je m'en vais vous le faire :
Il est simple, il est dépendant,
Pauvre et dans la misère.
Son âme ne lui paraît rien ;
Il est dans le Souverain Bien,
Dans une mer profonde ;
Dieu lui sert d'appui, de soutien ;
Sa majesté l'inonde.
Il est transporté loin de soi,
Ne connait ni le mien, ni le moi ;
Une docte ignorance
Le conduit, sans savoir pourquoi,
A la petite enfance."

Elle préconise donc une voie de douceur, d'abandon : "Que vous dirai-je, sinon  que vous soyez si petit que l'on ne vous voit plus ? Mais vous ne parviendrez pas à cela par des désirs angoisseux ; mais bien par le large, la joie et la liberté. Ne vous faites point un monstre de la perfection. Mon divin maître est doux et suave ; il ne violente rien. Soyez de même. Je vous défend d'être triste."

"Dieu ne demande rien d'extraordinaire, ni de trop difficile : au contraire, un procédé tout simple et enfantin lui plaît extrêmement."

Elle prône le silence sans effort : 

"Je vous demande donc audience de cette sorte, de vouloir bien cesser toute autre action, et même autre prière que celle du silence. Lorsque l'on a une fois appris ce langage (plus propre aux enfants qu'aux hommes, qui l'ignorent d'ordinaire), on apprend à être en tout lieu sans espèces [= sans pensées] et sans impureté, non seulement avec Dieu dans le profond et toujours éloquent silence du Verbe [= le "je suis"] dans l'âme, mais même avec ceux qui sont consommés en lui. (...) Tout autre langage vous paraîtra impur et superflu, lorsque vous aurez appris celui-là ; mais que l'on apprend tard."

Elle demande à Fénelon, ce prince de l'Eglise, de se faire enfant, ce qui n'est pas sans rappeler l'enfance dans le taoïsme :

"Oubliez donc, je vous en conjure, tout ce qui est de l'homme fait, pour devenir un enfant nouvellement né, car c'est uniquement ce que mon maître veut de vous ; et comme le petit enfant ne prend aucun soin ni soucis de soi-même, il faut que vous vous oubliez entièrement, et que vous perdiez même un je-ne-sais-quoi dans  les choses lorsqu'on vous le dit, qui est ; je ne veux que la volonté de Dieu. Un enfant ne sait pas s'il ne veut que cela : il laisse faire de lui tout ce que l'on veut. Il ne sait pas même raisonner sur ce que l'on veut et que l'on fait de lui. Si cet enfant tombe, il ne se relève que lorsqu'on le lève. S'il est sale, il ne peut se nettoyer lui-même. Il n'a plus d'yeux pour pouvoir discerner. Il n'a nulle crainte, ni aucune peine. C'est donc là ce que Dieu veut à présent de vous."

Bien évidemment, on a soupçonné la relation entre Guyon et Fénelon était plus que spirituelle. Il faut dire que, dans une correspondance secrète, Guyon raconte ce rêve à Fénelon. Enlacés, ils y glissent du sommet d'une montagne vers une vallée , semblable aux ondes de la mer : "Nous nous retrouvâmes dans une chambre... Je vivais avec vous avec une grande liberté et simplicité, et je vous disais : la liberté que vous me donnez de vous appeler mon enfant  me contente et m'ôte une êne  que j'avais encore avec vous. Vous demandâtes à manger, car il y avait, disiez-vous, longtemps que vous n'aviez pris de nourriture, et durant que vous en fûtes guérit, nous jouions ensemble comme des petits enfants. Cette simplicité nous donnait beaucoup de contentement, et à moi une extrême joie." (Correspondance secrète, Lettre 61).

Fénelon suit ses conseils et ils décrit ainsi son expérience : "Cette langueur universelle jointe à l'abandon, qui me fait accepter tout et qui m'empêche de rien rechercher, ne laisse pas de m'abattre, et je sens que j'ai quelque fois besoin de donner à mes sens quelque amusement pour m'égayer. Aussi le fais-je simplement, mais bien mieux quand je suis seul que quand je suis avec mes meilleurs amis. Quand je suis seul, je joue quelque fois comme un petit enfant, même en faisant oraison. Il m'arrive quelque fois de sauter et de rire tout seul, comme un fou dans ma chambre."

Madame Guyon est ainsi intéressée par les contes et fables, qu'elle essaie parfois de réécrire dans un sens spirituel. Elle est particulièrement touchée par Peau-d'Âne et par une version française du conte de Griselda de Boccace. 

Cependant, l'essentiel reste l'abandon sans effort au divin, sans savoir comment.

Se faire transparent





Prenons le temps de lire posément ce texte hors du commun :

 "Plus les choses sont simples, plus elles sont pures et plus elles ont d'étendue. Rien de plus simple que l'eau, rien de plus pur ; mais cette eau a une étendue admirable à cause de sa fluidité. Elle a aussi une qualité, que, n'ayant nulle qualité propre, elle prend toute sortes d'impressions. Elle n'a nul goût et elle prend tous les goûts, elle n'a nulle couleur et elle prend toutes les couleurs. L'esprit et la volonté, en cet état, sont si pures et si simples que Dieu leur donne telle couleur et tel goût qu'il lui plaît, comme à cette eau, qui est tantôt rouge, tantôt bleue, enfin imprimée de telle couleur et de tel goût que l'on veut lui donner : il est certain que, quoique l'on donne à cette eau les diverses couleurs que l'on veut à cause de sa simplicité et pureté, il n'est pourtant pas vrai de dire que l'eau en elle-même ait du goût et d ela couleur, puisqu'elle est de sa nature sans goût et sans couleur, et c'est ce défaut de goût et de couleur qui la rend susceptible de tout goût et de toute couleur. C'est ce que j'éprouve de mon âme : elle n'a rien qu'elle puisse distinguer ni connaître en elle ou comme à elle, et c'est ce qui fait sa pureté. Mais elle a tout ce qu'on lui donne et comme on lui donne, sans en rien retenir pour elle. Si vous demandiez à cette eau quelle est sa qualité, elle vous répondrait que c'est de n'en avoir aucune. Vous lui diriez : "Mais je vous ai vue rouge !e - Je le crois, mais je ne suis point rouge ; ce n'est pas ma nature. Je ne pense pas même à ce qu'on fait de moi, à tous les goûts et à toutes les couleurs qu'on me donne." Il en est de la forme comme de la couleur. Comme l'eau est fluide et sans consistance, elle prend toutes les formes des lieux où on la met, d'un vase rond ou carré. Si elle avait une consistance propre, elle ne pourrait prendre toutes les formes, toutes les odeurs, tous les goûts et toutes les couleurs."

Madame Guyon, Lettre à Bossuet, 1694, soit l'année où meut Simon de Bourg-en-Bresse, auteur des Saintes élévations de l'âme à Dieu, extraordinaire manuel de vie intérieur que je vais bientôt publier.

