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jeudi 22 octobre 2020

Vijnana Bhairava 113 114 The Gesture of Wonder



 The core meditation practice of non-dual tantric yoga, the "Gesture of Wonder" (vismaya-mudra) or "Divine Gesture" (shambhavi-mudra) :


sampradāyam imam devi śṛṇu samyag vadāmy aham |

kaivalyaṃ jāyate sadyo netrayoḥ stabdhamātrayoḥ || 113 ||

"O Goddess, listen !

I will tell you that true tradition :

liberation arises at once

simply from keeping the eyes unmoving."


saṃkocaṃ karṇayoḥ kṛtvā hy adhodvāre tathaiva ca |

anackam ahalaṃ dhyāyan viśed brahma sanātanam || 114 ||

"Having closed one's ears

and contracted the anus,

meditate the (inner sound) without vowels or consonnants.

One will enter the Ever-Expanding One, the Primordial One."




vendredi 25 septembre 2020

Vijnana Bhairava 80 Gazing Meditation




 The practice of short focus on a point anywhere, to free awareness and let go in openness :


sthūlarūpasya bhāvasya stabdhāṃ dṛṣṭiṃ nipātya ca |

acireṇa nirādhāraṃ manaḥ kṛtvā śivaṃ vrajet || 80 ||

"One should throw and fix one's gaze

on a gross (outer) objet and (inside keeping quiet).

In a short time, attention becomes relaxed,

and one goes to the divine."




jeudi 24 septembre 2020

Vijnana Bhairava 77 78 79 Postures of Awakening



 The practice of the Shambhavi Mudra and taking advantage of the intimate connexion between body and mind :


karaṅkiṇyā krodhanayā bhairavyā lelihānayā |

khecaryā dṛṣṭikāle ca parāvāptiḥ prakāśate || 77 ||

"At the time of (practicing divine) vision 

with the body like a corpse,

the face in wonder, eyes wide open,

mouth dropped and wide open awareness,

the supreme state shines."


mṛdvāsane sphijaikena hastapādau nirāśrayam |

nidhāya tatprasaṅgena parā pūrṇā matir bhavet || 78 ||

"On a soft seat, resting only on one's buttock,

hands and feet hanging loose,

in that situation,

attention will become free and full."


upaviśyāsane samyag bāhū kṛtvārdhakuñcitau |

kakṣavyomni manaḥ kurvan śamam āyāti tallayāt || 79 ||

"Taking a seat

with arms crossed on one another,

attention focused on the space below the arms/ on the belly/

on both sides/ on the space around,

one goes in peace by dissolving in that."




vendredi 11 septembre 2020

La pratique de la méditation de Shiva : boire le nectar de l'espace


un disciple de Ramana Maharshi, avec une ceinture de méditation faite par Ramana lui-même



Le yoga de la posture de Shiva (bhairava-mudrâ, shambhavî-mudrâ) est la principale pratique de méditation enseignée dans le shivaïsme. Mais, comme elle est tenue "secrète dans tous les tantras" (sarva-tantreshu gopitâ), elle n'est pas exposée clairement, en une seule fois. Comme dit Abhinavagupta, les secrets peuvent être révélés, mais pas en une seule fois. Voilà pourquoi j'ai trouvé utile de rassembler les textes qui exposent différents points pratiques de cette manière de méditer, dans Les Quatre yogas et dans l'Anthologie qui va avec.

Cependant, je n'ai pas rassemblé absolument tous les textes, car je n'ai pas tout lu de ce qui nous reste.


Voici donc un extrait d'un tantra plus tardif (XIè siècle ?), révélation centrale d'une tradition moins connue, celle de Kubjikâ, qui semble avoir joué un rôle dans l'émergence du Hatha Yoga à cette époque.

Ce passage décrit une pratique assez obscure de la "maîtrise de la Mort" (mrityunjaya). Il s'agit de retenir le souffle à plein en contractant les muscles autour de l'anus.

