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mardi 10 juin 2025

Pourquoi mystique ? Ecouter pour entendre

 


Comment faire pour vivre le silence intérieur ?

-Pas la simple absence de bruit,
mais la véritable transparence intérieure :
l’arrêt des bavardages, de cette radio
qui, depuis l’intérieur de nous,
tourmente, pour ainsi dire, sans interruption.

Eh bien, en écoutant.
Parce que, quand j’écoute,
je dois faire silence.
Je ne peux pas entendre sans me taire,
sans rester muet de mon côté.
Or, muet est un mot qui est dérivé de la même racine grecque
que les mots mystique et mystère.
Être mystique,
cela ne veut pas dire produire des miracles
ou des phénomènes surnaturels —
non, cela n’a rien à voir.
Être mystique,
cela veut dire être muet.
Être muet dans l’écoute du mystère.
C’est ce que nous rapporte un auteur anonyme
d’un petit livre de pratique de la théologie mystique :
la connaissance du divin
par le silence intérieur,
par l’écoute, l’audition.
Et en effet, dans ce petit livre paru à Liège en 1709,
il nous est rappelé qu’il y a quelque chose à entendre
pour vivre le silence.
Je me tais.
J’écoute.
Et j’écoute pour entendre.
Et j’entends, parce qu’il y a quelque chose à entendre.
Et ce quelque chose, c’est une parole,
c’est un Verbe.
Si je cherche à faire silence,
si j’aspire au silence
seulement comme négation des bruits extérieurs,
ou même du bavardage intérieur —
seulement comme une négation
dans laquelle je me reposerais —
eh bien, mon silence sera limité.
Ce qui est bien plus puissant,
c’est d’être d’abord convaincu qu’il y a une parole.
Que, dans le silence,
ce n’est pas simplement une absence de bruit ou de pensée qui se vit,
mais une présence.
Une parole.
Un Verbe.
Un enseignement.
Un véritable enseignement.
On dira aussi : un chant,
une mélodie,
avec son rythme, sa pulsation subtile.
Et cet anonyme distingue ainsi ce qu’il appelle
l’oraison des mystiques —
c’est-à-dire cette prière intérieure,
ce geste intérieur d’écoute et de silence.
L’oraison des mystiques, dit-il,
a ceci de différent de l’oraison ordinaire,
donc de la prière vocale,
qu’elle se fait sans aucune parole articulée de la langue,
comme se font les prières vocales dans le Notre Père ;
là, il n’y a pas de parole.
Et sans aucun discours de la raison :
il n’y a pas de pensée,
pas d’énonciation intérieure,
ainsi que se font les prières de méditation.
(Méditation : ici, non pas au sens moderne,
mais au sens classique,
c’est-à-dire : réflexion sur des thèmes théologiques
ou des questions philosophiques.)
Il poursuit :
« Car comme les mystiques s’accoutument à vivre
en la présence de Dieu d’une manière nue,
sans user que très rarement ni de parole ni de raisonnement envers Dieu,
par un principe de respect qu’ils ont pour cette adorable Présence,
et de crainte de troubler la pureté de leur acte
par de vaines idées de leur entendement
et par de grossières affections de leur cœur,
qu’ils jugeraient tout à fait indignes
de la majesté de cet Être suprême,
quelque bonnes qu’elles leur paraissent,
ils tâchent surtout de se mettre dans cette disposition
pendant leur oraison,
s’y présentant devant Dieu avec un profond et respectueux silence,
comme un pauvre nécessiteux
en faveur de qui la seule indigence
sollicite la divine miséricorde. »
Eh bien, là, ce qu’il veut dire — avec son langage, à sa manière,
dans le style de son époque —
c’est justement qu’il y a quelque chose à entendre.
Ce qu’il appelle Dieu, l’Être suprême, la Majesté,
c’est l’enseignement,
c’est la réponse à nos questions,
et c’est aussi le remède à nos troubles.
Mais, pour cela, encore faut-il en être convaincu.
Faire confiance à cette promesse :
que quelque chose se dit dans le silence.
Que ce n’est pas une simple absence.
Il y a véritablement une parole à entendre.
Et donc, à écouter.
Et donc, devant laquelle je suis invité à me tenir muet, nu,
recevoir cet enseignement sans parole.
Voilà la théologie mystique.
L’oraison des mystiques.
Voilà le silence intérieur.

David Dubois
www.david-dubois.fr




mardi 14 septembre 2021

Comment intégrer la pensée dans le silence ?

 


Pour vivre le silence plus intensément, continument, vivement, un conseil :

Restez silencieux mentalement. Et quand vous pensez, pensez "à voix haute", comme si vous articuliez distinctement, comme si vous parliez vraiment, même si c'est seulement "dans votre tête". Bannissez les pensées marmonnées, pâteuses, inarticulées. Seulement un silence cristallin et des pensées clairement articulées. 

Le silence devient plus vivant, réconcilié avec le bruit des pensées.

Il est étonnant de constater à quel point cela intensifie le silence. 

mercredi 8 septembre 2021

Sans le néant, rien


Le trésor de la mystique chrétienne française que j'ai évoqué la dernière fois, commence à peine d'être connu. Loin du cliché des pieux dévots embourbés dans leurs images baroques, l'école de l'oraison de silence ou de repos nous offre le secret d'une vie intérieure fondée sur le silence, le rien, le néant. Le contraire d'un dogme religieux.

Selon la tradition, la vie mystique est la vie en contact direct avec Dieu, au-delà des images et des concepts. D'ordinaire, ce chemin comprend trois grandes étapes : purification, éveil, et unification ou divinisation. Le but est donc la divinisation de l'homme, conformément à la tradition occidentale et platonicienne. Laisser le divin prendre le contrôle, dans un plein et libre consentement. 

