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lundi 10 mai 2021

Dernières découvertes sur le yoga


 

La recherche sur l'histoire du Hatha Yoga progresse. Depuis 2010, une nouvelle génération de chercheurs bouleverse la vision que nous avions, qui était héritée de gens comme Mircea Eliade. Ses livres sont les premiers livres que j'ai trouvé et lus à la bibliothèque municipale en 1986. Juste après l'Empire contre-attaque. Bref.

Voici d'abord une vidéo, en anglais, par l'un de ces chercheurs, qui dresse un état des lieux :


Deux choses à retenir :

1 - On a enfin retrouvé des preuves de l'existences de postures complexes avant le XVe siècle, car il est vrai que dans les textes de yoga tantriques et shaiva, plus anciens, il n'y a que des postures assises.



Ces preuves sont des sculptures dans la porte nord du fort de Dabhoï (Darbhavatî) au Gujarat. Elle remonte au moins à 1220. On peut y voir de fines sculptures de diverses créatures. Notamment, on peut y contempler huit Bhairavas et leur parèdre, huit Yoginîs et huit Yogîs, dont certains dans des postures complexes ou autres qu'assises.

Quelques exemples :


Notez la ceinture de yoga ou de méditation (yoga-patta), à gauche :






Or, ces sculptures s'inscrivent clairement dans la tradition du Tantra shâkta-shaiva. Ce qui nous amène au 2nd point.

2 - Depuis la découverte de l'Amritasiddhi et des origines bouddhistes du temple Nâth de Kâdiri au Karnâtaka, on pensait que le bouddhisme tantrique était à l'origine du Hatha Yoga. Il est certain qu'il a joué un rôle important, car tous les textes les plus anciens qui emploient l'expression "hatha-yoga" sont bouddhistes. Ce composé semble en effet absent des textes shaivas des mêmes époques, soit avant le XIe siècle. 

Toutefois, l'apport du Tantra shaiva est à présent de plus en plus reconnu. C'est de là que proviennent, en effet, des notions essentielles, comme celle de Shakti dans le corps, Kundalinî, les cakras, les nâdîs, les prânas, mûlabandha et maints autres détails techniques qui sont autant de points-clés de la pratique. James Mallinson admet dans cette vidéo qu'il a eu tendance à sous-évaluer cette importance du Tantra dans le Hatha, "en réaction" (by reaction). 

En outre, les sources se précisent et se confirment. La tradition Kaula "orientale" (pâshchima) a joué un rôle essentiel, son centre étant à Goa. Survivant aujourd'hui seulement au Népal, elle a légué au monde la représentation des "sept chakras". Par ailleurs, on comprends mieux pourquoi tant de textes de Hatha Yoga sont apparus après le XIVe siècle : Suite aux vagues de persécutions islamiques, le bouddhisme tantrique a disparu. Dans le Sud, ses centres ont été ensuite investis par des shaivas ou smârtas, qui ont produit différents manuels, dont la célèbre Hatha-yoga-pradîpikâ. Les Abbés de ces centres sont parfois devenus de véritables rois. Cette montée en puissance serait en partie à l'origine de la notion de "yoga royal", Râja-Yoga, moins physique, et destiné à des responsables qui n'avaient pas le temps de pratiquer la discipline physique. Le Yoga Royal serait d'abord le yoga des rois-yogîs. Les rois et les yogis ont toujours été proches, comme Arthur et Merlin.

Enfin, notons qu'il n'est pas une seule fois question de Patanjali dans cette histoire du Hatha Yoga. Je ne veux brusquer personne, mais peut-être serait-il temps pour les écoles de yoga de se mettre à la page ?

samedi 30 juin 2018

La rétention à vide, clé du yoga


Avant le yoga postural, lequel s'impose vraiment à partir du XVIIe siècle, le yoga est centré sur le prânâyama, l'art de la maîtrise du souffle.

Or, ces pratiques sont centrées sur la rétention.
De nos jours, on pratique plutôt la rétention à plein.
Mais la Hatha Yoga Pradîpikâ en dix chapitres, qui est une version peu connue de ce texte autrement célèbre, présente la rétention à vide comme la voie royale vers l'état de pure présence :

On délivrera le mental de tout point d'appui
grâce à une rétention après l'expir.
Au moyen de cet exercice,
on atteindra l'état de râdja yoga.

