Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique.
Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
Le dernier article de James Mallinson confirme ce que l'on savait déjà : l'expression hathayoga apparaît d'abord dans des tantras bouddhistes, où elle désigne la rétention spermatique, par compression, crispation, etc. Hathayogena signifie "par la force". Il s'agit de copuler sans éjaculer afin d'acquérir divers pouvoirs surnaturels et, finalement, l'immortalité.
Donc, après le yoga de Patanjali qui est un suicide méthodique, voici le Hatha Yoga qui est à l'origine un yoga de la violence visant à contrarier les tendances naturelles.
un disciple de Ramana Maharshi, avec une ceinture de méditation faite par Ramana lui-même
Le yoga de la posture de Shiva (bhairava-mudrâ, shambhavî-mudrâ) est la principale pratique de méditation enseignée dans le shivaïsme. Mais, comme elle est tenue "secrète dans tous les tantras" (sarva-tantreshu gopitâ), elle n'est pas exposée clairement, en une seule fois. Comme dit Abhinavagupta, les secrets peuvent être révélés, mais pas en une seule fois. Voilà pourquoi j'ai trouvé utile de rassembler les textes qui exposent différents points pratiques de cette manière de méditer, dans Les Quatre yogas et dans l'Anthologie qui va avec.
Cependant, je n'ai pas rassemblé absolument tous les textes, car je n'ai pas tout lu de ce qui nous reste.
Voici donc un extrait d'un tantra plus tardif (XIè siècle ?), révélation centrale d'une tradition moins connue, celle de Kubjikâ, qui semble avoir joué un rôle dans l'émergence du Hatha Yoga à cette époque.
Ce passage décrit une pratique assez obscure de la "maîtrise de la Mort" (mrityunjaya). Il s'agit de retenir le souffle à plein en contractant les muscles autour de l'anus.
Mais le point que je retiens concerne la bouche : elle doit rester ouverte, la langue 'sans point d'appui', planante au centre de la bouche, qui est ouverte. Ce point est très clair dans le passage suivant. Or, c'est l'un des points-clé de la méditation de Shiva : les yeux grands ouverts, la bouche grande ouverte. Le fait de 'boire l'ambroisie lunaire' est sans doute une description de l'expérience intérieure qui découle de cette pratique. Le "regard vers le haut" est mentionné un peu plus loin dans ce tantra, le Kubjikâmata : ūrdhvadṛṣṭiṃ parāṃ kṛtvā evam etat samabhyaset // XXIII, 167. C'est l'autre point-clé de la méditation de Shiva.
Comme on voit, le Hatha Yoga va ensuite reprendre ces mêmes expressions et images (amrita, lambikâ, pâna, shâmbhavî, khecârî...) mais en leur donnant un sens très différent. Dans le yoga tantrique, ces termes ne désignent pas des techniques grossières (loucher, se couper le frein de la langue, boire un mystérieux liquide, etc.), mais une pratique subtile, sans visualisation, qui permet d'engendre un silence intérieur saisissant. Cela va avec la méditation sur l'espace. En fait Khecârî-mudrâ et Shâmbhavî-mudrâ sont, dans le version tantrique du moins, différents aspects de la même pratique. Le secret est révélé peu à peu, comme les pièces d'un puzzle.
athānyam api vakṣyāmi prayogaṃ mṛtyunāśanam
"A présent je vais exposer une pratique qui tue la mort."
saṅkocya mūlacakran tu janmasthaṃ dhārayet kṣaṇāt //XXIII,158
"D'abord il faut contracter la région de l'anus (litt. "la roue-racine")
et se concentrer ensuite sur la zone génitale."
saṅghaṭṭe pīḍanaṃ kṛtvā lambakaṃ tu vidārayet
lambakāmṛtasantṛpto jayen mṛtyuṃ na saṃśayaḥ // XXIII,159
"Quand (le souffle expiré et le souffle inspiré) fusionnent (à la fin de l'inspir),
il faut contracter (l'anus, puis) passer à travers la gorge (lambaka, avec le souffle de l'expir).
Rassasié de l'ambroisie de la gorge,
on maîtrisera assurément la Mort."
dāhaśoṣas tu santāpo vaivarṇaṃ vā mahādbhutam(?)
nāśayeta varārohe anenābhyāsayogataḥ // XXIII,160
"O belle femme !
au moyen de cet exercice,
on détruira la fièvre brûlante
ou une pâleur anormale."
rasanāṃ śūnyamadhyasthāṃ kṛtvā caiva nirāśrayam
na dantair daśanān spṛṣṭvā oṣṭhau naiva parasparam // XXIII, 161
"Il faut placer la langue dans le vide au centre (de la bouche),
sans qu'elle ne la touche (nirâshraya).