Mais dans cette tradition française, l'illumination vient en premier, suivie de la purification, pour s'achever dans l'unité. 

Tout d'abord, l'illumination : on rencontre la lumière divine, on ressent, on éprouve, on comprend, on a le sentiment d'un éveil, d'un réveil. Cette étape est celle de la rencontre de la plénitude, de l'enthousiasme. On a enfin trouvé le trésor et, très souvent, on croit être arrivé. Mais comment peut-être arriver à la fin de l'infini ?

Néanmoins, c'est cette illumination qui donne la force de lâcher-prise et d'accéder à la seconde étape : la purification, la mort, le néant. Car les lumières et compréhensions ne sont pas Dieu, mais des reflets, des avant-goûts, même s'ils sont ressentis comme des plénitudes indicibles. L'individu y jouit de Dieu. Mais il garde, en quelque sorte, le contrôle. Or le but de la vie intérieure, comme nous avons dit, n'est pas de faire l'expérience de Dieu, mais de se laisser transformer radicalement en Dieu. Les énergies individuelles doit laisser la place aux énergies divines. Or, pour que cela soit possible, il faut se vider de soi, s'oublier, mourir, sombrer dans le néant et avancer dans les ténèbres, dans une "foi obscure", sans images ni concepts, laisser autre chose prendre le dessus. C'est l'étape de l'abandon en néant, sans assurance ni repère.

Comment est-ce possible ? C'est possible grâce à l'élan donné par la plénitude découverte d'abord dans l'illumination de la première étape. Mais ensuite, il fait mourir dans le vide qui seul peut laisser place au plein. Plus la mort est profonde, plus la vie sera profonde. Si la mort est superficielle, la vie intérieure sera superficielle. Que l'on ne se laisse pas impressionner par ces mots : il s'agit simplement de mourir. C'est la vie. Il faut arrêter de souffler pour enfin laisser les vents du large nous emporter au cœur de l'océan.

La plupart d'entre nous, certes, se contentent de telle ou telle lumière. Dans la tradition mystique française ces lumières, ces saveurs, ces ressentis - tout cela n'est qu'un début, un avant-goût, un viatique pour encourager l'âme à entrer dans l'intérieur véritable, qui est néant et néant de néant. Dans cette étape de purification, qui peut durer des dizaines d'années, l'individu est privé de tous ses supports et ses repères. L'hiver arrive. Mais sans hiver, point de printemps.

Enfin, l'individu, qui ne disparaît jamais, renaît en Dieu, par Dieu : "Ca n'est plus moi qui vit..." Cependant, même dans cette vie nouvelle, le vide règne, un néant du à la plénitude inconcevable qui se déverse à travers les puissances (les organes) de la personne. 

Jacques Bertot, un prêtre du XVIIe siècle, décrit ainsi cette étape ultime, dans laquelle l'évolution se poursuit :

"Là l’âme par ce néant devient en Dieu ce qu’une goutte d’eau est
dans la mer quand elle s’y perd, car ce néant tirant l’âme de son
propre que le péché lui avait communiqué, tire l’âme d’elle-même
et du particulier et ainsi la fait découler et perdre en Dieu.
Et comme l’âme perd son soi-même en perdant le particulier qui
la faisait subsister en elle-même, aussi trouvant Dieu et subsistant
en Lui par ce néant, elle ne Le trouve pas comme quelque chose
dont elle jouisse, mais plutôt elle en est possédée en perte totale de
soi. (...)
Là le néant augmentant sans fin, l’âme entend, sans entendre, à
sa mode, un très profond parler, qui est la génération du Verbe, et
qui est le don de la divine Sagesse en son pauvre néant. Et comme
l’âme avant cela n’était rien et que c’était son bonheur, ici, sans
sortir de son rien, au contraire son rien augmentant à l’infini, l’eau
de la divine Sagesse s’écoule, qui rend l’âme beaucoup féconde.
De là insensiblement s’écoule l’amour, et l’âme entend en son
néant que ce n’est pas un amour produit par ses puissances comme
au commencement, mais que c’est un amour tout différent, et que
vraiment c’est la communication d’un amour dans lequel et par
lequel l’union commence." (Le Directeur mystique, édition Dominique Tronc, p. 206)

Autrement dit, cette fin est un nouveau commencement. La disciple de Bertot, Madama Guyon, évoque l'image d'une pierre qui tombe dans un océan sans fin. La vie intérieure est une expansion sans fin, car il n'y a pas de fin dans l'infini. Elle est donc un vide sans terme qui débouche sur une plénitude toujours plus profonde, large et haute. 

On le voit, les maîtres de cette tradition insistent sur le fait que l'expérience est inconcevable, inimaginable, au-delà de tout ce que l'on peut expérimenter ici ou là. Et la clé de ce mouvement infini est le néant, le vide, le silence intérieur. Juste s'orienter vers le divin, en instinct et en confiance, puis rester ainsi en silence, comme une goutte dans l'océan, et laisser l'infini faire son œuvre. Il n'y a qu'ainsi que l'aventure de l'infini est possible, au-delà et encore au-delà, par-delà les abymes du silence, du vide et du rien. 

Pour avoir tout, renoncer à tout. Pour renoncer à tout, laisser le Tout se charger de tout et se laisser sombrer dans le rien plus vivant que toute vie.

jeudi 2 septembre 2021

Faut-il supprimer les pensées ?


Le silence des pensées est nécessaire.

Mais comment ?

Faut-il "supprimer" les pensées, les bloquer ? Comment ?

