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vendredi 4 août 2023

"Au-delà des mots"


On entend ce mantra : "C'est au-delà des mots !", comme si c'était un argument sans réponse.

Or, me vient ceci :

il y a ce qui dépasse la pensée. L'ineffable par excès. L'Un pur.

Mais il y a aussi ce qui est impensable. L'indicible par défaut. Le Multiple pur.

Par exemple, une idiotie telle qu'elle ne se peut penser, comprendre, dire. Elle est indicible.

Donc :

L'expérience de l'absolu ne peut se dire, jamais. Mais ce qui ne peut se dire n'est pas nécessairement une expérience de l'absolu. Ce peut être une expérience qui ne peut pas se dire parce qu'elle est trop fragmentée, chaotique, violente, agité, désordonnée, absurde ou stupide. 

Tout ce qui dépasse les possibilités du langage ne marque pas une expérience de l'absolu.

En pensant autrement, je pense mal, je commet l'erreur logique "A implique B, donc B implique A" (proposition contraposée en forme de négation de l'antécédant, donc sophisme ; par exemple "Les gens qui disent la vérité sont rejetés ; or, il est rejeté ; donc il dit la vérité").

Donc,

le simple fait de dire "c'est au-delà des mots" peut signifier que l'on parle d'une expérience de l'absolu. Ou bien... que l'on se sait pas parler, que l'on est imbécile, où que l'on parle d'une chose trop bête, idiote, inintelligente.

Il n'y a pas que l'absolu qui est au-delà des mots. Il y a des actes, des choix, des expériences qui sont au-delà des pouvoirs de la parole, et qui pourtant ne sont pas des expérience de l'Un, du Bien, du Beau absolu, de l'unité, de la non-dualité, etc.

Donc,

répéter bêtement que "c'est au-delà des mots" comme si c'était un argument, est parfois un simple témoignage de bêtise. "Au-delà de l'intellect"... encore faut-il en avoir un, d'intellect. Avoir des capacités cognitives suffisantes, les nourrir et ainsi les développer. Les voies "non dualistes" rejettent tout moyen de connaître l'absolu autre que la connaissance. Mais ces voies ne rejettent pas les moyens qui préparent à cette connaissance. Si je suis incapable de me concentrer, de retenir, de m'abstraire, etc., je suis incapable d'entendre, de réfléchir, de réaliser. Ou bien, même si j'entends, je comprendrai mal, ou partiellement. Ou alors, même si je comprends bien, cela ne restera pas.  

Donc il importe d'exercer son discernement.


vendredi 15 mai 2020

La science de la balance

Qui ne préférera cette soi-disant "idolâtrie" à la réelle monolâtrie que l'on nous impose depuis des siècles ?


L'ismaïlisme nizârite, une forme d'islam dérivée du néoplatonisme, explore les correspondances :

"Tout ce qui a été créé dans le monde supérieur a un équivalent dans le monde inférieur. (...)
La lune atteint sa perfection en quatorze nuits, alors que le soleil maintient sa forme pendant vingt-huit jours  : au soleil revient deux fois la part de la lune. A ce sujet, Dieu a dit : "au garçon une part égale à celle de deux filles (Coran, IV, 11), ce qui se réfère au fait que le rand du Supérieur est deux fois supérieur au rang de l'Inférieur, car le Supérieur se rapporte à l'Inférieur comme l'homme se rapporte à la femme. Mais le Supérieur est (lui-même) féminin par rapport à ce qui est au-dessus de lui..."

Abû 'Îsâ al-Murshid, Risâla, Leiden 1983, cité dans "La philosophie ismaélienne", Daniel de Smet, p. 31

On comparera cette vision rigide et misogyne avec celle, multipolaire et égalitaire, du shivaïsme du Cachemire. La lune y est décrite à égalité avec le soleil, relation qui s'incarne dans les mouvements de la respiration et dans les échanges des amants. Quelle distance avec le légalisme morbide et grossier des abrahamistes !

Pourtant, le shivaïsme du Cachemire intègre lui aussi des hiérarchies. Alors où donc se situe précisément la différence ? Au plan conceptuel, on la repère dans une hiérarchie tempérée par la notion de "mélange" (pour reprendre la notion stoïcienne), formulée sous la forme de l'axiome "tout est dans tout" (sarvam sarvatra), "tout est tout" (sarvam sarvâtmakam, sarvam sarvamayam), axiome expliqué des dizaines de fois par Abhinavagupta, notamment dans son extraordinaire Méditation sur le Tantra de la Déesse Suprême (Parâtrîshikâvivarana). Il y a des niveaux, mais tous les niveaux sont présents à chaque niveau. Il y a ainsi "unité sans confusion", comme dit le pseudo-Denys. 

Tel est l'un des points sur lequel le shivaïsme du Cachemire reste encore valide et opératoire. Sa réflexion sur la conscience est un outil précieux pour penser une organisation hiérarchisée et pourtant égalitaire. Chacun, à son niveau, porte en soi tous les niveaux : n'est-ce pas le cœur de la doctrine humaniste d'un Pic de la Mirandole, laquelle n'était qu'une reprise de la pensée profondissime de Proclus ? N'est-ce pas le fondement de la dignité humaine ? Et la misogynie au cœur de l'abrahamisme est-elle compatible avec une existence humaine digne ? Même dans ses versions relativement "ouvertes" (comme ici l’ismaélisme), ça n'est manifestement pas le cas. Tant que les racines sont inhumaines, les fruits le seront, quelque soit le nom qu'on leur donne.

lundi 9 décembre 2019

Qu'est-ce que la matière ?

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L'expérience de la matière

Le cœur du cœur du Tantra est le cœur du cœur de tout, le Cœur de la Yoginî - car la structure du Texte correspond à la Texture du monde, comme l'objet répond au sujet et comme Shiva répond à Shakti.