(Hatha Yoga Pradîpikâ en dix chapitres, IV, 67)

"Délivrer le mental" ou affranchir l'attention des supports qui la captive est une expression typiquement bouddhiste. Comme je l'ai écrit ailleurs, le bouddhisme a joué un rôle important à l'origine du Hatha Yoga.
Le résultat de cet exercice est le "yoga royal" (râja yoga), un état où toutes les facultés sont pleinement actives, dont le corps et les cinq sens, sauf le bavardage intérieur, qui cesse. C'est un état où le corps est actif mais où le mental se tait. C'est le but du Hatha Yoga, et c'est aussi la pratique contemplative appelée le geste de Shiva (shiva-mudrâ), le secret du Tantra, dont le Hatha Yoga est un aspect, une méthode.  

La rétention après l'expir peut être naturelle : l'attention se pose sur l'expir comme un surfeur chevauche une vague, jusqu'au silence, jusqu'à l'attention ouverte, la présence pure.

Cette rétention peut aussi se faire volontairement, par un blocage de la gorge. 

Pourquoi privilégier la fin de l'expir ? Le Tantra voit dans l'expir la résorption cosmique, le soleil qui consume le monde. L'expir invite au lâcher-prise.

Mais il y a une raison supplémentaire. Comme indiqué dans cet article scientifique, un gaz particulier s'accumule dans les cavités nasales durant la rétention. Ce gaz, le monoxyde d'azote ordinairement toxique a, dans ce contexte, de nombreuses vertus
Certes, il se forme aussi lors d'une rétention à plein. Mais lors de l'expir qui la suit, le gaz est éjecté et perdu pour l'organisme. Tandis qu'après une rétention à vide, l'inspir permet de l'ingérer et de bénéficier de ses propriétés. Il est aussi, semble-t-il, l'une des raisons pour lesquelles la respiration nasale est privilégiée en yoga, de façon générale.

Dans tous les cas - écoute du souffle naturel ou pratique contrôlée - l'expir et la rétention qui le suit sont des clés du Hatha Yoga, lequel est la méthode permettant d'atteindre l'état de Râja Yoga, ou état de profond silence intérieur,
quelque soient l'état du corps et de l'esprit.

mercredi 4 avril 2018

Qu'est-ce que le prânâyâma ?



Jusque vers l'An Mille, yoga est synonyme de prânâyâma.
Selon certains textes, cet auxiliaire suffit à atteindre le yoga, c'est-à-dire la liberté (moksha) et le bonheur (bhoga).

Mais qu'est-ce que le prâna-âyâma ?
Les textes donnent différentes interprétations. 
Prâna est à la fois la respiration et l'ensemble des mouvements du corps,
depuis les plus grossiers, les mouvements physiques, objectifs, jusqu'aux plus subtils, les mouvements mentaux,
les émotions et autres phénomènes subjectifs. 
Âyâma signifie "contrôle". D'ailleurs, un synonyme
de prânâyâma est prâna-jaya, la "maîtrise du souffle".
Toutefois, on trouve d'autres interprétations de âyâma :
"suppression", "allongement" ou "ralentissement".
Il s'agit, dans le prânâyâma, de stopper ou de ralentir
les mouvements du corps, l'esprit étant seulement
la partie la plus subtile du corps.

L'intérêt de la respiration est qu'on peut intervenir consciemment sur elle.
Elle est le lien entre l'attention consciente (cetanâ) et les mouvements du corps-esprit que l'on cherche à apaiser. Selon la Chândogya Upanishad, elle est un lien entre le corps et l'esprit, comme un oiseau sur le mat d'un navire en pleine mer n'a d'autre choix que de revenir au navire (on retrouve cette analogie dans les Chants attribués au Bouddhiste Saraha, me semble-t-il). 

