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mardi 17 février 2026

De quelle famille spirituelle êtes-vous ?


Si vous vous intéressez à l’Inde, vous avez sans doute eu l’impression de vous retrouver face à une jungle de traditions, de courants religieux, de visions philosophiques. Comment s’y retrouver ? Eh bien, dans cette vidéo, je vous partage une clé pour vous aider à vous y retrouver.

En fait, comme souvent, derrière l’apparent chaos des traditions de l’Inde, il y a un ordre. Et l’une des façons de voir cet ordre est la suivante.

En réalité, il y a deux grandes familles spirituelles en Inde. On dit souvent : c’est l’hindouisme d’un côté, le bouddhisme de l’autre. Non. Vous allez voir qu’en fait ces deux familles sont basées sur un tout autre critère.

Donc voilà comment cela se présente : vous avez deux familles.

Il y a une première famille spirituelle, religieuse, qui dit ceci :

« Toute expérience, que ce soit une expérience humaine ou une expérience paradisiaque, est imprégnée de souffrance, est conditionnée, est une illusion. »

Et par conséquent, si vraiment vous êtes lucide, si vraiment vous avez compris ce qu’est la vie, matérielle ou immatérielle, alors vous devez aspirer à transcender, à dépasser absolument toutes ces formes d’expérience : que ce soit l’expérience d’être une marmotte, l’expérience d’être un humain ou l’expérience d’être un ange, une divinité, un être qui vit dans un monde de lumière.

Cette famille de traditions spirituelles obéit à une logique du tout ou rien. Selon elle, peu importe que vous vous développiez, que vous vous amélioriez, que vous vous éleviez dans la hiérarchie des états de conscience, que vous soyez plus ou moins pur.

Certes, si vous faites le bien, si vous faites des choses belles et bonnes, vos capacités vont augmenter et vous allez renaître dans un état de conscience plus pur, plus complet, plus libre, avec davantage de possibilités, et dans un monde qui correspond à cet état de conscience. Vous allez renaître dans un monde paradisiaque, dans un monde de lumière, avec un corps de lumière, une intelligence lumineuse, une béatitude constante.

Mais ce que souligne cette première famille de traditions, c’est que tout cela aura une fin. Parce que tout ce qui a un début a une fin. Tout ce qui est conditionné par des causes finit par s’épuiser. Et donc, même si vous renaissez dans un état divin — peu importe le détail de cet état — dans un état qui transcende, qui est même presque inimaginable pour nous, vous allez finir par perdre ces privilèges. Cet état de conscience extrêmement subtil va finir par s’estomper, et vous allez retomber.

Vous allez retomber principalement pour la raison que j’ai dite : tout ce qui a un début a une fin. Tout ce qui est construit finit par être détruit. Toute rencontre s’achève par une séparation.

Donc cette famille spirituelle propose une vision très lucide, mais aussi très pessimiste. Le but de la vie, c’est d’échapper à la souffrance. Et on ne peut pas échapper à la souffrance simplement en s’élevant dans la hiérarchie des états de conscience. On ne peut pas évoluer vers la fin de la souffrance. Il faut transcender tout cela. Il faut transcender ce qu’ils appellent la roue du saṃsāra.

Il faut transcender absolument tous les états de conscience pour arriver à l’état primordial, inconditionné, qui, lui, est véritablement hors de toute souffrance, mais qui est aussi en dehors du champ de l’expérience. Il n’y a pas de corps, il n’y a pas de monde, il n’y a absolument rien de ce que nous connaissons.

Donc cette famille de traditions propose, prône une transcendance.

Il ne s’agit pas de libérer nos capacités ou de libérer notre conscience, mais de se libérer de la conscience. Il ne s’agit pas de libérer le moi, mais de se libérer du moi. Il ne s’agit pas de libérer notre désir ou notre vitalité, mais de se libérer de la vie. Il ne s’agit pas de vivre mieux, mais de transcender, d’aller au-delà de la vie, parce que la vie, c’est la souffrance.

La vie est une maladie en elle-même. Même si cela peut être plus ou moins douloureux, plus ou moins libre, plus ou moins agréable, c’est toujours imprégné de souffrance : la souffrance du changement, la souffrance d’être conditionné, en plus des souffrances physiques et psychologiques qui sont omniprésentes et qui sont liées au fait que l’on est plus ou moins impuissant.

Et même si vous êtes un dieu, vous n’échapperez pas à la nature conditionnée de toute chose, de l’expérience de la vie. Donc vous allez souffrir. Cela ne sert à rien. C’est vain de chercher à se développer personnellement.

C’est une famille spirituelle qui rejette radicalement tout projet de développement personnel, comme on dit aujourd’hui. Il ne s’agit pas de s’engager pour se développer, il s’agit de se désengager, de renoncer, pour véritablement se libérer de toute souffrance, c’est-à-dire absolument de toute expérience, quel que soit son niveau, son amplitude ou sa richesse.

C’est vraiment une approche radicale. Et cette approche radicale, on la trouve dans des traditions comme l’Advaita Vedānta de Śaṅkara. Il s’agit vraiment de se libérer de tout, et pas simplement d’évoluer vers le mieux. Il ne s’agit pas d’aménager ce qu’on appelle le saṃsāra — c’est-à-dire la vie — mais d’aller véritablement au-delà de la vie, en réalisant que toute vie, toute expérience, est illusion, et que la seule réalité, c’est ce qu’ils appellent la Présence.

Ensuite, on a le Sāṃkhya et le Yoga de Patañjali, qui appartiennent aussi à cette famille. Il s’agit de se libérer complètement, et pas simplement de grimper dans l’échelle des êtres, mais véritablement de se débarrasser de cette échelle, de transcender.

Et bien entendu, il y a ce qu’on appelle le bouddhisme ancien — qu’on appelle aujourd’hui parfois le Theravāda (ce n’est pas tout à fait exact, c’est une simplification). Disons le bouddhisme ancien. Il propose au laïc, qui n’est pas véritablement engagé, d’améliorer sa renaissance suivante par des actes de vertu. D’accord. Mais le véritable message du Bouddha historique, du fondateur du bouddhisme, c’est de se libérer du cycle des renaissances.

Parce que dès lors que vous naissez, vous allez mourir ; vous renaissez, vous allez remourir, et ainsi de suite. C’est un cycle sans fin. Et donc, quand vous réalisez la vanité de ce projet d’améliorer la vie, vous n’avez plus qu’une seule aspiration : la noble aspiration de l’éveil, c’est-à-dire de l’extinction, le fameux nirvāṇa, c’est-à-dire vous libérer complètement de toute forme d’existence, ne plus exister.

C’est véritablement une transcendance radicale.

Puis vous avez d’autres traditions qui s’inscrivent dans cette famille, comme le jaïnisme. Le jaïnisme, qui est peu connu, peut-être même plus ancien que le bouddhisme, est littéralement athée : il ne croit pas en un dieu créateur, même s’il admet l’existence de dieux, de divinités ayant un état de conscience et des capacités supérieures aux nôtres.

Mais, comme le bouddhisme, il affirme que ces êtres supérieurs n’ont pas une condition enviable, car étant donné la nature conditionnée de tous les phénomènes, de toute vie, après une très longue période, ils finiront par retomber de leur état de conscience extrêmement élevé. Par conséquent, eux aussi sont voués à la naissance, à la mort et à la souffrance.

Voilà la première famille.

Peu importe le niveau de conscience, peu importe l’étage où l’on se trouve : ce qui compte, c’est de s’échapper de la prison. Que vous soyez tout en bas ou tout en haut, cela ne change rien : vous êtes en prison. Ce qui importe, ce n’est pas d’être en haut ou en bas. Ce qui importe, c’est de fuir.

Ça, c’est la première famille.

Mais il existe une autre famille spirituelle qui prône autre chose.