C'est comme si j'étais assis, à essayer de ne plus bouger les bras. Soudain, mon bras gauche bouge. Alors j'essaie de l'immobiliser avec mon bras droit. Mais alors, mon bras gauche essaie d'immobiliser mon bras droit, car il bouge. De sorte que mes deux bras bougent. Parce que j'essaie de les immobiliser. Plus j'essaie de les bloquer, plus ils s'agitent.

Plus simple : ne plus bouger les bras.

De même avec les pensées. Ne pas penser qu'il ne faut pas penser. Simplement ne plus penser, comme rester muet, immobile.

L'habitude de penser, de parler, se manifeste. Mais j'arrête, encore et encore. Sans employer de moyen, d'instrument, de technique, sans analyser ni chercher le pourquoi du comment. Pourquoi ? Parce que c'est bon. Cela suffit.

Noter la différence entre bloquer les pensées et ne pas penser. C'est comme la différence entre tenir un bras avec l'autre pour l'empêcher de bouger, et ne pas bouger les bras.

Parfois, cela crée des tensions, des sortes d'apnées subtiles. Ne pas confondre ces tensions avec un effort pour ne pas penser. Peu à peu, ces crispations se dissolvent. Il ne reste que le silence. Simple. Entier. Un. Frais. Lumineux. Evident. Comme passer au-dessus des nuages.

Un soleil brille en ce ciel.

mercredi 1 septembre 2021

Le silence des pensées est nécessaire


La Présence est toujours présente. Même quand les pensées, les émotions, les perceptions arrivent. Les deux peuvent coexister, comme une musique dans le bruit.

Mais, quand j'entends une belle musique, je me tais, je fais silence et je recherche un lieu de silence pour mieux entendre cette musique. Elle chantait déjà. C'est comme si les bruits étaient des déformations de cette musique. C'est comme si les pensées bavardes étaient des parasites aveugles, mais issus de la Présence.

La Présence est toujours présente. Mais, quand j'entends son appel, je suis invité à céder. Et je fais silence. En un sens, ce silence des pensées n'est pas absolument nécessaire, car la Présence est toujours présente. Cependant, je suis appelé au silence par le charme même de cette mélodie muette. 

Il n'est pas nécessaire de supprimer les pensées pour que la Présence soit présente. Mais l'entendre, la reconnaître, c'est être amené à faire silence. C'est comme une mélodie envoûtante que l'on perçoit soudain, au loin tout près. Spontanément, on se tait. Pourquoi ? Pour écouter. Car il y a une différence de qualité entre une musique que t'entends sans l'écouter, et une musique que j'écoute. C'est certain. Alors seulement, elle peut faire pleinement son effet. Autrement, c'est du gâchis.

Certes, le silence chante, il dit sa parole unique et éternelle. Mais, si je ne fais pas silence, si je ne cède pas à son appel, si je ne réponds pas, c'est comme si je ne l'entendais pas. La transmutation est alors impossible. Or, répondre, c'est écouter, et écouter, c'est se taire.

Le silence intérieur est donc inévitable. Il y a une sorte d'effort, très fort même. Comme pour s'arrêter quand on était plongé dans une conversation. L'effort pour ce laisser aller, pour ne plus résister à cette force. Pour plonger dans le courant, pour se laisser posséder, comme dit Ramana Maharshi. C'est pareil pour goûter, jouir, savourer : il faut bien un vide pour un plein. Laisser place. Sans cela, la Présence est certes présente, mais elle est alors la vie qui s'agite, qui dégénère en parasites et en cacophonie pleine de chocs, de malentendus et de tourments.

Le silence intérieur est donc inévitable.

samedi 28 août 2021

Trois silences




"Il y a trois façons de faire dans le recueillement.

La première, quand tous les phantômes, toutes les imaginations et toutes les espèces des choses visibles cessent  dans l'âme, en sorte qu'elle se tait à tout ce qui est créé et demeure endormie pour toutes les choses temporelles, et qu'ainsi, nous taisant au-dedans de nous, comme le dit St Grégoire, nous nous recueillons au-dedans de notre âme, pour contempler notre Créateur, ne désirant aucune chose de ce monde (...).

La seconde façon de se taire, c'est quand l'âme étant mise en silence a une espèce d'oisiveté spirituelle, demeurant couchée avec Madeleine aux pieds de Notre Seigneur, disant ces paroles :
J'écouterais ce que le Seigneur parle en moi
Et ce que Dieu dit à cette âme :
Ecoutez, ma fille, - oubliez la maison de votre père, et le Roi concevra de l'amour pour votre beauté.
Or cette seconde sorte de silence se compare à bon droit à une attention : car celui qui écoute, non seulement il se tait à l'égard des autres choses; mais encore il veut que tout se taise à son égard, afin qu'il se convertisse plus parfaitement à celui qui lui parle. St Grégoire déclare cette manière d'enseigner dont Dieu se sert, disant que les paroles de Dieu sont sans paroles, qu'il enseigne celui qui se dispose pour entrer en son école à être son disciple, sans syllabes, sans bruit et sans voix.

Le troisième silence de l'entendement se fait en Dieu, quand l'âme se transforme toute en lui et que la volonté savoure la saveur de Dieu et s'endort en lui comme dans la caverne des vins et se tait, ne désirant rien davantage, puisqu'elle se trouve satisfaite : au contraire elle dort à soi-même, s'oubliant de la faiblesse de sa condition, parce qu'elle se voit toute divinisée.
Dans cette troisième sorte de silence il arrive que l'entendement est si assoifé et si occupé, qu'il n'entend rien de tout ce qu'on lui  dit, comme le rapprote un Saint Vieillard qui s'exerçait en ce silence depuis cinquante ans."