Or, ce cœur sans lequel rien ne peut vivre ni exister, est le pouvoir de se ressaisir, de se ressentir, de se réfléchir, de revenir sur soi, bref la conscience.

Cette idée se retrouve dans la sagesse méditerranéenne, en particulier chez Plotin mais surtout chez Proklos, de la même lignée.

Dans son Enseignement de la science divine à la manière des géomètres (Στοιχείωσισ θεολογική), le Successeur explique, dans son théorème XV suivie de son explication, que tout ce qui est, est par un acte de conscience, un acte de retour sur soi qui est retour vers le Soi, vers le principe. C'est l'épistrophè, dont la forme mystique et décisive est la métanoïa, la conversion délibérée et soutenue de tout l'Être à son principe - c'est la vie intérieure, la philosophie au sens propre. 

Ainsi, quand l'Un se ressaisi et se désire, il devient l'Être, c'est-à-dire l'Intellect. Quand l'Intellect se connait, il devient l'Âme, c'est-à-dire la Vie. Quand l'Âme se ressaisit, elle devient la Nature. Quand la Nature se ressaisit, elle devient la matière. Et la matière ne peut plus se ressaisir. Elle est comme le résidu de cette cascade d'actes de conscience, qui sont autant d'imitation de moins en moins adéquates de soi. Evidemment, je simplifie la doctrine de Proklos qui est beaucoup plus complexe. 

Mais l'intéressant, ici, est que c'est par la conscience que l'Un se personnifie. Hypostasis, souvent traduit par "hypostase", désigne en réalité la "personne". C'est d'ailleurs à Proklos que le christianisme a volé la notion de personne, comme le concept de trinité, du reste, sans parler du plagiat que constitue l'oeuvre du pseudo-Denys. Quoi qu'il en soit, c'est donc par la conscience que l'Un (qui est la source de l'Être mais qui n'est pas l'Être) se personnifie et devient, donc, l'Être. Chaque être est par la conscience qu'il a de son principe. Ou alors, on pourrait dire que chaque être advient par la conscience qu'il prend de lui-même. 

Ainsi, chaque être se crée en tant que personne. Chaque être est doué du pouvoir de s'autoconstituer comme personne (authypostasis), de se créer, bien qu'il s'agisse plus d'une actualisation que d'une création à partir de rien. Il y a donc une liberté.

Et à chaque prise de conscience, une étape est franchie, mais il reste toujours un "résidu" qui, à son tour, prend conscience de soi, avec avec de moins en moins de liberté. Finalement, le processus de personnification s'arrête avec la matière, qui est donc "impersonnelle" (anhypostatos), dans la mesure où l'objet, le "cela" privé de conscience propre l'emporte alors sur le sujet, sur le pouvoir de l'acte de conscience. 

En un sens, comme le note Proklos, la matière échappe au discours - comme l'Un, mais pour des raisons opposées. L'Un est ineffable par excès de simplicité. La matière est indicible par défaut d'unité, en raison d'une fuite perpétuelle dans le Multiple, fuite incarnée par le désir consumériste et par le suicide du malheureux Hippase, qui se serait jeté dans la mer (image du Multiple pur) parce qu'il avait révélé l'existence du nombre irrationnel "racine de deux".

La matière est donc "ce qui reste au dehors", ce qui reste extérieur à l'acte de conscience, mais qui est alors condamné à rester indicible, en dehors du domaine de l'entendement, et même, hors d'accès aux sens. Car, comme l'a bien montré Berkeley, nul ne perçoit ni ne peut percevoir la matière, cette abstraction totale. Essayez-donc, conseille-t-il, de visualiser une cerise après en avoir abstrait toutes les qualités sensibles ! 

Par où l'on voit que la matière n'est qu'une construction mentale, une manière pour l'Un de se réaliser, et que la tradition grecque (donc le centre de gravité se situe, à n'en pas douter, autour de Platon) est idéaliste ("tout est conscience"). En un autre sens, la matière est le résultat ultime (ou premier, selon l'ordre considéré) du pouvoir d'oubli qui est l'apanage de l'Un, c'est-à-dire de la conscience, la seule et unique.

La matière serait donc une sorte d'ombre de la Lumière-conscience ou un résidu de son activité, l'effet de son jeu d'oubli.

A mon sens, la matière est aussi "ce qui résiste" à la volonté. La matière, j'en fait l'expérience concrète comme solidité, résistance, poids et contrainte. La matière est donc ce qui s'oppose à ma volonté. Mais, comme l'expérience prouve que tout est conscience, cette opposition est nécessairement une opposition de la conscience avec elle-même, comme un esprit qui se dissocie lors d'un rêve. Donc la matière est l'énergie (le mouvement infini) que je suis, mais que j'ai librement oublié et que je réalise comme s'opposant à moi. L'expérience de la matière comme contrainte ne prouve donc pas qu'il existe autre chose en dehors de la conscience. Elle est l'effet d'un jeu de division apparente, bien qu'évidemment cela échappe à la plupart des vivants la plupart du temps.

Pourtant, je peux faire l'expérience directe de cette vérité. Quand je pousse un mur, par exemple, je peux sentir que mon effort ne fait qu'un avec l'effort de résistance du mur. En effet, si je plonge mon attention dans la source de "mon" effort, sans plus prêter attention à mes sensations corporelles de surface (ce qui inclut les pensées), alors il n'y a plus qu'un seul mouvement, où l'effort de ce corps vivant ("mon corps") et l'effort de ce corps inerte ("ce mur") sont indiscernables. Et plus encore, ces efforts sont ressentis comme un seul effort, qui se confond avec l'acte de conscience, qui est l'absolu.

Dans tous les cas, que ce soit sous l'angle cognitif (la perception, l'inférence) ou sous l'angle conatif (la volonté), la matière est donc conscience.

