Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique. Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
mardi 10 juin 2025
Pourquoi mystique ? Ecouter pour entendre
mardi 14 septembre 2021
Comment intégrer la pensée dans le silence ?
Pour vivre le silence plus intensément, continument, vivement, un conseil :
Restez silencieux mentalement. Et quand vous pensez, pensez "à voix haute", comme si vous articuliez distinctement, comme si vous parliez vraiment, même si c'est seulement "dans votre tête". Bannissez les pensées marmonnées, pâteuses, inarticulées. Seulement un silence cristallin et des pensées clairement articulées.
Le silence devient plus vivant, réconcilié avec le bruit des pensées.
Il est étonnant de constater à quel point cela intensifie le silence.
mercredi 8 septembre 2021
Sans le néant, rien
Le trésor de la mystique chrétienne française que j'ai évoqué la dernière fois, commence à peine d'être connu. Loin du cliché des pieux dévots embourbés dans leurs images baroques, l'école de l'oraison de silence ou de repos nous offre le secret d'une vie intérieure fondée sur le silence, le rien, le néant. Le contraire d'un dogme religieux.
Selon la tradition, la vie mystique est la vie en contact direct avec Dieu, au-delà des images et des concepts. D'ordinaire, ce chemin comprend trois grandes étapes : purification, éveil, et unification ou divinisation. Le but est donc la divinisation de l'homme, conformément à la tradition occidentale et platonicienne. Laisser le divin prendre le contrôle, dans un plein et libre consentement.
Mais dans cette tradition française, l'illumination vient en premier, suivie de la purification, pour s'achever dans l'unité.
Tout d'abord, l'illumination : on rencontre la lumière divine, on ressent, on éprouve, on comprend, on a le sentiment d'un éveil, d'un réveil. Cette étape est celle de la rencontre de la plénitude, de l'enthousiasme. On a enfin trouvé le trésor et, très souvent, on croit être arrivé. Mais comment peut-être arriver à la fin de l'infini ?
Néanmoins, c'est cette illumination qui donne la force de lâcher-prise et d'accéder à la seconde étape : la purification, la mort, le néant. Car les lumières et compréhensions ne sont pas Dieu, mais des reflets, des avant-goûts, même s'ils sont ressentis comme des plénitudes indicibles. L'individu y jouit de Dieu. Mais il garde, en quelque sorte, le contrôle. Or le but de la vie intérieure, comme nous avons dit, n'est pas de faire l'expérience de Dieu, mais de se laisser transformer radicalement en Dieu. Les énergies individuelles doit laisser la place aux énergies divines. Or, pour que cela soit possible, il faut se vider de soi, s'oublier, mourir, sombrer dans le néant et avancer dans les ténèbres, dans une "foi obscure", sans images ni concepts, laisser autre chose prendre le dessus. C'est l'étape de l'abandon en néant, sans assurance ni repère.
Comment est-ce possible ? C'est possible grâce à l'élan donné par la plénitude découverte d'abord dans l'illumination de la première étape. Mais ensuite, il fait mourir dans le vide qui seul peut laisser place au plein. Plus la mort est profonde, plus la vie sera profonde. Si la mort est superficielle, la vie intérieure sera superficielle. Que l'on ne se laisse pas impressionner par ces mots : il s'agit simplement de mourir. C'est la vie. Il faut arrêter de souffler pour enfin laisser les vents du large nous emporter au cœur de l'océan.
La plupart d'entre nous, certes, se contentent de telle ou telle lumière. Dans la tradition mystique française ces lumières, ces saveurs, ces ressentis - tout cela n'est qu'un début, un avant-goût, un viatique pour encourager l'âme à entrer dans l'intérieur véritable, qui est néant et néant de néant. Dans cette étape de purification, qui peut durer des dizaines d'années, l'individu est privé de tous ses supports et ses repères. L'hiver arrive. Mais sans hiver, point de printemps.
Enfin, l'individu, qui ne disparaît jamais, renaît en Dieu, par Dieu : "Ca n'est plus moi qui vit..." Cependant, même dans cette vie nouvelle, le vide règne, un néant du à la plénitude inconcevable qui se déverse à travers les puissances (les organes) de la personne.