Antoine de Royas, Vie de l'esprit, I, 18, cité dans Justifications, III, p. 29

dimanche 30 mai 2021

Les deux instants 05 - Le Cercle du Tantra



Selon le Tantra, tout dérive des deux premiers instants, Shiva et Shakti. 

Mais tout ceci est expérience :

Dans une approche, Dieu est « a ». Bouche bée, silence, son qui n’en est pas encore un, inarticulé, jailli du tréfonds de la gorge, indifférencié, simple. Dites « a » : unité, ouverture ressentie comme ouverture de la bouche qui se prolonge en ouverture du cou, de la poitrine, jusque dans les jambes et dans le sol. 

C'est le Bindu ".", Lumière totale. Silence simple.

Dans cette transparence émerveillée, l’étonnement devient soupir : la Déesse. Je laisse le « a » devenir « hhh… », sourd et subtil. Un souffle muet, gros de tous les mots, de tous les cris. Mais comme ce Souffle de Vie n’est pas séparé du mystère de Dieu, il redevient vibration, « a ». Un « aha », long comme la caresse d’un archet sur le corps du violoncelle, lourd, « gras », comme dit un tantra. 

C'est le Visarga ":", extase à la racine de tout. Vibration du coeur.

Et voici que cette étreinte du sonore et du sourd, de l’espace et du vent, engendre. Il engendre dans la félicité, car c’est dans l’extase que l’on crée, nous enseigne Diotime, car « être » est plaisir, nous dit encore la Triade. La bouche se referme doucement. A-ha-m : "Je suis".

Mais la « contraction » de l’individu est une ouverture, une promesse d’éveil : après « aha » vient la résonance « mmm… » qui se fait de plus en plus subtile (anu, « individu », veut aussi dire « subtil »), jusqu’au silence conscient, retour au « a » originel. Ma-ha-a : grand, vaste, infini.

C'est Nara, l'Individu, issu de l'union du Père et de la Mère, enfant androgyne. 

Ainsi la boucle, « terrible et mystérieuse » selon l’expression de Maître Eckhart parlant de la Trinité chrétienne, se retrouve dans une reconnaissance pleine de gratitude, se referme, mais sans jamais s’arrêter. Ce mouvement circulaire, d’ici à ici, de l’infini à l’infini, immobile, est l’individu, mystère de la personne. L’espace se fait point pour que le point s’étale ensuite, se dilate, ce que l’on ressent dans l’amenuisement du « mm… ». 

Et voici que la boucle est bouclée, « sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence, nulle part », selon la belle énigme du Livre des Vingt-quatre philosophes

Elle révèle alors son secret, son « grand non-secret » dit Abhinava : Dieu (« a », l’Indifférencié) étreint la Déesse (« ha », le Souffle sacré), qui enfantent ainsi l’Individu (« m », le point), qui s’en retournent à l’Indifférencié. Or, « aham » signifie, en sanskrit, « je ». Cette atemporelle valse à trois temps est réalisation de soi, déploiement, comme un éventail de possibles, comme le sondage de l’abyme de soi, affranchi de toute définition d’un « soi ». Tout ceci, ces milles expériences de vie, sont une seule mélodie, le chant de l’étonnement d’être. 

Union, séparation, contraction, éclosion… Ainsi, aham, à l’envers, devient mahâ, l’immensité, la totalité et l’acte de grandir à l’infini, d’englober toujours davantage les contraires. Le jeu de la Triade est ainsi une expansion sans fin.

Mais l’essentiel est que ce mouvement d’éclosion passe nécessairement par l’individu. Pourquoi ? Je ne sais pas. Gratuitement, parce que l’amour est gratuit, sans doute. Pourquoi l’Un et l’Autre enfantent-ils ? Par amour. Cela devrait suffire. Je suis, vous êtes, nous sommes cet enfant de l’amour. Abhinava est très clair à ce sujet : « La conscience divine est une mer [une mère ?], or il n’y a pas de mer sans vagues ». Chaque individu est une vague unique, fille et fils de la palpitation océane.

Ce jeu d’amour, disais-je, la tradition du Cachemire le désigne comme « triangle du cœur ». 

A l’origine, l’Un. Mais l’Un solitaire n’est pas même encore « un » tant qu'il ne sait pas sa solitude. Il prend conscience : « je suis ». Et voici le Deux. Et emporté par son élan, il se dit « je suis cela ». Voici les trois pôles de l’extase créatrice.  Ils forment le Triangle du Cœur, âme et substance de toute chose, vraie vie à laquelle nous aspirons tous. Dans la voie spirituelle nous retrouverons donc, à chaque moment, les deux instants symbolisés par le Dieu et la Déesse, notre âme s’en trouvant à chaque fois régénérée à un degré supérieur, comme en un mouvement spiralé et sans fin.

jeudi 27 mai 2021

Les deux moments 02


 Le désir ne trouve son apaisement qu'en Dieu (Shiva, le Bon), c'est vrai. Mais ce chemin de vie, de mort et de renaissance est un tango à deux, une valse pour à trois, qui présuppose le couple et l'enveloppe dans un flux, un courant d'amour. Ecoutez ce qu'il dit :


"On célèbre ainsi deux moments de l'absorption en Dieu (Shiva) :

le premier moment est

une plénitude absolument transparente.

Le second est l'essence

de la Puissance,

qui est toute-science et toute-puissance. 

Le yogi qui y plonge son attention,

que ne connait-il pas ?

que ne fait-il pas ?"