Ce passage explique que, si je ne suis rien, je puis tout devenir. Cependant, je ne suis pas exactement "rien" : plutôt, je suis incolore. Mais je suis. "Je suis" est conscience, comme un cristal limpide qui paraît rouge quand on le pose sur du rouge. Cette illustration est classique en Inde. 

Je suis conscience, lumière incolore, capable de se manifester de  toutes les manières possibles, les pires comme els meilleures. Tel serait, selon Pic de la Mirandole dans sa fameuse Lettre sur la dignité de l'homme, le fond de la valeur de la personne : l'âme n'est rien en propre, elle peut donc assumer toutes les personnes, comme le cristal peut assumer toutes les couleurs parce qu'il n'en a aucune. Voilà pourquoi nous avons l'impression de pouvoir subir n'importe quel conditionnement, sans que cela nous transforme vraiment. Pour le meilleur comme pour le pire. Parce que je ne suis aucune forme, je peux toutes les voir, c'est-à-dire les accueillir en moi, qui si espace voyant. 

Pour que cette transparence devienne bonne, il faut se tourner vers Dieu. Autrement dit, il faut encore que l'espace voyant que je suis se réalise précisément comme cet espace transparent, libre de toutes les couleurs, libre pour toutes les couleurs. La promesse spirituel est que cet abandon en totale transparence ne sera pas pour le pire, mais bien pour le meilleur. 

samedi 12 juin 2021

La mystique de l'enfance - 01



 Madame Guyon et son parèdre Fénelon ont développé une mystique de l'enfance dont j'avais déjà touché un mot. Ce que j'en dit est basé sur La sainte et la fée, une étude d'Yvan Loskoutov parue en 1987.

L'enfance est-elle symbole de liberté ou de dépendance ?

D'abord, il sera peut-être surprenant pour certains d'entendre que, dans la plupart des traditions, l'enfance est d'abord dépendance. Ainsi dans le bouddhisme, et dans le Yoga-vâsishta, l'enfance est décrit comme une suite de calamités. Bérulle dit de même que l'enfance est "l'état le plus vil et le plus abjecte de la nature humaine après celui de la mort". L'idée que Dieu se soit abaissé à cet état bestial est donc frappant pour les croyants. Il faut rappeler que, jusqu'à une époque récente, la plupart des enfants mourraient avant "l'âge de raison". Comme le remarque un spécialiste de la question, "on ne pouvait s'attacher trop à ce que l'on considérait comme un éventuel déchet." L'enfant Jésus incarne donc l'abjection. Naître dans une bergerie, entre des bêtes, dans "l'état le plus humiliant de l'homme", c'est... humiliant. Surtout que Dieu a ainsi passé neuf mois enfermé dans la prison des "très saintes entrailles" de Marie. Le bouddhisme insiste également sur l'horreur de passer neuf mois dans l'obscurité, à baigner des les excréments - c'est ainsi que les sages bouddhistes se représentaient la grossesse. Le ventre de la mère est un cachot, Jésus y "porte toutes les débilités de l'enfance" : dépendance, indigence, impuissance. L'enfance de Jésus est décrite comme le pendant de son calvaire, comme un premier calvaire. L'enfance est un voile ignoble qui recèle le trésor divin. L'enfance de Jésus est une illusion, destinée à manifester la grandeur dans la petitesse, et donc l'amour de Dieu, non l'amour de l'enfance. Il se manifeste ainsi "sous la ressemblance de la chair du péché".

En plus d'être faible, l'enfance est souffrance. L'enfant étouffe dans la matrice, puis il grelotte de froid une fois expulsé. Jésus dans la crèche est "exposé tout nu à la rigueur du froid, sans autre moyen pour s'en garantir que l'haleine des bêtes !" "Dès son enfance, nous raconte une visionnaire aixoise, "il a autant souffert que lorsqu'il est mort sur la croix". Avant de verser son sang sur le bois de la croix, il l'a fait couler sur le bois de son berceau, lors de sa circoncision. 

mercredi 19 mai 2021

Dès cette vie même

The Soul's Prison, Evelyn de Morgan

L'éveil à la présence est d'abord intérieur, "entre deux pensées". Ensuite, cette même présence est perçue en présence des pensées, puis la présence même des pensées est cette présence, comme les vagues sont de l'océan. Les pensées sont peu à peu transformées au cours de ce chemin mystique, ce chemin muet. Ce qui sort de la bouche n'est plus obstacle, mais manifestation vraie de cette vérité qui est présence avant toute pensée :

"Dès cette vie même, lorsque l'âme est consommée dans l'unité et que cette unité ne peut plus être interrompue par les actions du dehors, il est donné à la bouche du corps une louange qui lui est propre, et il se fait un accord admirable de la parole muette de l'âme et de la parole sensible du corps, qui fait la consommation de la louange. L'âme et le corps rendent une louange conforme à ce qu'ils sont. 

La louange de la seule bouche n'est pas une louange, ainsi que Dieu le dit par son Prophète : 'Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est bien éloigné de moi'. 

La louange qui vient purement du fond, étant une louange muette, et d'autant plus muette qu'elle est plus consommée, n'est pas une louange entièrement parfaite, puisque l'homme étant composé d'âme et de corps, il faut que l'un et l'autre y concourent. 

La perfection de la louange est que le corps ait la sienne, qui soit de telle manière que, loin d'interrompre le silence profond et toujours éloquent du centre de l'âme, elle l'augmente plutôt ; et que le silence de l'âme n'empêche point la parole du corps, qui fait donner à son Dieu une louange conforme à ce qu'il est. En sorte que la consommation de la prière, et dans le temps et dans l'éternité, se fait par rapport à cette résurrection de la parole extérieure, unie à l'intérieur." 

Madame Guyon, Explication du Cantique des cantiques, dans Œuvres mystique, p. 343, édité par Dominique Tronc

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Il y aurait beaucoup à dire sur ce discours admirable. "Dès cette vie même" évoque la "liberté en cette vie même" (jîvanmukti) du shivaïsme du Cachemire. "Le silence toujours éloquent", expression qui revient sous la plume de la Dame Directrice, évoque le silence éloquent de Ramana Maharshi. 

Surtout, elle affirme clairement que l'individu est âme et corps : la perfection doit donc participer des deux. Plus précisément, l'extérieur sans l'intérieur n'est qu'hypocrisie, pharisaïsme. Mais l'intérieur sans l'extérieur n'est pas non plus parfait, car cette exclusion implique que la parole, la pensée, soit encore vécue comme obstacle au silence. La perfection, l'expérience complète, est quand la parole extérieur (ou la pensée "intérieure") exprime autant qu'elle le peut le silence intérieur. Telle est la véritable non-dualité, qui n'est pas exclusion de la dualité (la pensée), mais transmutation de la dualité qui devient alors adéquate à son essence silencieuse. L'extérieur (la dualité) se fait alors "louange" de l'intérieur (l'unité). 