Jacques Bertot, un prêtre du XVIIe siècle, décrit ainsi cette étape ultime, dans laquelle l'évolution se poursuit :
dans la mer quand elle s’y perd, car ce néant tirant l’âme de son
propre que le péché lui avait communiqué, tire l’âme d’elle-même
et du particulier et ainsi la fait découler et perdre en Dieu.
Et comme l’âme perd son soi-même en perdant le particulier qui
la faisait subsister en elle-même, aussi trouvant Dieu et subsistant
en Lui par ce néant, elle ne Le trouve pas comme quelque chose
dont elle jouisse, mais plutôt elle en est possédée en perte totale de
soi. (...)
Là le néant augmentant sans fin, l’âme entend, sans entendre, à
sa mode, un très profond parler, qui est la génération du Verbe, et
qui est le don de la divine Sagesse en son pauvre néant. Et comme
l’âme avant cela n’était rien et que c’était son bonheur, ici, sans
sortir de son rien, au contraire son rien augmentant à l’infini, l’eau
de la divine Sagesse s’écoule, qui rend l’âme beaucoup féconde.
De là insensiblement s’écoule l’amour, et l’âme entend en son
néant que ce n’est pas un amour produit par ses puissances comme
au commencement, mais que c’est un amour tout différent, et que
vraiment c’est la communication d’un amour dans lequel et par
lequel l’union commence." (Le Directeur mystique, édition Dominique Tronc, p. 206)
Autrement dit, cette fin est un nouveau commencement. La disciple de Bertot, Madama Guyon, évoque l'image d'une pierre qui tombe dans un océan sans fin. La vie intérieure est une expansion sans fin, car il n'y a pas de fin dans l'infini. Elle est donc un vide sans terme qui débouche sur une plénitude toujours plus profonde, large et haute.
On le voit, les maîtres de cette tradition insistent sur le fait que l'expérience est inconcevable, inimaginable, au-delà de tout ce que l'on peut expérimenter ici ou là. Et la clé de ce mouvement infini est le néant, le vide, le silence intérieur. Juste s'orienter vers le divin, en instinct et en confiance, puis rester ainsi en silence, comme une goutte dans l'océan, et laisser l'infini faire son œuvre. Il n'y a qu'ainsi que l'aventure de l'infini est possible, au-delà et encore au-delà, par-delà les abymes du silence, du vide et du rien.
Pour avoir tout, renoncer à tout. Pour renoncer à tout, laisser le Tout se charger de tout et se laisser sombrer dans le rien plus vivant que toute vie.
jeudi 2 septembre 2021
Faut-il supprimer les pensées ?
Le silence des pensées est nécessaire.
Mais comment ?
Faut-il "supprimer" les pensées, les bloquer ? Comment ?
C'est comme si j'étais assis, à essayer de ne plus bouger les bras. Soudain, mon bras gauche bouge. Alors j'essaie de l'immobiliser avec mon bras droit. Mais alors, mon bras gauche essaie d'immobiliser mon bras droit, car il bouge. De sorte que mes deux bras bougent. Parce que j'essaie de les immobiliser. Plus j'essaie de les bloquer, plus ils s'agitent.
Plus simple : ne plus bouger les bras.
De même avec les pensées. Ne pas penser qu'il ne faut pas penser. Simplement ne plus penser, comme rester muet, immobile.
L'habitude de penser, de parler, se manifeste. Mais j'arrête, encore et encore. Sans employer de moyen, d'instrument, de technique, sans analyser ni chercher le pourquoi du comment. Pourquoi ? Parce que c'est bon. Cela suffit.
Noter la différence entre bloquer les pensées et ne pas penser. C'est comme la différence entre tenir un bras avec l'autre pour l'empêcher de bouger, et ne pas bouger les bras.
Parfois, cela crée des tensions, des sortes d'apnées subtiles. Ne pas confondre ces tensions avec un effort pour ne pas penser. Peu à peu, ces crispations se dissolvent. Il ne reste que le silence. Simple. Entier. Un. Frais. Lumineux. Evident. Comme passer au-dessus des nuages.