Abhinavagupta, La Lumière des tantras, X, 206-207

"Deux moments" : deux instants, deux facettes. Elles ne sont pas séparées, c'est vrai aussi. Mais elles sont distinguées, et cela il faut l'entendre. Or, je crois que nous le pressentons, mais sans l’admettre. Nous aspirons à l’Un comme à un remède antagoniste de nos dualités, comme à une paix pour nos guerres. 

Ces deux moments coexistent pourtant à chaque instant, mais nous ne vivons souvent qu'un seul d'entre eux, à l'exclusion de l'autre. L’unité au prix de la dualité ; ou la dualité dans l’oubli de l’unité. Soit je vis comme prisonnier dans la surface, balloté dans le torrent du quotidien ; soit, je m’abstrais en surplomb, telle une « belle âme » riche et libre, inconditionnée… à condition de rien faire, de ne rien donner ! D'ordinaire, nous ne vivons que la dualité, la multiplicité, l'agitation. Mais qui se croit "spirituel" ne vit souvent que l'unité qui exclut la vie, qualifiée un peu vite d'"agitation". Or, que nous enseigne ici le Fils de la Yogini ?

Qu'il y a "deux instants". Comprenons : deux occasions, deux rendez-vous. Il ne faudrait pas manquer le second pour le premier, car nous resterions sur notre faim, nous resterions, au fond, dans la frustration, dans ces faux dilemmes qui déchirent nos existences. Pourquoi choisir ? La vie se danse à deux.

Le premier instant est "une plénitude absolument transparente". Dieu est silence. Où, disons qu'il nous embrasse dans le silence intérieur, quand nos raisons rendent raison, quand le bavardage cesse. Ouverts, nous pouvons recevoir le don. Le don qui nous est donné, à chaque instant, à chaque instant qui est le premier, c'est-à-dire avant les "quand ?", les "où ?", les "pourquoi ?" et les "comment ?". Se faire limpide ; ou plutôt, se découvrir transparent, incolore, nu, mis à nu, dénudé, dénué, dépouillé en ce premier instant comme au premier jour. 

"Transparence" est silence simple, béant, vacant, vivant. Car ce vide n'est pas mort. Il est ressenti comme un « coup » de rien, un ébranlement de vacance au plus profond de nos entrailles, stupéfaites, frappées comme on dit « je suis frappé ». La stupéfaction vient de ce que ce vide est plein. Il n'y a rien... et ce rien est tout. Sans manque. Comme une chute : dans le vide, à un moment, je ressens que je ne tombe plus car, dans le rien, vers quoi tomberais-je ? Le vertige devient prodige, la peur se renverse en stupeur béate, bouche grande ouverte, à l'image d'une fleur qui irait en une éclosion perpétuelle, ses pétales n'en finissant pas de s'épanouir.

Simple.

Mais l'infini ne s'arrête pas là, ni ailleurs. Au bout de l'infini, un cœur bat, qui appelle à une autre rencontre, avec la Puissance (Shakti), avec la Déesse. Le « second instant » d’Abhinava. 

Elle est pouvoir, potentiel, possibilité, richesse, fécondité, débordement, élan, générosité, création, elle est une vague dans la transparence, un frémissement dans la chair de l'illimité. Elle est le Mystère qui se sent, se désire, se pressent, se cherche et se perd. Elle est liberté d'agir, et non pas seulement liberté en retrait, qui se tiendrait comme à l'écart. Elle est sacrifice, présent de soi qui se fait présent de toute chose et fait du moindre brin d'herbe un évènement sacré. Elle sent tout ce qui est, elle crée tout ce qui est - même ce qui pousse dans le ciel. Autant la transparence est simple, avant toute parole, autant ce "deuxième instant" est riche de possibles, en ébullition, un cri qui "hurle" les mondes innombrables.

mercredi 26 mai 2021

Les deux moments 01


 Au commencement, avant les choses, avant l’être, il n’y avait que l’Un.    

Par la suite, rien n’a pu exister sans lui. Rien n'est sans l'Un, sans unité, sans cohérence. « Être, c’est être un ».

Sans doute. Mais l'unité, seule, est stérile. N'être qu'un, c'est être isolé, abstrait, et donc infécond. C'est presque ne pas être... Me revient le récit étrange de l'Oupanishad, "A l’origine, l'Un était seul, et il désira un Autre..." Oui, l'Un, le Seul, l'Isolé, l’Absolu, Tout seul : à quoi bon ? Pour qui ? Quand je dis cela, résonnent dans mon cœur d'autres paroles, celles d'un sage du Cachemire, Abhinava Goupta. Lui nous enseigne le Deux, la célébration dans la relation, car je ne suis pas sans l'autre, "Je suis" n'est pas sans le visage d’autrui, privé du miroir de ses yeux. Car alors, « je » n'existe pas sans élan, sans ouverture, sans offrande. N’est-il pas vrai que "tout ce qui n'est pas donné est perdu" ?

Au fond, pourquoi faudrait-il choisir entre le Soi et l'Autre, entre l'Immuable et la Danse de vie ?

Je choisi, avec Abhinava, le Nouveau (abhi-nava en sanskrit), l'Un et l'Autre, peut-être parce que je pressens la force féconde de cette abyme, que certains appelleront "dualité", mais qui n'est sans doute qu'un autre nom de l'amour. Qui sait ?

mardi 6 avril 2021

De fréquents silences


Quelques conseils d'une âme d'oraison : 

"Le silence, pour se familiariser avec la présence de Dieu, est le grand remède à nos maux. C'est le moyen de mourir à toute heure dans la vie la plus commune."