Il ne faut pas que les dents ne se touchent, ni les lèvres."
tyajya sparśanam eteṣāṃ jinen mṛtyuṃ na saṃśayaḥ
eṣa mṛtyuñjayo yogo na bhūto na bhaviṣyati // XXIII, 162
"Abandonnant le contact entre ces éléments,
on vaincra la Mort, assurément.
Il existe pas, il n'existera jamais,
un yoga (plus puissant que) ce yoga de la victoire sur la Mort."
Les livres sur le yoga remplissent désormais des rayons entiers.
Nous pouvons décider de ne pas lire, mais alors nous risquons de lire, sans le savoir, les livres des professeurs, des fédération et autres Providers Inc.
Moi, je ne sais rien, et à chacun de décider pour soi.
Mais encore faut-il être informé.
Innombrables sont les formations. A croire que tous les élèves veulent devenir professeurs.
Mais ce qui me chagrine un peu, ce sont les lectures proposées et les textes étudiés.
Car le yoga vient d'Inde.
Il est donc logique d'étudier quelques textes indiens, c'est-à-dire sanskrits.
Or, c'est là que le cursus manque d'équilibre.
Enh effet, presque toutes les formations sont basées sur Patanjali et ses Yoga-sûtras, ou prétendent l'être. En second vient la Hatha-pradîpikâ en Cinq Chapitres.
Mais Patanjali ne représente pas l'Inde. Dans une collection de 20 000 manuscrits sanskrits examinée en 1818 et qui ne comporte que des textes "orthodoxes" des six "points de vue" (darshana) de la classification du brahmanisme tardif, le yoga de Patanjali représente 1,27%. A côté de 50,6% de Vedânta et 44,2% de Nyâya... En clair, le yoga de Patanjali est une découverte occidentale (D.G. White, The Yoga Sutra of Patanjali, p. 78). Dans l'Inde post-classique (après le XIIe siècle, en gros), le yoga-darshana était un nain à côté de la plus importante des écoles brahmanistes, le Vedânta.
En outre, il est dommage que les fédérations et formations donnent tant d'importance à Patanjali, car ce texte (avec son Commentaire inséparable, attribué à Vyâsa) est franchement imbitable.
Les Yoga-sûtras de Patanjali, c'est le yoga vu à travers une commission de technocrates de Bruxelles.
On croirait lire un rapport sur les diamètres des camemberts. Le camembert, c'est délicieux. Mais vu sous l'angle technocratique, c'est moins délectable. Et en plus, la plupart des professeurs qui se lancent dans l'interprétation des sûtras ne connaissent rien au sanskrit et n'utilisent pas le Commentaire de Vyâsa, alors que les sûtras et le Commentaire sont inséparables dans les manuscrits indiens. Il doit bien y avoir une raison, non ?
Mais pourquoi tout le monde fait mine d'étudier Patanjali ? Je crois malheureusement à une explication du type Moutons de Panurge. Chacun imite l'autre, croyant bien faire, car nul ne s'y connait en l'affaire. Il faut dire aussi que les gens font peu d'effort. Certains sont prêts à passer 12 ans à trimer dans un studio de yoga pour "développer le business", mais combien passent 12 ans à apprendre le sanskrit ? L'argent ou la connaissance ? 12 ans, après tout, ça n'est rien, comparé au temps que l'on passe à faire du lèche-vitrine, à remplir des paperasses ou à se tailler les sourcils... D'autant plus que cela nous donnerait accès aux millions de textes de l'Inde, réservoir presque illimité de trésors spirituels.
Il est vrai que Krishnamacharya, le maître des grands professeurs du XXe siècle, a proposé une synthèse de Patanjali et du Hatha Yoga. Mais sans le dire vraiment. Car il était vishnouïte. Il était fasciné par le Hatha Yoga, mais le vocabulaire tantrique et shivaïte du Hatha Yoga passait mal dans le milieu puritain de Krishnamacharya. Il a donc pris dans le Hatha Yoga ce qui l'intéressait, mais en l'attribuant à Patanjali et Nâtha Muni, deux sages vishnouïtes. Ce faisant, il a contribué à la confusion, et à faire croire que son yoga avec quelque chose à voir avec Patanjali, alors que ça n'était qu'une couverture. Une banale histoire de manipulation socio-religieuse.