Pourquoi ? Parce qu’elle considère qu’il y a, en effet, un principe ultime, une réalité unique qu’il s’agit de comprendre, de réaliser, de reconnaître, d’éprouver. Car tout le monde est d’accord en Inde pour dire que la cause de la souffrance, c’est l’ignorance.

Donc effectivement, la connaissance de ce qui est, la connaissance de l’Être, est le remède.

Mais il y a une différence essentielle — écoutez bien, parce que c’est la clé.

Pour la première famille, toute expérience est souffrance. Donc il n’y a pas de solution à trouver dans l’expérience.

Pour la seconde famille, il y a une manière de vivre, un état de conscience qui peut incarner la réalisation de ce qui est, qui peut incarner la connaissance.

Alors que pour la première famille, dès que j’atteins la connaissance, c’est l’extinction — pour ainsi dire — pour la seconde, la connaissance transforme.

Ce ne sera pas la fin de toute expérience, ni la fin de l’incarnation, ni la fin de la vie. Ce sera une transformation de la vie.

Il y a un seul principe, mais deux genres d’expérience : une expérience selon l’ignorance, qui engendre la souffrance ; et une expérience selon la connaissance, qui engendre la béatitude, la joie, le bonheur.

Dans cette seconde famille, l’accès à la connaissance ne détruit pas toute expérience, mais transforme l’expérience. Il ne s’agit pas simplement de se libérer de la vie, mais de se libérer d’une certaine manière de vivre pour accéder à une autre manière de vivre.

Il n’y a pas extinction, mais transmutation.

Et cela correspond notamment aux traditions tantriques : les traditions śaiva, vaiṣṇava, śākta — qui représentent aujourd’hui l’immense majorité des traditions de l’Inde. Le but n’est pas une délivrance hors du monde, mais une délivrance incarnée.

C’est une voie d’alchimie plutôt qu’une simple voie de renoncement.

Et même le bouddhisme, dans son évolution vers le Mahāyāna, a développé cette perspective : non plus seulement atteindre le nirvāṇa, mais réaliser l’éveil complet, qui est transformation, et non simple extinction.

Voilà la clé.

Au-delà des multiples traditions de l’Inde, il y a ces deux grandes familles : la voie de la transcendance pure, du renoncement radical ; et la voie de l’alchimie, de la transformation.

Lorsque vous rencontrez une tradition de l’Inde, la question devient alors : qu’est-ce que je veux vraiment ? Transcender ou transmuter ?

Qu’est-ce qui correspond à mon aspiration profonde, à mon tempérament ?

Car nous n’avons pas tous le même rapport au corps, ni le même rapport à la vie.

Voilà ce que je voulais vous partager aujourd’hui.

jeudi 1 mai 2025

Les mots du yoga : tat tvam asi, "tu es cela"

 


Tat tvam asi — Tu es Cela
« Tat tvam asi », assis tu es cela, selon la tradition Advaita–vedānta, est une phrase d'une simplicité bouleversante. Bien comprise, elle a le pouvoir de révéler directement la non-dualité.
Elle provient de la Chāndogya Upaniṣad, l’un des textes fondateurs du Vedānta. Chaque upaniṣad peut être vue comme une collection de koans – des énigmes de conscience, comparables à celles du zen, qui visent à provoquer l’éveil. Mais contrairement aux énigmes zen, le Vedānta explique comment et pourquoi une telle phrase peut éveiller.
Selon cette tradition, seules les phrases issues des mahāvākya — les « grandes paroles » — ont ce pouvoir transformateur. Pourtant, le Vedānta ne repose sur aucune autorité dogmatique, comme le ferait une religion. La raison est plus subtile : ni l’expérience brute, ni le raisonnement intellectuel ne permettent de réaliser la non-dualité.
Pourquoi ? Parce que cette vérité dépasse la logique ordinaire. Elle est littéralement impensable.
Imaginez un prisonnier enfermé depuis toujours. Sa cellule a une porte… ouverte. Non verrouillée. Mais dans sa logique conditionnée, cette ouverture est inconcevable. De lui-même, il n’aura jamais l’idée d’essayer d’ouvrir la porte. Seule une source extérieure pourrait le lui suggérer.
Il en va de même pour nous.
La logique du saṁsāra, du monde ordinaire, est si cohérente, si profondément ancrée dans nos habitudes, que jamais l’idée de la non-dualité ne nous viendrait à l’esprit. Il faut donc une source extérieure à cette matrice pour nous souffler cette idée radicalement neuve.
D’où l’importance de la révélation des upaniṣad, sous forme de mahāvākya, dont la plus célèbre est : Tat tvam asi — « Tu es Cela ».
La non-dualité révélée dans cette déclaration signifie qu’il n’existe qu’une seule réalité, une seule substance, qui n’a rien hors d’elle — ni même en elle. Cette réalité est la lumière consciente, la conscience pure — celle qui, en cet instant même, rend ces mots audibles. Celle qui éclaire toute expérience, tout contenu, extérieur ou intérieur, réel ou irréel.
Cette présence intime, que nous désignons spontanément par le mot je, n’est pas deux. Il n’y a pas, d’un côté, moi, et de l’autre, l’Absolu. Il y a une seule et même réalité. C’est cela la non-dualité : advaita.
Cette vérité est à la fois évidente et subtile. Aucune perception ne peut la dévoiler. Aucun raisonnement ne peut l’établir. Car tout raisonnement dépend de données empiriques. C’est ce qui distingue radicalement le Vedānta — d’inspiration platonicienne — des philosophies fondées sur l’expérience.
Il faut une révélation, une parole capable de dévoiler cette réalité déjà présente. Tel est le rôle de Tat tvam asi.
Note bien : ce n’est pas « tu deviendras cela », ni « tu pourras être cela si tu pratiques, si tu te purifies, si tu mérites ou reçois la grâce ». Non. C’est : tu es cela. Une déclaration de fait, non une promesse. Un fait non objectivable, une reconnaissance, non une acquisition.
Il y a trois mots :
Tat (cela) désigne Brahman, l’Absolu : sans forme, omniscient, omniprésent, tout-puissant, pure béatitude, joie sans cause.
Tvam (toi) désigne Ātman, le Soi, la conscience qui ne devient jamais objet, qui n’est jamais un ceci ou un cela, mais qui est toujours le témoin lumineux de tous les objets, intérieurs ou extérieurs.
Asi (es) est un verbe d'identité. Ni devenir, ni transformation. Il ne désigne aucun mouvement. Il s’agit d’une reconnaissance immédiate de ce qui est déjà.
C’est une équation : un signe égal entre tat (l’absolu) et tvam (toi), entre le plus intérieur et le plus extérieur, entre le plus proche et le plus lointain.
Mais comment une phrase faite de mots peut-elle produire autre chose qu’un savoir conceptuel ? Ne faut-il pas ensuite pratiquer — méditation, yoga, discipline spirituelle ?
Le Vedānta répond : Non. Cette phrase — Tat tvam asi — a le pouvoir de révéler directement la non-dualité. Rien n’est requis en plus.
On objectera : n’est-ce pas lire le menu au lieu de goûter le plat ?
Pas tout à fait. Si l’objet de la connaissance est extérieur à soi, alors oui, il faut une expérience. Mais ici, ce que désigne le mot toi n’est pas un objet — il est ce qui est toujours déjà là, immédiatement présent, antérieur à toute pensée, toute sensation, toute perception.
C’est ce qui rend tout le reste possible.
C’est cette lumière qui éclaire tout — y compris l’absence de lumière.
C’est cela que nous désignons quand nous disons : je.
La conscience n’a pas besoin d’être atteinte, car elle est la condition de toute atteinte. Elle est la lampe qui n’a besoin d’aucune autre lampe pour être vue.
Tat tvam asi ne fait que révéler ce qui est déjà là, mais que nous n’avions pas reconnu.
La conscience n’est pas une expérience parmi d’autres. Elle est l’expérience elle-même, l’unique réalité qui ne varie jamais. Ce sont ses contenus qui changent : pensées, émotions, perceptions, corps, objets, formes, couleurs…
Mais nous projetons, par erreur, leurs caractéristiques sur ce qui ne change pas : la conscience.
Cette confusion entre ce qui change et ce qui ne change pas s’appelle : l’ignorance (avidyā). Et cette phrase vient corriger cette erreur.
Or la conscience est la seule présence : sans elle, rien ne pourrait se présenter, ni objets, ni sensations, ni même illusions.
Imaginez que vous vous soyez oublié. Vous vous cherchez. Et quelqu’un vous murmure : Tu es cela, cela que tu cherches…
Et si vous entendez ces mots profondément, avec clarté, en comprenant chaque mot, alors il n’y a plus rien à faire, nulle part où aller, aucun effort à fournir. Pas de purification, pas d’accomplissement requis.
Mais comment des mots pourraient-ils révéler une réalité que l’on dit justement au-delà des mots ?
Le Vedānta répond que les mots peuvent indiquer ce qui transcende le langage, à trois conditions :
Chaque mot doit être compris : le Soi doit être distingué des objets, reconnu comme le témoin.
Il faut être attentif, accorder à la phrase du crédit.
Il faut dépasser le sens littéral.
Car au pied de la lettre, la phrase semble absurde : comment cela, le Brahman infini, et toi, l’ego limité, pourraient-ils être identiques ?
Sauf si l’on comprend que tvam ne désigne ni le corps, ni le mental, mais la conscience-témoin, et que tat ne désigne pas un dieu lointain, mais l’Être pur, sans qualité.
Dès lors, l’opposition s’efface. L’équation se résout. La contradiction apparente se dissout en identité réelle.
Le mot toi retire à cela son éloignement : c’est ici, maintenant. Et cela enlève à toi tes limitations.
Chacun corrige l’autre. La phrase devient une libération mutuelle de leur signification littérale.
Ainsi, Tat tvam asi devient un révélateur, un éveilleur, une clé, une énigme lumineuse qui nous tire du sommeil de l’oubli, de l’erreur, de la confusion entre sujet et objet.
Il n’y a rien à chercher ensuite, pas d’éveil à attendre, pas d’expérience spéciale à produire.
Ce qu’il faut, c’est une écoute profonde, une disponibilité, un recueillement, une forme de dévotion sans croyance.
Telle est la beauté des Upaniṣads du Vedānta : elles ne proposent pas des croyances, mais des moyens directs de connaissance. Elles ne suggèrent pas un chemin, elles révèlent ce qui est déjà réalisé.
Et cette phrase — Tat tvam asi — est la quintessence de cette révélation.
Tu es cela. Rien de moins. Rien de plus.


