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jeudi 28 octobre 2021

Fuir l'extérieur pour aller à l'intérieur ?


 Il y a une vie intérieure : la découverte d'une manière d'être plus profonde, plus vraie, plus joyeuse, moins absurde. Aussi, grande est la tentation de se retirer vers cet intérieur béni quand les choses vont moins bien, quand la vieillesse, la maladie, la mort, l'injustice ou la malchance se présentent. Et quand tout va mieux, nous pouvons nous sentir frustrés de cet intérieur, tout de même, car là est le sens, la valeur, le salut, la substance. Désormais nous le savons ; nous pouvons ajourner, reporter, mais nous ne pouvons plus échapper à cette nouvelle conscience. La source a été trouvée. Comment pourrait-on l'oublier ? La source de vie est ce silence intérieur en lequel chacun de nos membres renaît, en qui chaque pensée, chaque émotion semble à sa place, comme une eau fluide et fraîche coule d'une manne assurée.

L'extérieur aussi nous appelle. Comme une autre saveur, plus âcre, après les douceurs du cœur profond. L'action, les responsabilités, l'aide aux autres... Que faire alors ? Que choisir ? L'intérieur ou l'extérieur ? Les deux semblent incompatibles et le dilemme ressemble à un nœud inextricable.

Maître Eckhart évoque cette alternative, mais nous suggère qu'il n'y a pas à choisir, car l'intérieur appelle l'extérieur et cet extérieur doit jaillir dans l'intérieur, sans le détruire :

"Cela ne veut pas dire qu'il faille fuir son intériorité, s'en détacher à la renier [ce serait excessif], mais bien au contraire : il faut apprendre à agir en elle, avec elle et par elle. En sorte que l'intériorité fasse irruption dans la réalité extérieure et que cette réalité extérieure soit réintroduite dans l'intériorité, et que l'on s'habitue alors à devenir libre dans l'activité. Il faut diriger son regard vers cette activité intérieure et agir à partir d'elle, que ce soit lire, prier ou, s'il convient, accomplir des œuvres extérieures. Si l'activité extérieure trouble l'opération intérieure, que l'on suive la voie intérieure. Mais si les deux pouvaient être unies, ce serait la meilleure manière d'agir ensemble avec Dieu". Conseils spirituels, chapitre 24, trad. Wackernagel

Eckhart évoque dans ce passage très précieux la relation délicate entre vie intérieure et vie extérieure. Il ne s'agit en aucun cas de sacrifier la relation avec la source intérieure sur l'autel d'une efficacité extérieure, sociale, au nom de la morale par exemple. Eckhart souligne sans cesse que les œuvres en elles-mêmes sont sans valeur, du moins tant qu'elles ne découlent pas d'une intention bonne, c'est-à-dire jaillissant du silence intérieur, vivant et vibrant. 

Tant que l'intérieur semble faible, prenons en soin. C'est peut-être cela, "prendre soin de soi". Point trop n'en faut. Agir lentement, en revenant sans cesse à l'intérieur, au "je suis" concret. Donner le temps au temps, ou plutôt donner à ce qui est au-delà du temps, le temps de jaillir dans le temps et d'y opérer à sa guise. 

Alors l'extérieur, oui. Mais enveloppé dans l'intérieur, comme caché au plus profond, dans une paix obscure d'où sourd le nectar subtil de ce je-ne-sais-quoi sans lequel rien de beau ni de bon ne saurait être vécu, quand bien même cela semblerait beau et bon vu de l'extérieur. 

L'extérieur depuis l'intérieur. Tenter une autre vie, se laisser tenter par l'abandon fou à cette autre manière de vivre. Intime, secrète. L'extérieur ramené dans l'intérieur, l'intérieur infusant dans l'extérieur, de sorte qu'ils se pénètrent mutuellement. Le Tantra décrit précisément ce cycle du dehors et du dedans : c'est la krama-mudrâ, instruction secrète de la tradition des yoginîs. 

Tout, en somme, est question de dosage, de mesure et de temps opportun. Dans notre société en accélération, il est sans doute juste de lever le pied et de cultiver en tout lenteur, douceur et silence.

vendredi 4 octobre 2019

Le cœur de la yoginî

une vraie salle de yoga


Le tantra ne consiste pas à se faire masser,
à se regarder dans les yeux,
à danser en se caressant,
à pleurer et à rire.

Le tantra est la texture,
le texte de l'expérience,
au-delà du langage.
Grand livre de l'espace,
il est infini.