Madame Guyon parle d'une "résurrection de la parole extérieure", de la dualité, mais cette fois sur fond d'unité.

Mais certes, cela demande d'abord une "mort" complète de toute l'âme en sa source une. Puis l'âme craint d'interrompre ce silence ineffable en parlant. Il est vrai que la tendance à parler est infiniment plus forte chez la plupart des individus. La tendance à rester muet intérieurement est bien rare. 

Cependant, Guyon ajoute :

"Mais comme l'âme, qui est accoutumée au silence profond et ineffable, craint de l'interrompre, c'est ce qui fait qu'elle a quelque peine à reprendre cette parole extérieure. Et c'est ce qui oblige son Epoux, afin de lui faire perdre cette imperfection, de l'inviter à faire entendre sa voix." 

Outre la louange, une autre œuvre de cette parole extérieure qui célèbre le silence intérieur, est le partage avec les autres âmes :

"Il l'invite aussi à parler aux âmes des choses intérieures, et leur apprendre ce qu'elles doivent faire pour lui être agréables. C'est une des principales fonctions de l'épouse que d'instruire et d'enseigner l'intérieur aux amies de l'Epoux, qui n'ont pas autant d'accès auprès de lui.... Voilà donc ce que l'Epoux désire d'elle : qu'elle lui parle et de cœur et de bouche, et qu'elle parle aussi aux autres pour lui." id.

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Ne pas laisser l'intérieur tarir dans un extérieur excessif, bien sûr. Mais ne pas non plus garder la lumière sous le boisseau. Car tout, dans la vie intérieure, est communication, relation, échange, circulation et flux.

jeudi 25 février 2021

Un je ne sais quoi...


Présentation de la voie en quelques lignes, par l'un des maîtres de Madame Guyon :

"Il n'y a qu'à vous laisser doucement conduire et occuper par ce je ne sais quoi, qui dans la suite ferra bien voir que c'est quelque chose, puisque ce je ne sais quoi sans forme et idée, qui occupe en paix l'âme et la nourrit sans aliment, devient une beauté et un bonheur inconcevable, renfermant tout bonheur et toute beauté.

 ... vous trouverez le tout caché au fond du rien.

Ayez courage en votre misère et en votre pauvreté, gémissez doucement et désirant humblement de voir et de trouver au travers de toutes ces misères ce Dieu caché, qui vous chercher, quoiqu'il vous paraisse que vous vous enfuyez. Soutenez fortement ce combat et vous trouverez qu'en perdant et succombant par vos faiblesses, vous vaincrez le très-fort : car ce Dieu d'amour Se laisse gagner et même garrotter dans la suite pas un cœur humblement amoureux et accablé..."

Jacques Bertot, Le Directeur mistique, III, 15, 1726

mercredi 23 décembre 2020

Le lâcher-prise n'est pas la mollesse




L'abandon au divin ne peut porter fruit que sur la souche d'un caractère solide.
Fénelon, apôtre de l'oraison de silence et de repos, disciple de l'enfance spirituelle, clarifie ici la nécessité d'une certaine discipline, sans laquelle rien de bon n'est possible. L'intérêt de cette lettre, outre son éloquence à la fois forte et précise, est de faire voir l'abyme qui sépare la véritable paresse - la quiétude du lâcher-prise - d'une mollesse consumériste, cette pseudo-liberté qui est un vrai esclavage. Il s'agit d'une lettre adressée à un jeune aristocrate engagé dans le métier des armes et qui mourra peut-être en 1704 :

"Ce que vous avez le plus à craindre, Monsieur, c’est la mollesse et l’amusement. Ces deux défauts sont capables de jeter dans les plus affreux désordres les personnes même les plus résolues à pratiquer la vertu, et les plus remplies d’horreur pour le vice. La mollesse est une langueur de l’âme, qui l’engourdit, et qui lui ôte toute vie pour le bien; mais c’est une langueur traîtresse, qui la passionne secrètement pour le mal, et qui cache sous la cendre un feu toujours prêt à tout embraser. Il faut donc une foi mâle et vigoureuse, qui gourmande cette mollesse sans l’écouter jamais. Sitôt qu’on l’écoute et qu’on marchande avec elle, tout est perdu. Elle fait même autant de mal selon le monde que selon Dieu. Un homme mou et amusé ne peut jamais être qu’un pauvre homme; et s’il se trouve dans de grandes places, il n’y sera que pour se déshonorer. La mollesse ôte à l’homme tout ce qui peut faire les qualités éclatantes. Un homme mou n’est pas un homme ; c’est une demi-femme’. L’amour de ses commodités l’entraîne toujours malgré ses plus grands intérêts. Il ne saurait cultiver ses talents, ni acquérir les connaissances nécessaires dans sa profession, ni s’assujettir de suite2 au travail dans les fonctions pénibles, ni se contraindre longtemps pour s’accommoder au goût et à l’humeur d’autrui, ni s’appliquer courageusement à se corriger.

     C’est le paresseux de l’Écriture’, qui veut et ne veut pas; qui veut de loin ce qu’il faut vouloir, mais à qui les mains tombent de langueur dès qu’il regarde le travail de près. Que faire d’un tel homme ? il n’est bon à rien. Les affaires l’ennuient, la lecture sérieuse le fatigue, le service d’armée trouble ses plaisirs, l’assiduité même de la cour le gêne. Il faudrait lui faire passer sa vie sur un lit de repos. Travaille-t-il ? Les moments lui paraissent des heures. S’amuse-t-il ? Les heures ne lui paraissent plus que des moments. Tout son temps lui échappe, il ne sait ce qu’il en fait; il le laisse couler comme l’eau sous les ponts. Demandez-lui ce qu’il a fait de sa matinée: il n’en sait rien, car il a vécu sans songer s’il vivait, il a dormi le plus tard qu’il a pu, s’est habillé fort lentement, a parlé au premier venu, a fait plusieurs tours dans sa chambre, a entendu nonchalamment la messe. Le dîner est venu : l’après-dînée se passera comme le matin, et toute la vie comme cette journée. Encore une fois, un tel homme n’est bon à rien. Il ne faudrait que de l’orgueil, pour ne se pouvoir supporter soi-même dans un état si indigne d’un homme. Le seul honneur du monde suffit pour faire crever l’orgueil de dépit et de rage, quand on se voit si imbécile.

     Un tel homme non seulement sera incapable de tout bien, mais il tombera peu à peu dans les plus grands maux. Le plaisir le trahira. Ce n’est pas pour rien que la chair veut être flattée. Après avoir paru indolente et insensible, elle passera tout d’un coup à être furieuse et brutale ; on n’apercevra ce feu que quand il ne sera plus temps de l’étouffer.