mardi 29 avril 2025

Les mots du yoga : advaita, non-dualité



Aujourd'hui, la non-dualité connaît une popularité sans précédent depuis la mort de Papaji, alias Poonja, en 1997. Les éveillés et les satsang prolifèrent dans le monde entier, tissant comme une vaste toile un enseignement contemporain souvent présenté comme intemporel.


Curieusement, ce courant attire aussi des individus qui, tout en prétendant mépriser le savoir, exhibent une sorte d'ignorance revendiquée comme ultime subtilité — une posture où le refus du concept est parfois érigé en suprême sagesse, comme si le crétinisme devenait soudain clairvoyance spirituelle.


Pourtant, la plupart des idées véhiculées par ces cercles trouvent leur racine profonde dans la tradition indienne. Le terme non-dualité traduit le mot sanskrit advaita, construit du préfixe privatif a- et de dvaita, issu du numéral dvi signifiant deux. Il exprime donc littéralement l'absence de dualité, de division, de duplicité.


Il s'agit d'une théorie (vāda en sanskrit), d'un discours sur le réel qui a pour finalité à la fois mokṣa (la libération) et aussi parfois bhoga (le bonheur dans la vie). Ce terme possède des synonymes : advaya (non duel), abheda (non séparé), nirdvandva (sans couple de contraires).


En tant qu'épithète, advita peut aussi signifier sans second ou quelque chose comme sans rival et se décline en expressions telles que advitīya (sans second), anuttara (sans supérieur), asamā (sans pareil), apūrva (sans précédent).


Cependant, advaita n'a de sens que dans un contexte interprétatif, car dire que "cela n'est pas deux" implique de déterminer ce qui n'est pas deux, et pourquoi. Les réponses varient selon les traditions philosophiques. Voici quelques approches de la non-dualité :


Le Vedānta affirme que le Soi (ātman) et l'Absolu (Brahman) sont un et identiques ; le monde, le corps, le mental ne sont que des illusions (māyā).


Dans le Yogācāra, une philosophie bouddhiste, le sujet et l'objet ne font qu'un : l'objet est une projection du sujet, comme dans un rêve.


Dans le Tantra, le pur et l'impur sont considérés comme des constructions mentales, voire sociales.


Il existe d'autres déclinaisons :


Non-dualité des apparences et de la vacuité.

Non-dualité du vide et de la forme.

Non-dualité de l'inspiration et de l'expiration.

Non-dualité de la sagesse (prajñā) et de la compassion (karuṇā).

Non-dualité du chemin et du but.

Non-dualité du plaisir et de la douleur.

Non-dualité du corps et de l'univers, des amis et des ennemis, de l'intérieur et de l'extérieur, de la théorie et de la pratique, de l'absolu et du relatif, de la dualité et de l'unité, du rêve et de l'état de veille, de soi et d'autrui, de la méditation et de la vie quotidienne.


Mais quel est le sens de cette non-dualité ? Cela dépend.

Pour certains, elle signifie que l'un des deux pôles n'existe pas vraiment.


Pour le Vedānta, seul l'Absolu existe ; le monde est une illusion.


Le bouddhisme, au contraire, affirme l'absence d'unité réelle : tout est flux, rien n'a de substrat ; il n'y a aucune identité nulle part.


Ainsi, pour le Vedānta, il n'y a que l'Un, le multiple n'existe pas ; pour le bouddhisme, il n'y a que le multiple, l'Un n'existe pas.


Dans le śivaïsme, le monde est une manifestation de la conscience absolue ; il n'est pas séparé d'elle, puisqu'il en dépend pour exister.


Pour le Yogācāra, cette tradition bouddhiste, l'intérieur et l'extérieur partagent une même origine : l'esprit.


Dans le tantrisme, microcosme et macrocosme se reflètent mutuellement ; le corps et l'univers se correspondent.


Le yoga tantrique souligne la relativité de tous les opposés : il n'y a pas de gauche sans droite, pas de bas sans haut. Cela aussi est une sorte de non-dualité.


Par ailleurs, il existe plusieurs manières d'accéder à la non-dualité :


Par une expérience contemplative.

Par une intuition.

Par une transformation du corps.

Par la mort ou une expérience après la mort.

Par une méditation profonde.

Par une réflexion rigoureuse, en particulier dans le Vedānta.

Par un état atteint ou bien une simple évidence reconnue, comme dans la tradition de la Reconnaissance (pratyabhijñā).


Dans cette tradition philosophique que l'on trouve dans le Tantra, la non-dualité est une réconciliation des deux ennemis apparents : la dualité et la non-dualité. Ce n'est pas une position exclusive, mais un dépassement de l'opposition. Il y a à la fois dualité et non-dualité, et ces deux points de vue sont des expressions de la conscience universelle.


Certains affirment que la distinction même entre dualité et non-dualité est vaine, mais souvent cette contestation sert à promouvoir une autre version de la non-dualité présentée de manière différente.


En conclusion, nous pouvons dire que ce foisonnement d'interprétations montre bien que la non-dualité n'est ni un concept figé ni un absolu prêt à penser. Elle est un miroir, un point d'interrogation posé au cœur même de l'expérience.