La Déesse n'en finit pas de l'interroger,
comme les mots interrogent le sens.
"Hommage à Shiva Shakti,
inséparables comme les mots et leur sens",
chantait l'esclave de Kâlî.

Être yoginî ne consiste pas à mettre sa jambe sur sa nuque,
à manger des graines en lisant Yoga Magazine,
à s'asseoir sur un tapis bio,
à se tenir en équilibre et à sentir son corps.

Le yoga est l'espace dans lequel tout apparaît
et disparaît, inséparable.
Il est l'unité malgré tout.
Le yoga est la joie qui reste quand tout s'écroule,
dans la vieillesse, la maladie, la mort.

La yoginî est la conscience de ce mystère,
comme la lumière du soleil.
Elle est le ressenti infiniment délicat, passif, surnaturel
et subtil au-delà de toute sensation, au-delà des chakras,
de la kundalinî, des âsana et des prânâyamas.
Elle est le gourou sans gourou,
le gourou de tous les gourous.
Elle est le gourou qui reste 
quand tous les gourous sont morts.

Voici ce qu'elle en dit elle-même, 
dans l'Essence des tantras (Tantra-sadbhâva-tantra, II, 84a-96a) qui évoque le grand banquet du yoga :

"La suprême yoginī, essence de conscience 
Est présente entre les deux oreilles.
Elle est présente au banquet
Comme conscience ultime du son.

Elle est dans la peau de tous les êtres
En cet univers vivant et inerte.
Elle est présente au banquet
Comme conscience ultime du toucher.

Celle qui illumine le soleil et la lune
Est présente au coeur des yeux.
Elle est présente au banquet
Comme conscience ultime de la forme.

Elle est l'artiste qui goûte au centre (de la langue),
Entourée des trente-deux siddhas.
Elle est présente au banquet
Comme conscience ultime de la saveur.

Elle se délecte des opposés
Distingués par les deux narines.
Elle est présente au banquet
Comme conscience ultime de l'odeur.

Elle est (Parole) Suprême, puis Voyante,
Puis Médiane et Articulée.
Elle est présente au banquet
Comme conscience ultime de ce qui est dit.

Elle  a le corps d'un serpent a cinq faces 
Et s'occupe exclusivement de tout dévorer.
Elle est présente au banquet
Comme conscience ultime de l'appropriation.

Présente à la fin des seize (rayons),
Elle est la fin de tout et le mouvement des pieds.
Elle est présente au banquet
Comme conscience ultime du rejet.

Installée dans le souffle inspiré,
Elle repose, tranquille, à la fin des douze (largeurs de doigts).
Elle est présente au banquet
Comme conscience ultime de l'excrétion.

Au cœur de l'organe génital,
Elle est toujours prête à faire s'écouler la semence.
Elle est présente au banquet
Comme conscience ultime de la félicité.

L'artiste qu'est la pensée
Est au cœur du doute et de la certitude.
Elle est présente au banquet
Comme conscience ultime de la cogitation.

Elle est l'éveilleuse originelle,
Ivre de soi et de toute chose.
Elle est présente au banquet

Comme conscience ultime de la perception."

 C'est Elle qui révèle à chaque instant le Grand, l'Ultime Mantra Absolu, Parfaitement Secret, Pure Efficience Incorruptible :





lundi 2 septembre 2019

La révélation du secret ultime

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Voici un autre hymne adressé par Dieu à la Déesse, extrait du Tantra de l'Essence de la Danse de la Famille de la Déesse du Temps, Kâlî qui dévore le Temps :

"Belle ! 
Je suis pris au filet
De la plus extrême confusion !
Radieuse ! 
Révèle le point vital,
Tel qu'il est. 54

Dis le secret ultime, 
Ineffable, sans défaut. 
Bienfaisante !
Révèle ce qui est dans le Cœur de la Yoginī, 55

Ce qui est indépendant des jours lunaires et des heures fastes, 
Ce qui ne requiert pas de lieux, ni de moments (particuliers), etc., 
Révèle ce qui est affranchi des signes conventionnels des (différents) sites (sacrés), 
Avec (leurs) constellations et leurs planètes, 56

Révèle ce qui ne dépend pas des gestes sacrés ni des formules, ni des couleurs comme le rouge, etc., Révèle ce qui ne dépend pas d'un rituel quotidien,
Ni d'une offrande au feu, ni (de l'offrande) d'eau parfumée de fleurs, ni de l'offrande d'huile,  57

Révèle ce qui ne dépend pas du rituel d'invocation (d'une divinité), 
Ni de vœux quand à la manière de se conduire, 
Révèle ce qui ne dépend pas des (techniques) spéciales comme les remplissages, 
Les vidages ou les rétentions (du souffle)! 58

Révèle plutôt ce qui est naturellement libre
Et dépourvu de tout vice,
Ce qui ne dépend pas d'obligations ni d'interdits,
Ce qui est réellement grand ! 59

Dis le secret ultime
Présent dans le cœur (de tous les êtres)."