Un soleil brille en ce ciel.
mercredi 1 septembre 2021
Le silence des pensées est nécessaire
La Présence est toujours présente. Même quand les pensées, les émotions, les perceptions arrivent. Les deux peuvent coexister, comme une musique dans le bruit.
Mais, quand j'entends une belle musique, je me tais, je fais silence et je recherche un lieu de silence pour mieux entendre cette musique. Elle chantait déjà. C'est comme si les bruits étaient des déformations de cette musique. C'est comme si les pensées bavardes étaient des parasites aveugles, mais issus de la Présence.
La Présence est toujours présente. Mais, quand j'entends son appel, je suis invité à céder. Et je fais silence. En un sens, ce silence des pensées n'est pas absolument nécessaire, car la Présence est toujours présente. Cependant, je suis appelé au silence par le charme même de cette mélodie muette.
Il n'est pas nécessaire de supprimer les pensées pour que la Présence soit présente. Mais l'entendre, la reconnaître, c'est être amené à faire silence. C'est comme une mélodie envoûtante que l'on perçoit soudain, au loin tout près. Spontanément, on se tait. Pourquoi ? Pour écouter. Car il y a une différence de qualité entre une musique que t'entends sans l'écouter, et une musique que j'écoute. C'est certain. Alors seulement, elle peut faire pleinement son effet. Autrement, c'est du gâchis.
Certes, le silence chante, il dit sa parole unique et éternelle. Mais, si je ne fais pas silence, si je ne cède pas à son appel, si je ne réponds pas, c'est comme si je ne l'entendais pas. La transmutation est alors impossible. Or, répondre, c'est écouter, et écouter, c'est se taire.
Le silence intérieur est donc inévitable. Il y a une sorte d'effort, très fort même. Comme pour s'arrêter quand on était plongé dans une conversation. L'effort pour ce laisser aller, pour ne plus résister à cette force. Pour plonger dans le courant, pour se laisser posséder, comme dit Ramana Maharshi. C'est pareil pour goûter, jouir, savourer : il faut bien un vide pour un plein. Laisser place. Sans cela, la Présence est certes présente, mais elle est alors la vie qui s'agite, qui dégénère en parasites et en cacophonie pleine de chocs, de malentendus et de tourments.
Le silence intérieur est donc inévitable.
samedi 28 août 2021
Trois silences
dimanche 30 mai 2021
Les deux instants 05 - Le Cercle du Tantra
Selon le Tantra, tout dérive des deux premiers instants, Shiva et Shakti.
Mais tout ceci est expérience :
Dans une approche, Dieu est « a ». Bouche bée, silence, son qui n’en est pas encore un, inarticulé, jailli du tréfonds de la gorge, indifférencié, simple. Dites « a » : unité, ouverture ressentie comme ouverture de la bouche qui se prolonge en ouverture du cou, de la poitrine, jusque dans les jambes et dans le sol.
C'est le Bindu ".", Lumière totale. Silence simple.
Dans cette transparence émerveillée, l’étonnement devient soupir : la Déesse. Je laisse le « a » devenir « hhh… », sourd et subtil. Un souffle muet, gros de tous les mots, de tous les cris. Mais comme ce Souffle de Vie n’est pas séparé du mystère de Dieu, il redevient vibration, « a ». Un « aha », long comme la caresse d’un archet sur le corps du violoncelle, lourd, « gras », comme dit un tantra.
C'est le Visarga ":", extase à la racine de tout. Vibration du coeur.
Et voici que cette étreinte du sonore et du sourd, de l’espace et du vent, engendre. Il engendre dans la félicité, car c’est dans l’extase que l’on crée, nous enseigne Diotime, car « être » est plaisir, nous dit encore la Triade. La bouche se referme doucement. A-ha-m : "Je suis".
Mais la « contraction » de l’individu est une ouverture, une promesse d’éveil : après « aha » vient la résonance « mmm… » qui se fait de plus en plus subtile (anu, « individu », veut aussi dire « subtil »), jusqu’au silence conscient, retour au « a » originel. Ma-ha-a : grand, vaste, infini.
C'est Nara, l'Individu, issu de l'union du Père et de la Mère, enfant androgyne.