Elle ne supprime pas la diversité des formes : elle les inscrit dans une seule et même réalité vivante.


Aujourd'hui, des bars de Bali aux studios de yoga de Paris, le mot "non-dualité" est brandi à tout propos. Il sert souvent d'étiquette chic, un peu comme "énergie", "intuition" ou "déconditionné".


Mais la dualité, elle, devient péjorative, synonyme d'intellect, de mental, voire même presque d'"occidental". Pourtant, sous la surface de ces modes, advaita demeure : le cœur battant des sagesses orientales.


Non pas une négation du deux, mais une invitation à reconnaître dans le deux la manifestation de l'Un, qui relie, qui unifie, qui anime sans exclure.


www.david-dubois.com

mardi 6 avril 2021

Plus beau que la non-dualité

 


J'avais déjà évoqué la figure de Madhusûdana Sarasvatî, (XV-XVIè siècles). Ce maître de l'Advaita Vedânta, considéré comme un "libéré vivant" (jîvan-mukta) pleinement établi dans l'absolu sans formes (nirgunabrahmânishtha), était aussi un dévot de Krishna qui voyait dans l'amour divin (bhakti) une voie spirituelle à part entière, peut-être supérieure même à la voie de la connaissance, comme le suggère plusieurs versets qu'il composa :

"Certains yogis, leur esprit maîtrisé grâce à l'exercice de la méditation, contemplent la Lumière suprême, vierge d'attributs et d'action.

Je leur souhaite de la contempler !

Mais moi, je souhaite que cette splendeur merveilleuse qui joue sur les rives de la Yamunâ me régale encore longtemps mes yeux !"

"Certains sont purs de corps et d'esprit et aspirent à la libération en contrôlant leurs sens, se détachant des plaisirs de ce monde et grâce au yoga. Mais moi, j'ai été délivré en savourant le nectar ambrosiaque - la gloire sans limites de Nârâyana !"

Il a ainsi composé une Alchimie de l'amour divin (Bhagavadbhaktirasâyana) et on lui attribue ce verset :

"Avant l'éveil, la dualité est une prison. 
Mais après l'éveil, elle est sagesse.
Imaginée en vue de l'amour divin,
la dualité est plus belle 
que la non-dualité elle-même."

Ainsi ce maître, originaire du Bengal et passé maître en logique et en Advaita Vedânta, fut-il finalement séduit par la Forme du Sans-forme.

Enfin, voici un article pour aller plus loin.


mercredi 22 août 2018

Honnête

J'ai évoqué récemment le problème du matérialisme :

Tout apparaît et disparaît dans la conscience (ou le Soi, etc.).
Mais la conscience elle-même apparaît dans le Tout (l'univers, etc.).

Qui a raison ?
Est-il possible de réconcilier ces deux points de vue ?

C'est un problème que peu de non-dualistes admettent.

Voici un contre-exemple, en la personne d'un homme que j'admire, Ira Schepetin, disciple du grand Swami Satchidanandendra. Adepte et enseignant du Vedânta pendant des décennies, il évoque dans cette vidéo ses doutes. Remarquable courage, belle honnêteté dans un monde le plus souvent soumis aux impératifs du marketing de soi. 
Son "coming out" commence à la 52ème minute :

jeudi 21 juin 2018

Non-dualité de la vision et du désir



Le non-dualisme réduit souvent les désirs à des objets,
des contenus de la conscience pure, comme des nuages dans le ciel.

Mais comme je l'ai soutenu ailleurs, tout ce qui peut se dire de la conscience pure peut aussi se dire du désir "pur", sans objet encore différencié, ce que la philosophie de la Reconnaissance appelle "le premier instant du désir".

Dès lors, la conscience peut être reconnue comme mouvement, et donc comme émotion. Le désir et autres élans ne sont pas des accidents dans la conscience (des âgantukas dirait-on en sanskrit, des étrangers, des intrus),
mais son coeur battant.

On a la même idée dans le christianisme, c'est-à-dire dans le platonisme, comme on pourra le voir dans ce passage d'un non-dualiste peu connu :

...ce serait une erreur d'exclure de Dieu le désir, l'effort, et même en un sens la souffrance ; car ce serait au fond exclure le monde de Dieu. Dieu n'est pas une idole de perfection impassible devant qui défileraient, chantant ou pleurant, les générations ; (...) il est mêlé à nos combats, à nos douleurs, à tous les combats et à toutes les douleurs. Mais le désir en lui n'est pas pauvreté, il est plénitude ; c'est parce qu'il est l'infini qu'il a un besoin infini de se donner, de se répandre dans les êtres et de se retrouver par leur effort. C'est parce qu'il est la vie absolue qu'il complète les joies de sa sérénité éternelle par le frisson d'une inquiétude infinie ; c'est parce qu'il est la réalité et la perfection suprême qu'il ne veut point exister à l'état de perfection brute et toute donnée, qu'il se remet lui-même en question, se livrant en quelque sorte à l'effort incertain du monde, se faisant pauvre et souffrant avec l'univers pour compléter, par la sainteté de la souffrance volontaire, sa perfection essentielle ; le monde est en un sens le Christ éternel et universel. Il y a donc pénétration du monde et de Dieu, et dans la puissance infinie de l'être qui se déploie, et dans l'intimité morale et religieuse des consciences qui se recueillent ; donc quand nous parlons de l'être, ce n'est pas une notion abstraite et vaine ; c'est l'acte de Dieu, c'est aussi sa puissance ; c'est la plénitude et c'est aussi l'aspiration ; c'est la certitude, et c'est aussi le mystère. C'est l'unité de l'acte et de la puissance dans l'infini qui donne à l'être cette profondeur et cette richesse ; par suite, les manifestations ou les phénomènes du monde qui participent à l'être : l'étendue, le mouvement, prennent aussi d'emblée une étrange profondeur de vérité et de mystère.

Jean Jaurès, La réalité du monde sensible

Abhinava Goupta n'aurait pas dit mieux...

mercredi 23 mai 2018

Advaita - non dualité ?

Aujourd'hui le non-dualisme est plus populaire que jamais.
Depuis la mort de Papaji (alias Poonja) en 1997, 
les éveillés et les satsangs ont proliféré comme jamais.



Même si les adeptes de cette spiritualité font souvent mine de mépriser le savoir et semblent afficher fièrement leur ignorance (comme si le crétinisme était une sorte d'intelligence spirituelle supérieure), la plupart de leurs croyances viennent d'Inde.

"Non-dualité" traduit le mot sanskrit a-dvaita, formé d'un "a" privatif, et du numéral dvi- "deux" sous une forme allongée : "dualité", "fait d'être deux, double, dupliqué".

C'est une théorie, vâda, un genre de discours sur le réel, qui a pour but la libération (moskha) et, parfois, la vie heureuse (bhoga).

Il a quelques synonymes : a-dvaya "non duel", "non double" a-bheda "indifférencié", "non séparé", nir-dvandva "sans couples de contraires".

Advaita, comme épithète, peut aussi désigner celui qui est "sans second", "sans égal", "sans rival" ; il a alors pour équivalents a-dvitîya "sans second", an-uttara "sans supérieur", a-sama "sans pareil" et a-pûrva "sans précédent".

Mais le plus important est sans doute de commencer par noter que ce mot ne signifie rien indépendamment d'une interprétation. Car advaita, c'est le fait de ne pas être deux.

Mais qu'est-ce qui n'est pas deux ? Et pourquoi ?

Les avis divergent selon les philosophies.

Quelques exemples :

Dans le Védânta, le Soi et l'Absolu ne sont pas deux. Car le corps, le monde et le mental ne sont que des apparences sans réalité.

Dans le bouddhisme yogâtchâra, le sujet et l'objet ne sont pas deux. Car l'objet n'est qu'une projection du sujet, comme dans un rêve.

Dans le tantrisme, le pur et l'impur ne sont pas deux, car ce sont des constructions culturelles.