La confusion entre Patanjali et Hatha Yoga avait commencé avant Krishnamâchârya. Mais c'est sans doute lui qui l'a vraiment propagée au XXe siècle.
De même, d'où vient l'idée que Patanjali enseignerait le Râja Yoga ? Pas de Patanjali, en tous les cas. En fait, "Râja Yoga" est une expression tantrique reprise par le Hatha Yoga. Dans le tantrisme, le Râja Yoga est 1) La méditation de Shiva, une forme de méditation sans forme; 2) L'état d'union avec le divin, le but de la voie, le samâdhi au sens tantrique. L'expression Râja Yoga apparaît vers les XIe, XIIe siècles (Roots of Yoga, p. 7).
Quoi qu'il en soit, le Râja Yoga n'a rien à voir avec Patanjali. Alors pourquoi lit-on partout que Patanjali a enseigné "un système de Râja Yoga" ? Probablement de Krishnamacharya. Un vishnouïte qui a déguisé les emprunts qu'il faisait au Hatha Yoga, fortement teinté de tantrisme shivaïte. Aucun rapport entre Patanjali et Râja Yoga. Et ourtant, regardez la confusion qui règne sur la page Wiki consacrée au Râja Yoga.
David G. White a consacré un livre à l'histoire des Yoga-sûtras en Occident (références plus haut). Amusant et instructif. En anglais, mais ça vaut la peine.
Dans l'Inde traditionnelle, le yoga c'est 1) le Hathayoga 2) le yoga tantrique. Sachant que le Hatha Yoga est très différents du yoga tantrique, tout en empruntant son vocabulaire (chakra, mudrâ, kundalinî, prâna...).
Là encore, la confusion est regrettable, car le yoga tantrique est, du simple point de vue quantitatif, la principale source de connaissance sur le yoga.
Bien entendu, on peut pratiquer les postures et les prânâyamas en y investissant une philosophie différente. Souvent, cela marche bien et je ne suis pas là pour juger.
En revanche, je ne comprends pas pourquoi les formations continuent d'enseigner Patanjali, alors que Patanjali n'a rien à voir avec le Hatha Yoga. Et le Hatha Yoga ne se limite pas à la Hatha-pradîpikâ. Il y a des dizaines d'autres textes. Sans parler du yoga tantrique, dont je m'efforce de partager quelques aspects, mais qui, à l'origine, n'est pas un yoga postural.
Donc ma suggestion aux yogi.ni.s curieu.x.se.s (???) serait d'arrêter de lire (ou de faire semblant) Patanjali, d'apprendre l'anglais (toujours bon pour le business) et un peu de sanskrit (mais laisser tomber l'écriture Nâgarî, travaillez directement en translittération romane), afin d'accéder aux riches textes du Hatha Yoga (beaucoup sont traduits en anglais) et à l'océan du yoga tantrique (qui inclut les yogas bouddhistes tantriques, très riches aussi).
Une bonne nouvelle toutefois : la traduction de Roots of Yoga, une superbe anthologie sur le yoga, est en cours de traduction et devrai paraître prochainement.
Evidemment, il est toujours possible de pratiquer sans s'instruire, ou de juste obéir aux autorités, ce qui revient au même. Cependant, j'ai la faiblesse de croire que la connaissance n'est pas toujours inutile.
Une fois sur le tapis, nous sommes tout écoute et ressenti. Mais l'écoute non mentale n'exclut pas la pensée, ni le dialogue avec les adeptes d'autrefois à travers leurs témoignages.
Il y a quelques années, le "pape du yoga", "la plus haute autorité du yoga dans le monde", a été accusé d'avoir voulu manipulé quelques élèves pour les faire participer à un rituel d'union sexuelle. Mais cet expert, Kaustubh Desikachar, avait peut être négligé le fait que ces femmes étaient autrichiennes. Bref. Desikachar a reconnu les faits. Après un moment de retrait, il est revenu aux affaires.
Cette affaire a pu choquer, car Desikachar est le petit fils de Krishnamacharya, dont on a des raisons de dire qu'il fut le maître de yoga le plus important du XXe siècle. Or ce maître appartenait à une communauté de brahmanes de religion vishnouïte particulièrement puritaine. Les brahmanes, en général, sont obsédés par la crainte de l'impur. Dans la vision brahmaniste, est impur ce qui sort du corps. Par exemple, selon la stricte orthodoxie, il est impensable de se brosser les dents avec une brosse à dent, car une fois entrée dans le corps, cette brosse devient impure. Voilà pourquoi les brahmanes pieux ne mangent pas dans des assiettes, ni avec des couverts : dans la mesure du possible, rien de ce qui est entré dans le corps ou sorti de lui, ne doit être réutilisé.