Concrètement, le prânâyâma consiste à respirer moins :
en allongeant l'inspir, l'expir, ou à travers des rétentions,
le but est de diminuer le volume d'air ingéré chaque minute.
On y parvient par des pratiques nommées prânâyâma 
ou kumbhaka, "faire le vase". On traduit souvent kumbhaka
par rétention, et la rétention est au cœur du contrôle du souffle.
Il en existe deux, quatre ou huit sortes, à l'exception de la Kumbhaka-paddhati, manuel du XVIIIe siècle consacré entièrement aux rétentions, et qui en décrit cinquante-quatre sortes.

D'un point de vue physiologique (que le yoga ignore bien sûr,
mais qu'il pressent empiriquement), le prânâyâma
augmente la proportion de gaz CO2 présente dans le sang.
On entend souvent dire que le prânâyâma sert à "oxygéner" le sang et à débarrasser l'organisme de ses "toxines". 
Mais c'est précisément le contraire. En effet, si nous sur-oxygénons notre sang (par hyperventilation, c'est-à-dire en restant au repos  et en ingurgitant plus que les 4 litres d'air nécessaires à la vie d'un individu adulte en bonne santé), alors l'oxygène va certes s'accumuler dans le sang, et la proportion de CO2 va diminuer rapidement. Mais il va alors se produire une réaction spontanée, bien connue des physiologues depuis qu'elle a été découverte en 1904 par un médecin danois : l'effet Bohr.
Il s'agit d'une réaction d'équilibrage entre oxygène et CO2, "réaction" permanente qui consiste, en gros, en ceci :
quand l'oxygène augmente, le CO2 diminue, les tissus deviennent alcalin (le Ph baisse), les artères se contractent
et surtout, les globules rouges ne relâchent plus (ou moins vite) l'oxygène aux tissus et aux organes. Donc, quand on hyper ventile, les muscles sont moins oxygénés, de même
que le cerveau. Voilà pourquoi on ressent des picotements,
voire du vertige. Ça n'est pas à cause de l'excès d'oxygène,
mais bien à cause d'un manque d'oxygène. De plus, l'alcalinité du corps contribuerait à l'augmentation de la
sensation d'appétit...
Quoiqu'il en soit, l'augmentation de la proportion de CO2 dans le sang a les effets inverses : l'oxygène est mieux distribué dans le corps, les artères se dilatent, et le système
parasympathique s'enclenche. L'organisme s'apaise.

Le but du prânâyâma est donc d'augmenter la proportion de CO2, le fameux gaz à effet de serre. Comme pour l'atmosphère terrestre, mais selon des mécanismes certes bien différents, cette augmentation "réchauffe".
Les textes parlent bel et bien d'apprivoiser la sensation d'asphyxie. La poussée d'adrénaline que l'on ressent alors,
comme une énergie qui s'élance soudain et va "frapper" la tête, est parfois nommé udghâta. Et un certain nombre d'udghâtas sont parfois prescrits. Ce qui conduit à de la transpiration et des tremblements.

Ce qui nous conduit au fait que le prânâyâma n'est pas une pratique facile et de tout repos. Cultiver la sensation d'asphyxie, c'est douloureux et stressant. Sauf, évidemment, si vous ne faites pas de rétention. Mais alors, ça n'est pas vraiment du prânâyâma. On comprends pourquoi Abhinava Goupta (que j'avais cité dans mon billet précédent) parle du prânâyâma qui "stresse" (pîdyate) le corps-esprit.

Cependant, il existe une autre approche du prânâyâma.
On la trouve dans la tradition tantrique Kaula (et donc dans le shivaïsme du Cachemire aussi) et dans le Yoga selon Vashishta, appelé aussi Enseignement qui est le moyen de la délivrance (Moksha-upâya-shâstra, composé au Cachemire vers 950). 

Il s'agit simplement d'observer tranquillement le va-et-vient du souffle. Mais ça n'est pas la pratique bien connue dans les retraites vipassanâ. Ici, il s 'agit de se concentrer sur la fin de chaque expir : l'intervalle entre chaque respiration ; le moment où le mouvement de la respiration reste suspendu.
Comme le fait remarquer l'auteur du Yoga selon Vasishta, c'est là une "rétention naturelle" : tout être qui respire la vit, mais sans y prêter attention. Selon certains calculs (bouddhistes), nous passerions ainsi plus de trois années de notre vie en rétention respiratoire spontanée !
D'où l'idée de méditer ces instants, ces moments d'arrêts naturels, donnés, et non produits par un effort volontaire.