Mais le point que je retiens concerne la bouche : elle doit rester ouverte, la langue 'sans point d'appui', planante au centre de la bouche, qui est ouverte. Ce point est très clair dans le passage suivant. Or, c'est l'un des points-clé de la méditation de Shiva : les yeux grands ouverts, la bouche grande ouverte. Le fait de 'boire l'ambroisie lunaire' est sans doute une description de l'expérience intérieure qui découle de cette pratique. Le "regard vers le haut" est mentionné un peu plus loin dans ce tantra, le Kubjikâmata : ūrdhvadṛṣṭiṃ parāṃ kṛtvā evam etat samabhyaset // XXIII, 167. C'est l'autre point-clé de la méditation de Shiva.

Comme on voit, le Hatha Yoga va ensuite reprendre ces mêmes expressions et images (amrita, lambikâ, pâna, shâmbhavî, khecârî...) mais en leur donnant un sens très différent. Dans le yoga tantrique, ces termes ne désignent pas des techniques grossières (loucher, se couper le frein de la langue, boire un mystérieux liquide, etc.), mais une pratique subtile, sans visualisation, qui permet d'engendre un silence intérieur saisissant. Cela va avec la méditation sur l'espace. En fait Khecârî-mudrâ et Shâmbhavî-mudrâ sont, dans le version tantrique du moins, différents aspects de la même pratique. Le secret est révélé peu à peu, comme les pièces d'un puzzle. 


athānyam api vakṣyāmi prayogaṃ mṛtyunāśanam

"A présent je vais exposer une pratique qui tue la mort."


saṅkocya mūlacakran tu janmasthaṃ dhārayet kṣaṇāt //XXIII,158

"D'abord il faut contracter la région de l'anus (litt. "la roue-racine")

et se concentrer ensuite sur la zone génitale."


saṅghaṭṭe pīḍanaṃ kṛtvā lambakaṃ tu vidārayet

lambakāmṛtasantṛpto jayen mṛtyuṃ na saṃśayaḥ // XXIII,159

"Quand (le souffle expiré et le souffle inspiré) fusionnent (à la fin de l'inspir),

il faut contracter (l'anus, puis) passer à travers la gorge (lambaka, avec le souffle de l'expir).

Rassasié de l'ambroisie de la gorge, 

on maîtrisera assurément la Mort."


dāhaśoṣas tu santāpo vaivarṇaṃ vā mahādbhutam(?)

nāśayeta varārohe anenābhyāsayogataḥ // XXIII,160

"O belle femme ! 

au moyen de cet exercice,

on détruira la fièvre brûlante 

ou une pâleur anormale."


rasanāṃ śūnyamadhyasthāṃ kṛtvā caiva nirāśrayam

na dantair daśanān spṛṣṭvā oṣṭhau naiva parasparam //  XXIII, 161

"Il faut placer la langue dans le vide au centre (de la bouche),

sans qu'elle ne la touche (nirâshraya). 

Il ne faut pas que les dents ne se touchent, ni les lèvres."


tyajya sparśanam eteṣāṃ jinen mṛtyuṃ na saṃśayaḥ

eṣa mṛtyuñjayo yogo na bhūto na bhaviṣyati // XXIII, 162

"Abandonnant le contact entre ces éléments,

on vaincra la Mort, assurément.

Il existe pas, il n'existera jamais, 

un yoga (plus puissant que) ce yoga de la victoire sur la Mort."

samedi 8 août 2020

Vijnana Bhairava Tantra 32 Silent Contemplation of the Sense Fields

Exercise of imagination - The Hindu

The experience of silently contemplating the five sense fields :

śikhipakṣaiś citrarūpair maṅdalaiḥ śūnyapañcakam |
dhyāyato 'nuttare śūnye praveśo hṛdaye bhavet || 32 ||

"Contemplating the fivefold empty (sens fields)
as being (like) the designs, wondrous and illusory,
of the peacock's feathers,
one shall enter the heart, absolute emptyness."

samedi 1 août 2020

Vijnana Bhairava Tantra 25 26 27 Awakening Through Breath

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The sacred experience of finding balance within breath :

maruto 'ntar bahir vāpi viyadyugmānivartanāt |
bhairavyā bhairavasyettham bhairavi vyajyate vapuḥ || 25 ||
"When the wind do not go outside
nor inside, 
by concentrating on the couple of them,
the Body of the Divine clearly manifests by that energy."

na vrajen na viśec chaktir marudrūpā vikāsite |
nirvikalpatayā madhye tayā bhairavarūpatā || 26 ||
"The breath (energy) shall not go out, nor in.
By the choiceless (energy)
expanding in the interval,
one becomes (again) divine."