En outre, plus on est pur, plus il est difficile de rester pur. La moindre tâche...fait tâche. D'où des existences quelque peu maniaques. Or, parmi les choses impures, le corps de la femme figure en tête de liste. De manière générale, la femme est source de dangers et d'impuretés. Comme dit Manou, "the First Man", "la femme ne doit jamais être indépendante". Elle doit être surveillée et domptée par son père, ses oncles, ses frères et son mari, qui est son "seigneur" et son gourou, son dieu incarné. Bien entendu, sa maison est son temple. Elle doit sortir le moins possible, etc. Une femme libre, c'est la catastrophe assurée. Et parmi les substances féminines, le sang menstruel est, bien sûr, le plus impur.
Sachant la piété de Krishnamacharya, on fut donc surpris du comportement de son petit-fils Desikachar, lequel semble justifier ses fantasmes en invoquant la tradition/religion Kaula (kaula-dharma), un mouvement ésotérique issu du tantrisme, qui célèbre le divin dans le corps et par les plaisirs du corps. Bien évidemment, le "kaulisme" vénère la femme, incarnation de la Déesse, et prône le respect de toutes les femmes. A priori, rien à voir avec la religion puritaine de Krishnamacharya. Ce kaulisme, tel un courant souterrain et caché, a influencé les religions officielles de l'Inde. De lui proviennent les pratiques sexuelles du shivaïsme, mais aussi celles du bouddhisme. Il est, en outre, à la source des idées de mantra, de chakras, de kundalinî, etc.
Et le vishnouïsme ? A-t-il été contaminé par ce que d'aucun qualifient de pratique "abominables et immondes" ? Krishnamacharya comptait parmi ses sources la Hathapradîpikâ, le livre de Hatha Yoga le plus influent (mais très loin d'être le seul texte de Hatha Yoga !). Or, ce texte décrit des pratiques sexuelles inspirées à la fois du kaulisme et du bouddhisme. Krishnamacharya n'était donc pas à l'aise avec ce texte. Il en conseillait la lecture, mais en le censurant, comme la plupart des maîtres de yoga du XXe siècle. On ne parle pas de ces choses en publique.
Mais alors, d'où vient le comportement de son petit-fils ? Certains, enclins à un racisme anti-blanc dont ils n'ont même plus conscience, pointeront l'influence de l'Occident, décadent, dégénéré, forcément source de tous les maux.
Et si l'on regardait les sources de la religion de Desikachar ? Evidemment, je ne dis pas qu'il est inspiré consciemment par ces sources. Les tours et détours de l'imagination érotique sont insondables... Mais il reste intéressant de se demander s'il existe de telles sources possibles.
Or, il en existe. Comme je l'ai expliqué dans mes billets précédents, la communauté à laquelle appartiennent Desikachar et son grand-père, les Shrîvaishnavas, s'appuient sur un corpus de tantras sanskrits, le Pâncarâtra. Et parmi ces tantras vishnouïtes, donc, se distingue le Lakshmî Tantra, axé sur la parèdre de Vishnou, Lakshmî/Shrî. Ce tantra, probablement rédigé au Cachemire, porte la marque profonde du "shivaïsme du Cachemire". Il transmet ses enseignements les plus ésotériques. Or, le shivaïsme du Cachemire est en réalité basé sur deux branches du kaulisme, le Trika et le Kâlîkrama, d'ailleurs combinés en un seul système apr Abhinava Goupta au début du XIe siècle. Il serait donc logique de retrouver les rituels sexuels du kaulisme dans le Lakshmî Tantra. Et, de fait, on les y retrouve. Principalement dans le chapitre 43. Voici :
La Déesse Shrî, la conscience universelle créatrice qui est l'âme de l'absolu, s'adresse à l'ego, personnifié par Indra (du verset 54 jusqu'au 99).