Autres cas, non identifiés clairement ou partagés par plusieurs philosophies :

-non-dualité des apparences et de la vacuité
-non dualité du vide et de la forme
-non dualité de l'inspir et de l'expir
-non dualité de la sagesse et de la compassion
-non dualité du chemin et du but
-non dualité du plaisir et de la douleur
-non dualité du corps et de l'univers
-non dualité des amis et des ennemis
-non dualité de l'intérieur et de l'extérieur
-non dualité de la théorie et de la pratique
-non dualité de l'absolu et du relatif
-non dualité de le la dualité et de l'unité
-non dualité du rêve et de l'état de veille
-non dualité de soi et d'autrui
-non dualité de la méditation et de la vie quotidienne
etc.

De plus, quel est le sens de cette non-dualité ?

Parfois, non-dualité signifie que l'un des deux n'existe pas, ou par réellement, ou pas au même degré que l'autre.

Par exemple, pour le Vedânta, il n'y a que l'absolu, l'un. "Le monde est l'absolu" signifia alors que le monde n'existe pas, et non pas que le monde serait uni à l'absolu.

Le bouddhisme général, au contraire, affirme qu'il n'y a que le multiple, et que toute synthèse n'est qu'une fiction imaginaire.

Pour le shivaïsme, le monde est la manifestation de l'absolu, tout comme pour le dzogchen ou certains soûtras ou tantras. Le monde est inséparable de la conscience.

Pour le yogâchâra, la non-dualité, c'est comprendre que l'intérieur et l'extérieur on une seule source.

Pour le tantrisme en général, c'est réaliser que le microcosme et le macrocosme se correspondent.

Pour le yoga tantrique, c'est réaliser que les opposés sont relatifs et n'existent pas indépendamment l'un de l'autre.

Pour les uns, la non-dualité est une expérience spéciale, contemplative.
Pour d'autres, c'est une intuition.
Pour d'autres, c'est une transformation physique (mais l'application du terme "non dualité" à leur cas est contestée).
Pour d'autres encore, c'est la mort. Ou une expérience post mortem.
Pour certains, on ne peut la réaliser que par la méditation.
Pour d'autres, la réflexion est plus importante.
Pour certains, la non-dualité est un état auquel on parvient.
Pour d'autres, c'est un fait à voir directement.

Pour la philosophie de la Reconnaissance,
la non-dualité est la réconciliation 
des "deux ennemis : dualité et non-dualité".

Selon d'autres enfin, "dualité" et "non-dualité" sont des catégories inutiles.
Mais leur contestation est plutôt rhétorique (=ils disent ça pour valoriser leur propre produit).

Et tout cela, c'est juste en Inde.
Aujourd'hui, dans le monde entier, des bars de Bali aux studios de Paris, 
"non-dualité" semble désigner un peu tout ce qu'on estime le plus important.
"Dualité" est devenu péjoratif, comme "mental", "intellectuel" ou "occidental".

Au-delà des modes passagères, la non-dualité est le coeur des sagesse de l'Inde.

jeudi 3 mai 2018

Anubhava - l'expérience

A quoi bon "comprendre" si l'on ne fait pas l'expérience ?
L'éveil n'est-il pas une expérience ?
"Faire l'expérience du Soi" : tel serait le but de la vie intérieure.



D'un autre côté, si expérience du Soi il y a, alors ça n'est plus le Soi dont on fait l'expérience, mais d'un objet, un contenu seulement plus profond, en apparence, que les autres. 
De plus, toute expérience est passagère : tout ce qui a un début a une fin, tout ce qui apparaît, disparaît. Comment une expérince, fut-elle "du Soi", pourrait-elle durer ?

Comment résoudre cette énigme ?
On me dit que l'éveil est une expérience, mais j'entends aussi que toute expérience est impermanente !
On me dit de plus que le Soi n'est pas un objet, quelque chose de connaissable sur le mode du "cela" objectif ; mais on me dit aussi que, sans l'expérience du Soi, je ne connaîtrais jamais le vrai bonheur ! Qu'il faut faire cette expérience et la stabiliser !

Si le bonheur dépend de l'expérience du Soi, alors ce problème est important.

Le mot sanskrit anubhava "expérience" est formé d'un préfixe anu- "en même temps", "simultané", exprime aussi l'idée de dépendance. bhava- vient de la racine -bhû "exister", "naître", "devenir", "survenir". Selon Shankara, anubhava est synonyme d'âtmâ, le Soi; Le Soi est anubhava-mâtra : il est "simplement expérience", rien d'autre.
Que signifie cette énigme ?

A première vue, l'expérience du Soi est l'objectif de la quête spirituelle. 
Pour arriver à cette expérience, des conditions doivent être réunies, dit-on : un corps sain, un mental calme, apaisé, mais aussi un fort désir de se libérer de ces conditions. La pratique de la méditation ou d'une autre technique est censée me délivrer de cette emprise de l'imagination et des émotions négatives, pour révéler le Soi en sa nudité. C'est l'expérience du Soi. Le Soi est mon essence et l'essence de l'univers. C'est ce que tous désirent, mais sans en avoir une claire conscience. Le début de la vie intérieure serait de voir que le Soi est le véritable objet de tous les désirs. Le Soi est comme le soleil derrière les nuages. Les nuages, c'est le mental, l'ego... Une fois écartés, la lumière du Soi se révèle d'elle-même. C'est l'éveil, la libération. Ensuite, il n'y a qu'à stabiliser.

Mais d'un autre côté, le Soi est ainsi conçu comme un objet, un objectif à atteindre, un objet du désir. 
Cependant un objet n'est pas le Soi : un objet est "cela", et non pas "soi-même". En effet, un objet est perçu, contenu dans la conscience, comme un corps baigne dans l'espace. Il est révélé par la lumière du Soi. Il est présent "à moi", "pour moi", comme on voudra, mais il n'est pas moi, il n'est pas le Soi qui, comme son nom l'indique, ne peut jamais être réduit à un objet, à une chose connue à la manière d'une table ou d'un arbre.
De fait, un objet (pensée, sensations, tout...) est délimité : il a une forme, une structure, il est localisé dans l'espace (parfois dans l'espace privé des sensations), mesuré dans le temps, il apparaît, il disparaît. Il est "là" devant moi, en ce sens qu'il est éclairé par la lumière du Soi. Tout baigne dans cette espace lumineux. Il est impossible d'ailleurs de prouver l'existence de quoi que ce soi en dehors du Soi, en dehors de cet espace, car connaître ce qui serait "en dehors" de cette lumière-conscience-Soi, cela n'est possible que grâce, justement, à cette lumière: la lumière ne peut mettre en lumière l'absence de lumière. Donc il n'y a que la lumière, et les ténèbres ne sont qu'une apparence due à une sorte d'aveuglement.
Autrement dit, le Soi est la texture même de toute expérience. Il est l'expérience elle-même, comme l'espace qui est unique, même si, en apparence, il semble délimité par les objets matériels. Il n'y a pas "des" expériences, mais bien une seule, immuable, mais qui semble seulement se fragmenter à cause de ses contenus, tout comme l'espace semble se diviser en plusieurs espace à cause des objets qu'il accueille. Mais ça n'est qu'une apparence, pas la réalité.
Chercher l'expérience du Soi, comme si le Soi n'était pas déjà l'expérience même, c'est donc comme chercher à atteindre l'espace : nécessairement, celui qui cherche à aller dans l'espace s'y trouve déjà !

Il y a donc un problème.
La solution pourrait ressembler à ceci :
Le Soi est l'expérience elle-même. Tout baigne en cette lumière, hors de laquelle et sans laquelle le Rien lui-même ne serait pas rien. En ce sens, il est toujours déjà atteint, et chercher à l'atteindre est vain. 
En revanche, chercher à comprendre cette situation fait sens. Je peux comprendre ce qu'est le Soi, qu'il n'est pas un objet, qu'il est toujours présent par nature, qu'il ne peut donc faire l'objet d'une expérience spéciale. La connaissance du Soi fait sens : elle ne le fait pas connaître comme quelque chose de réellement nouveau ; elle écarte simplement l'ignorance, l'aveuglement, la négligence et les doutes à son sujet. La seule "expérience" du Soi consisterait à comprendre cela.