Notez bien : j'ai employé plus haut le mot "Tantra", avec une majuscule. J'entends par là la connaissance complète que l'absolu a de soi. Aucun rapport avec le secteur du marché du développement personnel portant le même nom, ni avec les publicités qui lui sont faites, sous forme d'articles, de vidéos, etc.

jeudi 29 novembre 2018

Soyons fous, soyons dualistes !


La doctrine non-dualiste est-elle un dogme nécessaire à l'éveil et à la vie intérieure ?

Je suis persuadé que bien des gens ont vécu cette vie sans adhérer exactement à l'idée que l'on se fait aujourd'hui de la non-dualité. Une vie intérieure achevée, j'entends.

Prenons les mystiques catholiques.

Ils reconnaissent que le centre de l'âme est Dieu et que le but de la vie intérieure est d'être transformé en Dieu, de "ne plus faire qu'un esprit avec lui". Et pourtant, Dieu reste Dieu et l'individu reste l'individu.

Cette approche n'est pas sans beauté ni avantage. Certes, elle est loin d'être strictement "dualiste". Mais elle n'est pas exactement non-dualiste non plus.

D'où vient cette vision originale ?
Des néoplatiniciens tardifs, surtout Proclus, à qui le christianisme a emprunté à peu près tout, notamment l'idée de Trinité (l'être, la vie, l'intellect : procession, réversion, auto-constitution). Mais aussi l'idée que tout est dans l'âme.

En effet, contrairement à Plotin pour qui l'âme peut sortir d'elle-même pour accéder à l'Intellect et à l'Un, pour Proclus les frontières hiérarchiques sont infranchissables : l'âme ne peut quitter son rang. Mais elle a une trace de l'Un en elle, "l'Un de l'âme" dont reparlerons les Chrétiens platonisants.

Ainsi, chacun reste à sa place et pourtant chacun peut faire un avec l'Un. Avec la vie trinitaire, c'est la base de la vie intérieure chrétienne.

La question que je me pose est : 
Y a-t-il une doctrine minimum sans laquelle une vie intérieure ou l'éveil sont impossibles ?
Ou bien quel est le degré d'indépendance de la doctrine possible par rapport à l'éveil ?

Peut-être être éveillé sans être humain ?
En étant vénal ?
Egocentré ?
Ignorant ?
Superstitieux ?
Manipulateur ?
Inculte ?
En ayant le foot comme seule philosophie ?
En étant fanatique ?
En aimant pas les chats ?

Y a-t-il des limites ? 

samedi 26 mai 2018

L'éveil selon Plotin - amour et toucher


Il y a un cliché :
le christianisme aurait inventé l'amour.
L'idée est que "la sagesse grecque" (=le platonisme) aurait découvert la sagesse, l'extase de l'union avec l'Un au-delà de tout ; mais seul le christianisme aurait apporté l'amour aux hommes, accouchant ainsi de la mystique.

Tout ceci est faux, à mon sens.
Depuis trente ans que je me suis mis à l'écoute des enseignements néoplatoniciens, 
j'ai entendu dans leur bouche le même discours sur l'amour, à commencer par ceux de Platon (Phédon, Banquet) qui esquissent une voie d'amour complète.

De manière quasi systématique donc, les auteurs chrétiens ont tendance à passer sous silence l'ampleur de l'apport grec "païen". C'est évident dans le cas du Pseudo-Denys (celui de la cathédrale du 93), "père" de la mystique chrétienne. Cet auteur, peut-être un moine syriaque, a tout pompé sur Proclus, l'un des plus grands, si ce n'est le plus grand, philosophe platonicien "païen".

L'Un est l'aimé et l'amour : il est amour de soi (Plotin V, 4, 2)

Porté à l'intime de lui-même, il s'aime lui-même et sa pure clarté, et il est lui-même ce qu'il aime... son existence est son regard vers lui-même... cet acte est éternel, il est semblable à un éveil (égrègorsis) qui n'est pas séparé du sujet, un éveil et une intelligence éternelle au-delà de l'intellect (Plotin, VI, 8, 16)

C'est un "contact avec la lumière même qui fait voir" (Plotin V, 3, 17), un "toucher (épaphè) qui n'a rien d'intellectuel" (VI, 9, 10), etc.

Cet éveil, c'est comme "faire coïncider son propre centre avec le centre universel" (VI, 9, 10). Il ajoute "Celui qui a vu me comprend" (VI, 9, 9).
C'est un don de soi, une extase, une simplification, un élan vers un contact, dit-il encore.

Tout est dit.
La mystique européenne est née.

Au-delà, cette tradition converge avec le shivaïsme du Cachemire.

samedi 23 juillet 2016

Unité et dualité sont-elles compatibles ?

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Comme toute activité véritablement humaine, la philosophie est amour. Amour de la sagesse. Or, la sagesse est conscience de l'unité sans laquelle rien ne serait possible car, comme dit Denys : "il faut que tout être soit un pour exister comme être." Tandis que l'unité, elle, n'a pas besoin de la multiplicité pour être : "Sans l'unité, la multiplicité n'existerait pas. Sans multiplicité, par contre, l'unité reste possible." D'où la souveraineté de l'Un, principe universel, à juste titre qualifiée de "divine". 

Pour autant, cette unité ne doit pas supprimer totalement la multiplicité. En d'autres langages, on dirait que l'unité ne doit pas supprimer la dualité, que la vacuité ne doit pas annuler la forme, que l'universel ne doit pas nier le singulier, et ainsi de suite... 

La sagesse, dès lors, ne consiste pas seulement dans la connaissance ou dans l'amour du Principe-un, mais encore dans la compréhension de la manière dont ce Principe rend tout possible, sans pour autant anéantir les êtres et les choses, sauf au sens où tout serait néant sans le Principe.