De but en blanc, elle lui annonce que tout, en ce monde, est fait de paires (dvandva), dont la paire masculin/féminin (nârî-nara, strî-pum-pratyaya), qu'il faut méditer en les infusant de subjectivité (aham-bhâvanayâ smaret), de la sensation "je" qui est la Déesse, l'âme de l'absolu. Toute paire doit être considérée par le yogi (car c'est là le "yoga de Lakshmî") comme incarnant Vishnou et sa Déesse. C'est "la pratique la plus secrète du tantra" précise la Déesse, des fois que l'on n'aurait pas compris. Elle explique donc en quoi consiste ce "vœu" (vrata) ou ce Yoga de Lakshmî (lakshmî-yoga-vidhi-krama, v. 60).
La Déesse a délibérément choisi de se manifester comme femme.
Le pratiquant du Lakshmî Yoga ne doit jamais mépriser une femme, que ce soit en acte, en parole ou en pensée. Car toute femme est la Déesse, la Déesse qui contient tout en elle-même. Mépriser une femme, c'est donc tout mépriser, c'est insulter la création divine toute entière.
La féminité est la Déesse. Qui méprise une femme, méprise Lakshmî, les mérites, les dieux (yah abhinindati tâm nârîm, sah lakshmî abhinindati, etc.). Qui déteste une femme, déteste l'épouse de Vishnou. Qui déteste l'épouse de Vishnou déteste le monde entier (sakalam jagat).
Qui se délecte à la vue d'une femme pareille à la lune, est très cher à la Déesse. Il n'y a pas de péché en Dieu, ni dans une vache, ni dans un brahmane. De même, il n'existe pas de mal (duritam) en une femme. Toute femme est pure et sans péché, comme le Gange.
"Moi, mère des Trois mondes, je suis l'essence de la femme : elle devient ma force suprême !" (v. 70)
Déesse pleine d'abondance elle est : comment le yogi pourrait-il ne pas l'adorer ? Ceux qui aspirent à se réaliser (siddhi) par le yoga doivent toujours faire ce qui plait aux femmes. Il faut les voir comme des déesses, comme "mon incarnation". Qui n'aide pas pas les femmes... (il manque sans doute une phrase, v. 73)
Si un yogi rencontre une belle femme, s'il en croise une sur son chemin (drishtipatham gatâ, v. 74), il doit visualiser la Déesse en elle et réciter mentalement son mantra. Il contemple sa beauté, libre de toute avidité (comment ? on ne sait pas). Il considère son souffle comme le Soleil, son âme comme le Soi suprême, son charme comme le Feu.
Et quand, ainsi, le yogi atteint le samâdhi, la Déesse s'incarne dans cette femme. Le signe de cette incarnation du divin dans cette femme, c'est que son corps devient parfaitement immobile, détendu (stabdhasarvângavisramsah madâveshasya lakshanam). Le yogi s'immobilise lui aussi, de corps et d'esprit...
Le yogi ne doit jamais faire ceci avec la femme d'un autre, car toute femme avec qui il vit cette union tombera amoureuse de lui, c'est certain ! Mais outre son épouse, il peut le faire avec une femme "vulgaire" (sâdhâranyâm, v. 81). Toutefois, même si dévier de cette règle est un désastre (viplavah), ça n'est pas un défaut (doshah), car toute femme est la Déesse (=tout est possible, c'est juste une question de point de vue).
Mais la "Déesse" va plus loin : le plaisir éprouvé dans un contact physique total (samsparsha, v. 82) est l'essence de la Déesse. Le yogi doit méditer ce plaisir total avec attention. Le plaisir engendré par les frottement et les caresses, le plaisir d’Éros (smaratah, v. 83) doit être médité encore et encore (anushîlayet). Tout plaisir des sens est le corps de la Déesse, son corps de plaisir (sukhamayî tanuh).
Certes, le plaisir sensuel est source de souffrance, car il a un début et une fin... Et là, la Déesse enchaîne sur un discours classique à propos la nécessité de maîtriser et mortifier ses sens, de devenir sattvique, etc., jusqu'au verset 99.
On a là un exemple typique de légère psychose éthique : un genre de double discours. Tout se passe comme si l'auteur avait voulu se couvrir ("oh, mais que fait donc ce texte ici ?!?"). Mais cela reflète bien la mentalité puritaine pré-moderne, dépourvue de conscience morale autonome : dès qu'on peut faire quelque chose sans être vu, on a bien le droit de le faire. Desikachar a essayé... il s'est fait prendre. Comme dit la Déesse, "il ne faut parler de cela à personne !" (naiva vâcyam hi kasyacit, v. 74). Je trouve très beaux ces propos sur le "féminin divin". Il sont tout à l'honneur de l'hindouisme, de ces religions de relatives tolérance et célébration de la vie. Une bouffée d'air à côté de la violence abrahamique. Mais ici, ce discours est inséré dans une morale puritaine qui n'assume pas ses aspirations, ni ses pulsions. Ce qui, en général, n'est pas bon signe.