Ayant tenu ce discours, 
Il s'adonna à l'adoration de la Déesse. 60

Établi en sa nature, il resta silencieux.
Plus tard, en un autre temps favorable,
Cette suprême (Déesse), sans corps, 61

Parole aspirant à entendre (les paroles du Dieu)1,
Accomplit le grand sacrifice.
Quant aux autres êtres, corporels, 
Quand ils entendirent ce discours (du Dieu) sans corps 62

Ils joignirent les mains
Et se prosternèrent vers (la Déesse)
Mais la maîtresse du Dieu des dieux,
Présente dans la matrice, 
Ce royaume de notre vraie nature, 63

(Résonance) sans notes, présente en notre forme propre,
Au-delà des formes, transparente,
S'adonnait à la grande union,
Entourée des soixante-quatre (yoginīs). 64

(Ainsi) cette Déesse de tous les dieux
Accomplit méthodiquement
L'adoration, l'instruction et la transmission suprême
Des yoginīs. 65

Mais à la suite de cette (transmission), 
Ceux qui étaient présent se rétractèrent d'un seul coup 
(Et retournèrent) à à l'état de bétail (ignorant).
Seul le Grand Bhairava resta, mais (comme) pétrifié. 66

Quant aux autres dieux régents (du monde)8
Ils restèrent (aussi), par jeu et par dévotion.
Alors (ils) obtinrent le principe suprême,
Le suprême Shiva. 67

De mêmes, les soixante-quatre yoginīs,
Obtinrent (ce) principe
En s'appuyant sur la Roue de l'Espace
Et s'enorgueillirent des paroles de la Vérité intégrale. 68

Planant dans l'espace, tous se 
Répandirent en l'espace.

Quel est donc ce secret ? Ce secret des secrets ?

mercredi 21 août 2019

Déesse Espace


Face à l'immense azur, 
les paroles de la Déesse-Espace résonnent.
Le bleu frémit, zébré de gouttelettes de vif-argent,
battant le tambour du cœur,
bam...bam...bam...
Son bourdon résonne dans le vaste intervalle 
entre mes oreilles, HRÎM.
Sa présence éclate, à nu, A.
Au centre de l'espace, les clochettes des chèvres,
ding...ding...ding...

En sanskrit, elle est appelée Vyoma-vâmâ-îshvarî, "la Maîtresse qui Vomit (toutes choses) dans l'espace (de la conscience)". 
Elle est la pure présence qui brille, dénudée, entre les pensées ; 
le ciel limpide qui fulgure entre les nuages ; 
l'énergie qui scintille clairement entre la fin d'un expir et l'inspir suivant. 
Vyoman est le ciel, l'espace, le vide, le centre et la source, l'image de la Déesse, l'objet de la contemplation de Shiva (shiva-mudrâ, bhairava-mudrâ), le support de l'émerveillement qui vous plonge sans effort dans le silence absolu. 
Vâmâ veut dire "qui vomit", car tout émerge de l'espace comme d'une immense bouche, avant d'y replonger aussitôt. Cet aspect de résorption est alors "Celle qui détruit le Temps", Kâla-karshinî, Kâlî. Vâmâ veut dire aussi "gauche", "qui va à l'envers", car cette Déesse des déesses se révèle quand l'attention se retourne vers sa source, vers l'espace Qui Voit, en lequel tout apparaît et disparaît instant après instant. Elle est aussi "gauche", "sinistre", car elle est la vie qui terrorise et jette dans l'angoisse celles et ceux qui ne la reconnaissent pas, c'est-à-dire ceux qui croient être autre que la conscience universelle, séparés du monde. Elle est aussi "gauche", car elle se joue des conventions et des habitudes. Vâmâ,enfin, signifie "belle", car elle est la beauté absolue, celle qu'on ne peut oublier.