kumbhitā recitā vāpi pūritā vā yadā bhavet |
tadante śāntanāmāsau śaktyā śāntaḥ prakāśate || 27 ||
"When energy becomes held, 
emptied or filled,
at the end of that she is said to be 'healed'.
Through her, one shines, healed."

jeudi 25 juillet 2019

Le nectar de la tradition

Tamarinier bonzaï

L'essence des traditions de l'Inde est la religion (dharma) du Koula, présente en elles "comme le parfum dans les fleurs". 
Son essence est la tradition de la Déesse (devi-naya), aussi appelée Danse de Kâlî (kâlî-krama) et la Grande Vérité (mahâ-artha).

Cet enseignement, révélé par Nishkriyâ Ânanda dans des circonstances déjà relatées, est profond mais fort simple.
Le voici résumé dans un tantra qui rassemble l'essentiel des quatre branches principales du Grand Arbre de la Déesse, incarnée dans l'arbre du tamarinier (Cincinî-mata-sâra-samuccaya), dans une traduction plutôt littérale :

"Quand la conscience a quitté un état
sans saisir un autre état,
alors se déploie l'Immense en sa transcendance,
notre essence :
voilà le parfait nectar du Koula
proclamé par les yoginîs/
par la Yoginî [incarnée en Mangalâ]
et révélé sur terre par le noble Nishkriyâ Ânanda."
(CincinîM. VII, 178-180)

C'est l'enseignement au coeur des traditions tantriques non-duelles, simple, clair, praticable par chacun en toute circonstance. 
Le mot sanskrit bhâva, ici rendu par "état", désigne en fait n'importe quel phénomène, cognition, état mental, pensée ou émotion.

N'importe quel mouvement.
Une pensée cesse.
Avant la suivante, qu'y a-t-il ?
Un mouvement intérieur s'amenuise,
peu à peu ou d'un coup,
comme la résonance du "om"
ou d'un bol tibétain.
Reste une pure présence,
transparente, limpide,
fraîche, évidente, vive,
ouverte et vibrante.
C'est l'expérience essentielle
où l'on identifie clairement notre essence,
notre véritable visage,
la face même de l'Immense
qui déborde en toute chose.

samedi 5 mai 2018

L'expérience ne suffit pas

L'expérience de l'éveil.
Mais en quoi consiste cette expérience ?
Une expérience, si marquante soit-elle, peut-elle être l'éveil ?

L'éveil est reconnaissance de notre Soi comme étant Dieu, substance de tout.

Dans ce passage, que je vous livre dans la traduction de Michel Hulin (La Doctrine secrète de la Déesse Tripurâ), une princesse enseigne son prince. Après lui avoir fait comprendre que la source du bonheur ne se trouvait pas à l'extérieur, elle le retrouve qui émerge d'une profonde absorption  ("l'expérience la plus haute"), il ouvre à peine les yeux. 
Mais est-ce l'éveil ?

Voici ce dialogue, d'une profondeur abyssale, qui ne cesse de m'émerveiller depuis que je l'ai rencontré il y a presque trente ans :

La princesse : Dis-moi dans quelle intention fermes-tu les yeux ? Quel avantage trouves-tu à cela ? Ou bien quel avantage y aurait-il à les ouvrir ? Je suis très curieuse de le savoir !

Le prince : Ma chère, après une longue quête, j'ai enfin atteint le domaine de la quiétude absolue. Le monde extérieur regorge de misère... Je ne désire plus rien d'autre que de continuer à reposer ainsi dans la félicité du Soi. Mais toi qui a déjà connu cet état, par quelle malédiction l'as-tu abandonné pour aller, telle une folle, t'affairer dans le monde et n'y récolter que douleur ?