Le Védânta va dans ce sens : la connaissance des Oupanishads ne fait qu'écarter le voile de l'ignorance du Soi toujours déjà présent, ou plutôt : du Soi qui est la présence même, présente avant toute autre présence, présent jusqu'en toute absence. Il est donc inutile et vain de chercher l'expérience du Soi à travers des techniques comme la méditation, la danse, le jeûne, une drogue ou une "transmission d'énergie", comme on chercherait à aller dans un lieu particulier qui serait "l'espace". Il y a là comme une impossibilité.
Mais par contre, il est salutaire d'écouter, de méditer pour comprendre et contempler : être, plutôt que faire. Pas d'expérience spéciale, juste être. "Tu es cela", comme "Untel, c'est lui !" Une simple reconnaissance, un rapprochement soudain entre le plus intime, le plus évident (la conscience) et le plus lointain (le Soi, le divin).

La philosophie tantrique de la Reconnaissance dit la même chose : 
Le Soi est l'Absolu, le divin auquel tous les êtres aspirent sans le savoir. Ce Soi est la conscience, la lumière immédiate qui révèle toutes les pensées, les sensations, les choses, le monde... et même l'absence de tout cela (autrement, comment pourrait-on savoir qu'une pensée à disparue, par exemple ?). La conscience ne peut ni être réalisée (réaliser cette évidence ?), ni perdue (car alors, comment cette perte serait-elle connue ?). Elle ne peut être atteinte : seul un fou va demander aux autres de s'aider à se trouver. Elle ne peut être évitée : le sommeil le plus profond baigne dans sa clarté. 
Par contre, la conscience, toujours présente et évidente, n'est pas reconnue pour ce qu'elle est. La plupart du temps, la conscience se dit "oui, la conscience... et alors ?" La conscience ne se comprend pas elle-même, elle n'apprécie pas sa propre majesté. Elle néglige sa propre étendue, comme un enfant gâté. Elle se croit banale. Éblouie par sa propre lumière qu'elle prend pour un objet ennuyeux, elle se sent blasée, et va chercher "au dehors" des reflets d'elle-même, reflets extérieurs qui ne se manifestent qu'en elle-même et par sa lumière !
Et le plus beau est que cette simple reconnaissance à le pouvoir de rendre à l'expérience, nue, quotidienne, ordinaire, un éclat singulier, un pouvoir d'émerveillement sans pareil. Il n'est pas nécessaire de méditer, sauf au sens de réfléchir ou d'exercer sa concentration. Accumuler des expériences extraordinaires est un miroir aux alouettes, un trompe-l’œil. La  simple contemplation de l'être, au contraire, dans l'accueil serein de ce qui apparaît, a le pouvoir de combler tous mes désirs. L'extraordinaire, c'est de voir directement que les apparences apparaissent en moi, lumière qui illumine tous ces va-et-vient.
Même une tradition mystique comme la tradition de l'oraison catholique (par exemple Jean de la Croix) affirme clairement que la recherche d'expériences extraordinaires est un grave obstacle à l'union avec Dieu. 
Il suffit de reconnaître le maître en soi, le maître qui est le Soi, et de s'abandonner en cet espace, comme un enfant qui s'endort, sans plus rien chercher. Les pensées, les sensations, etc. sont laissées à elles-mêmes, ou plutôt, aux bons soins de cette espace que nous sommes, de cet espace immuable, que rien ne peut obstruer ni cacher, car il est la lumière même en laquelle se révèle les plus épaisses ténèbres.

L'expérience du Soi ne consiste donc pas à faire une expérience spéciale, mais à reconnaître que toute expérience est l'Expérience qui est le Soi, purement et simplement. Et cette expérience de compréhension, si l'on veut, débouche sur l'expérience extraordinaire  de la transmutation de la vie quotidienne. 

mercredi 2 mai 2018

"Tu es cela" - Tat tvam asi

Tu es cela

Selon l'Advaita Védânta, cette phrase, bien comprise par qui est mûr, est capable de révéler directement la non-dualité. Elle est tirée de la Chândogya Oupanishad, l'un des plus ancien Védânta. Chaque Védânta ressemble ainsi à une collection de koâns, ces énigmes auxquelles la tradition zen attribue le pouvoir de provoquer l'éveil. Mais à la différence du zen, le Védânta est une tradition soucieuse d'expliquer comment une simple phrase pourrait provoquer l'éveil, loin de toute mystification. 

Selon le Védânta, seules ces phrases, tirées des Oupanishads ou Védântas, ont ce pouvoir.
Pourquoi ?
Le Védânta reposerait-il sur l'argument d'autorité, comme une religion ?
Pas du tout. Simplement, les Oupanishads sont un point de départ nécessaire, en ce sens que ni l'expérience seule, ni le raisonnement seul, ne peuvent faire connaître la non-dualité.
Pourquoi ?
Tout simplement parce que c'est trop fou ! 

La non-dualité révélée par les Oupanishads, c'est qu'il n'existe qu'une seule substance, sans rien d'autre hors d'elle, ni en elle. 

Et cette substance, c'est la lumière-conscience, la conscience qui révèle, qui met en lumière ces mots. C'est la conscience-témoin de tous les objets, la réalité la plus intime, désignée par le mot "je". 

Cela, c'est si évident, et pourtant si subtil, qu'aucune perception ne peut le faire connaître, ni aucun raisonnement qui, selon le Védânta, dérive toujours de données empiriques (comme la plupart des philosophies de l'Inde : différences fondamentale, sur ce point, avec les pensées dérivées du platonisme).

Il faut donc partir de l'hypothèse offerte par les Oupanishads :
"Tu es cela".
Non pas : "Tu peux devenir cela"
ou
"Tu deviendras cela", sous-entendu : si tu fais... si tu travailles sur... si tu purifie... si tu mérite... si tu reçois la grâce...
Non : "Tu es cela". C'est un fait. 
Mais un fait sans forme, qui n'est pas objectivable. Donc pas un objet d'expérience ni de spéculation.

Tat tvam asi en sanskrit.

Tat : "cela", le brahman, l'absolu, le transcendant, Dieu, omniscient, omniprésent, tout-puissant, félicité absolue, joie qui ne dépend de rien.

Tvam : "toi", l'âtmâ, le Soi, ce qui ne devient jamais objet, ce qui n'est jamais un "ceci", un "cela" objectif, objet des sens ou de l'esprit, mais qui est toujours la conscience-témoin des objets qui passent, la lumière qui éclaire et révèle tous les changements, la clarté immuable en laquelle se font jour toutes les mutations.

Asi : "es", identité, reconnaissance. Non pas devenir, ni transformation, ni évolution.

_________________________________

Mais comment des mots, qui produisent, au mieux, une connaissance intellectuelle, un savoir conceptuel, pourraient-il faire connaître directement cette non-dualité ? N'est-ce pas là une simple théorie, qu'il faut ensuite mettre en pratique, par exemple grâce à la méditation ou au yoga ?

- Selon le Védânta, pas du tout. La phrase "tu es cela" a le pouvoir de révéler directement la non-dualité. Il n'y a plus rien après. 

Mais comment pourrait-on se satisfaire d'un savoir théorique ? Se contenter de "Tu es cela", n'est-ce pas comme se contenter de lire le menu, au lieu d'y goûter ?