     Il faut même craindre que vos sentiments de religion, se mêlant avec votre mollesse, ne vous engagent peu à peu dans une vie sérieuse et particulière qui 101 aura quelques dehors réguliers, et qui, dans le fond, n’ aura rien de solide. Vous compterez pour beaucoup de vous éloigner des compagnies folles de la jeunesse, et vous n’apercevrez pas que la religion ne sera que votre prétexte pour les fuir: c’est que vous vous trouverez gêné avec eux; c’est que vous ne serez pas à la mode parmi eux ; c’est que vous n’aurez pas les manières enjouées et étourdies qu’ils cherchent. Tout cela vous enfoncera par votre propre goût dans une vie plus sérieuse et plus sombre : mais craignez que ce ne soit un sérieux aussi vide et aussi dangereux que leurs folies gaies. Un sérieux mou, où les passions règnent tristement, fait une vie obscure, lâche, corrompue, dont le monde même, tout monde qu’il est, ne peut s’empêcher d’avoir horreur. Ainsi peu à peu vous quitteriez le monde, non pour Dieu, mais pour vos passions, ou du moins pour une vie indolente qui ne serait guère moins contraire à Dieu ; et qui serait plus méprisable selon le monde, que les passions mêmes les plus dépravées. Vous ne quitteriez les grandes prétentions, que pour vous entêter de colifichets et de petits amusements dont on doit rougir dès qu’on est sorti de l’enfance.

  Venons aux moyens de vous précautionner contre vous-même là-dessus.

   Le premier est de vous faire un projet pour remplir votre temps, et de le suivre, quoi qu’il vous en coûte. Le second, c’est de mettre dans ce projet, comme l’article le plus essentiel, celui de faire tous les jours une demi-heure de lecture méditée, où vous ne manquerez jamais de renouveler vos résolutions contre votre mollesse. Le troisième, c’est que vous ferez tous les soirs un examen de votre journée, pour voir si la mollesse vous a entraîné et si vous avez perdu du temps.

  Le quatrième est de vous confesser régulièrement de quinze en quinze jours à un confesseur qui connaisse votre penchant, et que vous engagiez à vous soutenir vigoureusement contre vous-même. Le cinquième moyen est d’avoir quelque bon ami ou quelque domestique assez discret et assez zélé pour pouvoir vous avertir secrètement quand il verra que votre mollesse commencera à vous engourdir. Pour se mettre en état de recevoir de tels avis, il faut les demander cordialement, montrer aux gens qu’on leur sait bon gré de ce qu’ils les donnent, et leur faire voir qu’on tâche d’en profiter. Jamais ne leur montrez ni chagrin, ni indocilité, ni hauteur, ni jalousie.

     Pour vos occupations, il faut les régler, soit à l’armée ou à la cour. Partout il faut se faire une règle, et ranger si bien toutes les choses, qu’on y manque fort rarement. Le matin, votre lecture méditée avant toutes choses, et lorsqu’on vous croit encore au lit. Vers le soir une autre lecture. Si vous vous sentez alors quelque goût à vous recueillir un peu en la faisant, vous vous accoutumerez par là peu à  peu à faire le soir comme le matin. Mais d’abord il ne faut pas vous gêner et vous lasser de prières. Pendant la messe, vous pourrez lire l’épître et l’évangile, pour vous unir au prêtre dans le grand sacrifice de Jésus-Christ ; quelque pensée tirée de l’évangile ou de l’épître, qui aura rapport au sacrifice, pourra vous aider à tenir votre esprit élevé à Dieu.

     Il faut voir civilement tout le monde dans les lieux où tout le monde va, à la cour, chez le Roi, à l’armée, chez les généraux. Il faut tâcher d’acquérir une certaine politesse, qui fait qu’on défère à tout le monde avec dignité. Nul air de gloire, nulle affectation, nul empressement: savoir traiter chacun selon son rang, sa réputation ; son mérite, son crédit ; au mérite, l’estime; à la capacité accompagnée de droiture et d’amitié, la confiance et l’attachement; aux dignités, la civilité et la cérémonie. Ainsi satisfaire au public par une honnête représentation dans ces lieux où il n’est question que de représenter; saluer et traiter bien en passant tout le monde, mais entrer en conversation avec peu de gens. La mauvaise compagnie déshonore, surtout un jeune homme en qui tout est encore douteux. Il est permis de voir fort peu de gens, mais il n’est pas permis de voir les gens désapprouvés. Ne vous moquez point d’eux comme les autres, mais écartez-vous doucement.

    Lisez les livres qui conviennent à votre état, surtout l’histoire de votre pays. Voyant tout le monde d’une manière gaie et civile en public, et ayant des occupations louables pour votre métier selon le monde même, vous ne devez pas craindre d’être retiré. Autant qu’une retraite vide est déshonorante, autant une retraite occupée et pleine des devoirs de sa profession élève-t-elle un homme au-dessus de tous ces fainéants qui n’apprennent jamais leur métier. Quand on saura que vous travaillez à n’ignorer rien dans l’histoire et dans la guerre, personne n’osera vous attaquer sur la dévotion: la plupart même ne vous en soupçonneront point: ils croiront seulement que vous êtes un sage ambitieux. Par ces soins, vous pouvez vous dispenser d’être avec la folle jeunesse, et par là vous pourrez être retiré pour vous donner tout à Dieu et aux devoirs de l’état où la Providence vous a mis.

    Outre qu’il ne faut jamais paraître se préférer à personne, il faut encore certaines manières simples, naturelles, ingénues; un visage ouvert, quelque chose de complaisant dans le commerce passager: que tout marque de la noblesse, de l’élévation, un cœur libéral, officieux’, bienfaisant, touché du mérite ; de l’industrie pour obliger, du regret quand on ne le peut pas, de la délicatesse pour prévenir les gens de mérite, pour les entendre à demi-mot, pour leur épargner certaines peines, pour dire à demi ce qu’il ne faut pas achever de dire, pour assaisonner un service de ce qui peut le rendre obligeant sans le faire valoir. L’orgueil cherche la gloire par ce chemin, et il faut que la religion cherche par ce chemin la vraie bienséance par des motifs tout divins. Rien n’est si noble, si délicat, si grand, si héroïque, que le cœur d’un vrai chrétien; mais en lui rien de faux, rien d’affecté, rien que de simple, de modeste et d’effectif en tout.

    Voilà à peu près les choses qui regardent le commerce public. Il y a encore le commerce de certains amis d’une amitié superficielle. Il ne faut point compter sur eux, ni s’en servir sans un grand besoin; mais il faut, autant qu’on le peut, les servir, et faire en sorte qu’ils vous soient obligés. Il n’est pas nécessaire que ces gens-là soient tous d’un mérite accompli ; il suffit de lier commerce extérieur avec ceux qui passent pour les plus honnêtes gens. C’est ceux-là avec qui on s’arrête et on raisonne, au lieu qu’on ne dit que bonjour aux autres. On les va voir chez eux aux occasions de compliments, on se trouve avec eux en certains endroits: mais on n’est point de leurs plaisirs, et on ne les met point dans sa confidence. S’ils veulent pousser plus avant la liaison, on esquive doucement; tantôt on a une affaire, tantôt une autre.