Cette femme pleine de sagesse répondit avec un léger sourire :
- Cher époux, il semble que le domaine de la suprême pureté demeure inconnu de toi. Ceux qui y accèdent voient leur coeur purifié et ne succombent plus à l'égarement. Mais ce domaine est aussi éloigné de toi que le firmament pour un habitant sur la terre. Tout ce que tu as appris jusqu'ici ne vaut pratiquement rien. Ce n'est pas l'ouverture ou la fermeture des yeux qui permet de contempler la Plénitude. Ce n'est pas en faisant quelque chose, ou en t'en abstenant, que tu l'obtiendras. Ce n'est pas en te déplaçant, ou en demeurant immobile, que tu y accéderas. Comment considérer comme absolu un état dont l'accès serait conditionné par la fermeture des yeux, un déplacement ou une activité quelconque ? Comment l'élévation des paupières longues comme huit grains d'orge pourrait-elle suffire à occulter la plénitude ? Quel égarement de ta part, ô prince, quelle étrangeté ! Dis-moi,comment l'élévation de ces paupières larges comme le doigt pourrait cacher cette conscience dans l'immensité de laquelle les milliards d'univers sont comme égarés ?

Elle lui explique ensuite que l'expérience de la pure conscience sans pensée, comme celle du sommeil profond, n'est  pas capable, en elle-même, de détruire les "noeuds" qui emprisonnent le coeur. Seule une réflexion délibérée en est capable. De plus, nous vivons chacun des samâdhis toute la journée, à chaque intervalle entre deux pensées. Mais ces expériences ne provoquent, en elles-mêmes, nul éveil libérateur.

Elle continue :

Cesse donc de chercher à atteindre ce domaine en fermant les yeux ! Il est ta nature propre elle-même. Il est l'indépassable conscience absolue. Il est la surface du grand miroir où vient se refléter le cours du monde dans toute sa diversité. Indique-moi quand, où et sous quel aspect il n'existe pas !

Tout est dit.

mardi 7 juillet 2015

Nouvelle édition des Arcanes de la plénitude

Picture

Le tantra n'est rien d'autre que la texture de la vie.
Telle qu'elle se révèle 
dans l'arrêt du bavardage intérieur.

Dans ce silence incroyable, incompréhensible, 
se dévoile l'être débordant d'énergies, de mouvement, bouillonnant, riant. 

L'auteur de ce texte, Amrita Vâgbhava, partage cette découverte dans un poème sanskrit, court mais intense. Le silence intérieur n'est pas une paix morte, 
mais un océan en ébullition, 
une nonchalance pleine d'ardeur, 
un jeu de merveilles :

"Par pure liberté,
par la perfection même de ma plénitude,
je m'actualise dans la Lumière-Manifestation,
espace qui est le Soi.
Faite d'un seul instant,
faite d'une seule substance, éternelle,
voilà la majesté que je suis.

Je suis capable d'action, de connaissance
et de désir grâce à l'Acte parfait du Soi.
Prenant mon repos
à la fois dans la Manifestation
et dans la Conscience,
je scintille de manière égale.

J'agis, je connais et je résonne par moi-même
parfaitement établi dans le Soi.
Aussi suis-je ravis, à la fois comblé et enchanté,
me révélant et me cachant à moi-même."

Voici une seconde édition révisée de ce poème, avec introduction et notes par David Dubois

Danse odissi, tantrique, à la gloire de Krishna, incarnation de la Déesse, sur une composition dhrupad :





dimanche 18 novembre 2012

Faut-il croire aux vies antérieures pour être guéri des vies futures ?

Dans un précédent billet, je rapproche la pensée du philosophe Daniel Dennett avec celle du Bouddha.
On pourrait me rétorquer que, mettre ces deux-là dans le même sac, c'est passer un peu vite sur un élément de poids qui les renvoie à des années-lumières l'un de l'autre : la réincarnation.

En effet, le Bouddha croit à une après-vie, à un au-delà, hypothèse nécessaire pour que les fruits des actes de cette vie murissent. C'est le karma. Pourquoi les actes doivent-ils murir ? Pourquoi ne disparaîtraient-ils pas dans la mort, cette dés-agrégation des cinq agrégats ? Pour sauver la morale ! En effet, le Bouddha montre que si l'on croit que la mort interrompt le murissement des conséquences des actes (c'est le "nihilisme", version bouddhique), ou bien si l'on pose que le moi n'est pas affecté par ce murissement parce qu'il est immuable (c'est "l'éternalisme"), alors il n'y a plus de morale. Et sans morale, plus de chemin vers la guérison, vers le bien-être vécut en cette vie.