Voici les paroles que cette Sauvage imprévisible adressa au yogi Nishkriya,
tombé à terre sous le coup de la grâce,
le visage dans les cendres du cimetière de Kara Vîra
dans la cité de Mangalâ, capitale du royaume des Yoginîs,
en Oddiyâna.
Voici ces paroles de l'Espace, préservées en sanskrit dans un manuscrit unique :

madhye paśya vimarśatah | mahā-śūnyā-atiśūnyam tu kshara-akshara-vivarjitam | asparśam parama-ākāśam nirniketam niruttaram | sarva-uttīrnam anābhāsam sarvatra-avasthitam sadā | srishti-sthity-upasamhāra-kāla-grāsa-antakam param | sarva-avarana-nirmuktam sva-svarūpam sva-gocaram 

"Vois et ressens l'intervalle entre les respirations !
C'est le vide ultime au-delà même du vide (et du plein).
Ni permanent, ni éphémère.
Il n'est pas une sensation, cet espace absolu.
Il n'a pas de demeure fixe.
Il n'y a rien au-dessus de lui.
Il n'est pas une réponse.
Il transcende tout, car il n'est pas un phénomène.
(Et pourtant), il est partout présent, toujours.
Il est la mort définitive (de la mort)
car il dévore le temps - naissance, vie et mort.
Il est transparent, sans voile.
Il est ce qu'il y a de plus intime,
notre propre royaume."

Autrement dit, seul ce que nous ne pouvons posséder 
nous appartient réellement.
Comme dit Jean de la Croix :
"Si tu veux tout
renonce à tout".
Simple.

vendredi 16 août 2019

Pourquoi le toucher est-il si important selon le shivaïsme du cachemire ?


La plupart des cultures font de la vue le sens suprême, sans doute parce que l'on peut voir à distance sans en être affecté matériellement. La vue serait ainsi la plus pure des facultés charnelles, car la moins matérielle, parmi les cinq sens. A l'opposé, le toucher n'est que contact immédiat et affection, modification. Toucher, c'est être touché et altéré. C'est donc le sens le plus matériel et celui qui témoigne le plus de la misère humaine, attachée à son corps.

Mais le shivaïsme du Cachemire a une vision - si j'ose dire - bien différente du toucher.

Selon la science de la longévité, âyuh-veda, le toucher est omniprésent dans toutes les sensations, dans la mesure où toute sensation ou perception présuppose un contact entre le sujet et l'objet : même la vision implique un contact entre la lumière et l’œil. C'est pourquoi Gaudapâda, quand il voulait évoquer sa vision de la non-dualité, parlait d'une "vision sans contact", sans toucher, a-sparsha-yoga, un état de yoga qui ne résulterait pas, en somme, de l'union d'un sujet et d'un objet.

Outpala Déva, le plus profond des philosophes du Cachemire, précise que le toucher est "toucher intérieur" (ântara-sparsha), c'est-à-dire subjectif. Il veut dire par là que le toucher est avant tout un acte de conscience, une manière pour la conscience de prendre conscience d'elle-même. Car pour lui, tout est conscience. Mais cet "idéalisme" est présent dans toute les philosophies de l'Inde, du moins celles qui empruntent au Sâmkhya son échelle des vingt-cinq niveaux ou éléments du réel (tattva), puisque dans ce schéma, les cinq éléments matériels dérivent des cinq sortes de perceptions sensorielles, et non l'inverse. C'est la perception qui crée le perçu, et non pas l'inverse. 
Quoiqu'il en soit, nous voyons aussi par là que le toucher désigne en fait un phénomène plus large que le simple contact avec la peau. Sparsha pointe quelque chose comme la sensation ou le ressenti.

Mais le shivaïsme du Cachemire, c'est-à-dire l'ensemble formé par la philosophie de la Reconnaissance, l'enseignement du Frémissement, et les traditions ésotériques Trika et Krama, va beaucoup plus loin. Selon son plus pénétrant champion, Abhinava Gupta, le toucher est le sens le plus proche de la conscience en son absolue liberté, car il est immédiat, justement. Intime, proche. Charnel. Intense, il invite néanmoins à la subtilité. Il est Shakti, conscience.