"profitez du temps de la journée où vous n'avez qu'une demi-occupation des choses extérieures, pour vous occuper de Dieu intérieurement ; par exemple, travaillez à votre ouvrage dans une présence simple et familière de Dieu. Il n'y a que les conversations où cette présence est moins facile : on peut néanmoins se rappeler souvent une vue générale de Dieu, qui règle toutes les paroles, et qui réprime, en parlant aux créatures, toutes les saillies trop vives, tous les traits de hauteur ou de mépris, toutes les délicatesses de l'amour-propre."

"Le fréquent silence, le recueillement habituel, l'oraison, le détachement de soi-même, le renoncement à toutes les curiosités de critique, la fidélité à laisser tomber les vaines réflexions d'un amour-propre jaloux et délicat servent beaucoup à conserver la paix et l'union. O qu'on s'épargne de peines par cette simplicité ! Heureux qui ne s'écoute point, et qui n'écoute point aussi les discours des autres !

Contentez-vous de mener une vie simple selon votre état... Saint Augustin disait que sa mère ne vivait que d'oraison : vivez-en et mourrez à tout le reste. On ne vit à Dieu que par mort continuelle à soi-même."

Fénelon, lettres


mardi 8 décembre 2020

Le langage, obstacle ou moyen ? Le cas de la poésie




Il existe un cliché selon lequel les mots ne seraient qu'un obstacle entre nous et le silence intérieur de notre essence véritable.

Pourtant, ce sont bien des discours qui célèbrent ce qui est au-delà de tous les discours. Les philosophes du shivaïsme du Cachemire ont dès lors pris le parti de ne pas séparer les paroles du silence, bien qu'ils distinguent entre ces pôles d'innombrables nuances. A les écouter, le silence intérieur est parole subtile, et la parole articulée est ce silence qui se fait audible.

Ce continuisme conciliateur est encore plus manifeste dans le cas de la réflexion cachemirienne sur la poésie.

Voici les versets "de bon augure" (mangala) de quelques œuvres de poétique. Ces inaugurations sont précieuses, car elles sont censées contenir le message de l'œuvre entière :

svecchā-kesariṇaḥ svaccha-svacchāyāyāsitendavaḥ /
trāyantāṃ vo madhuripoḥ prapannārti-cchido nakhāḥ //
"Ô ennemi de Madhu !
toi qui fut lion selon ton propre désir/toi qui est un lion par ton désir :
puisse (tes) griffes,
dont l'éclat immaculé fait honte à la Lune,
(nous) protéger en tranchant les souffrances
de tes dévots."
Ânanda Vardhana, Lumière de la résonance

jagattritayavaicitryacitrakarmavidhāyinam /
śivaṃ śaktiparispandamātropakaraṇaṃ numaḥ //
"Je salue Shiva,
artiste créateur de la fresque merveilleuse
des trois mondes,
allié à la simple vibration qu'est sa Puissance."
Kuntaka, L'âme de l'expression indirecte

niyatikṛtaniyamarahitāṃ hlādaikamayīmananyaparatantrām /
navarasarucitāṃ nirmitimādadhatī bhāratī kaverjayati //
"Gloire à la parole du poète,
créatrice d'œuvres étincelantes
à l'éclat des neufs saveurs esthétiques,
affranchie des règles de la nécessité,
elle qui n'est que délectation
et qui ne dépend de rien d'autre."
Mammata, Lumière de la poésie

namaskṛtya parāṃ vācaṃ devīṃ trividhavigrahām /
gurvalaṅkārasūtrāṇāṃ vṛttyā tātparyamucyate //
"Je me prosterne devant la Parole suprême,
Déesse au triple corps,
afin d'expliquer le sens des paroles concises
énoncés par le maître (Vâmana) à propos des ornements poétiques."
Ruyyaka, Le Manuel de l'ornementation poétique

Vâmana qui, au début de ses "paroles concises" (kāvyālaṅkārasūtra) s'était lui-même prosterné devant "la lumière ultime, chère aux poètes" (praṇamya paramaṃ jyotirvāmanena kavipriyā).

śarad-indu-sundara-ruciś cetasi sā me girāṃ devī /
apahṛtya tamaḥ santatam arthān akhilān prakāśayatu //
"Puisse la Déesse Parole,
bel éclat d'une lune d'automne,
manifester en mon cœur
l'étendue de toutes les vérités,
après (en) avoir écarté les ténèbres !"
Vishva Nâtha Kavirâja, Le Miroir des lettres

vāgdevī vadane mama sphuratu yā dhvanyātmanollāsinī varṇavyaktimupāgatā ca tadanu sthānaprayatnādibhiḥ /
bhāvānāṃ padasaṃjñayā vidadhatī tredhā samullekhanāny ānandānanusaṃdadhāti viduṣāṃ prāptā mahāvākyatām
"Puisse la Déesse Parole fulgurer sur mon visage,
elle qui illumine la résonance poétique
en manifestant chaque syllabe
à travers les différents points d'articulation,
elle qui agence sur trois plans les lettres
à travers le sens des mots qui décrivent les choses,
lettres qui sont autant de félicités dont elle fait la synthèse,
elle que réalisent les discours les plus hauts des êtres cultivés !"
Vishveshvara Kavicandra, Le Clair de lune de l'émerveillement


jeudi 22 octobre 2020

Se taire, ou pas ?


 

"Et si après s'être élevés jusqu'à l'Un, il s'es tu, c'est qu'il a paru convenable à Platon de garder le silence absolu, à la manière des anciens, sur des choses qu'il est absolument impossible d'exprimer par la parole. Car c'est à vrai dire un grand danger que la parole tombant dans des oreilles vulgaires."