A propos de cette sublime synthèse de l'Un et du Multiple, Denys emploie la belle expression "d'unité sans confusion". Il en va comme "des lumières de plusieurs lampes, rassemblées dans une seule pièce, bien que totalement présentes les unes aux autres, gardent entre elles, mais en toute pureté et sans mélange, les distinctions qui leur sont propres, unies dans leurs distinctions et distinctes dans leur unité." 

Ou encore, il en va comme en un miroir qui rassemble et unifie les formes en son orbe, sans pour autant les supprimer, le Principe rassemble et unifie - il communique aux êtres son unité - sans pour autant les nier. Chaque personne devient alors un être capable d'être plus, en participant davantage à l'Un, principalement par le silence. Nous sommes ainsi appelés à "devenir colporteurs du Silence divin, comme des lumières révélatrices situées par l'Inaccessible pour le manifester au seuil même de son sanctuaire." Il y donc de l'absolument transcendant, de l’inaccessible. Mais cet ineffable se communique. Mieux : il inspire nos paroles et respire à travers nous. Et j'ajoute qu'il est d'une toute-puissance d'un genre singulier, puisqu'il est fragile, s'il est vrai qu'aimer, c'est en un sens se rendre vulnérable, quoi qu'en un autre sens, l'amour soit plus fort que la mort.

Denys est un platonicien chrétien. Mais on pourrait relever d'autres noms, dans d'autres langues et climats, pour chanter la même mélodie.

Abhinava convoque aussi le miroir : "Un miroir limpide reflète d'autant plus et mieux la multiplicité des formes et des couleurs. Cette profusion ne cache pas le miroir. Au contraire, elle témoigne de l'excellence de ce miroir."

Le bouddhiste Jamyang Dorjé ne disait pas autre chose : Certes, "puisque c'est le vide qui observe le vide, qui est donc là pour évacuer ce qui est à vider ?" Mais aussi : "L'imagination n'est point anéantie par le vide, ni le vide empêché par l'imagination." Bien plutôt, l'imagination est est transfigurée quand le vide se reconnaît et repose en son immensité ouverte.

P.S. : je ne résiste pas à l'envie de partager l'ensemble du passage sur les lampes, aussi profond que...lumineux, sur ce point-clé de la synthèse entre unité et dualité.

"Mais il importe, croyons-nous, de revenir en arrière pour mieux exposer le mode parfait de l'unité et de la distinction en Dieu, afin que notre raisonnement ne plaisse place ni à l'équivoque ni à l'obscurité, et que l'objet propre en soit définit de façon précise, claire et méthodique. Comme je l'ai dit ailleurs, les saints initiés de notre tradition théologique [c'est-à-dire Proclos] appellent unités divines [où hénades, c'est-à-dire les dieux de l'Olympe] ces réalités secrètes et incommunicables, plus profondes que tout fondement, et qui constituent cette unicité dont c'est trop peu de dire qu'elle est ineffable et inconnaissable. Et ils appellent distinctions divines les procès et les manifestations qui conviennent à la bienfaisante Théarchie [et chaque individu est un tel Attribut, une épiphanie, une manifestation de Dieu, à l'image de la vague dans l'océan]...
De la même façon, des lumières de plusieurs lampes, rassemblées dans une seule pièce, bien que totalement présentes les unes aux autres, gardent entre elles, mais en toute pureté et sans mélange, les distinctions qui leur sont propres, unies dans leurs distinctions et distinctes dans leur unité. 
[Unité :] Nous constatons bien que si plusieurs lampes sont rassemblées dans une seule pièce, toutes leurs lumières s'unissent pour ne former qu'une seule lumière qui brille d'un seul éclat indistinct, et personne, je pense, dans l'air qui enveloppe toutes ces lumières, ne saurait discerner des autres celle qui vient de telle lampe particulière, ni voir celle-ci sans voir celle-là, puisque toutes se mélangent à toutes sans perdre leur individualité
[Dualité, individualité :] Qu'on retire de la pièce l'une des lampes, sa lumière propre va disparaître tout entière, n'emportant rien avec soi des autres lumières, ni ne leur laissant rien de soi-même. Comme je l'ai dit, en effet, leur union mutuelle était totale et parfaite, mais sans supprimer leur individualité et sans produire aucune trace de confusion.
or tout cela se produit dans un air corporel, et il s'agit d'une lumière produite par un feu corporel. 
Que dire alors de cette unité suressentielle [=au-delà de tout concept possible] dont nous affirmons qu'elle se situe non seulement au-delà des unités corporelles, mais même au-delà de celles qui appartiennent aux âmes et aux intelligences et que ces dernières possèdent déjà sans mélange et selon un mode qui dépasse ce monde, lumières conformes à Dieu et supra-célestes, entièrement immanentes les unes aux autres dans la mesure, proportionnelle à leurs forces, où elles participent à l'Unité parfaitement transcendante ?"
Et il ajoute que, non seulement cette unité sans confusion subsiste dans l'Unité, mais encore elle règne parmi les Personnes, celles de la Trinité, y-compris celles de notre monde : "elles ne sont nullement interchangeables."
(Pseudo-Denys, Les Noms divins 640d-641c, trad. Gandillac)

mercredi 25 mai 2016

L'omnivoyant

Nous avons tous fait l'expérience de contempler la Joconde, 
et d'être suivi en retour par son regard.
Nicolas de Cues explore ce phénomène fascinant dans Le Tableau ou la vision de Dieu.
Le point de départ est "l'image d'un omnivoyant dont le visage est peint avec un art si subtil qu'il semble tout regarder à l'entoure". Voici un exemple, certes imparfait car un peu abîmé, mais c'est une icône :