Et surtout, les sensations tactiles "éclatent" comme des bulles de lumière dans l'espace. En suivre une, comme on "prend" une vague pour la surfer, et la suivre jusqu'à l'infini, est une pratique incroyablement puissante. 
Ces bulles tactiles qui explosent constamment à l'orée de notre champs d'attention (la conscience contractée) sont comme des "om", des Mantras qui, jaillis de l'infini silence, ramènent doucement à lui. C'est la grande pratique du Krama. 
Accessible à tous, cette observation se fait traditionnellement dans "l'Attitude de Bhairava", geste d'émerveillement que j'évoque souvent, car c'est ce qui, dans le shivaïsme du Cachemire, se rapproche le plus de ce que l'on appelle "méditer" : les yeux grands ouverts, la mâchoire relâchée, bouche béante, la masse corporelle s'écoule et va pétiller dans l'espace ambiant. L'attention vaque librement et va chevaucher les éclatement tactiles à sa guise, comme quand on écoute un concert de bols tibétains. 

Voilà, en bref, pourquoi le toucher est si important selon le shivaïsme du Cachemire.

jeudi 15 août 2019

Le grand émerveillement



La pure présence, simple, nette, limpide, transparente, 
porte plusieurs appellations dans la tradition Krama :
sceau de Shiva (shambhavî), geste secret (rahasya), posture céleste (divya), regard divin (divya), visage de Bhairava, bouche bée (cakita), le baiser (cumbaka).
Le plus étonnant est "émerveillement" (vismaya). L'étonnement est l'essence d'être conscient. Être conscient, c'est être étonné. De quoi ? D'être conscient, ou d'être, ce qui revient au même. C'est s'émerveiller et se délecter d'être : camatkâra. En hindi moderne, cette expression désigne le miracle, ce qui laisse bouche bée, sans rien à quoi se raccrocher. Car exister est un miracle. Littéralement, camat-kâra veut dire "faire miam". Ou "slurp". La délectation d'exister. 

Dans la tradition Krama, c'est le geste secret par lequel nous invitons la Grande Inopinée (sâhasâ) à nous envahir (âvesha). Dans cette approche, la grâce, c'est se laisser posséder comme on se laisse prendre par la colère. C'est perdre le contrôle. Ainsi a lieu la transmission (samkramana) des yoginîs, qui est ici la véritable initiation.

Ca n'est pas méditer, se concentrer et recevoir la grâce par mérite. Non, c'est juste se laisser faire. Comme un voyage chamanique, un état d'hypnose. Son essence, sa moelle, sa substance est "une explosion naturelle" (akritaka-sphâra), un feu d'artifice sans artifice. Une simple présence caressée par les sensations tactiles.

C'est encore "le grand émerveillement" (mahâ-vismaya), "la
pénétration en notre essence en sautant vers le haut, au-delà, sans plus aucun ego limité, sans plus de fierté mal placée ou bien placée, quand l'arrogance a disparue" (Ananta Shakti, Explication des Soûtras du Maître Fou, 13).

mardi 13 août 2019

Éros et Thanatos ?



Le sexe et la violence sont souvent associés dans les esprits.
Comme si le sexe était un crime aussi grave que de tuer.
Cette croyance en un lien entre Éros et Thanatos m'a toujours surpris. Car enfin, Éros engendre. Thanatos tue. Je veux bien que, dans le Grand Tableau, tout participe d'un même mouvement, mais c'est loin d'être évident. Pourquoi associer deux actes aussi opposés : l'amour ("faire l'amour", quand même) et tuer ou torturer ?

Dans le shivaïsme du Cachemire, il y a deux traditions initiatiques principales : le Trika et le Krama.
Or, le Trika est centré sur la créativité, l'excitation, la dilatation, la beauté, l'opulence, la plénitude, le Moi, le bien-être, bref sur Eros. Sa couleur est le blanc puis le rouge. A l'opposé, le Krama est axé sur la mort, le vide, la digestion, le feu, les cendres, le temps, la laideur, la peur et tout ce qui va avec les "champs de crémation" (les cimetières indiens), bref Thanatos.
Et pourtant, ces deux traditions prônent également de faire l'amour, comme pratique et rituel de base. C'est l'âdi-yâga ou "offrande primordiale". Le Krama prescrit même des orgies. Le sexe est au coeur de cette voie, mais dans un environnement mortifère.
Autant je peux comprendre que cette pratique aille avec l'érotisme du Trika, autant j'ai du mal à entendre son association avec la Mort.


De plus, le Trika aspire à élargir l'ego à l'infini, tandis que le Krama dissout l'ego. Or, l'érotisme est censé flatter et nourrir l'ego, non le dissoudre.

Que signifie tout cela ?

Peut-être que les choses ne sont pas si simples qu'elles y paraissent. 