Ainsi la boucle, « terrible et mystérieuse » selon l’expression de Maître Eckhart parlant de la Trinité chrétienne, se retrouve dans une reconnaissance pleine de gratitude, se referme, mais sans jamais s’arrêter. Ce mouvement circulaire, d’ici à ici, de l’infini à l’infini, immobile, est l’individu, mystère de la personne. L’espace se fait point pour que le point s’étale ensuite, se dilate, ce que l’on ressent dans l’amenuisement du « mm… ».
Et voici que la boucle est bouclée, « sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence, nulle part », selon la belle énigme du Livre des Vingt-quatre philosophes.
Elle révèle alors son secret, son « grand non-secret » dit Abhinava : Dieu (« a », l’Indifférencié) étreint la Déesse (« ha », le Souffle sacré), qui enfantent ainsi l’Individu (« m », le point), qui s’en retournent à l’Indifférencié. Or, « aham » signifie, en sanskrit, « je ». Cette atemporelle valse à trois temps est réalisation de soi, déploiement, comme un éventail de possibles, comme le sondage de l’abyme de soi, affranchi de toute définition d’un « soi ». Tout ceci, ces milles expériences de vie, sont une seule mélodie, le chant de l’étonnement d’être.
Union, séparation, contraction, éclosion… Ainsi, aham, à l’envers, devient mahâ, l’immensité, la totalité et l’acte de grandir à l’infini, d’englober toujours davantage les contraires. Le jeu de la Triade est ainsi une expansion sans fin.
Mais l’essentiel est que ce mouvement d’éclosion passe nécessairement par l’individu. Pourquoi ? Je ne sais pas. Gratuitement, parce que l’amour est gratuit, sans doute. Pourquoi l’Un et l’Autre enfantent-ils ? Par amour. Cela devrait suffire. Je suis, vous êtes, nous sommes cet enfant de l’amour. Abhinava est très clair à ce sujet : « La conscience divine est une mer [une mère ?], or il n’y a pas de mer sans vagues ». Chaque individu est une vague unique, fille et fils de la palpitation océane.
Ce jeu d’amour, disais-je, la tradition du Cachemire le désigne comme « triangle du cœur ».
A l’origine, l’Un. Mais l’Un solitaire n’est pas même encore « un » tant qu'il ne sait pas sa solitude. Il prend conscience : « je suis ». Et voici le Deux. Et emporté par son élan, il se dit « je suis cela ». Voici les trois pôles de l’extase créatrice. Ils forment le Triangle du Cœur, âme et substance de toute chose, vraie vie à laquelle nous aspirons tous. Dans la voie spirituelle nous retrouverons donc, à chaque moment, les deux instants symbolisés par le Dieu et la Déesse, notre âme s’en trouvant à chaque fois régénérée à un degré supérieur, comme en un mouvement spiralé et sans fin.
jeudi 27 mai 2021
Les deux moments 02
Le désir ne trouve son apaisement qu'en Dieu (Shiva, le Bon), c'est vrai. Mais ce chemin de vie, de mort et de renaissance est un tango à deux, une valse pour à trois, qui présuppose le couple et l'enveloppe dans un flux, un courant d'amour. Ecoutez ce qu'il dit :
"On célèbre ainsi deux moments de l'absorption en Dieu (Shiva) :
le premier moment est
une plénitude absolument transparente.
Le second est l'essence
de la Puissance,
qui est toute-science et toute-puissance.
Le yogi qui y plonge son attention,
que ne connait-il pas ?
que ne fait-il pas ?"
Abhinavagupta, La Lumière des tantras, X, 206-207
"Deux moments" : deux instants, deux facettes. Elles ne sont pas séparées, c'est vrai aussi. Mais elles sont distinguées, et cela il faut l'entendre. Or, je crois que nous le pressentons, mais sans l’admettre. Nous aspirons à l’Un comme à un remède antagoniste de nos dualités, comme à une paix pour nos guerres.