Or, "Dieu est theos parce qu'il voit toutes choses."
Il voit tout, et il voit chaque détail.
Un regard d'unité sans confusion.
Un regard ordinaire, en revanche, ne peut voir un objet sans écarter les autres.
Mais ce Regard embrasse tout et chacun, l'impersonnel comme le personnel.
On peut également rapprocher ce phénomène de celui du reflet du soleil sur l'eau, par exemple : chacun voit que l'unique soleil pointe vers lui, vers elle, c'est-à-dire vers l'immensité vide qui enveloppe toutes choses, et qui est donc Dieu, ou du moins à l'image de Dieu, qui est "le regard non réduit". "
Ce regard absolu embrasse tous les modes du voir", dit Nicolas.
Et en lui, point de séparation entre la réalité et les apparences. Les apparences ne cachent pas la réalité : "En Dieu très parfait, la perfection de l'apparence est vérité". L'apparence est l'apparence de la réalité, à égalité, en harmonie et sans nulle tromperie.
En outre, même une "vision réduite", qui voit ceci en excluant cela (apohana, dirait les bouddhistes et Abhinava), n'existe que dans ce Regard en dehors duquel il n'y a qu’aveuglement : "la vision absolue est dans tout regarde, puisque c'est par elle qu'est toute vision réduite et que celle-ci ne peut aucunement exister sans elle". La Reconnaissance (pratyabhijnâ) ne dit pas autre chose. La Vision Sans Tête ne dit rien d'autre non plus. 
Et ceci explique aussi l'égoïsme et la folie des vivants. Car ce regard est félicité, et se confond avec l'être de tout être. PAr conséquent, comme ce regard est l'être le plus précieux, sans lequel rien n'est, hors duquel il n'est aucune vision, eh bien chaque être le désir plus que toute autre autre chose. Et, comme cet être est son être aussi bien, chaque être se désire et se préfère à tout autre. Sauf que cet amour, qui est amour de Dieu en sa vérité, est déformé et corrompu, pour ainsi parler, par l'identification au corps et à des préjugés. Comme dit Augustin, "Il n'est personne qui ne veuille être", car l'être est Dieu, et cet être est cette vision, ce Regard absolu qui embrasse, sans les confondre, tous les points de vue, chacun à sa place, selon son ordre et sa dignité propre. C'est pourquoi Nicola dit : "Mon attachement à la vie est extrême car tu es la douceur de la vie".
Et dans cette vision de soi, ce Regard-amont-aimant, se trouve le salut de chacun, car "tu te penches, Seigneur, pour montrer ta face à tous ceux qui te cherchent. Car jamais tu ne fermes les yeux... Si tu ne me regarde pas avec l'oeil de la grâce, c'est moi qui en suis la cause, moi séparé, détourné de toi, tourné que je suis vers quelque autre objet préféré à toi." Mais, même alors, nous sommes enveloppés dans ce Regard d'être, de vie, de sensation et de pensée. Même l'aveugle est voyant dans ce Regard, paradoxe qui est l'apanage du Seigneur absolu. 

Un chef-d'oeuvre. Pour voir cette Vision, voir ici :


mardi 13 octobre 2015

Sans l'Un, pas même rien !

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L'un et le multiple

Attention, article "intellectuel".
Je vous aurai prévenu !

Rien sans Lumière consciente, pas même rien.
Même "raisonnement irréfutable" chez Proclos et tant d'autres :

"De plus, si l'un n'existe pas, il n'y aura de connaissance d'aucun des êtres. On ne pourra en effet ni nommer, ni concevoir un seul être. De fait, le mot 'chacun' et tout autre mot de ce genre que nous pourrions employer, à l'aide desquels nous imposons comme un sceau la nature de l'un, n'existerons pas, puisque l'un n'existe pas non plus. Ainsi il n'y aura ni discours, ni connaissance de quoi que ce soit : et en effet, le discours est l'unité de plusieurs éléments, s'il est complet, et la connaissance se produit lorsque le connaissant ne fait plus qu'un avec le connaissable. Or, si cette unification n'existe pas, il s'ensuit tout ensemble que connaître chaque être particulier et parler de ce que l'on connaît, n'est pas possible, sans compter que l'inépuisable infinité des êtres particuliers se dérobe nécessairement dans tous les cas au caractère limitant de la connaissance. L'être particulier, en effet, que la connaissance désire atteindre, si tôt qu'il apparaît comme infini (car privé de toute unité), échappera à sa puissance de connaître, qui désire entrer en contact et toucher ce qui n'admet ni toucher ni contact".
Théologie platonicienne, II, p. 8, trad. Saffrey

Ce que veut dire Proclos : si rien n'est un ni doué d'unité, alors tout n'est que multiplicité. mais alors, chacun des éléments de cette multiplicité sera à son tour multiple, et même infini, et ainsi de suite... à l'infini. Tout se dérobera au fur et à mesure que l'on cherche à le saisir. Et ainsi, même le multiple ne pourra être multiple. Point de multiple sans l'un, donc.
De même, dans la philosophie de la Reconnaissance, rien sans conscience. Même l'irréel, l'imaginaire, même le rien et l'inconscience ne sont possible sans un acte de conscience qui les manifeste : "Oh, il n'y a rien !" Donc, rien hors de la Lumière consciente.