Donc, sans au-delà, sans une conscience persistante, point de salut. Même si cette conscience n'est qu'une succession de "mois" instantanés, et non pas un moi simple, comme nous le croyons spontanément.

Or, Dennett ne croit pas que la conscience, toute illusoire qu'elle soit, survive au corps pourrissant ou brûlant ; bref, mort. Donc, faut-il admettre qu'il ne peut plus y avoir de dharma du Bouddha après Dennett ? 

Il est clair que non.
Car, même si demain l'on prouvait que la conscience survit à la mort, cela ne changerait rien aux thèses de Dennett. En effet, son grand point n'est point l'interruption de la conscience par la mort, mais plutôt la nature illusoire du moi conscient. Je suis à peu près certain que Dennett conserverait les mêmes positions darwiniennes : le plus peut venir du moins, le conscient de l'inerte, l'ordre du chaos. Cette expérience de pensée (à savoir, si l'on établissait un jour l'existence d'un au-delà) permet d'entrevoir ce qui fait la force du bouddhisme : la thérapie qu'il propose ne repose pas sur des hypothèses métaphysiques - des dogmes, si l'on veut. En tous les cas, le dharma ne dépend pas de ces suppositions-là. Si la réincarnation était confirmée, la théorie du moi-illusion resterait valide. Si la réincarnation n'est pas confirmée, la théorie du moi-illusion resterait valide... En revanche, si la théorie du moi-illusion était réfutée, l'hypothèse de la réincarnation ne perdrait-elle pas tout son intérêt ? "Voir la vacuité est le grand point, qu'importe l'autorité ? Qu'importe le philosophe, pourvu qu'on ait la sagesse ?".

Mais la morale, peut-elle survivre sans les hypothèses du karma et de la réincarnation ? Oui. 
Imaginons que je passe devant un petit lac où un enfant est en train de se noyer. Ai-je besoin de réfléchir à ces spéculations pour passer à l'action ? Non, la seule règle ici est que "quand on peut, on doit".  Si le Bouddha a combattu la thèse selon laquelle la fin du corps est la fin de la conscience, c'est sans doute parce qu'il ne voyait pas d'autres solutions pour sauver la morale, morale sans laquelle une pratique contemplative peut difficilement porter ses fruits. Cela étant, il semble avoir eu conscience que ses hypothèses n'étaient pas absolument indispensables, puisqu'il parle dans ce soûtra des bienfaits de la vie bouddhiste, bienfaits ressentis dès cette vie même.

A un roi qui l'interrogeait ainsi :

" Il y a ces
artisans ordinaires : dompteurs d’éléphants, dompteurs de chevaux, charretiers,
archers, porte-drapeaux, maréchaux de camp, officiers d’intendance,
grands officiers royaux, commandos, héros militaires, guerriers en armure,
guerriers cuirassés, esclaves domestiques, pâtissiers, barbiers, serviteurs
des bains, cuisiniers, tisserands, vanniers, potiers, calculateurs, comptables,
et tous autres artisans du même genre. Ils gagnent leur vie grâce aux fruits
de leurs métiers, visibles dans l’ici-et-maintenant. Ils apportent bonheur et
plaisir à eux-mêmes, à leurs parents, épouses, et enfants, à leurs amis et
collègues. Ils mettent en place une excellente présentation d’offrandes aux
prêtres et contemplatifs, qui mène au ciel, qui résulte en bonheur, qui entraîne
une renaissance céleste. Est-il possible, seigneur, de faire voir un pareil
fruit de la vie contemplative, visible dans l’ici-et-maintenant ?""


Le Bouddha répondait en énonçant les fruits de la vie bouddhiste vécus dès ici-bas. Avec, entre autres, ceux de la méditation, d'une vie simple et libre. Même s'il n'y a pas d'au-delà, le dharma a un sens et une valeur thérapeutique. Pourquoi ? Parce qu'il délivre dès cette vie de l'illusion du moi. Or, Dennett va dans ce sens.