Ces deux moments coexistent pourtant à chaque instant, mais nous ne vivons souvent qu'un seul d'entre eux, à l'exclusion de l'autre. L’unité au prix de la dualité ; ou la dualité dans l’oubli de l’unité. Soit je vis comme prisonnier dans la surface, balloté dans le torrent du quotidien ; soit, je m’abstrais en surplomb, telle une « belle âme » riche et libre, inconditionnée… à condition de rien faire, de ne rien donner ! D'ordinaire, nous ne vivons que la dualité, la multiplicité, l'agitation. Mais qui se croit "spirituel" ne vit souvent que l'unité qui exclut la vie, qualifiée un peu vite d'"agitation". Or, que nous enseigne ici le Fils de la Yogini ?
Qu'il y a "deux instants". Comprenons : deux occasions, deux rendez-vous. Il ne faudrait pas manquer le second pour le premier, car nous resterions sur notre faim, nous resterions, au fond, dans la frustration, dans ces faux dilemmes qui déchirent nos existences. Pourquoi choisir ? La vie se danse à deux.
Le premier instant est "une plénitude absolument transparente". Dieu est silence. Où, disons qu'il nous embrasse dans le silence intérieur, quand nos raisons rendent raison, quand le bavardage cesse. Ouverts, nous pouvons recevoir le don. Le don qui nous est donné, à chaque instant, à chaque instant qui est le premier, c'est-à-dire avant les "quand ?", les "où ?", les "pourquoi ?" et les "comment ?". Se faire limpide ; ou plutôt, se découvrir transparent, incolore, nu, mis à nu, dénudé, dénué, dépouillé en ce premier instant comme au premier jour.
"Transparence" est silence simple, béant, vacant, vivant. Car ce vide n'est pas mort. Il est ressenti comme un « coup » de rien, un ébranlement de vacance au plus profond de nos entrailles, stupéfaites, frappées comme on dit « je suis frappé ». La stupéfaction vient de ce que ce vide est plein. Il n'y a rien... et ce rien est tout. Sans manque. Comme une chute : dans le vide, à un moment, je ressens que je ne tombe plus car, dans le rien, vers quoi tomberais-je ? Le vertige devient prodige, la peur se renverse en stupeur béate, bouche grande ouverte, à l'image d'une fleur qui irait en une éclosion perpétuelle, ses pétales n'en finissant pas de s'épanouir.
Simple.
Mais l'infini ne s'arrête pas là, ni ailleurs. Au bout de l'infini, un cœur bat, qui appelle à une autre rencontre, avec la Puissance (Shakti), avec la Déesse. Le « second instant » d’Abhinava.
Elle est pouvoir, potentiel, possibilité, richesse, fécondité, débordement, élan, générosité, création, elle est une vague dans la transparence, un frémissement dans la chair de l'illimité. Elle est le Mystère qui se sent, se désire, se pressent, se cherche et se perd. Elle est liberté d'agir, et non pas seulement liberté en retrait, qui se tiendrait comme à l'écart. Elle est sacrifice, présent de soi qui se fait présent de toute chose et fait du moindre brin d'herbe un évènement sacré. Elle sent tout ce qui est, elle crée tout ce qui est - même ce qui pousse dans le ciel. Autant la transparence est simple, avant toute parole, autant ce "deuxième instant" est riche de possibles, en ébullition, un cri qui "hurle" les mondes innombrables.
mercredi 26 mai 2021
Les deux moments 01
Au commencement, avant les choses, avant l’être, il n’y avait que l’Un.
Par la suite, rien n’a pu exister sans lui. Rien n'est sans l'Un, sans unité, sans cohérence. « Être, c’est être un ».
Sans doute. Mais l'unité, seule, est stérile. N'être qu'un, c'est être isolé, abstrait, et donc infécond. C'est presque ne pas être... Me revient le récit étrange de l'Oupanishad, "A l’origine, l'Un était seul, et il désira un Autre..." Oui, l'Un, le Seul, l'Isolé, l’Absolu, Tout seul : à quoi bon ? Pour qui ? Quand je dis cela, résonnent dans mon cœur d'autres paroles, celles d'un sage du Cachemire, Abhinava Goupta. Lui nous enseigne le Deux, la célébration dans la relation, car je ne suis pas sans l'autre, "Je suis" n'est pas sans le visage d’autrui, privé du miroir de ses yeux. Car alors, « je » n'existe pas sans élan, sans ouverture, sans offrande. N’est-il pas vrai que "tout ce qui n'est pas donné est perdu" ?