Comme dit Vasishta (cité par Shiva Oupâdhyâya dans son Explication du Vijnâna Bhairava Tantra, 25) :

La "rétention" se manifeste encore et encore sans interruption à l'intérieur (à la fin de chaque inspir) 
et à l'extérieur (à la fin de chaque expir), spontanément.
Celui qui comprends cela ne "renaît" pas (dans le samsara 
douloureux). Qu'il marche, qu'il reste debout, 
qu'il veille ou qu'il dorme, sa respiration ne s'arrête jamais,
car le mouvement du souffle est naturel.

Or, chaque expir est une occasion de lâcher-prise.
Et chaque moment de suspension du souffle
est l'occasion de s'apaiser.
Vient même un moment où la pure conscience,
la Lumière de la simple présence silencieuse,
se révèle d'elle-même.
Et cette paix se poursuit à l'inspir suivant.
Et ces intervalles de pur espace,
semblables au ciel bleu entre deux nuages,
s'allongent peu à peu.

C'est une pratique très profonde, en dépit
de sa simplicité et de sa facilité.
Selon la tradition du tantra non-duel
et selon Vasishta, c'est une voie complète.

Comme dit Vasishta, le mouvement naturel de la
respiration conduit à la délivrance et au bonheur,
rien que par un léger effort d'attention :

Cette essence du Soi (qui se révèle
d'elle-même à chaque intervalle)
est la pure conscience absolue.
Quand on atteint cette Lumière ininterrompue,
plus de mal être !
Quand l'expir a cessé et que l'inspir
est sur le point de repartir,
le mal-être cesse aussi longtemps
que l'on se repose en cette suspension...

Voilà le prânâyâma :
une contemplation simple.

A chacun de faire preuve d'audace et de curiosité.
Le yoga est là. Donné. Gratuit.
A chacun d'y goûter.
Nul ne pourra le faire à notre place.

mardi 3 avril 2018

Le Hatha Yoga dans le shivaïsme du Cachemire ?




On ne trouve pas d'enseignement de Hatha Yoga dans le shivaïsme du Cachemire :




Aucune posture (âsana) en dehors des postures assises - et encore, elles sont plus suggérées que décrites.




Aucun blocage (bandha).




Il y est question d’énergie vitale et de souffle (prâna), mais la seule pratique est l'écoute de la respiration naturelle. Pas de techniques de ralentissement du souffle (prânâyâma).




On y trouve des gestes (mudrâ), mais ce sont seulement des gestes rituels, ou bien des méthodes de méditation. La shâmbhavî-mudrâ, par exemple, ne consiste pas à loucher, mais à retourner l'attention vers soi. 




Quant à la rétention spermatique (vajrolî, etc.), il n'en est pas question non plus. Les yogis et yoginîs y font l'amour dans un cadre rituel, mais sans technique corporelle particulière.




Le Hatha Yoga n'est donc pas enseigné dans le shivaïsme du Cachemire, ni dans le tantrisme shaiva ou shivaïte.




En l'état actuel des connaissances, les premières mentions du Hatha Yoga se trouvent dans des textes du bouddhisme tantrique, comme le Kâlacakra Tantra (vers 1025) et l'Amrita Siddhi, vers 1100.




En revanche, on trouve dans le shivaïsme du Cachemire des critiques du Hatha Yoga. Notamment par Abhinava Goupta (950-1025) et son disciple Kshéma Râdja (975-1050).




Ainsi, dans ses Notes sur la Bhagavad Gîtâ (Gîtârthasamgraha), Abhinava Goupta dit ceci à propos du yoga :




Par cette (méthode du retournement du regard vers soi), le yogi atteint aisément l'Immense (brahman) ; et non pas au moyen d'un yoga ardu (kashta-yoga). (VI, 27)




Et plus loin, à propos du verset 49 du même châpitre :




Le yoga ardu (kashta-yoga), sans (la foi en) Dieu, ne procure pas la réalisation.