Plus encore : la conscience est l'un. Au-delà de l'être, elle est ce qui donne à tout être son unité, et donc son être.
A noter que hors la conscience, hors l'un, rien n'est connaissable. Cela ressemble à l'un en tant qu'il est inconnaissable. Cette confusion inconcevable d'un multiple purement multiple, absolument privé d'unité, à l'instar d'une chose qui existerait en dehors de toute conscience, est indicible. En cela, il ressemble à l'un lui-même. La conscience et l'inconscience sont inconcevables. Le multiple pur est inconcevable tout comme le multiple pur. C'est pourquoi la bêtise ressemble à la sagesse, et l'absence d'intelligence est souvent proclamée comme nec plus ultra de l'Intelligence cosmique...
Mais il y a pourtant cette différence entre eux : l'un est ineffable, oui. Mais par excès d'unité. Tandis que si le multiple est, en quelque manière ineffable, c'est pas excès d'unité, de simplicité. Une vache qui regarde passer un train, un imbécile dans un "satsang"... tous ressemblent au silence du sage, à la présence crue. Ils sont pourtant symétriquement opposés.
Bien entendu, ce multiple pur, cette stupidité abyssale, cette inconscience ténébreuse, cette inconnaissance débile, sont enveloppés dans la conscience pure, l'unité simple, le silence éloquent, la nudité vibrante. Rien n'échappe, pas même le rien.

A


samedi 28 mars 2015

Peut-on connaître par l'inconnaissance ?

Quand un cercle s'élargi à l'infini, sa circonférence courbe tend à coïncider avec la droite infinie. 
Ainsi, au maximum, la droit, le triangle, le cercle et la sphère ne font qu'un et sont les symboles géométriques respectifs de l'essence, de la trinité, de l'unité et de l'existence en acte. 

A l'infini, tout coïncide.

Le maximum de la droiture est le minimum de la courbure. De même, le maximum de la connaissance coïncide avec le minimum de l'inconnaissance. La connaissance maximum est, en effet, vierge de toute connaissance finie. De sorte que l'intellect ne peut la saisir. Il est alors inconnaissant.

Tout ceci, et bien plus encore, est développé par Nicolas de Cues dans La Docte ignorance et ses autres œuvres, à la suite d'une illumination qu'il connut sur un navire en pleine mer.

Si le Réel est figuré par l'image du cercle, unité parfaite ou coïncident le centre, le diamètre et la circonférence, alors la connaissance humaine est figurée par un carré inscrit en lui. Plus on multiplie les points de vue, les conjecture, plus les côtés s'ajoutent aux côté - sans jamais atteindre à l'identité avec la circonférence. La connaissance humaine tend ainsi vers la Vérité sans jamais l’atteindre, mais en s'en approchant toujours davantage.

la connaissance augmente, sans jamais atteindre le Réel lui-même, le "maximum", qui est aussi le minimum.
De plus, il est aisé de voir que toutes les figures particulières sont en puissance dans le maximum qui est l'existence en acte. Tout ce qui est fini est dans l'infini, comme les formes dans une matière sans limites.

"L'intellect peut assurément grandement progresser par l'analogie de la ligne infinie, au-delà de toute intellection, dans une sainte ignorance, vers le maximum dans sa simplicité. Car ici, nous voyons maintenant clairement comment trouver Dieu en supprimant la participation des étants. En effet, tous les étants participent à l'entité. Une fois supprimée la participation de tous les étants à l'entité, reste l'entité elle-même parfaitement simple, qui est l'essence de toutes les choses. Et nous ne pouvons la contempler, puisque, une fois ôte de mon esprit tout ce qui participe de l'entité, il semble ne rien rester. Et c'est pourquoi Denys le Grand affirme que l'intellection de Dieu conduit "au rien plutôt qu'à quelque chose". mais la sainte ignorance m'a appris que ce qui semble à l'intellect néant est en réalité le maximum inconnaissable". Source

Le maximum de l'inconnaissance est ainsi le maximum de la connaissance.

Un petit film clair en anglais sur le cercle et le carré : 

mercredi 12 mars 2014

Comme en un cercle



Quiconque suit avec un esprit profond la trace du vrai
et ne désire nullement dévier et s'égarer,
qu'il tourne sur lui-même la lumière de sa vision intime,
concentre et infléchisse sur un cercle ses amples mouvements
et apprenne à son âme que tout ce qu'elle entreprend au-dehors,
elle le possède déjà enfoui dans ses tréfonds.

Boèce, Consolation de Philosophie, 3, 11, trad. Tilliette

mardi 30 juillet 2013

Que désire le désir sexuel ?



Le platonisme est le principal courant spiritualiste en Occident et au Moyen-Orient. Et jusqu'en Inde, via l'influence de certaines confréries soufies ou courants hétérodoxes, comme les ismaéliens.


Il y a donc bel et bien quelque chose comme une tradition. Sans doute pas "primordiale", mais fondée sur des principes, des schémas rémanents. Les néoplatonismes (alexandrins, romains, athéniens, chrétiens, musulmans, etc.), les hermétismes, les gnosticismes, les ésotérismes alchimiques et apparentés appartiennent à une même famille, héritière de Pythagore et Platon. Ce n'est pas seulement un fantasme d'ésotériste, mais une réalité que chacun peut vérifier en lisant les textes, abondants et disponibles en langues européennes.

Mais cette tradition a ses limites. Prenons le cas de Sohravardî, un perse musulman. Et un pur représentant de la tradition platonicienne. Dans son Livre de la sagesse orientale (difficilement lisible dans la traduction de Corbin, mais c'est la seule dont nous disposions), il défend une approche à la fois mystique et philosophique, intuitive et discursive. Car tel est le trait essentiel du platonisme : il est à la fois une voie intellectualiste pour qui la géométrie et la dialectique sont les voies royales vers l'Un, et des pratiques visant à cultiver des expériences de l'Un ou, du moins, de ses hypostases intellectuelles. Mais "intellect", ici, ne désigne pas l'intellect discursif. Ce terme, que l'on rend aussi par "intelligence", désigne l'intelligence intuitive, la conscience que l'Un a de lui-même et de ses possibilités infinies. L'Un prenant conscience de lui-même est l'Intellect. L'intellect prenant conscience de lui-même est l'Âme, et ainsi de suite. Toutes choses sont engendrées par une succession de prises de conscience, comme dans une mise en abîme, en une sorte de boucle rétroactive sans fin qui caractérise la conscience. Mais cette intelligence première est aussi amour. Dans le Banquet, Platon reconnaît dans l'amour sexuel l'élan vers l'Un. Sohravardî est ascète. Mais il admet que le sexe est intuition du divin dans ce passage :