Au fond, pourquoi faudrait-il choisir entre le Soi et l'Autre, entre l'Immuable et la Danse de vie ?
Je choisi, avec Abhinava, le Nouveau (abhi-nava en sanskrit), l'Un et l'Autre, peut-être parce que je pressens la force féconde de cette abyme, que certains appelleront "dualité", mais qui n'est sans doute qu'un autre nom de l'amour. Qui sait ?
mardi 6 avril 2021
De fréquents silences
Quelques conseils d'une âme d'oraison :
"Le silence, pour se familiariser avec la présence de Dieu, est le grand remède à nos maux. C'est le moyen de mourir à toute heure dans la vie la plus commune."
"profitez du temps de la journée où vous n'avez qu'une demi-occupation des choses extérieures, pour vous occuper de Dieu intérieurement ; par exemple, travaillez à votre ouvrage dans une présence simple et familière de Dieu. Il n'y a que les conversations où cette présence est moins facile : on peut néanmoins se rappeler souvent une vue générale de Dieu, qui règle toutes les paroles, et qui réprime, en parlant aux créatures, toutes les saillies trop vives, tous les traits de hauteur ou de mépris, toutes les délicatesses de l'amour-propre."
"Le fréquent silence, le recueillement habituel, l'oraison, le détachement de soi-même, le renoncement à toutes les curiosités de critique, la fidélité à laisser tomber les vaines réflexions d'un amour-propre jaloux et délicat servent beaucoup à conserver la paix et l'union. O qu'on s'épargne de peines par cette simplicité ! Heureux qui ne s'écoute point, et qui n'écoute point aussi les discours des autres !
Contentez-vous de mener une vie simple selon votre état... Saint Augustin disait que sa mère ne vivait que d'oraison : vivez-en et mourrez à tout le reste. On ne vit à Dieu que par mort continuelle à soi-même."
Fénelon, lettres
mardi 8 décembre 2020
Le langage, obstacle ou moyen ? Le cas de la poésie
jeudi 22 octobre 2020
Se taire, ou pas ?
"Et si après s'être élevés jusqu'à l'Un, il s'es tu, c'est qu'il a paru convenable à Platon de garder le silence absolu, à la manière des anciens, sur des choses qu'il est absolument impossible d'exprimer par la parole. Car c'est à vrai dire un grand danger que la parole tombant dans des oreilles vulgaires."
Damaskios, Sur les Premiers principes, I
"... à cause de l'interdiction qui leur était faite, par les lois [chrétiennes], de vivre là [dans l'empire byzantin] sans crainte [de persécutions], comme des citoyens [chrétiens], du fait qu'ils ne se conformaient pas à l'ordre [chrétien] établi, ces philosophes [platoniciens] s'en allèrent aussitôt et se mirent en route vers des lieux étrangers et sauvages."
Agathias, Histoire, III, 30
Notre destin ?
jeudi 1 octobre 2020
Aller se cacher dans le silence
Le Mantra est un remède au bavardage mental.
La richesse, le pouvoir, la violence : rien ne permet d'échapper aux pensées. Sauf, par une sorte d'anesthésie factice engendrée par l'alcool, une drogue, la fatigue, le stress, etc. Mais c'est provisoire et ce remède est pire que le mal. Ainsi le divertissement est-il le pilier du monde humain.
Et si nous pouvions savourer un silence intérieur parfait, sans les inconvénients des ersatz habituels ? A la fois parfaitement silencieux et parfaitement conscient, sans drogue ni cabales ?
Je prends un Mantra. C'est-à-dire un son en mouvement : comme la vibration d'une corde de guitare, d'un "om", d'un soupir, d'un rouleau sur la plage, d'une bourrasque de vent, d'une moto qui passe. N'importe quel son qui va se perdre dans le silence.
Je pose mon attention dessus, attentif, comme un surfeur qui va prendre la vague, comme un passeur de relais. Je donne toute mon attention au son. Et quand le son disparaît, le bavardage intérieur disparaît avec lui. C'est très simple.
Et c'est une pratique tantrique traditionnelle :
à la fin du mental.