- Non. Il est vrai que dans le cas ou le contenu du savoir n'est pas immédiatement présent, la connaissance n'est que théorique. Si je "connais" une description de Paris, je ne suis pas encore à Paris. Ma connaissance de Paris est alors théorique, intellectuelle, conceptuelle, indirecte seulement. C'est une connaissance, mais une connaissance incomplète 

Pour que ma connaissance de Paris devienne une connaissance directe, je dois faire quelque chose : je dois aller à Paris. Dans ce cas, en effet, la théorie doit être complétée par une pratique.    

Mais dans le cas du Soi, de la lumière-conscience, c'est différent. Car la conscience est toujours déjà présente, de façon immédiate. Elle est même présente avant tout le reste. Elle est présente avant toute action, toute pensée, tout objet. Car c'est elle qui révèle l'apparition et la présence des objets. C'est elle qui révèle la présence et l'absence des pensées et de toute chose. Tout dépend de sa lumière pour exister. Comment pourrait-elle dépendre de quoi que ce soit ? 

En tous les cas, elle est déjà présente. Elle est "moi", ce qu'il y a de plus immédiat. Elle est évidente, elle est auto-lumineuse, à elle-même sa propre lumière, révélée par elle-même, tout comme une lampe n'a pas besoin d'être éclairée par une autre lampe pour être mise en lumière.

"Tu es cela" fait donc connaître ce qui est déjà présent, immédiatement. La connaissance qui découle de la compréhension de cette phrase est donc directe, parfaitement immédiate, car le Soi est l'expérience la plus immédiate. 

En fait, la conscience est l'expérience elle-même, toute expérience, la seule et unique : l'expérience qui ne varie pas. Ce sont les contenus qui varient. Et, par mégarde, nous reportons les attributs de ces contenus (le corps, les pensées, etc.), sur le contenant, sur l'expérience, qui est la conscience, et qui est donc toujours déjà présente, car elle est la présence même. Sans elle, rien ne pourrait se "presenter" : ni passé, ni futur, ni chose, ni néant, ni même l'illusion. C'est en elle que tout se déploie, comme tout corps s'étend et existe dans l'espace.

Imaginez que, dans un moment d'égarement, vous vous oubliez. Et vous vous cherchez, en interrogeant les autres. Vous tombez sur une bonne âme qui vous révèle l'hypothèse impensée : "Tu es cela". Si vous l'entendez et le comprenez, il n'y a rien à faire ! Il n'y a pas à "aller" quelque part, rien à produire, ni à transformer, ni à déplacer, ni à purifier. Rien à faire. Pas de pratique dans ce cas.

Mais les Oupanishads, comme tant d'autres traditions, affirment aussi que "le Soi est au-delà des mots".
Comment donc une phrase, faite de mots, pourrait-elle communiquer quelque chose qui est au-delà des mots ?

Le Védânta répond que les mots peuvent pointer ce qui dépasse les mots à trois conditions : 
1) Que le sens de chaque mot de la phrase ait été compris : en clair, il faut déjà savoir ce qu'est le Soi, l'avoir discerné, distingué des objets ;
2) Ensuite, il faut être attentif, et supposer que la phrase a un sens ;
3) Enfin, il faut être prêt à dépasser le sens littéral des mots, attendu que ce sens rend la phrase absurde. 
Comment ?
Ainsi :

A première vue, dans "Tu es cela", "cela" désigne la conscience divine, créatrice, transcendante.
"Tu" semble, littéralement, pointer le moi, l'âme, avec ses misères, ses limites et sa souffrance.

De sorte que, si l'on s'en tient au sens littéral des mots, cette phrase est absurde, complètement absurde, puisqu'elle identifie deux opposés : Dieu infini et l'individu, fini.

Comment moi, mortel et conditionné, pourrai-je être l'infini divin ? Celui-ci n'est-il pas transcendant, éloigné, séparé, fut-il caché au fond de moi, de mon corps subtil, dans je-ne-sais quel chakra bien noué ? Enfoui au tréfonds de mes karmas accumulés ? Dissimulé quelque part entre deux dimensions subtiles ?

Mais si j'ai un tant soit peu de foi en cette phrase - "tu es cela" - je vais aller au-delà du sens littéral des mots. Je vais alors comprendre que "toi" ne fait pas référence au corps ni à l'esprit, mais juste à la conscience, témoin du corps, des pensées et du reste. 

Je vais aussi comprendre que "cela" ne fait pas référence à Dieu, mais à Dieu "moins" sa divinité, ses attributs transcendants : Dieu mis à nu, c'est-à-dire l'être pur, simple, indifférencié, immuable.

Ainsi la contradiction apparente se résous en identité réelle. 

De plus, "tu" précises le sens de "cela" : "tu", en désignant le plus intime, dépouille le "cela" de sa transcendance, de son apparent éloignement. "Cela", qualifiant "tu", dépouille le "tu" de sa misère, de sa finitude, de ses limites. 

Quand j'entends "cela", j'entends que je ne suis pas le corps, ni le mental. Quand j'entends "tu", j'entends que l'absolu, la conscience-cosmique-universelle-divine, est le Soi, le plus intime, immédiat, directement présent. 

La puissance d'éveil du "tu es cela" vient donc de ce que les mots, mis en apposition (=dans une même phrase, avec juste la copule "es" qui exprime clairement l'identité), se libèrent mutuellement de leur sens littéral, et permettent ainsi de transcender les limites du langage conventionnel.

Telle est la beauté de cette phrase, de ce koân clair comme le jour, de cette lumineuse énigme qui n'a pour sens que de nous éveiller au réel par une intuition directe. Rien n'est besoin après, même si une intense méditation est sans doute requise, avant. Mais aucune expérience "spéciale" à chercher, aucun "éveil" à attendre, nul "bascule" à espérer, nulle grâce à quêter, même si, bien sûr, la dévotion est de mise - mais une dévotion toute d'attention, de recueillement et d'écoute. 

Telle est la beauté des Oupanishads, qui ne sont pas de jolies théories, mais bien des moyens de connaissance directe de l'absolu. 
"Tu es cela" est la révélation de la non-dualité.
Rien de moins.

La philosophie tantrique de la Reconnaissance ne dit pas autre chose. Par exemple, voyez ce texte.

L'effort n'est qu'une apparence

lundi 30 avril 2018

Samâdhi - nécessaire ou pas ?

Samâdhi...
"Être en samâdhi"
"Cette musique me fait tomber en samâdhi"
"Il m'a mis en samâdhi !"
"Il est tous le temps en samâdhi"
"Faire l'expérience du samâdhi"
"Travailler sur les obstacles au samâdhi"
"Une vie saine favorise le samâdhi"
"Les yeux fermés en samâdhi"
"Samâdhi ou l'expérience ultime"



Depuis le XIXe siècle au moins, il y a cette idée que l'expérience du samâdhi est l'expérience ultime, le sommet de la vie intérieure, qu'elle est l'équivalent de l'éveil.

Dans ce cas, on parle en sanskrit de nirvikalpa-samâdhi, un samâdhi "sans pensées", ou a-samprajnâta-samâdhi, un samâdhi "sans analyse intellectuelle", ou bien d'unmanî-bhâva "état non mental", etc. [note pour les amateurs : un-manî est traduit par "non-mental", mais littéralement, cela signifie, "celle qui a le mental excité, perturbé, perplexe" (ud-manas)]

Samâdhi est un mot sanskrit que, dans ce cas précis, on rechigne à traduire, surtout parce qu'il a été sacralisé : l'expérience du samâdhi serait le nec plus ultra de la spiritualité. 

Et derrière cette idée, popularisée par Vivékânanda au XIXe siècle, se trouve un présupposé empiriste : le plus important est l'expérience, car toute connaissance vraie est expérience, le reste n'est que bavardage ; l'expérience est concrète ; le reste est abstrait, donc nébuleux, vague, superficiel, "intellectuel", sans poids, etc. 