Damaskios, Sur les Premiers principes, I

"... à cause de l'interdiction qui leur était faite, par les lois [chrétiennes], de vivre là [dans l'empire byzantin] sans crainte [de persécutions], comme des citoyens [chrétiens], du fait qu'ils ne se conformaient pas à l'ordre [chrétien] établi, ces philosophes [platoniciens] s'en allèrent aussitôt et se mirent en route vers des lieux étrangers et sauvages."

Agathias, Histoire, III, 30

Notre destin ?




jeudi 1 octobre 2020

Aller se cacher dans le silence



 Le Mantra est un remède au bavardage mental. 

La richesse, le pouvoir, la violence : rien ne permet d'échapper aux pensées. Sauf, par une sorte d'anesthésie factice engendrée par l'alcool, une drogue, la fatigue, le stress, etc. Mais c'est provisoire et ce remède est pire que le mal. Ainsi le divertissement est-il le pilier du monde humain. 

Et si nous pouvions savourer un silence intérieur parfait, sans les inconvénients des ersatz habituels ? A la fois parfaitement silencieux et parfaitement conscient, sans drogue ni cabales ?

Je prends un Mantra. C'est-à-dire un son en mouvement : comme la vibration d'une corde de guitare, d'un "om", d'un soupir, d'un rouleau sur la plage, d'une bourrasque de vent, d'une moto qui passe. N'importe quel son qui va se perdre dans le silence.

Je pose mon attention dessus, attentif, comme un surfeur qui va prendre la vague, comme un passeur de relais. Je donne toute mon attention au son. Et quand le son disparaît, le bavardage intérieur disparaît avec lui. C'est très simple.

Et c'est une pratique tantrique traditionnelle :

"Dissous (le bavardage) à travers les phases d'un son (de plus en plus) subtiles,
à la fin du mental.
Quand on est dans l'état de Shiva, 
dans l'état non mental,
éternel, incréé,
au-delà des facultés (individuelles),
on ne se fait plus de soucis pour rien."

Manthânabhairavatantra, Yogakhanda (1), XVIII, 51-52, édité par M. Diczkowsky dans Manthâna..., vol. 1, p. 439

Juste suivre le son jusqu'au silence. Planer, rouler, glisser.

Cela, je peux le pratiquer, ou plutôt l'explorer, avec un son que j'énonce, avec un son mental, ou avec un son qui se présente du dehors à l'improviste.

Ainsi je vais me cacher dans le silence, vivifiant et dans lequel tout devient bon. Le son vient du silence, résonne dans le silence vibrant et s'en va vers le silence, comme un nuage retourne au ciel. Le son n'est plus une agression, mais un allié qui me raccompagne au paradis.

samedi 26 septembre 2020

Vijnana Bhairava 81 Open Mouth Free From Chatter

 


The practice of relaxing the mouth to become free from mind chatter :

madhyajihve sphāritāsye madhye nikṣipya cetanām |
hoccāraṃ manasā kurvaṃs tataḥ śānte pralīyate || 81 ||

"One should focus on the tongue
spread in the middle (of the open mouth),
saying a mental 'hhh...".
Then one will dissolve in peace."




vendredi 17 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 129 Le lâcher-prise

India – TravelMadeOf
Shiva Natarâja, l'icône de Chidambaram


L'expérience du lâcher-prise :

yatra yatra mano yāti tat tat tenaiva tatkṣaṇam |
parityajyānavasthityā nistaraṅgas tato bhavet || 129 ||


"Où que l'attention/ l'esprit aille,
par cela même, à cet instant,
que l'on lâche prise, sans poser (l'attention) ailleurs :
alors on deviendra immobile."

Le premier hémistiche est identique à celui du verset 116 : on laisse donc d'abord l'attention butiner à sa guise, à la manière que les neurosciences appellent le "mode par défaut".  

lundi 29 juin 2020

Qu'est-ce que l'oraison de silence ?

Huge 19th Century Italian School Mother & Sleeping Baby Antique ...

Sur l'oraison de silence :

"C'est donc une oraison, mais une oraison de silence.
La langue ne sait que dire de lui, il est ineffable.
L'esprit ne sait que penser, il est incompréhensible. La volonté ne sait que vouloir ni que désirer, il est infiniment aimable.
La mémoire n'ose se ressouvenir de rien, en se ressouvenant de celui qui est tout.
Pourquoi aussi feindre en l'imagination des images de piété ?
L'âme goûte et possède sensiblement la vérité.
Ce silence qui se fait avec grâce et avec attrait est suivi d'un grand repos.
Car contempler ce n'est pas simplement cesser d'agir, c'est se reposer en Dieu et concentrer dans ce repos toutes ses actions."



François Malaval, La belle ténèbre, 1670

vendredi 19 juin 2020

Les deux sortes d'oraison - I

Jacob Wrestling with the Angel. 1865. Alexander Louis Leloir – A ...

Tout le monde, ou presque, s'accorde à reconnaître que la méditation est un regard simple sur ce qui est - sur Dieu : sans images ni pensées articulées.
Mais ce que peu reconnaissent, c'est qu'il existe deux sortes de méditation ainsi entendue : - d'une part, la méditation qui prend l'absence de pensée, ou le silence intérieur, comme moyen ; - et, d'autre part, la méditation qui prend l'amour comme moyen. 
Dans le passage suivant, Madame Guyon, une mystique du XVIIè, précise cette distinction vitale :

"Il y a deux sortes de simples regards [=de méditation], l'un bon et l'autre dangereux.