"... même le plaisir sexuel est une émanation des jouissances vraies. Celui qui recherche ce plaisir ne désire pas le contact de l'inerte". Comprenons : le désir sexuel ne désir pas ce qu'il y a de corporel dans le corps de l'autre. "Ou plutôt, il ne désire qu'un corps et une beauté mélangée à la lumière". "Lumière", chez Sohravardî, désigne la conscience, pouvoir de manifester l'autre et de se manifester soi-même par soi-même. "Enfin son plaisir est rendu complet par la chaleur, laquelle est un amant de la Lumière et l'un de ses effets, et par le mouvement, qui est aussi un amant de la Lumière et l'un de ses effets". Autrement dit, l'échauffement et l'agitation du corps amoureux sont les symptômes d'une nostalgie de l'Un, de la pure Lumière souveraine. Dans le jeu amoureux qui est prise de conscience du corps de l'autre, il y a, au fond, une conscience de conscience. L'objet du désir n'est pas un objet, justement, mais le sujet, la conscience, plus intense, plus vive. En ce sens, on peut bien dire que l'objet du désir et le désir de l'autre, sa conscience. Mais, derrière cette conscience d'une autre conscience se cache, si l'on y regarde de plus près, la conscience que la conscience de l'autre est LA conscience, la seule et unique. Bref, le désir sexuel est désir de communion des consciences, parce qu'en vérité il n'y a qu'une seule conscience qui n'aspire qu'à jouir d'elle-même à travers différents corps. Tel est, du moins, l'opinion d'Abhinavagupta, mais les platoniciens ne vont sans doute pas jusque-là. Sohravardî poursuit : "Sa double puissance d'amour et de domination se met en mouvement, de sorte que le membre masculin veut s'emparer du partenaire féminin. Tombe alors du monde de la Lumière, sur le masculin, un amour s'accompagnant de force, et sur le féminin un amour s'accompagnant de douceur ; Le rapport étant analogue au rapport entre cause et effet, comme on l'a dit. Et chacun des deux veut ne faire qu'un avec son compagnon, afin que soit levé le voile du corps. Et cela, chez la Lumière qui règne (sur chaque corps), la recherche des jouissances  du monde de la Lumière dans lequel il n'y a pas de voile". Livre de la sagesse orientale, trad. Corbin modifiée, Folio-Essais, pp. 211-212.




Le platonisme est, à l'image de ce passage, plein d'intuitions justes. Mais ce ne sont que des fragments, et cette pensée retombe sans cesse dans un dualisme du corps et de l'esprit qui en limite fortement le pouvoir séducteur. De plus, sa cosmologie et sa physique sont basées sur Aristote. Ainsi les deux tiers du livre de Sohravardî sont consacrés à des considérations sur les transformations des éléments - par exemple l'eau qui devient de l'air (c'est la vapeur), ou l'air qui devient feu dans un briquet -, lesquelles sont plus que datées... Reste de beaux morceaux et des schémas qui ont servi de matrices à des générations de discours mystiques, depuis Plotin jusqu'à Nicolas de Cues.

mercredi 6 février 2013

De l'importance de bien choisir ses mythes



Quand on lit un récit sur la manière dont la vie a émergé de la matière, on ne peut qu'être émerveillé. Or, la vie, c'est la conscience. Est-ce à dire que la conscience a son origine et sa cause dans la matière dépourvue de conscience ?




Mais, comme le fait remarquer Schopenhauer, ce serait oublier que ce récit fascinant présuppose une conscience fascinée. Donc tout, finalement comme originellement, repose dans la conscience, à la manière dont les reflets reposent dans le miroir. Tout est dans un seul et unique regard. Ou tout est représentation, comme on voudra.

Abhinavagupta propose des analyses similaires : sous le coup de l'illusion de la dualité, d'une réalité extérieure indépendante de la conscience, nous assumons erronément que la conscience est engendrée par la matière. En vérité, c'est la conscience qui engendre tout. Mais l'illusion de la dualité, qui est connaissance incomplète de la manifestation, suscite une inversion. L'illusion est souvent une inversion. La cause apparaît alors comme effet, et vice versa. Ici Abhinavagupta parle d'un miroir dans lequel tout s'inverse. Douglas Harding a également employé cette illustration afin d'expliquer pourquoi les points de vue subjectifs et objectifs sont antagonistes et difficilement réconciliables.

Point de vue de la première personne                       Point de vue de la troisième personne
conscience - cause                                                      matière - cause
                                                               |
                                                           miroir
                                                               |
matière - effet                                                            effet - conscience


Ce phénomène permet en effet de justifier que l'observation objective (scientifique) des phénomènes semble prouver l'antithèse de ce que nous voyons subjectivement. Dans le miroir, tout s'inverse et, de plus, le miroir et son reflet inversé apparaissent ici dans le miroir illimité, dépourvu de tout support, de la conscience.

Cependant, si sur la plan de la connaissance, de la vision, il semble en effet que tout soit dans la conscience et manifesté par elle, il en va autrement si l'on se réfère à une autre dimension de notre expérience : la volonté. Je fais l'épreuve de cette volonté quand quelque chose, à l'intérieur ou à l'extérieur, me résiste. Or, il est difficile d'expliquer cette résistance autrement qu'en admettant l'hypothèse d'une réalité extérieure. Dès lors, l'idée d'une cause de la conscience redevient possible.