Quand on est dans l'état de Shiva,
éternel, incréé,
au-delà des facultés (individuelles),
on ne se fait plus de soucis pour rien."
Manthânabhairavatantra, Yogakhanda (1), XVIII, 51-52, édité par M. Diczkowsky dans Manthâna..., vol. 1, p. 439
Juste suivre le son jusqu'au silence. Planer, rouler, glisser.
Cela, je peux le pratiquer, ou plutôt l'explorer, avec un son que j'énonce, avec un son mental, ou avec un son qui se présente du dehors à l'improviste.
Ainsi je vais me cacher dans le silence, vivifiant et dans lequel tout devient bon. Le son vient du silence, résonne dans le silence vibrant et s'en va vers le silence, comme un nuage retourne au ciel. Le son n'est plus une agression, mais un allié qui me raccompagne au paradis.
samedi 26 septembre 2020
Vijnana Bhairava 81 Open Mouth Free From Chatter
vendredi 17 juillet 2020
Vijnâna Bhairava Tantra 129 Le lâcher-prise

Shiva Natarâja, l'icône de Chidambaram
L'expérience du lâcher-prise :
yatra yatra mano yāti tat tat tenaiva tatkṣaṇam |
parityajyānavasthityā nistaraṅgas tato bhavet || 129 ||
"Où que l'attention/ l'esprit aille,
par cela même, à cet instant,
que l'on lâche prise, sans poser (l'attention) ailleurs :
alors on deviendra immobile."
Le premier hémistiche est identique à celui du verset 116 : on laisse donc d'abord l'attention butiner à sa guise, à la manière que les neurosciences appellent le "mode par défaut".
lundi 29 juin 2020
Qu'est-ce que l'oraison de silence ?

vendredi 19 juin 2020
Les deux sortes d'oraison - I

Tout le monde, ou presque, s'accorde à reconnaître que la méditation est un regard simple sur ce qui est - sur Dieu : sans images ni pensées articulées.
Mais ce que peu reconnaissent, c'est qu'il existe deux sortes de méditation ainsi entendue : - d'une part, la méditation qui prend l'absence de pensée, ou le silence intérieur, comme moyen ; - et, d'autre part, la méditation qui prend l'amour comme moyen.
Dans le passage suivant, Madame Guyon, une mystique du XVIIè, précise cette distinction vitale :
"Il y a deux sortes de simples regards [=de méditation], l'un bon et l'autre dangereux.
Le dangereux est de s'abstraire de toutes sortes d'objets sans en avoir aucun [=de faire le vide], et cela activement [=grâce à une technique], en sorte que, quoique l'âme ne soit pas intérieure ou très peu, étant encore dans l'activité [=vivant encore sous la croyance qu'elle peut vivre et agir séparément de Dieu], elle s'abstrait à la manière des philosophes de tous les objets, fantômes, imaginations qui empêchent une certaine recherche naturelle [=dans les limites du mental] de la vérité."
En effet, l'imagination et les sensations font obstacle à la vision de la vérité. Par exemple, pour faire des mathématiques, il faut être capable de se concentrer et de mettre de côté les images. De même, pour faire de la science, il faut savoir mettre de côté ses croyances naïves (nos "intuitions") pour commencer à penser. Et aussi en métaphysique. Or, c'est exactement ce que font, par exemple, les adeptes de la non-dualité de nos jours : ils font abstraction de leurs croyances, de leurs sensations, etc., pour déboucher sur un état de vide, un état sans jugement, pris pour l'état "ultime". Mais en réalité, ce n'est qu'un état mental, mondain, "naturel", une sorte d'état créé artificiellement en repoussant tous les états. Et surtout, même si l'on y goûte une certaine paix, elle reste basée sur l'idée que l'on peut agir séparément de Dieu, même si l'on affirme alors que "je n'existe pas" ou que "la personne est une illusion". Tout cela reste dans le champ de la nature, de cette manière d'être où l'homme s'est détourné de Dieu. Voilà pourquoi ce genre de démarche est stérile. Et même la paix y est récupérée par l'ego, comme le dira Madame Guyon dans la suite de ce passage.