    Pour les vrais amis, il faut les choisir avec de grandes précautions, et par conséquent se borner à un fort petit nombre. Point d’ami intime qui ne craigne Dieu, et que les pures maximes de religion ne gouvernent en tout; autrement il vous perdra, quelque bonté de cœur qu’il ait. Choisissez, autant que vous pouvez, vos amis dans un âge un peu au-dessus du vôtre : vous en mûrirez plus promptement. À l’égard des vrais et intimes amis, un cœur ouvert ; rien pour eux de secret que le secret d’autrui, excepté dans les choses où vous pourriez craindre qu’ils ne 103  fussent préoccupés’. Soyez chaud, désintéressé, fidèle, effectif, constant dans l’amitié ; mais jamais aveugle sur les défauts et sur les divers degrés de mérite de vos amis : qu’ils vous trouvent au besoin, et que leurs malheurs ne vous refroidissent jamais.

     Traitez bien vos domestiques : une autorité ferme et douce, un grand soin d’entrer dans leurs besoins, de leur faire tout le bien qu’on peut, de distinguer ceux qui méritent quelque distinction, et de les attacher à soi par le cœur; supporter leurs défauts, lorsqu’ils ne sont pas essentiels, et qu’ils ont bonne volonté de s’en corriger ; se défaire de ceux dont on ne saurait faire d’honnêtes gens selon leur état.

     Enfin souvenez-vous, Monsieur, (et je finis par où j’ai commencé) que la mollesse énerve tout, qu’elle affadit tout, qu’elle ôte leur sève et leur force à toutes les vertus et à toutes les qualités de l’âme, même suivant le monde. Un homme livré à sa mollesse est un homme faible et petit en tout: il est si tiède, que Dieu le vomit. Le monde le vomit aussi à son tour, car il ne veut rien que de vif et de ferme. Il est donc le rebut de Dieu et du monde, c’est un néant ; il est comme s’il n’était pas; quand on en parle, on dit: Ce n’est pas un homme. Craignez, Monsieur, ce défaut, qui serait la source de tant d’autres. Priez, veillez ; mais veillez contre vous-même. Pincez-vous comme on pince un léthargique; faites-vous piquer par vos amis pour vous réveiller. Recourez assidûment aux sacrements, qui sont les sources de vie, et n’oubliez jamais que l’honneur du monde et celui de l’Évangile sont ici d’accord. Ces deux royaumes ne sont donnés qu’aux violents qui les emportent d’assaut’."

mercredi 25 novembre 2020

Taisez-vous, grands de la terre



 Si mes vers n'ont pas de rime,

s'ils ne sont pas bien peignés ;

c'est un enfant qui s'exprime :

si vous y touchez, vous me contraignez.

Taisez-vous, grands de la terre,

laissez libre un pauvre enfant,

qui ne vous fait point de guerre

et dont la paix fait le contentement.

Je crains bien que quelque sage 

ne vienne ici me troubler :

un mystérieux langage 

serait bien propre à me faire trembler !

Si je parle, je bégaie ;

je chante, et n'ai point de ton ;

Je badine, je m'égaie :

mon maître trouve cela fort bon.

Madame Guyon, Poésies et cantiques spirituels, 189


dimanche 21 juin 2020

Les deux sortes d'oraison - II


Fichier:Rubens Two Sleeping Children.jpg — Wikipédia

Il y a deux approches de la vie intérieure : 
- celle de l'abstraction, qui veut faire le vide par un effort volontaire ou par le biais d'une certitude métaphysique (du genre "Dieu est tout", "Tout est un"), sans autre appui que le mental ou le corps ; 
- et celle de l'amour, qui se laisse guider par Dieu, par la Déesse ou quelque soit le nom qu'on lui donne.

Madame Guyon l'explique ainsi :

"Par cette voie [de l'amour], l'âme trouve en peu [de temps] son centre, ce qui n'arrive pas par la simple abstraction de l'esprit ; car quoique l'âme y ait une certaine paix qui vient de l'abstraction des objets multipliés, cette paix n'est ni savoureuse ni si profonde que par la voie de la volonté."

"Volonté" ne désigne pas ici la faculté de faire des efforts. Bien au contraire, dans la langue classique, la volonté est la faculté d'aimer, par opposition à l'entendement, qui est la faculté de connaître. Les deux méditations sont donc la méditation de la connaissance (la voie non-duelle telle qu'envisagée la plupart du temps) et la méditation de l'amour, la voie mystique.

"De plus, l'homme faisant lui-même par effort cette abstraction, il en est le principe et par conséquent l'agent, en sorte que Dieu n'est ni principe de son oraison, ni son moteur. Il n'en est pas ainsi de celle qui se fait par le recueillement intérieur où la volonté commande et attire les autres puissances. L'amour sacré s'empare de la volonté de l'homme, devient son principe, son moteur, son agent. L'âme devient passive par ce moyen et la volonté perdant peu à peu toute force active, sent qu'une autre volonté, qui est celle de Dieu, prend insensiblement la place de la sienne, de sorte qu'enfin elle n'en trouve. Ses désirs aussi s'amortissent insensiblement jusqu'à ce qu'ils s'écoulent en la volonté de Dieu. 
Ne nous trompons point, on ne se perd en Dieu que par la volonté ; et c'est cet écoulement de la volonté en Dieu, l'esprit étant simplifié par la foi et ne retenant nul objet ni pensée volontaire, qui fait cette extase permanente qui est le passage de la volonté en Dieu. C'est l'abstraction de la volonté qui est essentielle car n'étant plus retenue par rien, elle retourne en son principe, entraînant avec elle l'esprit, dont elle est supérieure. Tout autre voie, quelque sublime qu'elle paraisse, arrête l'âme, et ne la perd jamais dans son principe originel... Si par impossible, l'esprit était désapproprié sans que la volonté le fut, la volonté lui communiquerait plutôt sa propriété qu'il ne lui communiquerait sa désappropriation."

Madame Guyon, Discours spirituels..., tome I, 43

Cette dernière phrase est d'une grande portée : la "propriété", c'est ce que l'on appellerait aujourd'hui l'ego. Si donc le mental est sans ego, l'ego demeure tant qu'il n'est pas dissout au niveau affectif, au niveau de la volonté. Et cela, seul l'amour divin peut le faire. Se désidentifier du mental ne suffit pas. Voir ne suffit pas. Il faut aimer. Tout éveil cognitif, au non jugements, à l'absence de pensée, etc. sera récupéré par l'ego tant que l'ego demeure au plan affectif ou, disons, subconscient. C'est la voie de Shiva dans le shivaïsme du Cachemire, ou voie de la volonté, de l'élan d'amour pur. On se laisse prendre par lui et lui fait tout ce qui doit l'être, comme il faut. 