La conscience passive, la conscience-témoin ne peut jamais découvrir que des objets dépendants d'elle. Tout est conscience, tout est représentation. Indubitablement. C'est bien la volonté - qui n'est pas un objet mais qui est sentie, éprouvée - qui me prouve qu'il existe une réalité extérieure, indépendante. Bien sûr cette conclusion n'est, elle aussi, qu'une représentation. Mais elle "pointe vers" l'être qui est cause de la conscience. Au reste, toute conscience est "conscience de".

Pratiquement parlant, qu'ai-je à perdre à admettre cela ?

J'ai distingué deux expériences mystique : silence et félicité. Or, ces expériences, si elles doivent dépendre de quelque chose, dépendent d'un geste intérieur, non pas de représentations sur la nature de la conscience et du monde. Bien entendu, croire du fond du cœur que "tout est créé par une seule conscience" est réconfortant, voire enivrant. Mais il y a un double prix : premièrement, en adhérant à ces récits du "tout est conscience", etc., j'en devient dépendant. L'idée erronée se renforce que l'expérience du silence et de la félicité dépend de la validité de ce récit. Bientôt, je ne peux plus me passer de cette béquille... alors qu'en vérité elle est inutile. Un parasite plus qu'une béquille, donc. Secondement, ce genre de récit soulève plus de problèmes qu'il n'en résout. Si, en effet, la conscience manifeste tout, alors on se retrouve avec les mêmes questions qu'avec Dieu : commencer réconcilier Dieu avec l'existence du Mal ? Difficile de tenir les deux bouts de la chaîne. Et puis, pourquoi se donner cette peine - sauf si l'on trouve sa récompense dans le fait même d'y réfléchir ?

L'expérience du silence n'a pas besoin de représentations. En même temps, il est impossible de ne plus avoir aucune représentation. Donc, à choisir, je choisi une représentation en accord avec les différentes facettes de l'expérience. Donc il y a une réalité qui cause la conscience.

Qu'est-ce à dire ? Il y a la conscience et l'être. Ces deux là, déesse et dieu, sont inséparables. Ils s'engendrent mutuellement dans une boucle causale sans début ni fin.

Quand je dis "la matière engendre la conscience", je veux dire qu'il y a d'un côté l'être pur, c'est-à-dire la matière pure, c'est-à-dire la conscience pure, c'est-à-dire l'inconscience pure. Je ne vois pas de quoi distinguer entre ces termes. Et donc, cette matière évolue et prend graduellement conscience d'elle-même. La conscience/inconscience pure - sans objet - devient "conscience de". Ou plutôt, la conscience indifférenciée de l'être indifférenciée (ce couple équivalant au néant, à l'espace), devient peu à peu conscience différenciée d'objets différenciés. Elle se perd, s'identifie à certains objets contre d'autres, puis découvre qu'elle n'est pas un objet (silence), puisqu'elle est tous les objets (félicité). Mais jamais il n'y a conscience sans être ni être sans conscience. Quand on dit que la matière engendre la conscience, on veut donc dire qu'une conscience indifférenciée (mais qui ne peut certes être distinguée de l'inconscience) engendre une conscience différenciée. Toute conscience est "conscience de" (donc dépendance), et tout objet est objet pour une conscience (donc dépendance). Donc dépendance mutuelle. Ainsi, les deux points de vue, objectif et subjectif, sont réconciliés.

Par conséquent, la philosophie de la Reconnaissance me paraît vraie. De même le Sâmkhya et le Vedânta, que je considère comme emboîtés dans la perspective de la Reconnaissance, à la manière de poupées russes. Idem pour le bouddhisme, va sans dire.

En revanche, le néoplatonisme et ses dérivés abrahamiques sont faux.

Ceci en surprendra plus d'un. Mais, avant de vous énerver, essayez je vous prie de comprendre ce que je veux dire :
Les philosophies de l'Inde sont bien plus proches des réalismes et des matérialismes contemporains que des spiritualismes et des idéalismes de l'Occident.
Pourquoi ? me demanderez-vous (si vous êtes encore là).
Parce que la ligne, la grande ligne de démarcation entre l'au-dessus et l'au-dessous ne passe pas au même endroit dans ces deux familles philosophiques, n'en déplaise aux traditionalistes.

Pour les néoplatonismes - les trois-quarts des philosophes - l'opposition qui compte est celle entre pensée rationnelle et matière ou vie qui ne pensent pas. Donc entre l'intellect et la vie ou la matière. Donc entre l'homme et l'animal. L'intellect ingénieux, ingénieur et géomètre : voilà le paradigme néoplatonicien, théologique, idéaliste et traditinaliste. Au-delà de l'être ? Peut-être, mais peu importe. Car ce fossé demeure vital pour légitimer toutes sortes de hiérarchies.

Pour les philosophies de l'Inde, en revanche, l'opposition qui compte est celle entre la conscience et l'objet de la conscience. Or, les pensées, les propositions sont des objets pour la conscience. Donc l'intellect (buddhi) est, dans toutes ces philosophies, relégué au rang de l'inerte, du matériel, de l'objectif, de ce qui n'est pas manifesté par sa propre lumière mais par celle d'un autre - la lumière consciente.

Or, ceci change tout. Plus de gouffre entre l'homme et l'animal. Et surtout, une intégration possible du grand récit des origines jusqu'à nos jours, depuis le Big Bang jusqu'aux fins dernières hypothétiques et multiples. Plus les hypothèses en construction et les hypothèses futures.

Donc je garde les récits idéalistes comme métaphores de la genèse de l'expérience subjective. Je délaisse avec joie les récits religieux abrahamiques et idéalistes d'inspiration néoplatonicienne - et ça fait beaucoup. Je les remplace par les récits toujours nouveaux des sciences contemporaines, en particulier pour ce qui est du point de vue objectif.
Tout cela dans un bienheureux silence.
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