Le Bouddha confirme cette interprétation dans un autre soûtra, encore plus fameux que le précédent (si cela était possible) dans lequel il assure ses disciples - ses patients - que l'efficacité de sa thérapie ne repose pas nécessairement sur la croyance en la réincarnation et en la rétribution des actes, mais bien sur une morale efficace en cette vie même :

 "Kalamas, le disciple des nobles êtres éveillés qui a une pensée ainsi libre de toute haine, et de toute malveillance, qui a une pensée irréprochable et pure, est quelqu'un qui trouve les quatre certitudes, ici et maintenant, en pensant :
« ‘Supposons qu'il y ait, après la mort, des conséquences pour les actes bons et mauvais (accomplis avant la mort). En ce cas, il est possible, après la dissolution du corps, après la mort, que je renaisse dans un monde céleste.’ Telle est la première certitude.
« ‘Supposons qu'il n'y ait pas, après la mort, de conséquences pour les actes bons et mauvais (accomplis avant la mort). Dans ce cas, dans la vie présente, je demeure, en tout état de cause, détendu, libre de toute haine et de toute malveillance.’ Telle est la deuxième certitude.
« ‘Supposons que des conséquences négatives retombent sur l'individu qui a commis des mauvaises actions. Quant à moi, je n’ai souhaité aucun mal à personne. Alors comment se pourrait-il qu'une conséquence négative retombe sur moi qui n’ai commis aucune action mauvaise ?’ Telle est la troisième certitude.
« ‘Supposons qu’aucune conséquence négative ne retombe sur l'individu qui commet des actions mauvaises. Alors dans les deux cas, je peux considérer que je suis pur.’ Telle est la quatrième certitude."

La réincarnation et la rétribution sont ainsi des "moyens habiles" (upâya), non des vérités absolues. Donc Dennett et dharma, même combat !

P.S. : je me demande dans quelle mesure ces "quatre certitudes" sont à rapprocher des "quatre assurances" du dzogchen nyingthig... 




mercredi 22 septembre 2010

En laissant tout, on gagne tout

Au fond de la vallée du Zanskar

Section de la Déesse Vierge du Tantra de Bhairava-le-baratteur, Chapitre 41

Le sublime Protecteur dit :

Ô très chère !

Une grande et divine curiosité s'élève en moi !

Là où il n'y a rien, que peut-on viser ?

Comment évoquer (bhavanā) ce que l'on ne peut définir ? 1


La méditation (bhāvanā) engendre des dualités.

L'immaculé est sans objet/ sans "quoi "ni "qu'est-ce" (bhāvahīna)...

La méditation au contraire se présente sous de nombreuses formes :

Visualisation, culte, récitation, yoga...

Dès lors, dans quel but en as-tu parlé,

Ô suprême souveraine ? 2-3a


La sublime Gibbeuse dit :


Les phonèmes se présentent sous de nombreuses formes,

De même que les visualisations et les concentrations (lakṣa). 3b

En effet, je les ai révélé

Pour apaiser l'esprit.


Car l'esprit est versatile, distrait, puissant et coriace. 4

Son mouvement est plus (rapide) encore que le vent.

Comment donc le contrôler ? 5a


Dans la mesure où l'on médite une (chose)

Une autre sera présente (, qui sera son opposé). 5


(Dans la non dualité), il n'y a jamais de visualisation,

Ni de concentration, ni de projet (saṃkalpa).

Voilà pourquoi, ô dieu, il faut laisser tout cela. 6


De même que celui qui tient une torche

La délaisse dès qu'il a trouvé la substance précieuse (qu'il cherchait dans l'obscurité d'une mine, de même) on doit abandonner la Gnose

Dès que l'on a aperçu ce que cette Gnose sert à faire connaître. 7


Ô dieu, tout ce qui est engendré par l'esprit,

Tout ce qui est visé, visualisé, et qui n'est qu'imagination,

Tout cela est (finalement) anéanti.

On doit seulement méditer sur le "je ne suis pas". 8


"Je ne suis pas, et rien d'autre n'existe".

(Voilà ce que doit penser) celui qui aspire à la pratique (kriyā) de la non dualité.

Il ne doit pas même penser

" Je suis délivré, je suis lié", jamais. 9


On doit abandonner les traces d'ignorances

telles que "je suis un ascète", "je suis un père de famille",

Ou même "je suis brahmane", "je suis intouchable", "je suis la divinité". 10


Bien au contraire, c'est (le fait de ) ne pas penser

Qu'il est jeune, vieux ou dans l'enfance

Qui signale celui dont (l'esprit) est dissous comme il faut.