En clair, ce tantra qui fait partie de la Révélation dans la religion de Krishnamacharya enseigne un yoga de la drague, avec plus si affinités, mais sous couvert de mensonge et dans la plus parfaite hypocrisie.
Le 21 juin dernier, jour du solstice d'été, les Terriens ébahis ont pu voir le Premier Ministre de l'Inde, avec des milliers de personnes, pratiquer le yoga sur l'équivalent des Champs-Elysées à New Delhi. Durant cette séance, il montra notamment la Salutation au Soleil (sûrya-namaskâra), l'une des séquences posturales de yoga les plus diffusées dans le monde. Quand j'était petit, ma tante m'en parlait déjà quand elle pratiquait l'été, dans un pâturage alpin, à demi nue. C'est dire.
Or, une controverse fait rage autour de cette Salutation.
Selon certains historiens contemporains comme le yogi (Sir) James Mallinson, la Salutation est une invention récente, dont on ne trouve pas trace avant les années 1920. La plus ancienne mention écrite se trouverait dans le commentaire Jyotsnâ de la célèbre Hathayogapradîpikâ, commentaire datant du XIXè siècle. Donc assez récent. Selon ces historiens, la pratique de la Salutation (namas-kâra, litt. "faire salut") existait certes depuis des millénaires (on la trouve dans le Mahâbhârata, etc.), mais sans la séquence des douze postures, avec, par exemple, la posture du "chien tête en bas" (ma favorite), nommée "posture de la montagne" dans l'Ecole du Bihar. Et donc, toujours selon ces historiens, cette pratique serait apparue sous l'influence du nationalisme indien naissant, au début du XXè siècle, sous la forme d'un mélange entre l'ancien et vénérable rituel de la Salutation avec des mouvements de gymnastique tout droit venus de l'armée anglaise. Evidemment, c'est moins exotique que ce que dit l'Ecole de Mysore (dans le Sud de l'Inde, là où il y a plein de belles yoginis détoxées), dont le fondateur, Krishnamâtchârya, prétend se fonder sur des textes anciens en sanskrit, dont il donne la liste. Ensuite, la première trace écrite de la Salutation telle que nous la connaissons apparaît dans un livre publié en 1928 par un petit râdja du Mahârâshtra. Puis Krishnamâtchârya aurait intégré cette séquence. Et enfin, à travers ses élèves et des gens comme Madonna, la Salutation serait devenue l'emblème du yoga que nous connaissons aujourd'hui. Simple.
Selon ces historiens donc, il existait bien des Salutations, mais sans postures et sans rapport avec le yoga. Cette position est résumée dans cet article (en anglais bien sûr).
A l'opposé, selon les tenant de l'hindouisme comme "Dharma Éternel", la Salutation serait bien une pratique millénaire. Selon eux, les yogis pratiquaient déjà la posture du chien tête-en-bas sur les rives de l'Indus, il y a 5000. Ou 50000. On ne sait plus trop. Mais ils n'ont pas de preuves. Jusqu'à ce qu'un américain (qui d'autre ?), Christopher Tompkins affirme, récemment, avoir trouvé des preuves. Il suffit, dit-il, de lire les tantras, cette vaste littérature qui a fleurit entre le VIè et le XVIè siècle (en très gros). Autrement dit, le tantra serait le "chaînon manquant" entre les (sinistres) Yoga-sûtra de Patanjali, et la Hatha-yoga-pradîpikâ. Il suffisait de regarder...
Que dire de ces deux positions ?
D'un côté, les historiens ont sans doute négligé les sources tantriques. En lisant les (très riches) articles de James Mallinson, j'ai toujours été frappé par cette négligeance, relative toutefois. Mais il est vari qu'il ne mentionne guère les tantras, dont presque tous contiennent pourtant des instructions pour la pratique du yoga. Aujourd'hui, il défend la thèse selon laquelle le hatha-yoga serait d'origine bouddhiste. Mais il ne mentionne toujours pas les tantras. Il est pourtant indubitable qu'il y a du yoga dans les tantras. Dans certains tantras, c'est même le thème principal. Si je cherche "yog-" dans la base de donnée de textes tantriques de Muktabodha (pas scientifique selon ces historiens, mais là aussi, ils jugent à l'emporte-pièce), je trouve... tout ça ! Des milliers d’occurrence. Les historiens répondraient sans doute que cela ne prouve pas que la Salutation au Soleil en fait partie. C'est vrai. Et que les Salutation (nombreuses aussi) que l'on trouve dans les tantras n'ont rien à voir avec le yoga. Ça, c'est déjà moins vrai. Un exemple, dans le Sarvollâsa Tantra est cité le Nârâyanî Tantra, qui dit (p. 156):
urasā śirasā devi vacasā manasā dṛśā |
pañcāṅgena nameddevaṃ devatā layabhāgbhavet
Déesse !