Le sanskrit kashta désigne ce qui est difficile, ardu, pénible. Il se situe dans le même champs lexical que hatha, dont j'avais déjà parlé, et qui exprime la violence, le travail et tout ce qui est artificiel et contre-nature.




Dans le shivaïsme du Cachemire, l'adjectif hatha est employé pour désigner l'accélération spirituelle qui se produit quand la conscience s'éveille à elle-même : hatha-pâka "combustion accélérée" ou "maturation hâtive", comme traduit Lilian Silburn. Dans la tradition de Kâlî (mais pas dans les tantras du Bengal !), on trouve l'expression hatha-melâpa : littéralement, "orgie précipitée", pour désigner 1) les cérémonies tantriques où tout est permis et 2) l'état de fusion de toutes les facultés du corps et de l'esprit, de toutes les énergies, notamment durant ces orgies, mais pas seulement. Enfin, on trouve une fois hatha-shakti-pâta chez Kshéma Râdja dans son commentaire aux Hymnes d'Outpala Déva, pour désigner une grâce intense et impétueuse.




Abhinava Goupta critique ainsi les pratiques du Hatha Yoga, après avoir établi que seule la connaissance conduit au bonheur (bhoga) et à la liberté (moksha) :




Dès lors, le seul auxiliaire du yoga,

c'est la raison (tarka) ! (Tantrâloka IV, 86)



On traduit généralement anga par "membre". Mais, comme le font remarquer Mark Singleton et James Mallinson dans Roots of Yoga, le mot yoga désigne ici, comme presque partout, non pas une méthode, mais un état résultant de la mise en pratique des angas, qui sont sont des auxiliaires ou des aides pour atteindre le yoga. 
Quel est cet état de yoga ? C'est un état d'union du Soi individuel avec le Soi divin. Donc Abhinava Goupta est en train de dire que le seule moyen vraiment utile pour atteindre le yoga, l'état d'union divine, c'est la raison. 
Et pourquoi la raison ? Parce que l'union est atteinte par la connaissance seule. 
Et pourquoi seulement par la connaissance ? Parce qu'en réalité, tout est déjà "uni" au divin. Il suffit de le reconnaître en mettant fin aux fausses croyances. 
Et pourquoi tout est-il toujours déjà uni au divin ? Parce que la conscience est le divin. 
Et pourquoi ? Parce qu'elle a ses attributs, à commencer par l'omniprésence. 
Et pourquoi est-elle omniprésente ? Parce que rien ne peut exister ou apparaître en dehors de la conscience que vous en avez. 
Et pourquoi ? Parce l'expérience, ici et maintenant, le prouve. Simple.




Et donc, que deviennent les autres auxiliaires ? Que deviennent les autres angas du yoga ? Ils sont superflus (Tantrâloka IV, 87-98, en gros, voir la traduction de Lilian Silburn).




Par exemple :




Les âsanas, de même que les prânâyâmas

ne sont qu'un spectacle grossier (bâhyavijrimbhitam) !



Le commentateur précise qu'ils n'ont aucune utilité directe (sâkshât). Pourquoi ? Parce que la seule chose utile pour la connaissance directe de la conscience, c'est... la conscience.




Comme dit ailleurs Abhinava :




A quoi bon une lampe pour éclairer le soleil ?




Il cite le Tantra de la Lignée des Héros :




Il n'est pas nécessaire/on ne doit pas 

pratiquer le prânâyâma
qui fatigue/stress le corps.
Seul celui qui connaît l'arcane
est libre et libérateur.



"L'arcane", le secret, c'est le retournement du regard, l'éveil de la conscience. Le reste est inutile, voire laborieux. La raison est seule utile, car elle permet de comprendre cela. 




En revanche, comme le précise le verset 97, l'éveil de la conscience va ensuite ruisseler dans la pensée, le subconscient, le souffle et la totalité du corps. Et alors, le souffle ralenti spontanément.