Il ne pense pas "je suis au Ciel" ou "en enfer" ou "dans les limbes". 11


Ce qui signale que (son esprit) est dans un (état) de dissolution avancée,

C'est bien plutôt qu'il ne pense pas "je suis", "cela est",

"Je suis uni (au Seigneur)", "je suis séparé".

Il est sans désir ni avidité. 12


Ce qui le signale comme étant bien dissous,

C'est qu'il est omniscient, sans ego.

L'omniscient ne se dit pas

"Je suis idiot", ni "je suis savant". 13


Tant qu'il n'a pas tout laissé, il n'a rien,

Car l'état du "je" est toujours conditionné (baddha) par les trois guṇas. 14


Ô dieu !

Tant qu'il n'a pas tout laissé, il sera toujours frustré (niruddha).

Celui pour qui sont égaux le bonheur et le malheur,

L'ami et l'ennemi, le faste et le néfaste, 15


Celui-là est délivré de la prison du saṃsāra des naissances, sans aucun doute.

De même que le veau laisse (sa) mère quant elle n'a plus de lait, 16


De même l'homme atteint le suprême domaine de l'Extinction (mirvāṇa) quand il n'y a plus d'esprit.

Tout le monde s'attache aux fils, aux femmes, à la famille. 17


L'Extinction commence quand on s'affranchi des qualités/états (guṇa), une fois que l'on a laissé ces (choses).

Même ceux qui ont atteint la cime de l'existence,

Qui aspirent à une union immuable, 18


Même ceux-là chutent dans l'océan de l'existence

Quand la soif et l'ego les consume. 19[1]


On doit d'abord délaisser tous les liens que sont les espoirs,

Puis s'exercer au yoga.

Même s'il est un brahmane connait les quatre Védas,

Celui qui a (commis les double crime) de coucher avec la femme de son maître et d'avorter le fœtus, 20


Celui-là ne sera pas délivré de ses péchés tant qu'il ne se sera pas exercé au yoga.

Qui est délivré dans tout son être (ātmā)

Celui-là voit tout.

Partout, il ne voit que lui-même/que le Soi. 21


"Tout est comme je suis".

Il voit que tout est un même état.

L'unité a de nombreux modes, comme les fils d'une étoffe de laine. 22


Louange et blâme lui sont égaux.

Egaux les partis amis et ennemis.

Délivré, il délivrera tous les êtres.

Il n'y a pas là matière à expérimentation ou à investigation. 23


Il est sans dilemmes, il est indéfinissable, au-delà de l'esprit, suprême.

Il est délivré sans aucun doute dès lors qu'il est établi dans sa vraie nature. 24


Le Soi (adhyātma) de celui qui s'est établi

Dans le cours de sa vraie nature

Devient le Seigneur.

On dit (de lui) qu'il est libre de l'imagination et de la pensée. 25


On doit le considérer à l'instar de l'Embryon d'Or,

La matrice de tout cet univers.

Le sublime Protecteur dît :

Dans la non dualité libre de tous les couples de contraires,

Dépourvue de toute marque distinctive, 26


Il n'y a pas de second.

Comment celui qui ne vacille pas (niścala)

Peut-il s'y établir ?

La Déesse répondît :

Ô dieu !

Sans contact avec le mobile-et-immobile, il n'y a pas de "mobile et immobile". 27


L'expérience du mobile-et-immobile dépend de l'activité mentale.

Les yogins vénèrent ce par quoi tout est mu. 28


Ô dieu !

On dit que pour les êtres incarnés,

Les cinq qualia (tanmātra) son, tactiles, saveurs, formes et odeurs,

Sont de très puissants ennemis (saṃga). 29


En effet (même) ceux qui se délectent dans le yoga de l'apaisement

Sont entravé le défaut qu'est leur contact.

Par ce contact naît le désir sensuel,

Et ce désir engendre la cupidité. 30


Puis la cupidité engendre les dilemmes (vaikalpam).

Il faut donc laisser-là tout contact (avec eux).

La vie en ce monde (lokayātra) et même le souci religieux 31


Proviennent d'une mauvaise compagnie (kusaṅgāt).

Par le renoncement complet à tout,

On atteint le royaume ultime. 32a


[1] Expressions typiquement bouddhistes.

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