Le (yogi) doit saluer Dieu
avec la poitrine, la tête, la parole,
l'esprit et le regard,
(c'est-à-dire) avec cinq membres (du corps).
(Alors, le yogi) fera l'expérience
de la dissolution dans la divinité.
Cette "dissolution" (laya) est le but du yoga.
Ou l'un de ses objectifs. En tous les cas, c'est l'un des termes
typiques du yoga kaula, l'un des courants du tantra.
Alors, sauf à dire que le yoga kaula n'est pas du yoga,
il faut admettre que, dans certains tantras au moins, il y a bien
quelque chose comme un lien entre Salutation et yoga.
Dire que la Salutation est toujours du pur rituel, sous-entendu "mécanique",
sans intériorité et sans rapport avec le yoga,
est un peu exagéré.
D'un autre côté, ce chercheur indépendant qui prétend avoir trouvé plein
La Déesse s'éveille éternellement à la source de l'inspir et de l'expir
Suite de la réponse de Dieu à la Déesse :
Qu'est-ce que la liberté incarnée ?
Qu'est-ce donc qu'elle n'est pas ?
...
Ô Déesse qui contient toute divinité !
La liberté incarnée est difficile à gagner,
Même pour les dieux.
Elle est la conscience de ne faire qu'un avec Dieu
Pour qui est doté d'un corps sans vieillesse ni mort.
La liberté présentée comme une délivrance
Qui a lieu à la mort du corps
Est une liberté bien vaine !
Déesse !
Si l'on est libre quand le corps meurt,
Alors les ânes aussi sont libres !
Et si la liberté consiste dans l'excitation sexuelle,
Pourquoi les ânes ne sont ils point libres ?
Et pourquoi pas les boucs et les taureaux,
Et pourquoi pas tout le monde,
Ô Mère (du monde) ?
Par conséquent, il faut veiller sur le corps
Grâce aux élixirs,
Et surtout par l'entremise du mercure
Et du fluide vital (qui est sa contrepartie dans le corps).
Si la liberté consistait seulement
A vénérer le sperme, l'urine et les excréments,
Alors pourquoi, ô grande Déesse,
Les chiens et les porcs ne sont-ils pas libres ?
De même encore,
La liberté prônée dans les six doctrines,
Présentée comme faisant suite à la mort,
N'est pas objet d'expérience directe,
A la manière d'un fruit
Dans la paume de la main :
(Cette liberté abstraite est donc vaine).
Souveraine des dieux !
Cette essence réelle, cette substance véritable,
Est ineffable.
Je vais pourtant te la révéler...
Même l'homme vertueux,
Livré aux rituels mantriques,
Ne parvient pas à conserver son corps.
Les dieux mêmes, ô maîtresse des dieux,
On bien du mal à conserver leur corps !
Alors que dire des hommes
Qui habitent la surface de cette terre...
Si le corps périt,
Comment pratiquer une spiritualité ?
En l'absence de spiritualité,
Que deviendrait la pratique spirituelle ?
En l'absence de pratique,
Que deviendrait le yoga ?
En l'absence de yoga,
A quoi bon rêver de salut ?
Et en l'absence de salut,
A quoi bon parler de liberté ?
Et s'il n'y a pas de liberté,
Il n'y a plus rien !
La Déesse demanda : ...
Extrait du Tantra de l'Océan mercuriel
Dieu critique ici deux extrêmes : négliger le corps par le bas, dans la régression prônée par les partisans de la transgression à tout bout de champs ; et négliger le corps par le haut, dans une obsession transcendante qui caractérise les spiritualités communes, qui ne savent valoriser ceci qu'en dénigrant cela. Les "six doctrines" ne sont pas nécessairement les six philosophies soi-disant "classiques", mais renvoient probablement à six religions : bouddhisme, jaïnisme, vishnouïsme, shivaïsme, suryaïsme et shâktisme.