Toutefois Abhinava, magnanime, et cohérent avec sa philosophie de la liberté absolue de la conscience capable de réaliser même l'impossible, conclut en laissant une porte ouverte, dans le verset 98 : tout est conscience. Et donc, il y a place pour le prânâyama, pour les pratiques du corps. L'idée est que les pratiques du corps éliminent la croyance que le monde extérieur n'est pas conscience ; les pratiques du souffle éliminent la croyance que le corps n'est pas conscience ; et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que conscience extatique (comme dirait Dali), homogène et ininterrompue. C'est la non-dualité ultime (para-advaya-darshana, dit le commentateur), et non la non-dualité exclusive de Shankara qui, lui, affirme purement et simplement que le yoga n'est pas un moyen pour atteindre la délivrance.




Je note, au final, que ni Abhinava, ni son commentateur (qui date des alentours du XIIe siècle) ne semblent connaître le Hatha Yoga : ils ne mentionnent ni bandhas, ni mudrâs complexes.




Pour eux, le yoga physique, c'est juste s'asseoir et faire du prânâyâma. Et c'est la situation globale jusqu'au XIIe siècle.

J'y reviendrai.



En attendant, bonne pratique à toutes et à tous !




D.






mercredi 28 mars 2018

Les origines ascétiques du yoga postural


Le yoga postural, ça fait mal.
Il faut "tenir" des poses plus ou moins longtemps, des positions plus ou moins confortables, parfois franchement tordues.
Ces poses, quoi qu'on en dise, ne semblent pas faites pour faire du bien. Du moins, pas dans un ressenti immédiat.

En dehors des poses qui n'ont pas d'origine indienne, comme trikona âsana, et de celles qui viennent de formes de gymnastiques indiennes, comme la Salutation au Soleil, les postures du hatha yoga sont souvent assez douloureuses, exception faite de la "posture du cadavre" - mais quelle appellation sympathique, quand même !

Comment expliquer une telle dureté ?

Tout d'abord, il faut remarquer que cette violence est présente dans le nom même de ce yoga "de la contrainte". Hatha désigne, dans la langue sanskrite, toute force artificielle, appliquée de l'extérieure sur une chose ou un être. Hatha connote une intervention artificielle dans le cours naturel des choses. Il désigne aussi la précipitation, l'entêtement, l'obstination, la contrainte, la nécessité, l'oppression, et même le vol.

Comment un yoga de la violence peut-il avoir tant de succès auprès d'un public qui, en général, conspue toute forme de contrainte ?

Ensuite, rappelons que cette violence n'est pas inévitable, justement. Le hatha yoga n'est pas le "yoga nécessaire". De fait, il existe des alternatives. Venue de Chine, nous avons toute une famille d'exercices de l'énergie vitale (qi gong en chinois) dits "internes", qui sont à l'opposé de la recherche du "toujours plus" propre au hatha yoga. En Occident se sont développées des méthodes basées sur l'écoute du ressenti, des approches toutes en subtilité, comme la méthode Alexander.

Mais pourquoi cette violence du hatha yoga ?

Comme toujours, pour comprendre il faut enquêter sur les origines.

Le hatha yoga a des origines ascétiques

D'abord, le tapas des brahmanes consiste à se faire souffrir volontairement, à se mortifier, afin d'émouvoir un dieu et obtenir de lui, ou d'elle, un don surnaturel, le plus souvent l'immortalité. Tapas signifie "échauffement" : c'est l'ancêtre de l'éveil de la Koundalinî. Le but peut être spirituel mais, le plus souvent, il s'agit d'obtenir des pouvoirs surnaturels, ce qui débouche souvent sur des drames cosmiques. Car les démons sont très forts à ce jeu. Il parviennent à gagner des pouvoirs et s'en servent pour détruire le monde. Dès les origines, le yoga de la violence est ainsi perçu comme ambivalent : technique impersonnelle, mécanique pseudo-spirituelle, il peut servir le mal et déclencher des catastrophes écologiques, comme la surpopulation de la Terre, suite au yoga pratiqué par le démon Hiranyâksha. La Terre coule, et Vishnou doit aller la repêcher au fond des eaux... Dès le début donc, on découvre le yoga postural (en général debout, ou sur une jambe) comme quête individualiste, voire égoïste, du "toujours plus". Le yoga et l'odyssée technique partagent un même désir de rompre les digues de la finitude, une révolte prométhéenne contre le destin.