Pour autant, je ne serai pas aussi radical que Madame Guyon. L'amour et la connaissance, la volonté et l'entendement, ne sont que deux faces du même absolu. L'éveil purement cognitif peut mener spontanément à l'amour. Dans les milieux "non-duels", un exemple authentique de la voie de l'amour, où l'on se laisse prendre plutôt que l'inverse, est Yolande. Mais il y en a sûrement d'autres. 
Quoi qu'il en soit, la vie intérieur doit passer par l'amour. Sans cela, tout silence demeure stérile ou bien se trouvé récupéré par l'ego, comme on en voit tant d'exemple dans les milieux spirituels, et d'abord en soi-même. 

vendredi 19 juin 2020

Les deux sortes d'oraison - I

Jacob Wrestling with the Angel. 1865. Alexander Louis Leloir – A ...

Tout le monde, ou presque, s'accorde à reconnaître que la méditation est un regard simple sur ce qui est - sur Dieu : sans images ni pensées articulées.
Mais ce que peu reconnaissent, c'est qu'il existe deux sortes de méditation ainsi entendue : - d'une part, la méditation qui prend l'absence de pensée, ou le silence intérieur, comme moyen ; - et, d'autre part, la méditation qui prend l'amour comme moyen. 
Dans le passage suivant, Madame Guyon, une mystique du XVIIè, précise cette distinction vitale :

"Il y a deux sortes de simples regards [=de méditation], l'un bon et l'autre dangereux.

Le dangereux est de s'abstraire de toutes sortes d'objets sans en avoir aucun [=de faire le vide], et cela activement [=grâce à une technique], en sorte que, quoique l'âme ne soit pas intérieure ou très peu, étant encore dans l'activité [=vivant encore sous la croyance qu'elle peut vivre et agir séparément de Dieu], elle s'abstrait à la manière des philosophes de tous les objets, fantômes, imaginations qui empêchent une certaine recherche naturelle [=dans les limites du mental] de la vérité."

En effet, l'imagination et les sensations font obstacle à la vision de la vérité. Par exemple, pour faire des mathématiques, il faut être capable de se concentrer et de mettre de côté les images. De même, pour faire de la science, il faut savoir mettre de côté ses croyances naïves (nos "intuitions") pour commencer à penser. Et aussi en métaphysique. Or, c'est exactement ce que font, par exemple, les adeptes de la non-dualité de nos jours : ils font abstraction de leurs croyances, de leurs sensations, etc., pour déboucher sur un état de vide, un état sans jugement, pris pour l'état "ultime". Mais en réalité, ce n'est qu'un état mental, mondain, "naturel", une sorte d'état créé artificiellement en repoussant tous les états. Et surtout, même si l'on y goûte une certaine paix, elle reste basée sur l'idée que l'on peut agir séparément de Dieu, même si l'on affirme alors que "je n'existe pas" ou que "la personne est une illusion". Tout cela reste dans le champ de la nature, de cette manière d'être où l'homme s'est détourné de Dieu. Voilà pourquoi ce genre de démarche est stérile. Et même la paix y est récupérée par l'ego, comme le dira Madame Guyon dans la suite de ce passage.
Mais poursuivons sa lecture :

"Ceux qui se sont abstrait de la sorte on eu à la vérité quelque connaissance d'une Être Souverain [ou quelque soit le nom qu'on lui donne : vacuité, Soi, conscience...] supérieur à tout autre, et cela par une tension surprenante [=un effort de concentration ] de leur esprit et une abstraction de tout le reste. Ce n'est point là un état d'oraison [=de méditation]."

Il existe une autre sorte de méditation, où l'on reste sans pensées, dans un état de pure présence de pure conscience :

"Il y a un autre simple regard, qui envisage Dieu tel qu'il est, s'abstrayant avec effort de tout le reste pour tendre plus purement à ce pur et sublime objet. Cet état est bon, mais ce n'est ni le meilleur, ni le plus court pour arriver à Dieu."

C'est l'état atteint par les adeptes de la non-dualité dans ses divers variantes. Cela est beau et bon. Mais ce n'est pas le meilleur.

Mais alors, qu'est-ce que la meilleure méditation, le meilleur état ?

"Le meilleur de tous les états est de recueillir au-dedans l'esprit par le moyen de la volonté amoureuse de son Dieu, qui rassemble autour d'elle les puissances [=les énergies du corps et de l'esprit] et semble se les réunir.

C'est une contemplation amoureuse qui n'envisage rien de distinct en Dieu, mais qui l'aime d'autant plus que l'esprit s'abîme dans une foi implicite [=un amour non exprimé en mots ou pensées articulées], non par l'effort, ni par contention d'esprit [=concentration], mais par amour. On ne fait nul effort d'esprit pour s'abstraire, mais l'âme s'enfonçant de plus en plus dans l'amour, accoutume l'esprit à laisser tomber toutes les pensées, non par l'effort ou raisonnement, mais cessant de les retenir, elles tombent d'elles-mêmes."

La clé est l'amour.
Sans amour, rien d'authentique ne se passe, même si l'on atteint un état sans pensées, même si l'on acquière une certitude simple d'être l'ultime, le vide ou la conscience, même si l'on croit réaliser l'absolu. Tout cela reste stérile, et tourne mal dès que les circonstances s'y prêtent. Ou bien même,  cette "non-dualité" elle-même devient vide, absurde. On a l'impression d'être épuisé, que rien n'a de goût. Mais le symptôme le plus décisif reste que l'ego y demeure tel quel. Dans cette voie, tout revient finalement à l'ego : la paix, la clarté, le confort du corps, les capacités mentales, et même l'amour, tout est récupéré tôt ou tard. D'où des désillusions et des dérives comme on en voit tant. On peut bien dire que l'on existe plus, se complaire dans un vide factice, raconter qu'on est dans l'indicible, l'amour inconditionnel, la liberté, ou même se livrer à des exercices de privation, d'auto-humiliation, rien n'y fait. Comme dans une sorte de cauchemar, tout revient à l'ego. Tout progrès semble illusoire.

Mais si l'on s'ouvre à l'amour :

"Alors l'âme prend la véritable voie qui est le recueillement intime, où elle trouve la présence de Dieu et un concours merveilleux de sa bonté qui lui fait tomber insensiblement toute multiplicité, tout acte, toute parole, et met l'âme dans un silence goûté."