Yoganarasimha, temple vaishnava de Melkote, Karnataka, photo de l'auteur
Le hathayoga, ou yoga postural, s'est répandu à travers le monde. Il a aujourd'hui des millions d'adeptes.
La thèse prédominante sur les origines du hathayoga est qu'il a été élaboré principalement dans un milieu shivaïte, et propagé par la secte de Goraknâth, les Goraknâthîs ou Nâthyogîs.
Mais James Mallinson, un chercheur anglais, est en train de remettre ces théories en question. Les textes sanskrits ou prâkrits, ainsi que la connaissance du terrain, ont beaucoup progressé ces dix dernières années.
Il en ressort que les postures non-assises du hathayoga proviennent principalement de milieux vishnouïtes shrîvaishnava ou pâncharâtrika.
D'autre part, il y aurait eu, vers le XVIIIe siècle, une fusion de l'école vishnouïte avec l'école dashnâmî de shringerî. Ce sont eux qui auraient produit la plupart des textes de hathayoga que nous connaissons. Cela consonne bien avec mes lectures de ce genre de textes et avec ce que l'on sait par ailleurs. Ainsi le jagadguru de Shiringerî Sacchidânanda Shivâbhinava Narasimha Bhârati, l'éditeur-compilateur de l'édition des œuvres de Shankara en 1910, était un fan du hathayoga. Cela colle aussi avec ce que l'on sait de Krishnamâchârya à la même époque et dans la même région. Il était shrîvaishnava. Et cela expliquerait, en outre, la tradition de yoga de Narasimha, avec sa pose en bhairavamudrâ et sa ceinture de yoga (voir la photo ci-dessus).
En revanche, James Mallinson soutient que la place des Gorakhnâthîs a été largement surestimée dans l'élaboration du hathayoga. En réalité, les Gorakhnâthîs n'ont que peu contribué au hathayoga, en dehors du Yogabîja au XIIe siècle et de la Hathapradîpikâ au XVe siècle. Il dit :
"Je ne connais pas un seul texte sanskrit sur le hathayoga ou un seul commentaire écrit par un membre de la tradition Goraksa Yogî depuis la Hathapradîpikâ".
"A ce jour le lien des Nâth Yogîs avec le yoga n'existe que dans les mots : j'ai cherché en vain à trouver des adeptes du hathayoga parmi les Nâths d'aujourd'hui. Parmi les écoles importantes de hathayoga en Inde aujourd'hui, aucune n'a un gourou Nâth ; la majorité sont affiliées aux Dasnâmî sannyâsîs".
"Même l'attribution de la Hathapradîpikâ aux Nâths n'est pas certaine. Elle pourrait relever une tradition siddha plus vaste" (ibid.).
De fait, comme le note Mallinson, la Hathapradîpikâ mentionne dans sa "lignée" Allâma Prabhu, un maître vîrashaiva.
Je note aussi que toutes ces grandes figures et centres mentionnés à propos de la composition de ces textes se situent, comme par hasard, au Karnâtaka... A mon sens, cette région de l'Inde est l'une des plus riches, mais aussi l'une des plus négligée par les chercheurs spirituels occidentaux.
Et de manière générale, il se confirme que les Nâth Yogîs ont fait feu de tout bois... Ces yogîs ont toujours été davantage des sorciers que des méditants. Je conseille donc la prudence à tous ceux et celles qui seraient tentés par cette tradition d'aventuriers et de mercenaires. Ce sont les yogîs Nâths qui sont à l'origine de l'image de yogîs comme magiciens cruels et sans scrupules qui est encore vivante parmi les Indiens, surtout ceux du Nord. Les chefs récents et actuels de cette secte dans le Nord de l'Inde - Avaidyanâth et Âdityanâth - sont en effet des militants politiques peu recommandables, voire des truands. J'ai visité leur monastère et j'ai fréquenté un temps - il y a longtemps ! - ces milieux de sorciers mafieux. Bien sûr, les Nâths sont très nombreux, et il y a sans doute des gens bien parmi eux. mais encore une fois, je ne peux que conseiller la plus grande prudence.
Quoi qu'il en soit, le vishnouisme tantrique semble avoir joué un rôle dans l'élaboration du yoga beaucoup plus important qu'on ne pensait. Le hathayoga n'est pas l'apannage des Nâths. Les sectes vishnouïtes Râmânandî et Dashnâmî ne pratiquèrent pas seulement la bhakti (la dévotion), mais aussi le yoga. Il est temps de remettre en question le cliché de l'incompatibilité entre yoga et bhakti.