Le Krama part de la croyance selon laquelle le sexe est impur. En effet, le sexe est plus ou moins condamné dans toutes les sociétés. Je n'en connais aucune qui prône la liberté pure et simple. Donc faire l'amour permet de dépasser les inhibitions, notamment sociales. Cela ouvre donc sur une possible dissolution de l'ego. Du moins, sur une possible disparition de la dimension sociale de l'ego. 

Oui, mais le reste ?
La Mort est mise en avant dans le Krama parce qu'elle exprime l'impureté, la peur, et donc aussi le Moi factice. 

Or il y a un point commun entre la Mort et le sexe : le corps, le toucher et le contact avec ce qu'il y a de plus impur, c'est-à-dire tout ce qui sort du corps : souffle, sécrétions, sang... Par là aussi, le sexe est comme la rencontre avec la Mort et le Temps : ce sont des invitations à lâcher l'ego, compris comme contraction autour de repères conventionnels. Faire l'amour, c'est dénuder son corps, l'offrir au regard de l'autre, prendre le risque d'être chosifié, et surtout prendre le risque de laisser montrer le Temps et la Mort imprimés dans ce corps. Et il en va de même pour le corps de l'autre : il faut l'accepter. Regarder le corps, c'est regarder le Temps et la Mort (c'est le même mot en sanskrit, kâla), prendre le risque de tuer le Désir. 

Et pourtant, l'expérience montre que le Désir vainc la Mort, l'intègre et la digère. L'expérience sexuelle est donc une expérience de dissolution des préjugés, des habitudes factices intériorisées, de l'image du corps comme simple objet inerte et soumis au Temps. Faire l'amour, c'est digérer la Mort, ce que la tradition du Krama appelle "dévorer la Mort", kâla-grâsa. 

Ici nous rencontrons l'universel du shivaïsme du Cachemire, des traditions du Koula, des Yoginîs. L'expérience d’Éros digère celle de Thanatos. Faire l'amour, c'est faire l'expérience de la disparition des clichés, consumés par le feu du Désir (la Koundalinî, la vie). C'est élever son corps à la vibration la plus intense. C'est reconnaître en l'autre ce même frémissement : les objets deviennent vivants. Tout s'anime. L'idée que "tout est conscience-plaisir" devient une expérience directe, qui s'impose comme la faim et la soif.

Si l'on y pense, c'est une étrange expérience, une alchimie extraordinaire : l'objet redevient sujet. La sensibilité envahit l'inerte, la vie reprend sur la mort. Et l'imagerie mortuaire est là pour affirmer cette puissance : même au cœur de la mort, la vie exulte, comme les braises sous la cendre. C'est la magie du désir. Et pour y accéder, le Moi factice, collectif, nourri par les comparaisons boiteuses et les regards supposés, doit céder. L'amour propre meurt pour que vive l'amour.

Voyez, c'est comme l'apparence du Sâdhou, de l'Aghorî, de l'"ascète" indien. Il revêt l'allure du proscrit, de l'abominable, de l'intouchable, afin justement de s'ouvrir à un au-delà de l'ego. A l'origine, le Sâdhou, pratique purement shivaïte ensuite imitée par les Bouddhistes, les Vishnouïtes et les Musulmans, consiste à revêtir l'apparence du pire des criminels (celui qui a tué un brahmane, un membre de la plus haute caste) afin d'attirer sur lui l'opprobre et espérer se purifier.

En somme, le sexe et la mort ont le même pouvoir : celui d'humilier, de remettre l'ego à sa juste place, afin de laisser le vrai Moi s'épanouir. L'hiver et, au cœur de l'hiver, la verdure. Au fond, le symbolisme du Krama, autour de la Déesse Kâlî (la conscience envisagée comme Temps qui dévore ce qu'elle engendre), n'est pas très différent de celui de Noël ou de Pâques. Dans la mort, une vie nouvelle. Dans la faiblesse, une force inouïe. Dans le rejet, l'amour.  
Éros et Thanatos se complètent parce qu'ils concourent à la révélation de la vraie vie, à la reconnaissance de l'ego authentique. 

La mort invite au détachement. Éros aussi. 

lundi 12 août 2019

Hymne de Dieu à la Déesse

Dans les tantras, Shiva enseigne à la Déesse. Sauf dans certains tantras du Koula où c'est la Déesse qui enseigne à Shiva. Voici un extrait de l'un des tantras parmi les plus ésotériques : le Tantra de l'Essence de la Transmission de Kâlî, ou Danse de Kâlî. Juste une petite clé : tout ceci - tout - décrit l'instant présent.