(Madame Guyon, Discours..., tome I, 46)

La différence entre les deux méditation se ramène à ceci : dans la voie de l'ego, on pratique pour atteindre Dieu - même si l'on prétend être dans le non-agir etc. Dans la voie de l'amour, on se laisse faire. Comme c'est Dieu qui fait, c'est bien fait. Voilà tout.

La différence est d'expérience : dans la première méditation, on a une certain repos. Mais insipide en comparaison de ce que l'amour fait goûter. En fait, c'est seulement l'expérience de l'amour qui nous fait prendre conscience de la vanité des autres voies. Cette approche est la vie. On réalise aussi sa simplicité, accessible à tous. Bref. Il y aurait tant à développer. Mais que chacun goûte, maintenant, par soi-même. Juste se laisser prendre. Infini. 
Dans le prochain billet, nous verrons pourquoi cette voie est "savoureuse".

dimanche 14 juin 2020

Comment rencontrer Dieu ?


Comment s'unir à Dieu et se laisser guider par lui ?
Madame Guyon, répond ici en quelques vers, en reprenant une célèbre définition de Dieu que l'on trouve, à l'origine, dans le Livre des XXIV philosophes, puis passée par divers auteurs jusqu'à Pascal. Où l'on voit que ceux qui prêchaient l'oubli de tout et l'abandon dans l'instant présent n'en avaient pas moins une vaste culture et un goût pour les lettres et les choses bien dites :

"Immense Dieu, grande Nature,
Qu'afin de pouvoir rencontrer
Il ne faut ni sortir ni entrer
Au sein d'aucune créature,
Qui est de soi, qui chez soi vit,
Qu'un épais brouillard nous ravit,
Être d'une immuable essence,
Cercle sans principe et sans bout,
Qui n'a point de circonférence,
Son centre se trouvant partout."

Extrait d'une lettre au baron de Metternich, vers 1710

vendredi 27 mars 2020

Ne pas déranger

Light Cracks, Clear water lagoon painting artwork by Julie Kluh

Méditer ?

Ne pas troubler l'eau de l'expérience nue :

"Que l'on trouble l'eau avec une canne d'or ou de bois, c'est toujours la troubler"

Madame Guyon

Longchenpa, maître dzogchen tibétain du XIVè, dit la même chose que cette française du XVIIè. Que l'on utilise des chaînes d'or (les pratiques) ou des chaînes de fer (ne pas pratiquer), ce sont toujours des chaînes !
Le mental-corps est comme un verre d'eau mélangé à du sable. Si je mets mes doigts pour calmer l'eau, elle deviendra encore plus trouble. Si je la laisse tranquille, elle retrouvera d'elle-même sa limpidité naturelle.
C'est comme vouloir nettoyer une vitre déjà propre : on va la salir à force de vouloir la rendre trop propre.
Si je suis au pôle Nord, le seul moyen de l'atteindre est de ne plus bouger.
Les pensées sont comme des mots tracés sur l'eau : elles se disparaissent d'elles-mêmes, sans effort.

Pas de chaînes, pas de canne, rien.
Dérégulation totale. Libre-échange. Tao. Laisser faire la nature.  


Les anges ne pensent pas

Pour @Michèle Delisle.

Extrait d'un témoignage de Madame Guyon, mystique du XVIIè siècle :

« J'ai fait cette nuit un songe admirable. Il me semblait que m'étant cachée dans le coin d'un lit pour prier, on m'a appris comme les anges contemplent.
C'est quelque chose de si vaste et de si grand que je ne le puis exprimer.

J'ai compris que les anges ne pensent point, et dans tout ce temps il n'a pas été admis une seule pensée.

L'âme élevée au-dessus de tout ce qui est possible n'admet ni vue distincte ni objet, mais elle est abîmée dans ce Dieu suressentiel. C'est quelque chose qui surpasse toute intelligence.

J'ai compris la nécessité de n'admettre aucune pensée quelle qu'elle soit, ni bonne ni mauvaise, et comment il faut être dégagé de toute espèce [= de tout concept] pour une pure oraison.
Il y avait longtemps que je l'avais compris, mais non pas de cette manière.

Ce que nous pouvons et devons faire de notre part est de nous défaire de toute pensées, de tout raisonnement de toutes espèces, n'en admettant aucune volontairement, non seulement en priant, mais durant le jour, les laissant tomber dès qu'elles paraissent, sans les admettre, et nous aurons cette contemplation suressentielle, qui ne peut être donnée qu'à l'esprit purgé. »

Madame Guyon, vers 1710, dans Œuvres mystiques, p. 607, éd. par D. Tronc, Honoré Champion, Paris 

Mais il ne faudrait pas en faire une religion du rejet de la raison. C'est le défaut des enthousiastes? Ils font d'une partie le tout. A mon sens, il s'agit là simplement de décrire l'expérience brute, quand on fait silence, puis quand silence se fait et défait tout ce qui doit l'être.

Guyon dit ailleurs :

"Le meilleur de tous les états est de recueillir au-dedans l'esprit par le moyen de la volonté amoureuse de son Dieu, qui rassemble autour d'elle les puissances [=les facultés mentales et corporelles] et semble se les réunir. C'est une contemplation amoureuse qui n'envisage rien de distinct en Dieu, mais qui l'aime d'autant plus que l'esprit s'abîme dans une foi implicite, non par effort ni par contention d'esprit, mais par amour.
On ne fait nul effort d'esprit pour s'abstraire, mais l'âme s'enfonçant de plus en plus dans l'amour, accoutume l'esprit à laisser tomber toutes les pensées, non par effort ou raisonnement, mais cessant de les retenir, elles tombent d'elles-mêmes.
(...)
Par cette voie, l'âme trouve en peu de temps son centre, ce qui n'arrive pas par la simple abstraction d'esprit : car quoique l'âme y ait une certaine paix qui vient de l'abstraction des objets multipliés, cette paix n'est ni savoureuse ni si profonde que par la voie de la volonté."

Madame Guyon, Oeuvres mystiques, éd. par D. Tronc, Honoré Champion, p. 618

Elle indique quelque chose de très simple : juste se laisser aller. Doucement, sans technique ni plan. Là encore, c'est une description de l'expérience brute. Il ne faut pas se laisser impresionner par les mots. "Dieu", "amour" sont des signes qui pointent vers le flot de l'expérience mise à nu. L'expérience, c'est cet espace dans lequel jaillit le corps-monde. Ce genre de discours est une invitation à savourer, à explorer ce mystère évident. Ni plus, ni moins.

vendredi 20 mars 2020

Les paroles cristalines

Un essai vient de paraître sur les mystiques. 
Plume translucide, sources fraîches.