Le dangereux est de s'abstraire de toutes sortes d'objets sans en avoir aucun [=de faire le vide], et cela activement [=grâce à une technique], en sorte que, quoique l'âme ne soit pas intérieure ou très peu, étant encore dans l'activité [=vivant encore sous la croyance qu'elle peut vivre et agir séparément de Dieu], elle s'abstrait à la manière des philosophes de tous les objets, fantômes, imaginations qui empêchent une certaine recherche naturelle [=dans les limites du mental] de la vérité."

En effet, l'imagination et les sensations font obstacle à la vision de la vérité. Par exemple, pour faire des mathématiques, il faut être capable de se concentrer et de mettre de côté les images. De même, pour faire de la science, il faut savoir mettre de côté ses croyances naïves (nos "intuitions") pour commencer à penser. Et aussi en métaphysique. Or, c'est exactement ce que font, par exemple, les adeptes de la non-dualité de nos jours : ils font abstraction de leurs croyances, de leurs sensations, etc., pour déboucher sur un état de vide, un état sans jugement, pris pour l'état "ultime". Mais en réalité, ce n'est qu'un état mental, mondain, "naturel", une sorte d'état créé artificiellement en repoussant tous les états. Et surtout, même si l'on y goûte une certaine paix, elle reste basée sur l'idée que l'on peut agir séparément de Dieu, même si l'on affirme alors que "je n'existe pas" ou que "la personne est une illusion". Tout cela reste dans le champ de la nature, de cette manière d'être où l'homme s'est détourné de Dieu. Voilà pourquoi ce genre de démarche est stérile. Et même la paix y est récupérée par l'ego, comme le dira Madame Guyon dans la suite de ce passage.
Mais poursuivons sa lecture :

"Ceux qui se sont abstrait de la sorte on eu à la vérité quelque connaissance d'une Être Souverain [ou quelque soit le nom qu'on lui donne : vacuité, Soi, conscience...] supérieur à tout autre, et cela par une tension surprenante [=un effort de concentration ] de leur esprit et une abstraction de tout le reste. Ce n'est point là un état d'oraison [=de méditation]."

Il existe une autre sorte de méditation, où l'on reste sans pensées, dans un état de pure présence de pure conscience :

"Il y a un autre simple regard, qui envisage Dieu tel qu'il est, s'abstrayant avec effort de tout le reste pour tendre plus purement à ce pur et sublime objet. Cet état est bon, mais ce n'est ni le meilleur, ni le plus court pour arriver à Dieu."

C'est l'état atteint par les adeptes de la non-dualité dans ses divers variantes. Cela est beau et bon. Mais ce n'est pas le meilleur.

Mais alors, qu'est-ce que la meilleure méditation, le meilleur état ?

"Le meilleur de tous les états est de recueillir au-dedans l'esprit par le moyen de la volonté amoureuse de son Dieu, qui rassemble autour d'elle les puissances [=les énergies du corps et de l'esprit] et semble se les réunir.

C'est une contemplation amoureuse qui n'envisage rien de distinct en Dieu, mais qui l'aime d'autant plus que l'esprit s'abîme dans une foi implicite [=un amour non exprimé en mots ou pensées articulées], non par l'effort, ni par contention d'esprit [=concentration], mais par amour. On ne fait nul effort d'esprit pour s'abstraire, mais l'âme s'enfonçant de plus en plus dans l'amour, accoutume l'esprit à laisser tomber toutes les pensées, non par l'effort ou raisonnement, mais cessant de les retenir, elles tombent d'elles-mêmes."

La clé est l'amour.
Sans amour, rien d'authentique ne se passe, même si l'on atteint un état sans pensées, même si l'on acquière une certitude simple d'être l'ultime, le vide ou la conscience, même si l'on croit réaliser l'absolu. Tout cela reste stérile, et tourne mal dès que les circonstances s'y prêtent. Ou bien même,  cette "non-dualité" elle-même devient vide, absurde. On a l'impression d'être épuisé, que rien n'a de goût. Mais le symptôme le plus décisif reste que l'ego y demeure tel quel. Dans cette voie, tout revient finalement à l'ego : la paix, la clarté, le confort du corps, les capacités mentales, et même l'amour, tout est récupéré tôt ou tard. D'où des désillusions et des dérives comme on en voit tant. On peut bien dire que l'on existe plus, se complaire dans un vide factice, raconter qu'on est dans l'indicible, l'amour inconditionnel, la liberté, ou même se livrer à des exercices de privation, d'auto-humiliation, rien n'y fait. Comme dans une sorte de cauchemar, tout revient à l'ego. Tout progrès semble illusoire.

Mais si l'on s'ouvre à l'amour :

"Alors l'âme prend la véritable voie qui est le recueillement intime, où elle trouve la présence de Dieu et un concours merveilleux de sa bonté qui lui fait tomber insensiblement toute multiplicité, tout acte, toute parole, et met l'âme dans un silence goûté."

(Madame Guyon, Discours..., tome I, 46)

La différence entre les deux méditation se ramène à ceci : dans la voie de l'ego, on pratique pour atteindre Dieu - même si l'on prétend être dans le non-agir etc. Dans la voie de l'amour, on se laisse faire. Comme c'est Dieu qui fait, c'est bien fait. Voilà tout.

La différence est d'expérience : dans la première méditation, on a une certain repos. Mais insipide en comparaison de ce que l'amour fait goûter. En fait, c'est seulement l'expérience de l'amour qui nous fait prendre conscience de la vanité des autres voies. Cette approche est la vie. On réalise aussi sa simplicité, accessible à tous. Bref. Il y aurait tant à développer. Mais que chacun goûte, maintenant, par soi-même. Juste se laisser prendre. Infini. 
Dans le prochain billet, nous verrons pourquoi cette voie est "savoureuse".

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