Face aux brahmanes, il y a les ascètes bouddhistes et jaïns, héritiers de "ceux qui s'épuisent" (shramana), qui se mortifient par les postures et le jeûne. Ici, le but premier n'est pas le pouvoir, mais le suicide spirituel. Ainsi, un yogi jaïn peut rester debout jusqu'à ce que mort s'ensuive. Ce jeûne ultime est appelé sat-lékhanâ.
Cette pratique existe encore. Voici un vieux yogi jaïn qui meure dans un ultime jeûne :


Ce genre de pratique, qui entraîne parfois la mort de jeunes personnes, n'est pas sans soulever des interrogations. A-t-on le droit de se suicider ? Débat qui fait intervenir la Cour Suprême de l'Inde :


Et ce suicide concerne non seulement le corps, mais aussi l'esprit. Le but du jaïnisme et du bouddhisme ancien est le suicide total de tout l'être, l'extinction de soi (nirvâna). Cet idéal suicidaire se retrouve dans un texte bien connu influencé en profondeur par cette approche non-brahmanique : les Yoga-sûtras de Patanjali. 

Le hatha yoga a donc une double origine : le culte de la puissance et chez les brahmanes ; et le culte de la mort chez les shramanes. Pas très pacifique comme programme. 

De plus, l'origine bouddhiste du hatha yoga semble se confirmer, même dans une chronologie courte, depuis la découverte de l'Amrita Siddhi, le texte de hatha le plus ancien (c. XIe siècle), qui semble bien être un texte bouddhiste.

Par ailleurs, le mouvement Nâth, milieu d'origine immédiate d'une partie du hatha, est une réaction ascétique et misogyne contre le tantrisme kaula. La religion kaula est la source des pratiques sexuelles, des chakras, de la koundalinî, etc. Mais sa vision est anti-ascétique et s'inscrit dans la recherche d'une communion de groupe (kula) et avec le féminin "sauvage" (yoginî). Le corps y est célébré, ainsi que ses plaisirs. 

Quoi qu'il en soit, les origines ascétiques du hatha yoga ont eu bien plus de poids. Aujourd'hui, le yoga postural est bien l'hériter de ces tendances ascétiques. Et je ne sais pas dans quelle mesure quelques milliers d'articles parus dans la presse "féminine" peuvent changer cela.

De plus, les gymnastes indiens qui ont contribué à l'élaboration du yoga postural avaient en tête la purification physique des Indiens : une autre forme d'ascèse. Il s'agissait de se mortifier pour gagner les grâces de la Déesse-Inde.

Enfin, même en faisant abstraction de ces origines bien éloignées de la recherche du bien-être et de la douceur, il suffit de regarder quelques postures pour s’apercevoir que le concept du yoga postural est fondé sur l'ordre, la symétrie, le contrôle, les blocages, les rétentions, les mises en tension et un mouvement globalement contre-nature. La nature est féminine, donc dangereuse. Il faut la maîtrise pour l'utiliser. Le yoga est ainsi un ensemble de pratiques amorales, de recherches de puissance et de maîtrise, de réduction de soi, voire de suicide.

Au final, la question est inévitable :

Jusqu'à quel point peut-on faire de ce yoga postural une pratique de bien-être et de relaxation ?

Ainsi, si je prends comme exemple le "yoga du Cachemire", je me demande dans quelle mesure il s'écarte vraiment de l'idéal violent du hatha yoga. Certes, Jean Klein s'est sans doute beaucoup inspiré des méthodes du genre Alexander et des recherches sur l’expression corporelle des années 60 pour amender l'enseignement reçu de Krishnamacharya, mais il reste que les postures sont parfaitement symétriques et sont à des années-lumières d'une approche vraiment tactile et féminine comme on en trouve dans les traditions chinoises. Peut-on vraiment ressentir un cercle quand on prend une posture au carré ?

Les tensions qui en résultent ne sont pas près de s'apaiser.
Et, à mon avis, cette tension restera l'un des moteurs de l'évolution des yogas au XXIe siècle.
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