Se saisissant des pieds de la Déesse, Dieu lui chanta cet hymne d'adoration : 


Oṃ 

Hommage à toi, maîtresse du Dieu des dieux !


Grande Kālī[1] !

Joie ultime

(Et pourtant) Sans joie[2]. 8



Tu es à la fois permanente et éphémère

(Mais) tu es toujours la Majesté même.



Souveraine des cohortes (de yoginîs),

Tu es (pourtant) riche en discernement mystique[3]. 9



Tu es la source du Temps

Qui met un terme au Temps indomptable.



Tu es la source de la Mâyâ et des autres (manifestations),

Ta manifestation[4], c'est toute chose : protège-moi ! 10



Tu es le sens de HA[5],

De son origine et de sa résorption, tu es capable (de tout)



Tu es la grande panique

(Et pourtant) ta forme est douce 11



Tu n'as pas de couleur, ni de note (qui te corresponde),

(Mais) tu es (leur) matrice, toi qui es installée à la fin des seize rayons[6].



Tu es ferme en ton tempérament

Qui s'illustre (dans ta) volonté,

Toi qui est (devenue) la maîtresse de Bhairava[7]. 12



Grande conscience, tu es adorable à travers la conscience,

Toi qui es l'essence des objets de la conscience[8].



Sans forme, tu as pour forme l'action,

Toi dont la forme est toute chose. 13



Tu es la cessation absolue

(De toute différence) entre

Phénomène et absence de phénomène.

(Pourtant), tu es tous les phénomènes ! 14



Tu habites en plein cœur

Du royaume de la joie.

(Pourtant), tu es la fin de (tout) émotion[9].

Mais (il est clair que) tu es la matrice

Du royaume de la délectation,

Toi qui es la dilatation même ! 15



Toi qui as ta demeure au niveau

De la fin de l'extase[10], tu règnes sur tout !

Tu es la résonance, la grande résonance,

Toi que l'on dit éternelle. 16



Tu es présente telle qu'en toi-même dans la Semence,

Toi que l'on dit être semence de toute délectation.

Dans le corps, tu es énergie,

Présente en tous les états[11]. 17



Impersonnelle, tu habites la personne[12],

Toi qui es omniprésente.

Forme bienfaisante, grande guérison

Par-delà toute guérison. 18



Tu es présente à la fin des douze (largeurs de doigts)[13],

A la fin des neuf (syllabes)[14] et à la fin des trente-six (éléments).

Tu es l'éclat lové à l'intérieur

De la corolle du lotus du cœur. 19



Toujours présente dans la gorge,

Tu apaise la faim.

Mais dans le palais, ô grande Kālī,

Tu dévore tout ! 20



Tu es le point sis

Entre les deux sourcilles.

Ô Kālī, tu es installée sous la forme du Réel

A la porte qui mène à l'absolu[15]. 21



Tu es présente dans le cycle incessant

De la résorption, (mais) tu es (aussi) émanation.

Tu n'es jamais absente du Hara[16],

Toi qui es, dit-on, pareille à une boucle d'oreille[17]. 22



Sous la forme du souffle expiré

Elle habite (aussi) le flot

De ce parfum qui rend fou (les éléphants)[18].

Ô Kālī, tu est libre des six roues (subtiles)[19],

Tu règne au sommet des roues. 23



Libre des seize supports de concentration[20],

Tu es la fin de (tout) support.

Tu es ce que visent les trois cibles[21],

Mais tu habite dans ce qui ne peut être visé,

Toi qui n'es pas une cible. 24



Toi qui transcende les rayons qui se manifestent dans le ciel vide,

Tu es la souveraine de l'impersonnel.

Par-delà le royaume des formes incomplètes,

Tu règne à la fin de (toute) forme. 25



Tu es la fin de la veille, du rêve et du sommeil sans rêves,

(Mais) tu es (aussi) celle qui règne au-delà du Quatrième ("état").



Tu es tout,

Tu es la reine de tous les rois qui règnent sur tout,

Tu es la fin,

Sans support,

Sans maladie, 26

Sans manifestation,

Sans perte,

Immense,

Ultime,

Omniforme,

Structurée, tu es sans structure (propre),

Toi qui es la structure de tout. 27



Hommage à toi, Déesse !

Hommage au début, au milieu et à la fin.