Mais poursuivons sa lecture :
"Ceux qui se sont abstrait de la sorte on eu à la vérité quelque connaissance d'une Être Souverain [ou quelque soit le nom qu'on lui donne : vacuité, Soi, conscience...] supérieur à tout autre, et cela par une tension surprenante [=un effort de concentration ] de leur esprit et une abstraction de tout le reste. Ce n'est point là un état d'oraison [=de méditation]."
Il existe une autre sorte de méditation, où l'on reste sans pensées, dans un état de pure présence de pure conscience :
"Il y a un autre simple regard, qui envisage Dieu tel qu'il est, s'abstrayant avec effort de tout le reste pour tendre plus purement à ce pur et sublime objet. Cet état est bon, mais ce n'est ni le meilleur, ni le plus court pour arriver à Dieu."
C'est l'état atteint par les adeptes de la non-dualité dans ses divers variantes. Cela est beau et bon. Mais ce n'est pas le meilleur.
Mais alors, qu'est-ce que la meilleure méditation, le meilleur état ?
"Le meilleur de tous les états est de recueillir au-dedans l'esprit par le moyen de la volonté amoureuse de son Dieu, qui rassemble autour d'elle les puissances [=les énergies du corps et de l'esprit] et semble se les réunir.
C'est une contemplation amoureuse qui n'envisage rien de distinct en Dieu, mais qui l'aime d'autant plus que l'esprit s'abîme dans une foi implicite [=un amour non exprimé en mots ou pensées articulées], non par l'effort, ni par contention d'esprit [=concentration], mais par amour. On ne fait nul effort d'esprit pour s'abstraire, mais l'âme s'enfonçant de plus en plus dans l'amour, accoutume l'esprit à laisser tomber toutes les pensées, non par l'effort ou raisonnement, mais cessant de les retenir, elles tombent d'elles-mêmes."
La clé est l'amour.
Sans amour, rien d'authentique ne se passe, même si l'on atteint un état sans pensées, même si l'on acquière une certitude simple d'être l'ultime, le vide ou la conscience, même si l'on croit réaliser l'absolu. Tout cela reste stérile, et tourne mal dès que les circonstances s'y prêtent. Ou bien même, cette "non-dualité" elle-même devient vide, absurde. On a l'impression d'être épuisé, que rien n'a de goût. Mais le symptôme le plus décisif reste que l'ego y demeure tel quel. Dans cette voie, tout revient finalement à l'ego : la paix, la clarté, le confort du corps, les capacités mentales, et même l'amour, tout est récupéré tôt ou tard. D'où des désillusions et des dérives comme on en voit tant. On peut bien dire que l'on existe plus, se complaire dans un vide factice, raconter qu'on est dans l'indicible, l'amour inconditionnel, la liberté, ou même se livrer à des exercices de privation, d'auto-humiliation, rien n'y fait. Comme dans une sorte de cauchemar, tout revient à l'ego. Tout progrès semble illusoire.
Mais si l'on s'ouvre à l'amour :
"Alors l'âme prend la véritable voie qui est le recueillement intime, où elle trouve la présence de Dieu et un concours merveilleux de sa bonté qui lui fait tomber insensiblement toute multiplicité, tout acte, toute parole, et met l'âme dans un silence goûté."
(Madame Guyon, Discours..., tome I, 46)
La différence entre les deux méditation se ramène à ceci : dans la voie de l'ego, on pratique pour atteindre Dieu - même si l'on prétend être dans le non-agir etc. Dans la voie de l'amour, on se laisse faire. Comme c'est Dieu qui fait, c'est bien fait. Voilà tout.
La différence est d'expérience : dans la première méditation, on a une certain repos. Mais insipide en comparaison de ce que l'amour fait goûter. En fait, c'est seulement l'expérience de l'amour qui nous fait prendre conscience de la vanité des autres voies. Cette approche est la vie. On réalise aussi sa simplicité, accessible à tous. Bref. Il y aurait tant à développer. Mais que chacun goûte, maintenant, par soi-même. Juste se laisser prendre. Infini.
Dans le prochain billet, nous verrons pourquoi cette voie est "savoureuse".