"Les mots nés à l'aube glacée ne meurent pas dans la bouche, engloutis par le silence, ni ne fondent à la chaleur tiède d'un nouveau printemps spirituel. Ce ne sont pas des mots passagers, flottants sur les vagues de nos émotions, ni des mots chancelants, tués par nos hésitations. S'il sont solides et féconds, c'est grâce à leurs racines profondes. Comme le rappelait Madame Guyon dans son autobiographie :
'Il y a une parole substantielle, parole expressive qui opère plus infiniment que tout ce que l'on peut concevoir ; parole qui ne cesse jamais et qui produit son effet, non en distinction ou comme une chose momentanée, mais en réalité d'opération qui demeure fixe et immuable (...) Cette parole ineffable communique à l'âme dans laquelle elle est la facilité de parler sans paroles. Parler du Verbe dans l'âme et parler de l'âme par le Verbe."

mardi 23 juillet 2019

Comment faire pour se recentrer malgré l'agitation ?



Quand je pratique la méditation, je dois ensuite continuer cette pratique dans la vie quotidienne. 

Ce qui se passe alors, c'est que je constate encore et encore l'agitation qui m'envahit. Il se peut même que la pleine conscience rende plus vive la conscience de mon agitation physique et mentale. Face à ces prises de conscience répétées, le découragement guette. Que faire ? De toutes façons, il est impossible de maîtriser le corps et l'esprit, c'est-à-dire le mouvement. Quoi que je fasse, il y aura toujours du mouvement, et du mouvement qui m'échappe.

L'expérience du mouvement est la grande épreuve de la vie intérieure. Celle-ci commence que je fais l'expérience du silence, de l'immobilité. Je découvre alors un espace sans bavardage, sans mouvement. C'est comme arriver au-dessus des nuages. Mais souvent, la vie intérieure meurt quand le mouvement réapparaît. Quand je parle de "mouvement" ici, il s'agit du mouvement impliqué par une vie normale : la vitesse, le bruit, plusieurs choses à faire en même temps, les tensions de la vie en commun, et non pas seulement les paisibles mouvements de la nature.  

Il y a alors plusieurs possibilités :
- Je peux m'efforcer de conserver une certitude ("il y a autre chose ; le soleil brille au-dessus des nuages ; là-haut, c'est la paix, je l'ai vu"), comme un souvenir. C'est l'approche des traditions non-dualistes comme le Vedânta, mais aussi de certaines philosophies. L'avantage est que cette certitude n'est pas atteinte par l'agitation. L'inconvénient est que cela n'est pas toujours ressenti et qu'une certitude peut s'effondrer. Et que faire quand je suis intellectuellement confus ou trop fatigué pour penser ?
- Je peux m'efforcer de conserver une paix, une immobilité, en dépit du mouvement. C'est la voie de la plupart des techniques de méditation : observation neutre des mouvements, censée déboucher sur une sorte de retour à l'immobilité. L'avantage de cette approche est sa simplicité. L'inconvénient est que cela nourrit une certaine inquiétude, paradoxalement : je dois constamment vérifier l'immobilité, pratiquer pour atteindre l'immobilité, apaiser la tempête énergético-mentale. Voilà pourquoi, si je suis agité, cette méditation de conscience neutre peut exacerber l'agitation.
- Je peux plonger dans le ressenti viscéral, la vibration intérieure. C'est l'approche mystique, moins connue. L'avantage est que je ne dépends plus du calme physique ou mental, comme dans le cas de la certitude, mais sans dépendre de mon acuité intellectuelle. De plus, je n'ai pas à lutter contre le mouvement. Pourquoi ? Parce que le ressenti viscéral se situe à la racine même de tout mouvement, physique ou mental. Et contrairement à l'approche méditative classique du "laisser les mouvements aller et venir", elle ne dépend pas de mon état de lucidité ni de mon pouvoir d'attention. C'est plutôt un geste de laisser-aller. Une sorte de plongée intime vers l'intérieur, vers le centre de soi. Et comme ce centre est la source de toutes les émotions, qui sont des mouvements bien sur, l'agitation est traitée, mais pas directement ni par observation directe.

Comme le conseille Madame Guyon, "ne pas s'efforce plus que de raison de ramener le sens à son devoir", c'est-à-dire l'agitation vers le silence, "parce que cet effort qu'elle fera pour l'apaiser et l'attirer à son goût ne lui peut être que préjudiciable en tel état pour plusieurs raisons : premièrement, parce qu'il est inutile, le sens n'obéissant pas à la raison [=j'ai beaucoup connaître les bienfaits de la méditation, l'agitation continue]. Secondement, voyant ses efforts inutiles, elle aura de l'inquiétude , croyant que la furie de cette partie inférieure est un empêchement pour jouir de son doux repos, et que ce désarroi est un grand mal ; et cette inquiétude est très contraire à cette oraison de repos, et la tristesse à son goût [=l'effort d'attention ajoute parfois une couche de tension supplémentaire et enclenche un cercle vicieux]. La troisième raison est que, travaillant son esprit pour apaiser les révoltes de la partie inférieure, la volonté embrasse plus d'affaires qu'elle n'en peut digérer [= on ne peut plus rien faire d'autre, la paix disparaît et l'agitation revient dès que l'on doit réaliser des tâches complexes]... La quatrième est que le pénible et inutile travail que prend l'âme d'apaiser le sens troublé, lui fait perdre  le goût de son repose savoureux." Autrement dit, il n'y a plus de plaisir. L'âme est déchirée entre le mental et le coeur : "L'entendement [=le mental] a honte de voir qu'il n'entend pas ce que l'âme veut [parce qu'il est pris par d'autres tâches], et ainsi il va de part à autre comme étourdi et tout étonné, car il ne s'assied et ne se repose en aucune chose." Autrement dit, le problème de l'approche l'attention est qu'elle se situe au plan mental : la paix mentale est sa condition, elle en dépend. Tandis que l'approche par le ressenti viscéral ou, disons, le coeur, ne se situe pas au plan mental. Le coeur se tient en lui-même, sans se soucier de rien d'autre, que le mental soit agité ou non. Il n'y a pas conflit. Bien sûr, je peux être distrait de cette plongée au centre de Moi, dans le coeur. Mais ça n'est pas comme de la distraction mentale. C'est plutôt comme un changement affectif, comme si j'arrêtais d'aimer. Et du coup, ça n'est pas du tout la même pratique. En tous les cas, cela ne dépend pas de l'agitation mentale et physique. Il peut y avoir une résistance, mais ça n'est pas un problème d'agitation, plutôt de lâcher-prise. 

Je ne suis sans doute pas clair. Disons simplement qu'à mon avis, la plongée dans le coeur est une pratique... plus pratique. Elle dépend moins de l'attention, du mental. Parce que le gros problème de ces approches cognitives, à mon sens, c'est qu'elles prétendent vous libérer du bavardage, à condition d'être déjà bien calmés. Assez, du moins, pour pratiquer. Alors que l'approche du coeur ne dépend pas de ces conditions. Et donc le mouvement est intégré.
Ca n'est pas très clair, mais j'espère que vous avez l'intuition de ce dont je parle.



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