Extrait du premier chapitre du Tantra qui révèle le vrai sens de la danse de Kâlî, Krama-sad-bhâva-tantra

[1] Kâlî signifie, entre autres choses, "la Noire" à la peau sombre. Bhairava lui-même s'interroge : comment une fille si laide a-t-elle pu devenir mon épouse ?

[2] Cet hymne roule sur les paradoxes qu'incarne la Déesse, notre conscience.

[3] Les "cohortes" (kula) sont les "familles", les escadrons, les ballets (cakra) de yoginîs, lesquelles symbolisent notamment les pouvoirs conscients, le langage, la mémoire, etc. "Leurs cohortes" (kaula), ce sont les choses et les êtres "créés" par le corps, les organes, le  langage, la mémoire, etc., c'est-à-dire tout. Mais kula veut aussi dire "famille" au sens... familial. Le paradoxe est donc que la Déesse a d'innombrables enfants, et pourtant elle parvient à rester parfaitement centrée dans l'expérience mystique la plus profonde.

[4] Ton bâillement créateur (jṛṃbha).

[5] HA est la syllabe dite "de l'extase" (visarga), avec des connotations sexuelles. HA-HA est, selon la tradition Kaula (dont le Kâlîkrama est une expression), le mantra spontané qui s'écoule des lèvres de la bien-aimée au moment de l'orgasme créateur. Or, il est dit par ailleurs que la Déesse EST ce mantra. Autrement dit, la Déesse est à la fois signifiant (mantra) et signifié (divinité exprimée par le mantra), conscience non-duelle. Exit Śiva.

[6] Les seize rayons (kalā) de la lune. La lune, ici, ce sont les seize voyelles. La Déesse est le "hhh..." silencieux qui est leur source et leur âme.

[7] Allusion à la mythologie : la force de caractère de la Déesse, sa volonté indomptable, imprenable (durgā) lui ont permis de gagner Bhairava, Dieu, l'absolu. Sur le plan intérieur, la volonté est l'élan d'amour aveugle (udyama) qui s'empare de l'absolu en un éclair, faisant fi des circonstances.

[8] jñāna : cognition. Mais je traduis par "conscience" pour éviter un terme peu familier. Ce vers fait allusion à l'adoration de la Déesse par l'observation ardente des cycles de la conscience (kālīkramapūjā).

[9] Bhāva : le même terme est traduit, dans le vers précédent, par "phénomène".

[10] Visarga-anta : la fin de l'orgasme, de l'acte créateur et la fin, donc, de HHH...

[11] Veille, rêve, sommeil sans rêves.

[12] Vyakti : on traduit souvent par "manifestation", mais vyakti signifie aussi "individualité", existence séparée, distincte.

[13] Au-dessus de la fontanelle.

[14] Peut-être les neuf syllabes du Navātmabhairava mantra ?

[15] Brahma-randhra : la fissure qui ouvre vers l'Immense, la fontanelle.

[16] Oui, certes, cela peut sembler étrange comme traduction. Mais kanda - "le bulbe" - désigne bel et bien la zone du Hara. Donc, pourquoi pas ?

[17] En forme de Kuṇḍalī, de boucle d'oreille, d'anneau d'oreille. Notons que, dans notre tantra, la "koundalinî" n'est pas "un serpent lové dans le sacrum". Elle est l'énergie du souffle et de la parole qui part du Hara.

[18] Image classique pour nous rappeler que l'écoute du souffle jusqu'à sa mort dans l'espace, est enivrante.

[19] Ce tantra est l'un des plus anciens, si ce n'est LE plus ancien, parmi les yoginī-tantras. La présence des six cakras dans ce texte montre que ce système des six (c'est-à-dire sept) cakras est ancien.

[20] Voir les textes de haṭhayoga, la Gorakṣasaṃhitā, etc.

[21] Voir les textes "classiques" de haṭhayoga. La présence de ces éléments prouve que le haṭhayoga, loin d'être "tardif" et décadent, est une tradition qui remonte aux origines. Les "upaniṣads du yoga", la Haṭhayogapradīpikā, la Gheraṇḍasaṃhitā, etc., sont en réalité des extraits de tantras et de traités de la tradition Kaula, et plus particulièrement de ses expressions Kālīkrama, Śrīkrama (Kubjikā) et Śrīvidyā. Quant aux écoles de yoga qui continuent d'enseigner "les Yogasûtras de Patanjali" à leurs élèves, elles enseignent quelque chose qui n'a, tout simplement, rien à voir avec le yoga qu'elles enseignent !
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