Vivékânanda, qui avait reçu une éducation anglaise, était adepte des idées de David Hume, selon qui toutes nos idées dérivent de l'expérience, même les plus sublimes ou abstraites. Donc, si Dieu ou une "non-dualité" existent, il faut pouvoir en faire l'expérience, comme un scientifique est censé, selon un préjugé vulgaire, "voire" l'énergie, comme la gravité, par exemple. 

Malgré la naïveté de cette philosophie empiriste, c'est elle qui est devenue prédominante aujourd'hui. Il est vrai que ce qui n'est pas sensible est subtil, et inaccessible, au premier abord et sans un entraînement conséquent, à l'entendement du profane. Ce qui se voit, se sens, se ressent, semble réel par contraste. Ce qui est abstrait, intelligible à l'intelligence seulement, semble lointain et confus, sans réalité.

Quoi qu'il en soit, le mot samâdhi lui-même, littéralement, est composé de deux préfixes et d'une racine : 

sam- "complètement", "correctement" + â, différentes significations, mais ici, ce préfixe inverse le sens ou la direction de la racine verbale qui suit + racine -dhâ "placer", "poser son attention sur", "penser à", "méditer", "considérer", "contempler", "se concentrer sur". 

Le préfixe â précise que la concentration ou l'attention ne son pas tournée vers l'extérieur, mais retournées vers l'intérieur. La terminaison en -i exprime l'action ; on trouve du reste une autre formation équivalente : samâdhâna.
Avec cette même racine, on a d'autres mots pour désigner différentes sortes de concentration : 
prati-samdhâna "recueillement", 
anu-samdhâna "synthèse", "recollection", 
ava-dhâna "appliquer son attention", "être attentif".

Samâdhi signifie donc, littéralement "le fait ou l'action de se concentrer complètement vers l'intérieur", à rebours de l'extraversion habituelle.
Bref, c'est une concentration vers l'intérieur.

Dès lors, on comprend mal pourquoi samâdhi a été traduit par "conscience cosmique", ou divine, par "enstase" (=immobilité intérieure), ou même par "super conscience", "conscience divine", "absorption divine", etc. Il faut dire qu'au XIXe, le samâdhi était associé (et l'est encore aux yeux des gogos) à des phénomènes sensationnels, genre l'arrêt du cœur, la lévitation prétendue, ou encore le fait de rester des jours entiers sans respirer, en "suspension". 

Râmakrishna lui-même, le gourou de Vivékânanda, s'est offert en modèle de ce samâdhi : il prétendait pouvoir rester des semaines en état de suspension, un genre d'hibernation sans glaçons. Notons, au passage, que Râmakrishna, présenté comme un "mystique de l'Advaita Védânta", n'a jamais étudié l'Advaita Védânta. Il a été influencé par quelques idées tantriques : selon lui, l'éveil spirituel c'est l'extase, et "il est impossible d'atteindre l'éveil sans un éveil de la koundalinî". Rien à voir avec l'Advaita Védânta, ni avec le tantra non-dualiste (rappelons que pour cette tradition, la Koundalinî n'est qu'un nom de la conscience).

Le problème, c'est que le mot samâdhi n'a pas toujours désigné ce genre de ravissement temporaire, tout spectaculaire qu'il semblât aux cœurs tendres. Et bien des gens croient encore qu'il faut en passer par là pour "atteindre" le sommet de la spiritualité. D'autres, fanatiques de Patanjali, croient qu'il faut "bloquer les émotions", pour atteindre un samâdhi, un yoga qui serait paradoxalement une séparation (vi-yoga) entre l'esprit et la matière. 

Pourtant, dans la plupart des traditions, samâdhi désigne tout simplement la concentration. C'est le cas dans l'Advaita Védânta originel : le dhyâna-yoga consiste simplement à se concentrer sur l'enseignement pour bien le méditer et le comprendre, à l'exclusion de out le reste. 

Et surtout, dans la voie de l'Advaita Védânta, il n'est pas nécessaire de bloquer les émotions et les pensées. Il faut juste les maîtriser suffisamment pour pouvoir se concentrer sur l'enseignement de la non-dualité et s'éveiller à la conscience-témoin de tous les objets. Rien de plus, rien de moins. 

Le samâdhi comme blocage (forcément) temporaire de la respiration, du corps et des pensées, n'est pas un moyen de libération selon Shankara. 

De plus, même si c'est là une "expérience de non-dualité", au-delà du mental, il est ridicule de déployer tant d'efforts pour l'atteindre, puisque nous faisons tous, naturellement et chaque jour, une expérience d'absence du mental : c'est le sommeil profond. 

Mais, comme chacun le constate, cela ne mène à aucun éveil. En effet, selon le Védânta, la cause de la souffrance n'est l'ignorance, qui est une erreur intellectuelle. Seul l'intellect peut la corriger. L'intellect est donc le lieu et l'outil de l'éveil, qui est simplement la compréhension que "je suis la conscience, témoin éternel de tous les objets changeants, lesquels sont donc sans réalité". 

Pas besoin de samâdhi "sans pensées". Ou alors, comme dit Gaudapâda, samâdhi désigne le Soi, la pure conscience qui révèle les pensées, et qui a donc toujours été différente des pensées, et libre d'elles. C'est comprendre cela, l'éveil. Ceux qui s'efforcent de stopper les pensées sont, selon Gaudapâda, "pitoyables", car leur démarche est une impasse.

Dans le bouddhisme, samâdhi est plutôt synonyme de compréhension ou d'intuition (insight) : on peut ainsi "avoir des samâdhis", en grand nombre et simultanément, sur tout un tas de sujets. Samâdhi désigne alors un eurêka, une compréhension sur un sujet donné. D'ailleurs, ce sens se retrouve en hindî, la langue moderne du Nord de l'Inde. Samâdhâna désigne une solution, une réponse à un problème, une trouvaille intellectuelle. 

Dans le shivaïsme du Cachemire, comme dans le Védânta, le samâdhi compris comme absence de pensées est notre vraie nature. 

Secondairement, le samâdhi consiste à savourer les moments ou, naturellement, il n'y a pas de pensées, et où notre vraie nature est révélée à nu, sans être accompagnée de pensées. Par exemple, entre deux pensées. Ou bien, si cela semble trop dur, à se familiariser avec l'intervalle entre deux respirations. En particulier, écouter la fin de l'expir, comme un "om" ou la résonance d'un bol tibétain qui va mourir dans le silence. 

Mais ensuite, et tiercement, reste à s'éveiller vraiment, à bonnement samâdhiser, en reconnaissant que "je suis la conscience qui révèle les pensées, et qui se révèle en les révélant, comme une lampe s'illumine en illuminant ses alentours". Là encore, pas besoin de bloquer les pensées. 

L'important est de s'éveiller à ce qui est donné : la lumière-conscience n'est cachée ni voilée par rien, et ne peut l'être, car c'est par elle et grâce à sa lumière que tout apparaît ou disparaît. Comment pourrait-elle ne pas être évidente ? 

Il n'y a pas à atteindre un état spécial comme précondition à je-ne-sais-quoi ou à s'efforcer de ressentir des guili-guili-gratouillis. Il suffit que moi, conscience souveraine (car la conscience ne dépend de rien, elle dont tout dépend), comprenne que les choses - dont les pensées - sont ma manifestation et ne peuvent rien contre moi, mais au contraire révèlent ma gloire, l'étendue de mon pouvoir, moi qui suis, par nature et par grâce, "à l'image et ressemblance" de la conscience divine.

En ce sens, nirvikalpa-samâdhi, souvent traduit par "samâdhi sans concept", désigne plutôt une compréhension (samâdhi) qui ne laisse place à aucun doute (nirvikalpa). 

Et alors le bavardage se calme, les pensées et tout le reste baigne dans un silence vivant, la respiration s'apaise, le corps s'allège, les sens s'affinent, l'imagination se délie, la parole retrouve sa force, la vie son sens.

Voilà le seul samâdhi nécessaire, véritable et savoureux.
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